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La cavalerie de la dette souveraine n’est pas inflationniste

Bref billet en passant pour démontrer comment la cavalerie, ou Ponzi, sur une dette souveraine ne peut pas être inflationniste.

En voici le schéma comptable simplifié. Supposons une communauté très simplifiée, qui décide de se doter d’une monnaie souveraine, mais, de peur que le Trésor n’abuse de sa création monétaire, l’oblige à la créer en empruntant à la banque privée de cette économie. Pour être encore plus sûr que l’argent du trésor soit bien employé, on fixe le taux d’intérêt du trésor à 900 % : « Avec un loyer aussi cher, il est obligé d’être prudents avec ses sous ! » s’imagine-t-on. Ensuite, on choisit un symbole pour cette nouvelle monnaie, qu’on veut  « Aussi vraie que les autres. » voire plus ; on remarque que les symboles ont toujours deux traits parallèles : €, ¥, pour plus de sûreté on choisit un symbole avec deux fois deux traits : #.

Pour monétariser l’économie, c’est-à-dire la faire passer du troc au marché, le Trésor décide d’émettre 1 000 # ; le Trésor se tourne vers la banque qui se contente d’inscrire à l’actif 1 000 # et au passif 10 000 # à échéance d’un an (1 000 plus 9 000 d’intérêt) sur le compte qu’elle tient au nom du Trésor. Sur son compte interne de banquier, elle inscrit la créance de 10 000 # qu’elle détient sur le Trésor à l’actif, et inscrit une ligne de 1 000 # de crédit au passif. Dans l’économie se trouve maintenant 1 000 # (actif), et le Trésor a 0 # à l’actif et 10 000 # au passif, et la banque avec 10 000 # à l’actif et 1 000 # au passif (dû aux clients de l’économie qui ont pu ouvrir des comptes chez elle, forcément, elle est la seule banque). La banque se frotte les mains.

Arrive la fin de l’année. L’économie a toujours besoin de 1 000 # pour fonctionner, et l’État ne trouvera de toute façon jamais 10 000 # à taxer. Il se tourne donc vers la banque et lui demande 10 000 # pour pouvoir rendre autant à l’économie qu’il a taxé tout en payant ses dettes. Le banquier s’insurge et crie à l’arnaque de Ponzi. Le Trésor lui dit qu’il va donc se mettre en faillite et ne rien lui payer des 10 000 # promis ou presque. Le banquier se gratte le menton, le front et le nez puis se dit qu’il n’a de toute façon tout à perdre à essayer de mettre tout le monde en défaut de paiement (car son activité est trop fragile pour tenir face à l’effondrement de l’État et ses répercussions dans l’économie), tout à gagner à continuer, et prête ces 10 000 #. Le compte du Trésor dispose maintenant de 0 # à l’actif car les 10 000 obtenus ont servi à rembourser le précédent emprunt, et de 100 000 # au passif c’est-à-dire le remboursement des nouveaux 10 000 # plus les 90 000 # d’intérêt, mais sans les premiers 10 000 # qui ont été remboursés avec ce nouvel emprunt. L’économie a maintenant 1 000 #, toujours, ni plus ni moins. En interne, la banque sur ses livres de comptes à elle, inscrit 10 000 # à son passif comme nouvelle ligne de crédit, qu’elle efface aussitôt en annulant la créance de 10 000 # qu’elle détenait sur le Trésor et qu’il vient de rembourser ; et à son actif, elle inscrit une nouvelle créance de 100 000 #. Cette fois, le Trésor dispose de 0 # à l’actif et 100 000 # au passif, l’économie de 1 000 # (actif), et la banque de 100 000 # à l’actif et 1 000 # au passif.

Ce mode de « financement » du Trésor ne cause absolument aucune inflation. On peut recommencer avec 100 000 # l’année suivante puis 1 000 000 #, etc. les années encore suivantes, par le même mécanisme, il n’y aura toujours que 1 000 # dans l’économie. Et qu’importe le pourcentage de PIB que l’endettement représente (en l’occurrence 1 000 % la première année, 10 000 % la seconde, etc.). Le Japon est actuellement à 230 % d’endettement rapporté au PIB, avec une légère déflation ; le trio d’auteurs Bastidon Gilles, Brasseul et Gilles notent dans leur Histoire de la Globalisation Financière que les consols britanniques de la fin du 18ème siècle ont grimpé jusqu’à 260 %, en causant des peurs mais ni inflation ni défaut, en dépit de la multiplicité des porteurs (n’importe qui).

On peut complexifier le schéma simple que j’ai livré ici, en rajoutant un budget à base de stabilisateurs automatiques, en mettant plusieurs banques plutôt qu’une, une économie en croissance le plus souvent, en modulant les taux exigés sur les bons du Trésor en fonction d’enchères qui tiennent de la pantalonnade psychologique typique des marchés boursiers plutôt que d’une quelconque adjudication de biens rares, étaler les échéances le long de l’année, permettre de détenir des billets de banques plutôt que de payer par chèque ou virement dans la banque, etc., ça surcharge le tableau sans en changer le principe : la partie Ponzi de la dette se détruit au moment même où elle se règle, de sorte que l’instant-éclair pendant laquelle elle est présente sur les livres de comptes n’a aucune incidence sur les prix ; et la partie injectée dans l’économie est ou n’est pas inflationniste selon des critères qui n’ont rien à voir avec ce mode idiot de financement des dépenses publiques, ainsi que du montant de Ponzi qu’elle entraîne éternellement par la suite. L’accumulation de bons du Trésor ne suscite en soi aucun prêt supplémentaires de la part des banques, ai-je déjà démontré, et avec confirmation de la BRI et de la Fed.

En revanche, il n’en va pas de même sur une cavalerie qui ne porterait pas sur la dette souveraine, mais sur un bien physique quelconque : le prix moyen des 1 000 tulipes, de 1 # au début, serait multiplié par 10 après chaque année, et de fait, ceux qui voudront entrer sur ce marché seront dépouillés de plus en plus complètement, et à l’inverse, ceux qui en sortiront auront une manne injuste. Le Ponzi de l’État n’est pas inflationniste, mais cela ne veut pas dire que toutes les régulations anti-cavalerie que l’État a mis sur les banques sont inutiles, comme l’avait déjà montré la crise des Savings & Loan si bien décortiquée par William K. Black dans The Best Way to Rob a Bank Is to Own One. Ce billet prouve seulement l’inanité du contrôle technique des dépenses publiques par ce biais, ainsi que de l’effroi causé par la grandeur de ces chiffres, grandeur qui ne dit en rien quelles sont leurs implications, ce qu’on en fait. Je précise techniquement, parce que psychologiquement, la cavalerie du financement de l’État est autrement plus efficace, et on ne compte plus le nombre de serviteurs de l’État qui se sont sincèrement crus obligés d’équilibrer leurs comptes quitte à endommager le caractère contracyclique de leur budget, plutôt que le nécessaire inverse, terrifiés à l’idée de déclencher l’effondrement du système…

Martin Wolf du Financial Times avait intuitivement compris cela lorsqu’il distinguait une dette à ne jamais rembourser de l’autre. Mais il ne l’exprimait pas clairement, et sans doute la chose n’était-elle pas parfaitement claire dans son propre esprit. Effrayé par l’audace de sa pensée ? Sapere aude comme disait Kant. Ça vaut mieux que le douteux dosage de masochisme que Wolf proposait comme alternative.

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Une vie digne

Mesquin vient de l’arabe miskin signifiant pauvre ; et de fait, les rapprochements entre pauvreté et indignité abondent, quoique la langue française tienne à distinguer les deux, un peu en dernière ligne droite, en offrant l’alternative de l’humilité, sorte de noblesse de la pauvreté, avec son pendant l’arrogance, ignominie de ceux aveuglés par la richesse et la puissance. Mais même avec cette nuance, on imagine mal la pauvreté comme étant plus qu’un second choix, et l’idéal est évidemment de cumuler et la richesse et l’humilité. D’être digne physiquement et moralement. Cet objectif est tellement important que l’entreprise communiste visant à l’assurer à égale part pour tous via l’égalisation du partage des richesses a pu rassembler sous sa bannière jusqu’à un tiers de l’humanité.

Le néochartalisme a ce problème a cœur, et la plupart de ses figures fondatrices l’ont constitué avec la nostalgie du plein emploi des Trente Glorieuses, et se définissent ouvertement comme progressistes, en un sens large. Ainsi de Mitchell en Australie ou des professeurs de l’Université du Missouri à Kansas City. Ce n’est pas toujours le cas, et Warren Mosler est venu au néochartalisme simplement en voulant une économie qui fonctionne et découvrant que le Trésor public fonctionnant comme un ménage était un mythe. La proposition qui reflète le plus cette préoccupation est l’Employeur en Dernier Ressort, agence de l’État employant quiconque le désire à salaire fixe et à temps plein, dans des projets d’intérêt public, permettant de stabiliser les prix et d’assurer le plein emploi.

Mais jusqu’à quel point cela fonctionnerait-il ? À quelles conditions ? Parmi les critiques que j’ai pu recueillir quant à cette proposition, celles-ci reviennent souvent :

  • L’argent serait gaspillé dans des projets ubuesques et corrompus de l’État.
  • L’État deviendrait officiellement esclavagiste ou presque.
  • Cette politique ne vaudrait pas une significative augmentation du SMIC et maintiendrait les individus dans une certaine pauvreté.

Je vais répondre à toutes ces questions en précisant sous quelles conditions et dans quelles mesures elles sont ou non pertinentes. Vu à quel point elle sont contradictoires entre elles, ces éclaircissements sont nécessaires.

Gaspillage public contre bonne gestion privée ?

Contrairement aux idées reçues, en la matière, il n’y a pas de vérité clairement définies, et l’administration publique peut gérer l’assurance santé ou le service postal à moindre frais administratif que le secteur privé. Bien sûr, on peut trouver des contre-exemples, mais la vérité est tout simplement que la saine administration de larges structures dépend tout simplement plus de la probité et de la compétence de ses organisateurs que de leurs statuts privé ou public.

Dans le cas particulier des chômeurs, accuser l’État de les gaspiller en les employant est ridicule à tout point de vue. Ils sont déjà gaspillés, et on peut au plus appeler à les employer mieux encore, mais certainement pas pointer du doigt l’État comme étant une source de gaspillage. Qui plus est, comme le salaire est fixe, et sans évolution de carrière, il est aisé pour le secteur privé de réembaucher ces personnes lorsque l’envie lui en vient enfin.

Même en supposant que les projets de l’Employeur en Dernier Ressort soient complètement absurdes, par exemple qu’il ne fasse que vérifier que les employés creusent et rebouchent les mêmes trous, avec un volume minimal par jour, cela enrichirait encore la communauté de la manière suivante : le salarié, volontaire rappelons-le, aurait un meilleur salaire (le SMIC probablement) ; les employeurs préfèrent une personne qui est toujours dans une dynamique d’emploi à un chômeur volontiers soupçonné d’oisiveté ; les commerçants et producteurs qui trouvent dans ce salaire un meilleur débouché ; la cohésion nationale qui réintègre ses membres au chômage mais sans assistanat. Non seulement on peut tous gagner avec un projet aussi idiot et gaspilleur que de creuser et reboucher sempiternellement un trou, mai en plus on n’est même pas obligé d’être aussi idiot, et ceux qui pensent que l’État n’est pas capable de faire mieux sont d’une mauvaise fois qu’une simple fréquentation des services de l’État suffit à dissiper.

Corruption publique ?

Très voisine de la précédente, cette objection est tout aussi fausse. Là aussi, un vrai problème concernant un autre débat est utilisé pour étouffer celui-ci. Quand bien même l’EDR servirait à construire des villas privées aux potentats locaux et seraient l’occasion de nombreuses malversations, les chances de les empêcher de vivre sur le dos de leurs administrés sont plus fortes si ces administrés sont assurés de leurs subsistance et ont l’obligation de les employer comme preuve concrète de l’existence d’une communauté civique que s’ils sont des chômeurs ou des travailleurs précaires aux abois. Berlusconi ou Sarkozy sont survenus dans des systèmes niant le statut d’émetteur de la monnaie du Trésor, et on pu mené la corruption qu’ils souhaitaient. En vérité, croire que lorsqu’un mal survient, c’est le bien détourné pour l’occasion qui doit se justifier plutôt que le mal lui-même, c’est avoir une attitude profondément nihiliste, où rien de bien ne peut vraiment arriver, où le mal est la norme indépassable et le bien une illusion qu’il suscite parfois à l’occasion de ses convulsions.

Travail forcé ?

Celle-là m’a beaucoup surpris. J’avais pourtant toujours pris soin de préciser que l’EDR n’emploie que ceux qui le désirent. Le seul moyen de forcer les gens à être embauchés par l’EDR, c’est d’avoir un solde budgétaire hors EDR en surplus. Alors, par la coercition qui accompagne les taxes, l’État forcerait à accepter des emplois EDR le montant du surplus divisé par le salaire fixe, modulo ce que le secteur privé souhaite ou peut épargner ou dés-épargner. Comme le néochartalisme est favorable au déficit public, par EDR ou non, pourvu qu’il soit contracyclique, je ne vois pas où d’objection rationnellement opposable. Sauf à avoir des convictions anarchistes, où toute immixtion de l’État est par nature irrévocablement et absolument dictatoriale, aussi innombrables les précautions de souplesse et les concessions soient-elles, et même en tenant compte de la possibilité pour les individus d’adhérer au projet d’une communauté collective constituée…

Une cautère sur une jambe de bois ?

Mélenchon ou Arthaud proposent un SMIC à 1 700 euros par mois, alors que ma version du néochartalisme le fixerait simplement au SMIC alors présent, même à 1 400 euros comme aujourd’hui. Pas une vraie mesure progressiste ou humaniste, en somme. D’autres, aussi modérés que feu Jacques Marseille (dont je recommande la lecture d’Empire colonial et Capitalisme français : Histoire d’un divorce) prônent une allocation universelle, de montant moindre que le SMIC, mais sans contrepartie de travail ou autre.

Avec de la sympathie pour cet esprit, les néochartalistes gardent la tête plutôt froide et comprennent qu’il ne suffit pas de distribuer de l’argent pour que tout s’améliore. Mieux vaut que la monnaie serve à insérer l’individu dans un projet commun à la communauté plutôt que de simplement lui faire l’aumône. La monnaie en a une bien meilleure vertu éducative. Une allocation universelle peut aussi bien prendre la forme d’une mère isolée achetant le nécessaire à ses enfants qu’elle éduque durement que celle d’un individu paumé retirant son allocation à un distributeur automatique et se payant de la drogue. Au contraire, un salaire EDR réintègre monétairement et psychologiquement dans la communauté : il travaille à des projets définis démocratiquement, sur lesquels elle a un droit de regard. Ça me paraît beaucoup plus sain, beaucoup plus favorable à la dignité de chacun.

Plus délicate est la question du montant. Bien qu’elle améliore la situation des plus pauvres, l’EDR n’est pas conçu pour corriger toutes les inégalités ou assurer un certain niveau de vie, seulement pour assurer une opportunité à chacun en même temps que la stabilité macroéconomique, à commencer par celle des prix. Il est ainsi possible de voir les salariés les moins payés, donc ceux de l’EDR, vivre dans des taudis surpeuplés ou à la rue comme des travailleurs pauvres simplement parce qu’ils sont victimes d’une bulle immobilière que les autorités refusent de traiter, ou parce que le gouvernement a virtuellement abandonné toute authentique politique de la ville en faveur de la spéculation immobilière, comme la léthargie politique devant la désertification rurale l’illustre depuis plusieurs décennies déjà.

Les libéraux développent souvent le simplisme consistant à accuser l’action de l’État de tous les maux, sans s’enquérir de savoir comment le privé se débrouillerait pour faire mieux. La dérégulation devient pour eux l’équivalent d’une baguette magique. Au risque de décevoir ceux qu’intéressent le néochartalisme, l’EDR n’est pas plus une baguette magique, et ne peut remplacer une politique de l’urbanisme, une politique de la fiscalité, une politique anti-monopole, une politique d’éducation publique, etc. (sauf bien sûr, si, parmi les projets de l’EDR, figurent des groupes travaillant sur ces questions, par exemple en construisant des logements sociaux, ou en travaillant les questions économiques, à l’instar de Milton Friedman sous l’administration de Roosevelt).

On ne peut pas indexer le salaire EDR sur l’inflation : c’est son caractère contracylique qui le rend efficace contre l’inflation. Un scénario où le salaire EDR traînerait loin dernière les autres suppose une forte rigidité des prix à la baisse, et pas seulement des salaires. En supposant un tel environnement, on peut raisonnablement imaginer définir le salaire EDR comme au minimum, mettons, 80 % des salaires les plus faibles payés hors EDR. Tout en conservant un caractère fortement contracyclique, ça assurerait que l’écart ne se creuse pas trop entre le niveau de vie minimal offert par le secteur privé et celui offert par l’EDR. Mais je n’imagine que très mal un tel scénario : pourquoi, au lieu d’augmenter les salaires et de garder les mêmes prix, le secteur privé ne se contenterait de garder les mêmes salaires, mais de baisser ses prix, pour redistribuer les gains de productivité ? La perspective de perdre des clients qui attendraient alors que leur épargne achète plus et mieux n’arrête pas nécessairement l’activité, comme pour l’électronique actuellement. Ce qui fait de la déflation un mal terrible, c’est lorsqu’il diminue le salaire des consommateurs : alors, la consommation se fait particulièrement inquiète, l’épargne beaucoup plus facile, et peut aller jusqu’à paralyser l’économie. Mais, si je me trompe, alors la proposition ci-dessus suggère très bien quelles réponses on pourrait trouver aisément.

Une variation sur ce dernier thème est la hausse correctrice : pour remplacer la part des salaires perdus dans la répartition des gains de productivité (ainsi en Australie, les salaires ont progressé quatre fois moins vite que la productivité). Remarquons que c’est l’ensemble des salaires qui est à la traîne de part le monde développé, excepté les plus privilégiés à partir du dernier décile (et avec une accélération pour les toujours plus hauts revenus). Une des raisons pour lesquelles je suis pour le protectionnisme plutôt qu’un vague juste échange comme la plupart des néochartalistes, c’est parce que la pression déflationniste sur les salaires qu’elle crée est énorme. L’EDR peut empêcher cette pression de crever le plancher comme l’attestent les nombreuses violations du SMIC, des conditions de travail, etc. qui tiers-mondise littéralement notre pays, mais il ne peut que faiblement inciter à partager les gains de productivité pour autant. Au plus, il assure la solvabilité d’une partie de la demande. Pour que le rapport de force entre employeurs et salariés devienne suffisamment favorable à ce dernier, il faut qu’il devienne un denrée suffisamment rare, suffisamment prisée pour mériter surenchère vu les gains qu’il rapportera à son employeur. Le déficit public ne fait que renchérir cette denrée, pas la rendre irremplaçable. Le déficit public peut simplement accumuler de la monnaie jusqu’à ce que le vaste monde connaisse suffisamment d’inflation salariale pour que les emplois socialement et écologiquement responsables deviennent comparativement peu chères. Vu le nombre de Chinois, de petits Thaïlandais, Roumains, Africains, etc. pouvant encore servir de main-d’œuvre corvéable à merci et sans soucis écologiques, sans compter les couches suffisamment éduquées en Inde ou ailleurs pour faire concurrence aux nôtres mais en coûtant encore 4 à 6 fois moins cher tellement ils sont content de s’être sortis de la misère la plus noire, on imagine mal l’EDR suffire à rééquilibrer le rapport de force à lui tout seul. Ce qui hâterait suffisamment l’effet de saturation de la demande de salarié par déficit public, c’est un protectionnisme. De la même manière que les cellules ne gèrent leurs petites usines mitochondrie qu’en contrôlant les échanges avec l’extérieur via une membrane la plus souvent hermétique. L’échange n’empêche pas la frontière, au contraire.

Lors des Trente Glorieuses, véritable âge d’or du salariat, puisque c’est lui qui a constitué les classes moyennes que fait disparaître la résurgence libérale de ces trente et quelques dernières années, il y avait un fort protectionnisme comparé à aujourd’hui. Ça me paraît une manière de procéder autrement plus fiable que de forcer les entreprises à redistribuer les gains de productions qu’elles effectuent de plus en plus complètement à l’étranger : elles préféreront toujours que ce soit une concurrente qui supportent les coûts des salariés nationaux qui font ses consommateurs plutôt que de perdre en rentabilité sans assurance de retour sur investissement (ses salariés n’achètent pas que ses produits).

Voilà, j’espère que ça vous a éclairci les idées.

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Au programme : Nathalie Arthaud

Voici le premier billet de la série Au programme concernant les projets monétaires des candidats aux présidentielles de 2012 :

En consultant le programme de Nathalie Arthaud, la candidate de Lutte Ouvrière, on trouve un début de réponse quant à son positionnement par rapport au néochartalisme dans la partie concernant la dette publique.

Les propositions de Nathalie Arthaud sont peu claires et consistent souvent en dénonciations virulentes du fonctionnement actuel, sans pour autant passer le cap d’une alternative clairement structurée et argumentée. Comme elle l’affirme crument, à strictement parler, elle n’a « pas de programme pour cette élection », et on observe la description véhémente d’une sorte de grande revanche fantasmatique où les riches seraient à leur tour les exploités, et où les ouvriers s’organiseraient comme par enchantement, le communisme n’ayant en somme qu’attendu d’être débarrassé de la classe politique actuelle pour advenir. Mais aucune société n’a jusqu’ici pu conjuguer une prospérité comme la nôtre sans centres décisionnels ni hiérarchie. Ainsi, sur la question de la dette publique, Arthaud se contente de dénoncer les abus actuels, souvent avec raisons d’ailleurs, mais sans beaucoup d’analyses et finit avec un assez désinvolte, pour un éventuel chef d’État, « Les clas­ses popu­lai­res n’ont pas à payer cette dette qui n’est pas la leur. Elles n’ont pas à accep­ter les coupes dans les ser­vi­ces publics, l’aug­men­ta­tion des impôts ni la baisse de leur pou­voir d’achat. C’est aux capi­ta­lis­tes et aux ban­quiers de rem­bour­ser leur dette. ». Quelques précisions : sur l’Europe, Arthaud dénonce la construction européenne actuelle, mais juge que « L’uni­fi­ca­tion réelle de l’Europe est une néces­sité, et c’est l’avenir », nous supposerons donc, faute de précision, qu’elle conserve l’euro, instrument indispensable d’un État unifié, et cela bien qu’elle semble n’avoir aucune réflexion personnelle approfondie sur ce point, ou refuse d’en faire part. Faisons abstraction du reste, et suivons comment concrètement se déroulerait une telle politique.

Arthaud devenue présidente décrète qu’un certain pourcentage voire la totalité de la dette publique est effacé, purement et simplement. Le déficit public chute du montant du service de la dette, actuellement le premier poste budgétaire de l’État, sans incidence directe pour la vaste majorité de la population. Les banquiers, qui calculent leur bilans au plus juste, et même plus que juste depuis plusieurs années, perdent donc une source importante de leurs revenus, malgré qu’ils aient décaissé une partie de leur réserves vers le Trésor lors de l’émission de cette dette. Ça déclencherait un effondrement bancaire. Comme la dette de la France est détenue pour les deux-tiers par des investisseurs étrangers et que le système financier est très mondialisé, la crise bancaire ne manquera pas de se diffuser au-delà des frontières françaises.

Là intervient une autre proposition qui défile parmi d’autres dans le bandeau-titre du site : « Il faut exproprier les banquiers et rassembler toutes les banques dans un seul établissement public ». Conséquence de toute façon de fait inévitable après une telle crise. Parvenu à ce point, l’eurosystème expulse la France dans l’urgence, si ça n’avait pas déjà été fait et si la zone euro existe toujours. Mais la question demeure et d’autres s’ajoutent : Quelles sont les règles de financement des dépenses publiques ? Comment gère-t-on politiquement d’avoir précipité les autres pays dans la crise ? Comment assure-t-on la stabilité des prix ? Le plein emploi ? Pour ce dernier point, l’activisme à tout va affiché par Arthaud suggère de grands travaux publics, pour de « nouveaux services publics » ou la construction de 500 000 logements sociaux par an. Pour le financement, je suppose que c’est l’établissement national universel de crédit qui s’en charge, donc que l’État s’autorise ses dépenses à volonté par crédit de cet établissement. Ce mode n’est pas gênant, bien qu’inélégant : si l’État vient à manquer de fonds, il suffit d’un crédit supplémentaire pour financer ses dépenses ainsi que l’économie privée, jusqu’à ce que les taxes rentrent.

La stabilité des prix telle que comprise par Lutte Ouvrière est nettement moins engageante : avec par décret, un revenu (salaire, pension, retraite) minimum à 1 700 euros mensuels nets ainsi que son indexation sur les prix. C’est un choc par la demande qui causera inévitablement de l’inflation, ainsi qu’un renchérissement fatal des coûts de production dans les secteurs employant beaucoup de mains-d’œuvre comme le plus souvent dans les services. Comme les revenus sont tous indexés sur l’inflation, ils augmenteront en réaction à l’inflation qu’ils ont causé, et cela en un cercle vicieux. Comme nombres de salaires, l’essentiel des pensions, et la totalité des retraites sont versés par l’État, c’est-à-dire par le crédit illimité de l’établissement universel national de crédit. Nous serions donc en pleine hyperinflation, à peine tempérée par l’hypertaxation des plus riches (par exemple à 100 % sur les revenus du capital). Nombres d’entreprises feront faillite, et ce d’autant plus facilement que l’interdiction des licenciements transforme leur masse salariale en piège parfait (intérimaires inclus). Le tissu économique serait alors un une année de ce traitement plus saccagée que pendant des décennies de notre classe politique actuelle…

Bien sûr, après un tel désastre, Lutte Ouvrière déciderait des changements, ayant retenu quelques leçons. Mais à quel prix ! Quant à spéculer sur la nature de ces changements, elle me semble claire : si Lénine avait fait la NEP, Staline a ensuite repris les choses en main et pour longtemps…

Conclusion

Quelle que soit la sympathie qu’inspirerait Nathalie Arthaud à mon lecteur, nul ne peut prétendre la défendre au nom du néochartalisme, génie de modération et d’équilibre comparé à cette furie.

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L’épouvantable NAIRU est toujours d’actualité

Je n’avais que brièvement mentionné le NAIRU dans Le choix du chômage de masse, un excellent article du professeur William Mitchell d’avril 2009 est l’occasion d’en apprendre plus à mon lecteur. Je remercie très chaleureusement ma cotraductrice Aliena de me l’avoir déniché.

L’épouvantable NAIRU est toujours d’actualité ! Je pensais – de façon optimiste – qu’il disparaîtrait comme il était venu ! Mais désolé de décevoir. Certains économistes n’apprendront tout simplement jamais. Hier l’ABS a sorti les dernières données de la base de données du Modèle du Trésor Australien (MTA, Australia Treasury Model, TRYM) . Vous pouvez l’obtenir ici. Parmi les diverses choses de grand intérêt que vous pouvez trouver dans cette base de données, est l’estimation par le modèle MTA du Trésor du soi-disant NAIRU. Cela a l’air effrayant. Eh bien, le NAIRU (Non-Accelerating Inflation Rate of Unemployment) signifie Taux de Chômage Non-Accélérant d’Inflation et a une place centrale dans la mythologie néo-libérale. Le NAIRU est un élément important du modèle MTA et influence les résultats et les simulations de politique économique. Donc, quelle confiance devons-nous placer dans cet important élément du processus de politique économique?

Réponse : pas beaucoup ! Ma conclusion : tout modèle reposant sur le NAIRU est une connerie !

Selon le Trésor « le modèle Macro-économique du Trésor (MTA) de l’économie australienne a été développé au sein du Trésor du Commonwealth d’Australie. Pendant 25 ans, le Trésor a développé et a maintenu des modèles de la macroéconomie australienne. » Ces modèles sous-tendent les analyses et prédictions de politique économique du Trésor qui influencent les décisions de politique économiques finales du Gouvernement. Ainsi, bien que d’autres informations et analyses soient utilisées par le Gouvernement pour déterminer les résultats des politiques macro-économiques, les services de modélisation du Trésor sont importantes. On espère donc que le modèle est utile.

Je pourrais continuer en détail sur comment sa structure échoue à capturer l’essence d’une économie monétaire moderne, mais alors ce serait un livre et pas un billet de blog.

Les données d’hier montrent que le Trésor considère que le NAIRU (le taux de chômage qui donnerait une inflation stable) en décembre 2008 était de 4,98 pour cent (en hausse depuis le 4,77 pour cent du trimestre de Septembre).

Qu’est-ce que cela veut dire exactement ? Dans la documentation du modèle MTA du Trésor, dans la Section 2.8, nous apprenons que :

L’équation salariale prend la forme d’une courbe de prévision de Phillips incluant les anticipations. Ainsi, la courbe de l’offre globale est verticale sur le long terme à un niveau d’emploi et la production en accord avec le NAIRU estimé. Plus précisément, à l’équilibre de long terme l’économie s’accroit le long d’une trajectoire de croissance stable en accord avec le NAIRU. Il y a une large marge d’erreur autour du NAIRU menant à beaucoup d’incertitude du côté de l’offre

Pour remettre cela dans le contexte, une brève excursion historique nous aidera. Il y a deux développements frappants dans l’économie durant ces trente dernières années.

Premièrement, une révolution théorique majeure s’est produite en macroéconomie (du Keynésianisme au Monétarisme et au-delà). Deuxièmement, le chômage et un taux très important de sous-emploi ont persisté à de hauts niveaux.  Dans des travaux précédents, j’ai écrit au sujet du développement du concept de plein emploi depuis 1940, en commençant par le débat des années 1940 qui soulignait le besoin de créer assez d’emplois pour absorber la main-d’œuvre disponible.

Dans les années 1950, les économistes ont rapidement déporté leur attention et ont débattu de l’ampleur du chômage associé au plein emploi basé sur la notion fausse qui affirme que si le taux de chômage est trop bas alors l’inflation se produit. Ainsi advint l’ère de la soi-disant courbe de Phillips, qui a été remarquée par des décideurs politiques s’efforçant pour réaliser un compromis politiquement acceptable entre inflation et chômage. La courbe de Phillips est une « divinité » en économie et représente la relation entre le chômage et l’inflation comme une courbe inversée lisse. Les statistiques sous-jacentes utilisées pour obtenir cette courbe (et les suivantes) sont fortement douteuses. De toute façon, pendant cette période, des circonstances fortuites ont maintenu un taux de chômage bas mais l‘attention s’était clairement éloignée de la production d’une certaines quantité d’emplois.

Le plein emploi comme but d’une véritable politique économique fut abandonné avec l’introduction de la soi-disant hypothèse du taux naturel (HTN, natural rate hypothesis, NRH) et l’affirmation qu’il n’y a qu’un seul taux de chômage compatible avec une inflation stable. Dans la HTN, il n’y a aucun rôle discrétionnaire pour la gestion de la demande globale et seuls des changements microéconomiques peuvent réduire le taux naturel de chômage. En conséquence, le débat politique en est devenu de plus en plus réduit à la déréglementation, la privatisation et la réduction de l’État-providence avec en même temps, l’institution de régimes monétaires et budgétaires serrés. Le chômage de masse persistait. Le fait que les résultats étaient fortement pro-cycliques rend l’hypothèse du taux naturel intenable.

Mais l’idée d’un taux de chômage stable cycliquement invariable a persisté sous la forme du concept du NAIRU, d’abord introduit au milieu des années 1970. Le NAIRU a été construit de telle façon que si le taux de chômage est au-dessus du NAIRU alors l’inflation devrait ralentir et vice versa.

Tandis que des structures théoriques diverses ont été utilisés pour justifier le NAIRU comme un concept viable, la conclusion est simple : il y a un seul taux de chômage cycliquement invariable associé à une inflation des prix stable. Le concept de NAIRU a dominé les décisions de politique macro-économique dans la plupart des pays de l’OCDE depuis la fin des années 1970 et les stratégies pour combattre « l’inflation absolument » ont infligé un fort taux de victimes sous la forme de chômage et de sous-emploi massif. Sous l’emprise du NAIRU, les décideurs politiques ont dans le monde entier abandonnés la poursuite du plein emploi telle qu’initialement conçue.

Bien sûr ils ne pouvaient pas l’admettre aussi commencèrent-ils à redéfinir ce que le plein emploi signifie. Donc si vous lisez cette littérature, vous vous rendrez rapidement compte que les néo-libéraux définissent le plein emploi comme étant le NAIRU, qui est divorcé de toute notion qu’il doit y avoir assez d’emploi pour satisfaire les désirs de la main d’œuvre disponible. Donc avec un seul petit changement de taxinomie, les gouvernements ont été capables de transformer leur échec à fournir suffisamment d’emploi en succès — eh bien nous avons atteint le plein emploi là parce que nous avons atteint le NAIRU. C’est un concept pernicieux en effet.

En Australie, les principales instances de politique économique — la Banque de Réserve d’Australie (BRA, Reserve Bank of Australia, RBA : la banque centrale australienne) et le Trésor Fédéral ont été influencés de façon significative par le concept de NAIRU. La BRA a été constituée en 1959 pour maintenir le plein emploi comme l’un de ces trois mandats (voir la Section 10 de la Loi de la Banque de Réserve de1959. Sous-section 2). Cependant, depuis l’abandon du ciblage monétaire dans les années 1980 (l’échec de l’expérimentation monétariste), la BRA a été de plus en plus sous l’influence du concept de NAIRU.

Jusqu’à la CFG (Crise Financière Globale), la BRA a religieusement conduit la politique monétaire en Australie pour respecter un objectif d’inflation, et à mes yeux, a abandonné ses obligations légales de maintenir le plein emploi.

Les Communiqués répétées sur la Conduite de la Politique Monétaire, qui exposent l’approche de la BRA dans l’accomplissement de ses trois objectifs de politique économique identifiés, présentent le ciblage d’inflation comme étant le but principal de la BRA.
Les Communiqués évitent typiquement toute discussion au sujet du plein emploi excepté que la stabilité des prix dans certaines conditions générerait le plein emploi bien que la stabilité des prix requerrait « une politique monétaire et budgétaire disciplinée ». Ils justifient ces absurdités en affirmant que, même si la BRA est sensible au niveau d’utilisation des capacités de production quand elle fixe les taux d’intérêts, le compromis entre inflation et chômage n’est pas une inquiétude sur le long terme parce que selon la logique du NAIRU, il n’existe tout simplement pas.

Dans l’approche du NAIRU, les décideurs politiques utilisent le chômage comme un outil pour supprimer les pressions sur les prix et l’expérience des pays de l’OCDE dans les années 1990 et au-delà, montre que cette stratégie a été fructueuse. Les preuves empiriques sont claires et montrent que l’économie australienne n’a pas fourni assez d’emplois depuis le milieu des années 1970 et la conduite de la politique monétaire a contribué au malaise. La BRA a forcé les chômeurs à s’engager dans un combat involontaire contre l’inflation et les autorités fiscales ont encore plus aggravé la situation avec un complément d’austérité.

Dans quelle mesure le NAIRU est utile comme guide à la politique économique ? Bien que le sujet soit vaste, dans ce billet je ne ferais que survoler le NAIRU. Dans mon dernier livre avec Joan Muysken, Full Employment Abandoned (Plein Emploi Abandonné) nous analysons ce sujet en profondeur. Ainsi, si vous êtes à la recherche de références ou d’autorités pour les affirmations que je fais ici, ce livre est un bon point de départ. Non pas que je permette la publicité sur ce blog !

Le premier graphique montre le taux annuel d’inflation et le taux de chômage officiel en Australie de Mars 1970 a Décembre 2008 (en utilisant les données officielles du modèle MTA). L’expérience est commune à la plupart des pays de l’OCDE. Ce qui est apparent sur ce graphique est le comportement discordant du taux d’inflation et du taux de chômage.

Il est difficile d’interpréter un taux de chômage au cours de la période où vous constateriez une accélération de l’inflation si le taux de chômage réel est plus bas ou d’une décélération de l’inflation si le taux de chômage est plus élevé.

Pour mieux le décortiquer j’ai construit le tableau suivant. Il utilise les données ABS trimestrielles (pour le taux de chômage et l’inflation basée sur l’index des prix a la consommation) de Septembre 1970 à Décembre 2008 et compare la fréquence de l’accélération de l’inflation avec le ralentissement de l’inflation pour une fourchette donnée du taux de chômage.

S’il y avait un NAIRU bien défini et stable, nous nous attendrions à trouver une fourchette du taux de chômage où tous les changements de l’inflation sont négatifs et en-dessous de cette fourchette, la plupart des changements de l’inflation sont positifs. Les résultats clairement ne soutiennent pas l’existence d’une telle fourchette. Nous n’allons probablement pas obtenir d’informations définitives des données sur le chômage au sujet des mouvements probables dans le taux d’inflation. Dans d’autres travaux, j’ai estimé une fourchette des dénommées régressions de la courbe de Phillips, qui échouent à trouver une quelconque preuve d’une caractéristique stable NAIRU.

J’ai aussi fait le graphique de la dernière courbe de Phillips que vous pouvez voir ensuite. Bien qu’il y ait une certaine stabilité entre inflation et taux de chômage sur un moment, un choc soudain, particulièrement du côté de l’offre (comme le choc pétrolier des pays de l’OCDE en 1974), peut aggraver le chômage résultant d’une stratégie déflationniste, qui est une tentative d’exploiter une courbe de Phillips donnée. Les données de l’expérience de l’OCDE depuis 1975 suggèrent que les politiques déflationnistes sont effectives pour ralentir l’inflation mais imposent d’énormes coûts à l’économie et à certains groupes démographiques, qui sont rarement évalués ou corrigés.

Mais si vous étudiez le graphique vous verrez qu’il y a très peu de relation entre l’inflation et le chômage à moins que vous soyez préparés à autoriser d’énormes changements périodiques dans la relation qui semblent se produire autour de récessions. Étant donné que les récessions sont des événements liés à la demande, il est difficile d’émettre une interprétation structurelle du changement. La littérature sur le NAIRU essaye et échoue à interpréter ces changements comme des changements structurels (travailleurs devenant plus paresseux ; mauvaise reformes de l’État providence ; une recherche d’emploi moins effective etc.). Toutes ces explications sont absurdes et échouent en fin de compte à passer le test de la preuve.

Qu’en est-il des évaluations du NAIRU lui-même? Des techniques diverses sont utilisées pour inventer cette série temporelle mythologique. Le modèle MTA utilise une approche économétrique d’après une dérivation d’une équation salariale. D’autres tels que l’OCDE et encore beaucoup d’autres sont encore plus malpropres et utilisent ce qui est connu sous le nom de filtre Hodrick-Prescott qui est juste une représentation courbée de l’évolution lissée des données réelles. Le graphique suivant compare les deux méthodes. Avant que vous ne riiez, les personnages qui utilisent ces séries synthétiques sont sérieuses !

Mise à jour : nouveau graphique — Vendredi 17 Avril 2009

J’ai pensé que ces nouveaux graphiques vous aideraient à comprendre à quel point ces estimations techniques du NAIRU sont en fait stupides. Étant donné que le NAIRU est le taux de chômage qui stabilise l’inflation, comment interpréteriez-vous cette série temporelle du MTA dans ce contexte ? L’inflation s’étend à partir de quelque nombre négatif jusqu’aux alentours de 17 pour cent pour la même valeur du NAIRU. Je qualifie cela de stupide. Mais de dangereux aussi étant donné son influence sur la politique économique.

Il y a un énorme ensemble de preuves maintenant qui pose un défi considérable aux niveaux tant théorique qu’empirique pour ceux qui adhérent à l’hypothèse du NAIRU. Voici un résumé de faits Non-NAIRU (nous détaillons les arguments et les discours dans le livre) :

  • Les taux de chômage montrent un haut degré de persistance après des chocs.
  • La dynamique du taux de chômage montre des asymétries prononcées durant le cours du cycle économique. Il y a une accumulation de preuve a charge contre la dynamique qu’implique l’approche du NAIRU. Le chômage répond aux chocs de demande d’une façon asymétrique. Le taux de chômage augmente rapidement et brusquement quand la demande se contracte mais persiste et diminue doucement quand l’expansion se produit.
  • La dynamique de l’inflation ne semble pas en accord avec celles spécifiées par l’hypothèse du NAIRU. Reconsidérez les graphiques et le tableau ci-dessus pour constater ce point.
  • La constante NAIRU a été abandonnée et remplacée par les soi-disant « NAIRU variables dans le temps » (un énième écran de fumée ad hoc), qui ont des marges d’erreurs tellement énormes. Le concept du NAIRU est maintenant complètement dénué de sens pour l’analyse politique. La majeure partie des modèles économétriques développés pour estimer le NAIRU sont imprécis et délivrent des estimations du NAIRU très inexactes. La plupart des résultats de recherche affirment avec assurance que le NAIRU a changé avec le temps mais très peu d’auteurs osent publier leurs marges d’erreur sur leurs évaluations. Je note que la documentation MTA indique a quel point leurs évaluations sont peu fiables en terme statistique. Une étude majeure utilisait des techniques d’estimations prétendument « à la pointe » et affirmait que leurs estimations du NAIRU sont imprécises. En 1994, par exemple, certaines des estimations du NAIRU avec 5 pour cent de marge d’erreur s’étalaient de 2,9 pour cent à 8,3 pour cent. Donc la fourchette d’incertitude quant à la « vraie » valeur du NAIRU est trop vaste pour être utile.
  • Les estimations du chômage de longue durée sont sensibles aux cycles (hystérèse) et par là-même le rejet passé de l’utilisation des politiques monétaires et fiscales pour atténuer l’augmentation du chômage n’a pas de fondement conceptuel.
  • Il n’y a aucune corrélation claire entre les changements du taux d’inflation et le niveau de chômage, telle que l’inflation augmente et diminue à de nombreux taux de chômage différents sans faire système. Voir le tableau ci-dessus.
  • L’utilisation de filtres univariés (filtres Hodrick-Prescott) dépourvus de contenu économique et des filtres de Kalman avec peu ou prou de contenu économique a rendu le concept de NAIRU relativement arbitraire. Les estimations par filtre de Kalman sont extrêmement sensibles aux prémisses implicites quant aux éléments stochastiques et la mesure des équations d’état. De petits changements du ratio signal sur bruit peuvent avoir des impacts majeurs sur la mesure du NAIRU. L’estimation d’une spline est similairement arbitraire dans le choix des points et de l’ordre des polynômes. Pourquoi ne pas vous demander : qu’est-ce qui causa le saut soudain et arbitraire dans l’estimation par le MTA dans le grand graphique aux alentours de 1974 ? Ils n’ont pas d’explications cohérentes. C’est simplement un écran de fumée de données.

Conclusion

C’est de la connerie ! Passons à autre chose.

Digression : La richesse privée s’effondre

La base de données du MTA contient également une série Richesse privée au prix du marché (donc non-déflaté). Le graphique suivant qui est la richesse privée moyenne par habitant (aussi ai-je exprimé les données brutes en milliers de dollars australiens par personnes en Australie) dit tout. Elle connaît son pic en décembre 2008 à 249 000 dollars australiens et une année plus tard c’était à 225 000. Avec les marchés encore en déclin en ce début d’année, la prochaine fois que nous obtiendrons une estimation (le trimestre de Mars) cette perte sera de plus de 24 000 dollars par personne depuis décembre 2007.

Bien sûr, ce chiffre inclut les adultes et les enfants. Si nous ne considérons que la population adulte, alors en décembre 2007, la richesse privée par adulte était en moyenne de 311 320 dollars. Cela s’est effondré à 280 669 jusqu’en décembre 2008, une chute de 30 000 dollars par adulte ou 9,8 pour cent en termes nominaux. Sachant que l’inflation s’est maintenu à environ 4 % sur cette période, la perte est probablement autour de 14 pour cent.

Pour mettre tout cela en perspective,  c’est la première fois depuis Juin 1961 (depuis que les données sont disponibles) que la richesse privée a diminué. Ces derniers temps sont différents, en effet.

Digression : Sir Layard demande un Employeur en Dernier Ressort

Dans The Peninsula, le plus fameux journal qatari anglophone, Sir Richard Layard a souhaité un Employeur en Dernier Ressort (en anglais. Ici un lien le présentant succinctement en français). Par l’Employeur en Dernier Ressort de ce blog, mais une version réduite et abâtardie. Mais c’est un progrès. À mentionner, Layard est professeur de sciences économiques à la London School of Economics et est l’un des principaux architectes des pernicieuses politiques par l’offre du marché du travail qui ont dominé depuis le début des années 1990.

Vous pouvez lire l’article mais Layard est cité disant qu’il est excellent que le gouvernement britannique maintienne une poigne de fer sur l’État-providence, mais il pense que maintenant nous avons besoin d’une « garantie de l’emploi » pour empêcher le chômage de long-terme de devenir un problème plus grave encore. Il propose que des emplois soient proposés aux « jeunes gens qui n’ont pas été employés depuis 18 mois et aux adultes inemployés depuis 18 mois — emplois du style engagements dans des écoles ou des hôpitaux ou du service social. »

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Le vent salubre de la controverse

Superbe article d’Evans-Pritchard au Telegraph, dont le site Les crises d’Olivier Berruyer donne une traduction française. Même si beaucoup de confusion règne, on peut constater qu’à force de tâtonner dans l’obscurité et de s’énerver contre l’impuissance ambiante, nombre de vases sacrés sont renversés ; petit florilège :

« Nous sommes en très grave danger. Le monde est en dépression dans les Big Three, aux États-Unis, en Europe et au Japon, une mini-dépression que nous n’avons pas connue depuis les années 1930 », dit-il, parlant lors de la conférence de Lindau, où la moitié des Prix Nobel d’économie du monde sont rassemblés

Il est toujours bon d’entendre de hautes personnalités sortir des circonlocutions destinées au grand public pour avouer pleinement la vérité, sans la peur de déclencher un éventuel mouvement de panique, peur souvent simple prétexte à toutes les lâchetés.

Toutefois, le professeur Mundell, Nobel 1999, s’égare lorsqu’il cherche à défendre coûte que coûte l’eurosystème, et se fourvoie complètement en confondant les problèmes de la demande globale et de la compétitivité, impasse habituelle, mais se rattrape lorsqu’il évente le mythe de l’inflation des années 1970 due à une politique budgétaire et monétaire laxiste. :

« Nous sommes au milieu d’une crise très forte parce que rien n’a encore été fait pour convaincre les marchés qu’il y a eu un changement fondamental. Pour sauver l’Europe, il doit y avoir un mouvement dans la direction d’un gouvernement partagé. »

Il admet que ne sera pas facile. Alexander Hamilton a réussi à créer un pool de la dette américaine en 1792 (face à une résistance acharnée), arguant que les dettes des 13 états étaient modestes et avaient été principalement accumulées durant la guerre d’Indépendance. Ce fut donc un intérêt partagé. Les retraites grecques ne sont pas du même type. “Vous ne pouvez pas faire ça en Europe”, dit-il.

“Il y a un énorme problème dans cinq ou six pays de la zone euro. Mais la solution n’est pas la fin de l’euro, parce que cela créerait plus de problèmes que cela n’en résoudrait. Il y aurait une ruée énorme sur le système bancaire, et les pays ayant abandonné l’euro auraient encore à faire face à toutes leurs dettes. ”

Le Professeur Mundell a déclaré qu’il serait utile que la BCE abandonne son mandat relatif à la stabilité des prix puis qu’elle prenne des mesures proactives pour forcer la baisse de l’euro, à 1,30 US$. Cela entrainerait la baisse de l’euro du même montant par rapport au yuan chinois, et créerait un système global à 3 voix – ou DEI comme il l’appelle. (…) “La BCE devrait suivre une politique plus simple. Bien sûr, elle a un règlement strict pour se protéger contre l’inflation, mais ce règlement n’est pas bon. Je n’ai jamais cru que les banques centrales devaient avoir un ciblage de l’inflation rigide. Ce n’est pas une bonne chose de se stabiliser. Il n’y a rien dans la théorie économique pour étayer cette thèse. ” (…) Il a ajouté qu’il est insensé de resserrer la politique monétaire pendant une flambée du prix du pétrole “déflationniste” (comme la BCE l’a fait en 2008 et comme elle vient de le faire à nouveau). “C’est exactement la mauvaise chose à faire”.

En effet, l’inflation ainsi tolérée aurait largement érodé le bénéfice de l’oligopole du pétrole : au lieu de s’incliner lorsque les pétroliers dictent leur prix, on aurait fait jouer le fait que nous savons bien mieux tirer partie de cette énergie qu’eux-mêmes, et nous aurions effacé une partie de la valeur de l’augmentation du prix du pétrole simplement en augmentant nos propres prix. Mais cette inflation aurait également érodé les capitaux financiers, aussi il survint une coalition objective des rentiers : plutôt une économie en récession que de se voir supporter une partie du fardeau de l’ajustement, même si cela l’aurait allégé pour l’ensemble.

Sur le point de l’eurosystème innocente victime expiatoire de la prodigalité des États, Ambrose Evans-Pritchard lui porte magnifiquement la réplique :

Je suis d’accord pour dire qu’un euro faible aiderait à lever la périphérie de l’UEM hors des récifs, mais cela arrive très tard et ignore le cœur du problème, à savoir que les monnaies sont massivement alignées au sein de l’UEM. L’écart de compétitivité des coûts salariaux unitaires entre le Nord et le Sud a augmenté de 30 %. Le Professeur Mundell ne semble pas avoir d’autre réponse à cela qu’une déflation destructrice dans le bloc du Club Med et en Irlande. L’Espagne et l’Irlande n’ont jamais violé les limites de Maastricht sur les déficits. Les deux ont enregistré un excédent budgétaire important au cours du boom, lorsque la politique monétaire a été conservée pour aider à éviter à l’infirmière Allemagne une mini-crise. L’Italie est en excédent budgétaire primaire. L’Irlande est proche d’éliminer complètement sa dette publique.

Le vrai problème est que l’UEM a alimenté une bulle de crédit du secteur privé. Ce qui s’est avéré mortel.

Comme Jean-Claude Trichet de la BCE nous le rappelle constamment, les rapports dettes publiques / PIB en Europe sont inférieurs à ceux des États-Unis, du Royaume-Uni ou du Japon. Alors, pourquoi donc l’union monétaire souffre-t-elle d’une crise existentielle? Pourquoi la BCE devrait-elle intervenir pour faire cesser la spirale conduisant l’Italie et l’Espagne vers le défaut?

Le bouquet final, magnifique, nous est donné par Stiglitz, Nobel 2001, où il embroche la primauté de la stabilité de la monnaie, tant l’euro que son lointain ancêtre l’étalon-or, qui reproduisait le même état de fait où on traverse les frontières avec en définitive la même monnaie, et les souverains incapables de faire face aux fluctuations de leurs économies, cette fois à nouveau par Evans-Pritchard :

Joseph Stiglitz affirme que les événements vont de l’avant indépendamment des vœux pieux politiques. Le taux de croissance de 8 % de l’Argentine, après l’abandon de son ancrage au dollar en 2001, offre un exemple tentant pour les pays en manque de consentement populaire et démocratique pour l’austérité imposée par Berlin, si l’Allemagne n’abandonne pas l’euro la première. “Il y a une vie après le défaut, et une vie après avoir quitté un régime de change fixe”, a déclaré Stiglitz.

On pourrait aussi ajouter que l’éclatement de l’étalon-or était le préalable nécessaire à la reprise dans le début des années 1930, car il a cassé une spirale négative qui contraignait les économies en contraction à se contracter plus encore.

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Audrey Pulvar sermonne Jean-Luc Mélenchon, sans plus de finesse

Cette fois-ci c’est Jean-Luc Mélenchon qui passe dans On n’est pas couché. Comme avec Nicolas Dupont-Aignan, Audrey Pulvar fut l’occasion de rappeler au dogme l’impétrant Mélenchon. Avec quelques variations.

Mélenchon : Nous pouvons décider de monétiser la dette, c’est-à-dire qu’au lieu d’emprunter aux banques à 7, à 3 en ce moment c’est à 3, mais quand ils arrivent à vous prendre à la gorge comme ils l’ont fait aux Grecs, à 18, on va emprunter directement à la banque centrale européenne qui elle prête à 1 %, quand je l’ai dit il y a plusieurs mois, je n’étais pas le seul, (…)

Pulvar : les Américains se la (la dette publique américaine) rachète en créant de la monnaie à tire-larigot, on sait très bien qu’aujourd’hui il n’y a que la la banque centrale américaine qui achète des bons du Trésor américain, ça veut dire que c’est un colosse au pied d’argile. C’est exactement ce que vous voulez faire en France. (…) Mais ce que vous nous proposez, c’est la même chose, Jean-Luc Mélenchon, de faire fonctionner la planche à billet.

Mélenchon : Oui madame, (…) ce qui je vous l’accorde, créera une certaine inflation, pas beaucoup.

Le rachat de sa dette publique par un État via sa banque centrale crée-t-il de la monnaie, et même de l’inflation ? Non, et c’est facile à comprendre : lorsque l’État achète la dette qu’il vient d’émettre, l’État se promet tout simplement de se payer une certaine somme à lui-même, selon un échéancier préétabli. L’inflation n’est pas un risque, et c’est aussi très facile à comprendre : la monnaie qui rentre dans le Trésor de l’État aussitôt qu’elle en sort ne peut influencer les prix que d’un seul bien : les bons du Trésor, et d’une seule manière : à la baisse. En effet, cet acheteur supplémentaire qu’est la banque centrale change la rareté relative des offreurs et des vendeurs (ici : l’État d’un côté, et les seules banques commerciales de l’autre et jusqu’alors) en faveur des offreurs (l’État). On voit mal comment, alors que les banques perçoivent moins par les bons du Trésor, les prix à la consommation pourraient monter, ou même s’envoler. C’est bien ce qu’on observe concrètement, lors des expériences de « création monétaire par les banques centrales », ce que Pulvar qualifie de planche à billet : pas d’inflation, pas de tension sur les bons du Trésor. Un colosse aux pieds fort peu argileux, donc.

Bien que proches, les solutions de Mélenchon et Dupont-Aignan diffèrent en raison d’un défaut encore plus prononcé chez Mélenchon : le passage par la banque centrale. Elle donne l’impression que l’État ne peut pas créer lui-même l’argent, ce qui est pourtant le cas, et suggère qu’il le vole, puisqu’il doit cacher qu’il se le créé. Dupont-Aignan veut 0 % d’intérêt. Mélenchon veut 1 % d’intérêt. Moi, je préférerais que l’État n’emprunte pas, cela clarifierait la situation et ne donnerait pas lieu à hypocrisie, hypocrisie dont les banquiers se repaissent pour exiger des concessions supplémentaires ; mais j’accepte les deux offres : ce qui compte c’est que l’État puisse décider librement de ses dépenses et de ses recettes, structurer l’économie par un budget contra-cyclique pérenne ; si en plus il tient à se créer un pourboire et un protocole comptable un peu pompeux…

Plus intéressant encore que d’éventer le pseudo-argument de « la planche à billet », et d’observer pourquoi et quand Audrey Pulvar l’utilise. C’est uniquement lorsque l’État ne crée pas cette monnaie pour les marchés et ne s’abaisse pas à le leur mendier en retour, mais se le crée directement pour lui et l’assume (à moitié). Audrey Pulvar a besoin de l’onction libérale du marché, elle est à ce point pénétrée, très inconsciemment semble-t-il, par l’idéologie libérale, qu’elle en professe tout naturellement les dogmes, sans plus en voir l’inanité quant au réel. Si l’État fait marcher la planche à billet pour se prêter à lui-même, « c’est de la planche à billet » ; s’il le fait pour prêter aux banques, il n’y a plus à souligner d’un air narquois que « c’est de la planche à billet ».

La planche à billet dans cette discussion n’a nullement le rôle d’analyse, uniquement celui de tabou.

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Pourquoi l’argent des banques centrales est devenu inefficace ?

« Préparez-vous à l’inflation et à des taux d’intérêts plus élevés — L’expansion sans précédent de création monétaire pourrait faire passer les années 70 pour bénignes. » C’était ce que titrait la célèbre agence de presse économique Bloomberg en juin 2009, et ce titre a horriblement mal vieilli : depuis pas d’inflation notable, encore moins à faire rougir les années 1970, et des taux d’intérêts au plus bas depuis de nombreuses années… En défense de Bloomberg, elle ne faisait que refléter le consensus régissant la science économique dominante. Mais pour les enfoncer, le Japon avait essuyé le même échec pendant le début des années 2000. Pourtant ce sont quelques 250 milliards de dollars (en yens) injectés par la Banque du Japon sur trois ans, environ 250 milliards de dollars (en livres sterling) fin 2009 puis puis 300 milliards fin 2010 par la Banque d’Angleterre, environ 1 500 milliards de dollars par la Federal Reserve entre fin 2008 et juin 2010, plus des cacahuètes et encore 600 milliards fin 2011. Résultat : néant. Comme je l’explique sous toutes les coutures, le crédit est passif.

Mais où est passé l’argent ?

C’est là qu’est tout le problème : tout ce que font les banques centrales, c’est acheter des emprunts détenus par les banques commerciales contre de l’argent frais. Autrement dit, si ces banques commerciales peuvent payer plus de transactions, elles ne sont pas plus riches pour autant. Comme les banques centrales font déjà cela contre des emprunts sûrs (des bons du Trésor) pour assurer au système financier une trésorerie suffisante, et s’arrêtent avant que les banques commerciales n’aient trop de trésorerie et ne parviennent plus à l’investir. Bref, comme l’expliquent les experts de la vénérable Banque des Règlements Internationaux, le levier à actionner pour stimuler l’économie par le crédit n’existe que peu ou prou : le volume de crédit est déjà déterminé par le désir d’emprunt et la solvabilité des emprunteurs tels que perçus par les prêteurs…

C’est visible sur ce simple graphique, avec en vert les réserves empruntées par les banques commerciales auprès de la Fed, en rouge les réserves non-empruntées placées sur les comptes des banques commerciales, et en bleu les réserves excédentaires :

On remarque d’abord plusieurs décennies de calme plat : emprunts de réserves à la banque centrale quasiment inexistant, des réserves non-empruntées très faibles en volume, quoique que connaissant un pic particulièrement aplati en 1994, et des réserves excédentaires inexistantes : moins de un milliards de dollars jusqu’en 1985, et moins de 2,2 milliards jusqu’en 2001, où, en réaction au 11 septembre, ces réserves excédentaires montent à 20 milliards, un record à l’époque. Puis vient la crise des subprimes (si seulement elle ne concernait que l’immobilier à l’instar des S&Ls éclatant dans les années 1980-1990…) : les réserves non-empruntées deviennent négatives au cours de l’année 2008 : elle passent de plus de quarante milliards de dollars à -120 milliards en juillet avant que Bernanke ne décide l’Assouplissement Quantitatif, c’est-à-dire que les réserves qu’utilisaient les banques pour solder leurs comptes, au lieu d’avoir un petit matelas au niveau global, étaient en déficit de 120 milliards — les banques se créaient des quasi-réserves entre elles par crédit, attention aux banques qui feront faillites ! L’Assouplissement Quantitatif est radical : les réserves excédentaires grimpent jusqu’en décembre à plus de 750 milliards de dollars (40 824 % d’augmentation depuis juillet) et les réserves non-empruntées après avoir enfoncé les -330 milliards en octobre, se redresse en décembre à plus 166 milliards. Le système bancaire est sauvé, il peut solder ses comptes. Ensuite, on peut constater que l’assouplissement quantitatif est devenu inutile : elles n’empruntent plus auprès de la Fed (vert) et les réserves non-empruntées deviennent quasiment toutes excédentaires. Depuis ces réserves excédentaires totalisent 1 600 milliards de dollars, soit les deux tiers des plus de 2 600 milliards de la base monétaire (triplement depuis le début de la crise), mais l’inflation elle, n’a ni triplé, ni même dépassé ses niveaux d’avant-crise. Voilà qui est gênant pour une base monétaire censée dicter le niveaux des prix, et les réserves excédentaires qui sont supposées être « une intenable planche à billet »…

Alors, personne ne peut y gagner quoi que ce soit ?

Pas absolument : Si les emprunts que rachète la banque centrale valent moins que le prix d’achat à cause de probables défauts de paiements, alors le Quantitative Easing (nom de cette technique de création monétaire) est une subvention déguisée. Ça expliquerait pourquoi la Federal Reserve s’est dispensé en douce de payer les pertes qu’elle subit sur les titres ainsi achetés : elle pourrait faire faillite sinon.

La relance monétaire, par le crédit, est donc une illusion, tant théorique que pratique. Reste la relance fiscale, par un plantureux déficit budgétaire de l’État. Ah, zut, c’est justement celui que la science économique encore dominante se refuse à envisager, le fameux tabou de la planche à billet.

Mais qu’adviendra-t-il si on continue comme ça ?

Si on continue exactement la même politique, la création souveraine d’argent se fera de moins en moins par le budget public allant dans toutes les poches selon des compromis politiques, mais de plus en plus par les seuls banquiers, eux qui n’ont pas à équilibrer leurs comptes puisque, au pire, leur banque centrale prend les pertes. Ces mêmes banquiers exigeront encore plus des crédits usuriers. Alors ne pourront épargner que ceux qui font leur luxueux train de vie (et dans la mesure où les banquiers acceptent de se l’offrir), ainsi que ceux, dans une moindre mesure, qui commercent avec ce groupe, à l’image des cuisiniers de Mao Zedong préparant des plats fabuleux pour le Grand Timonier et déportés dès qu’on découvre qu’ils récupéraient les restes pour nourrir leurs familles affamées. À moins qu’une révolte de grande ampleur ne survienne d’ici-là, et ne se fédère autour d’un programme cohérent, comme l’Employeur en Dernier Ressort. Ce retour au pire servage n’est pas une dystopie saugrenue ; la dégradation de la situation est déjà largement entamée :

Si, dans le climat actuel, il semble peu vraisemblable et même utopique d’imaginer une extension des avantages sociaux, il reste un défi à relever sans plus attendre, celui de la défense de leurs droits. La classe moyenne américaine est attaquée comme elle ne l’a jamais été, et sur tous les fronts. Par exemple, la loi fédérale sur la faillite de 2005, qui élimine toute éventualité d’un nouveau départ pour les personnes endettées, va condamner de plus en plus les sous-employés à une vie de « servage pour dettes ».

Ehrenreich Barbara, On achève bien les cadres, Grasset, Paris, 2007 (2005), 344 p., p. 334-335

Tous les adolescents ont été inondés d’offres de cartes de crédit. De nombreuses familles se sont endettés énormément, et, prises dans un cercle vicieux ressemblant beaucoup au servage, elles ont travaillé pour payer la banque. Une part toujours plus massive de leurs revenus a été engloutie par les pénalités et les intérêts exorbitants, et les intérêts sur les intérêts et sur les pénalités, leur laissant peu de chances d’en voir jamais la fin. Les financiers auraient pu demander que l’on revienne au temps d’Oliver Twist et des prisons pour dette, mais à l’époque actuelle la loi de 2005 était la meilleure possible pour eux. On pouvait saisir le quart du salaire. Enhardis par la nouvelle loi, les prêteurs ont alors approuvé les pires crédits hypothécaires, ce qui explique peut-être pourquoi tant de contrats toxiques ont été signés après le vote de la loi.

Stiglitz Joseph Eugene, Le triomphe de la cupidité, Les liens qui libèrent, Paris, 2010, 473 p., p. 300

PS : Graphiques avec commentaires ajoutés.

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Le choix du chômage de masse

Lors de l’immédiat après-guerre, le plein emploi était un impératif politique : face au communisme et au traumatisme de la Grande Dépression ainsi que des totalitarismes, le désespoir des peuples n’était plus jugée négligeable. Pourtant, progressivement, le chômage de masse va retrouver son hégémonie, parallèlement à la remontée en puissance du libéralisme.

Le plus gros du travail de réhabilitation du chômage fut accompli par les économistes eux-mêmes, dont de nombreuses personnes se revendiquant largement de Keynes (même les libéraux comme Hayek et Friedman citeront un article posthume de Keynes pour imposer leurs vues). La pensée keynésienne se défendit d’autant plus mal que son auteur était mort dès 1946.

Un ouvrage retrace très bien cette évolution doctrinale : Full Employment Abandoned : Shifting Sands and Policy Failures (Le Plein Emploi Abandonné : Sables Mouvants et Échecs des Politiques) des auteurs néochartalistes William Mitchell, professeur d’économie à l’Université de Newcastle en Australie et Joan Muysken, à l’Université de Maastricht. En résumé, le déroulement idéologique du libéralisme s’est répété en accéléré à partir d’un corps universitaire moulé dans le libéralisme bien que bousculé par Keynes. L’attention a progressivement rebasculé depuis les comportements des agrégats macroéconomiques vers les interactions microéconomiques des individus. La philosophie libérale est individualiste, fort logiquement, elle mène à l’individualisme méthodologique, c’est-à-dire à la reconstruction de tous les phénomènes à partir des individus seulement, et fort logiquement encore, on s’est mis à chercher des réponses microéconomiques aux problèmes.

Tout d’abord, ce fut le sacre de l’inflation, le marché serait imbattable au point que, si on essaie d’assurer le plein-emploi, le marché n’est leurré qu’un temps et préfère augmenter ses prix plutôt que de baisser la rémunération de ceux qui sont sortis du chômage. Cette relation s’est progressivement renforcée, et culmine avec Milton Friedman : le marché adapte ses prévisions à l’inflation qu’il prévoit, et l’État doit toujours accélérer l’inflation pour assurer le plein emploi. Ultimement, c’est l’hyperinflation, la monnaie ne vaut plus rien, tout le monde s’en débarrasse, l’économie n’est plus capable d’anticiper les conséquences de ses actions. Autrement dit : le chômage est un mal nécessaire au fonctionnement de l’économie de marché. Ce n’est pas grave ! s’enthousiasment les libéraux : elle est la plus capable de produire de la richesse et d’offrir des opportunités ; le chômage et la pauvreté se résorberont tout seul pour peu qu’on la laisse faire. Pour parachever l’édifice, Friedman va réhabiliter une vieille arlésienne libérale : l’activisme du crédit privé, la possibilité pour se dernier de relancer la machine économique plutôt que de simplement l’amplifier en en profitant. Un crédit privé souverain, en quelques sortes. Sauf que les libéraux l’ont toujours essayé et ont toujours dû constater la même leçon : ça ne fonctionne pas. C’est précisément l’unité de décision du souverain qui le rend souverain ; le marché souverain est une aporie.

Ce n’est pas un joli conte pour néophyte, malgré les inévitables simplifications que j’ai dû faire pour expliquer aussi simplement et rapidement ce phénomène complexe. Milton Friedman (Nobel d’économie 1976) déclare de manière parfaitement explicite ce basculement :

Je ne crois pas que la situation politique soit désespérée. En matière politique, on est en voie de revenir sur l’idée que le chômage est plus grave que l’inflation. M. Tanaka vient de tomber au Japon à cause de l’inflation. La même chose est arrivée un peu plus tôt à M. Heath en Grande-Bretagne, toujours à cause de l’inflation. Les hommes politiques vont finir par se rendre compte que l’inflation n’est pas le moyen de se maintenir au pouvoir. Lorsqu’on en sera vraiment convaincu et que la majorité de la population en sera consciente, nous pourrons arrêter le désastre et sortir de cette ronde infernale. Nous arrêterons l’inflation, nous remettrons le gouvernement à sa place et nous rétablirons l’ordre qui veut que les citoyens soient maîtres du gouvernement, et non l’inverse.

FRIEDMAN Milton, Inflation et systèmes monétaires, Calamann-Lévy, Paris, 1985 (1974), 380 p., p. 63

Quant au chômage et à la stagnation, c’est un autre Nobel qui l’explicite, comme le relève, avec ironie, Friedman :

James Tobin [Nobel d’économie 1981], toujours un irréductible Keynésien, me fit un compliment empoisonné lorsque, dans sa contribution au volume Cross, il mentionna mon discours au président comme « très certainement l’article le plus influent jamais publié dans une revue d’économie. Son influence porte bien au-delà de la profession — par exemple, jusqu’aux gouvernements et banques centrales européens et japonais et jusqu’à The Economist et d’autres faiseurs d’opinion. L’Europe n’a jamais vraiment récupéré après ses récessions de 1974-75 et 1979-82, et maintenant l’intégralité du monde capitaliste démocratique stagne » — tout cela à cause de l’épouvantable influence de mon article !

Friedman Milton, Two Lucky People, The University of Chicago Press, Chicago, 1998, xii + 660 p., p. 231

C’est toujours le même problème : le marché n’est ni une production de bien ou de service préféré à d’autres (compétitif), ni de l’argent donné, mais la conjonction des deux. Que l’un vienne à manquer, et le marché s’évapore. Il n’était pas nécessaire de stranguler l’activité économique pour dompter l’inflation ; il suffisait de cibler directement ceux nécessitant une activité économique, plutôt que de faire de la relance budgétaire encore très indistincte. Mais le tabou qu’est l’État pour les libéraux les a empêché de voir des failles cruciales dans leurs raisonnements, ainsi que des opportunités formidables de réaliser la stabilité des prix par le plein emploi.

Depuis, l’impératif du chômage a muté pour se renforcer. De NaRU (Natural Rate of Unemployment, Taux Naturel de Chômage), il est devenu NAIRU (Non-Accelerating Inflation Rate of Unemployement, Taux de Chômage N’Accélérant pas l’Inflation) et il est le discret soubassement des politiques monétaires de la plupart des Banques Centrales occidentales, Fed et BCE en tête. Discret parce qu’il indique que le chômage n’est pas dû au manque d’alternative, mais à un choix politique délibéré, maintenant largement oublié voire occulté, tant il est gênant. En voici le démontage technique :

Modigliani attaqua fortement l’orthodoxie du NAIRU et concluait qu’« il n’y avait rien de conceptuellement inexacte [en cherchant à réduire le chômage et à atteindre l’équilibre mais] la confiance dans le NAIRU comme approche opérationnelle rencontrait de grands problèmes et impliquait de sérieux risques, en raison des énormes difficultés d’estimation et de traçage de u* [le NAIRU dans les équations du modèle] à travers le temps » (emphase tel qu’en l’original). Modigliani dit qu’en raison d’inévitables erreurs de calcul, de sérieuses erreurs de politique sont possibles et auront des résultats catastrophiques pour le chômage lorsque la politique monétaire est « entre les mains d’une Banque Centrale avec la structure et la mission de la Bundesbank ou de la BCE ». Il conclut que le chômage élevé en Europe depuis le milieu des années 1980 est « largement le résultat d’une politique monétaire pusillanime mal conseillée ».

MITCHELL William, MUYSKEN Joan, Full Employment abandoned, Edward Elgar, Cheltenham, 2008, X + 298 p., p. 88-89

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L’impossible hégémonie du crédit

J’ai plusieurs fois résumé les arguments clés de l’impossibilité du crédit à se passer d’une monnaie souveraine, mais en un paragraphe voire en une phrase ; je l’ai également expliqué avec détails et graphique dans Pourquoi l’argent des banques centrales et devenu inefficace ?. Il est important de comprendre clairement pourquoi une société du crédit ne peut tout simplement pas advenir, malgré la marche forcée cornaquée par les financiers vers cet objectif.

Supposons une société où la seule monnaie est celle de crédit, c’est-à-dire que l’intégralité des sommes perçues est toujours redevable entièrement à échéance, et avec des intérêts (ou des frais de tenu de compte, etc. car celui qui accorde le crédit ne le fait jamais gratuitement). Or, comment le rembourser, si des dépenses imprévues s’imposent (soins médicaux, accident, etc.) ou si ses clients se font réticents (par exemple, lors de la première guerre du Golfe, la consommation française s’était réduite, dépression économique) ou changent de consommation brutalement (comme lors d’une catastrophe naturelle ou industrielle, en faveur de biens de première nécessité, de soins) ? Faute d’argent, c’est la faillite pour ceux qui ont contracté ces crédits. Pire ils doivent des intérêts, il faut donc de nouveaux crédits avant même la fin des anciens, simplement pour avoir de quoi payer les intérêts. Mais à son tour ces crédits sont à rembourser, avec les intérêts et les intérêts sur les intérêts qu’ils paient pour les crédits précédents, de sorte que pour ceux qui contractent des crédits, l’argent repart toujours plus vite qu’il ne vient et il leur faut sans cesse accélérer leur quête de crédits…

Un moyen de pallier le problème de l’échéancier fixe est d’accorder des dépôts à vue, puis de jouer sur la loi des grands nombres pour espérer qu’il y ai toujours suffisamment d’argent qui entre pour compenser l’argent qui sort (dans notre société de crédit, l’argent en pièce ou en billet n’est qu’une forme alternative de détention de la monnaie de crédit, qui sort l’actif du crédit pour le mettre dans les poches, mais qui ne change rien au fait qu’il faudra rendre le même montant à échéance). Sauf que c’est une illusion également : si lors de ses activités une banque est réputée enregistrer beaucoup de pertes sur ses crédits, alors c’est la ruée sur les guichets de la banque pour retirer ses dépôts, dépôts que la banque n’a plus. C’est même pour ça que l’État fut obligé partout à travers le monde de garantir les dépôts et de surveiller ce qu’en font les banques. Mais dans notre société de crédit, même l’État fonctionne à flux tendus, parce qu’il est lui aussi soumis au crédit, de sorte que sa garantie ne vaut plus grand chose : il ne pourra pas réunir les fonds nécessaires aux dédommagements des déposants. Les dépôts à vue rejettent à jamais l’échéance en la plaçant à n’importe quel moment ; dangereux montage.

Seul moyen restant dans le cadre de cette société du crédit : que ceux qui ont réussi à dégager une épargne sur ceux qui n’ont pu rembourser leurs crédits se mettent à sauver ces derniers en leur faisant crédit de cette épargne et en espérant qu’à échéance, ces derniers rembourseront enfin. Mais, si le mécanisme devient automatique, on perd la possibilité de la faillite, que les libéraux tiennent pour la seule véritable garantie d’une gestion économique saine. Effectivement, c’est une cavalerie, une pyramide de Ponzi qui est générée par un tel système : le risque n’a plus de sens, car il est une alternative entre de juteux profits et une perte sempiternellement différée par crédit. La société de crédit, pour sa survie, oscille donc de manière toujours plus intense entre cavalerie et faillites en cascade.

Les avances de la banque centrale n’y changent pas grand chose : elles signifient simplement que, dans la chaîne du crédit, les banques ne peuvent plus faire faillite, transférant leurs pertes à la banque centrale jusqu’à ce qu’elles dégagent un bénéfice de même montant (plus les intérêts). Mais alors, la banque centrale elle même est menacé de faire faillite, et ne sait plus comment refiler les pertes à d’autres. C’est pour cette raison que la Fed a récemment décidé de simplement mettre en attentes ses pertes (De manière assez drôle CNBC, la chaîne par et pour les financiers s’adressant au grand public a censuré son article sur le sujet). Chassez la nécessité d’un émetteur souverain surplombant tous les aléas parce que dispensé de la contrainte financière, et il revient au galop ! Extraits :

« La Fed peut-elle faire faillite ? La réponse à cette question était “oui”, mais est désormais “non”, affirme Raymond Stone, directeur général chez Stone & McCarthy à Princeton, dans le New Jersey. « Un changement de méthodologie comptable chez la banque centrale permettra à la Fed d’enregistrer des pertes, mêmes des pertes substantielles, sans éroder son capital. »

Ce changement consiste principalement à permettre à la Fed d’enregistrer les pertes des différentes banques régionales de réserves qui composent le système de la Fed en tant qu’engagements au Trésor plutôt que comme perte de son capital. Cela orientera simplement les futurs profits des opérations de la Fed vers cet engagement.

Il faut dire que la Fed a accepté de très nombreux milliards de crédits hypothécaires subprimes et dérivés dont la qualité est pire que douteuse, et qui, une fois parvenus à échéance lui causeront des pertes terribles. Cette capacité à encaisser des pertes, quels qu’en soit le motif, à pouvoir avancer l’argent et à pouvoir ne le reprendre que lorsque la situation est jugée favorable, c’est bien le concept de souveraineté monétaire que ce blog défend opiniâtrement comme la seule possibilité, saine d’esprit, humainement réalisable, dont il faut être conscient si on ne veut pas être le jouet torturé de la comptabilité. Concrètement, la Fed dit « Les pyramides de crédit me donnent mal au crâne. Dorénavant, j’imprime purement et simplement la monnaie. Si vous pouvez essayer de rendre la monnaie et préserver l’illusion du prêt, c’est tant mieux. Si vous ne pouvez pas, c’est déjà lâché dans la nature et tant pis. » ; le prêt n’est qu’une fiction. Notons que ce changement n’était pas nécessaire pour arriver à un tel résultat, il suffisait de faire rouler la dette en interne. Détail d’importance, avant cette mesure, les profits opérationnels de la Federal Reserve étaient reversés au Trésor. Ensuite le trésor fut obligé à trouver, en taxant ou à crédit, son financement. Aujourd’hui, les financiers se sont débarrassés de la nécessité de fournir au Trésor ces crédits puisqu’ils n’ont plus besoin de lui pour éponger les pertes : la Fed joue désormais ce rôle.

Mais les financiers peuvent-ils mettre l’État en défaut de paiement ? Cela signifierait que les juges, la police, les avocats, l’armée, etc. ne seraient instantanément plus payés et ne garantiraient donc plus l’ordre public indispensables aux si juteuses affaires des financiers. Ah, l’increvable souveraineté ! Et comment justifier auprès du peuple parfois rebelle que finalement, de la souveraineté monétaire il y aura toujours, mais que seuls les banquiers en seront bénis ? Les financiers ne se débarrasseront donc jamais du souverain ?

Exactement, jamais.

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Des nouvelles du « miracle » libéral espagnol (et de ses confrères)

Rappelons-nous, jusqu’en 2007, l’Espagne faisait partie de ces pays présentés comme des parangons libéraux : forte croissance, chômage très inférieur à la moyenne, et déficit budgétaire réduit. Pourtant, des observateurs attentifs pouvaient se méfier bien avant de l’explosion en vol survenu avec la crise.

Depuis la réalité du « miracle » espagnol est apparue pour ce qu’elle est : un formidablement endettement du secteur privé par une bulle immobilière démesurée. Qu’à cela ne tienne ! nous précisent les libéraux : qu’on équilibre le budget avec autant de plans d’austérité que nécessaire, qu’on surveille l’inflation sourcilleusement grâce à la BCE, et tout reprendra pour le mieux. Ce billet veut dépeindre combien, en-dessous, le bourgeonnement salvateur ressemble nettement plus au naufrage du Titanic.

Le chômage espagnol si enviable lorsqu’il était à 8,5 % avant-crise est de 21,5 % de la population active au troisième trimestre 2011, et le phénomène empire aussi en qualité puisque 3 chômeurs sur 10 sont déjà en fin de droits. Combinée à son inflation, ces résultats lui décernent l’embarrassante couronne du pays au plus fort Indice de Misère au monde (parmi ceux qui ont pu être calculés) de ce printemps 2011. Cela se traduit par des familles entières de chômeurs (1,4 millions de foyers actuellement), des jeunes qui ne parviennent pas à prendre leur envol hors de la cellule familiale, des diplômes qui ne protègent plus du chômage, et une sinistrose qui s’enracine dans les psychologies et rabaisse encore un peu plus les perspectives.

On aurait tort de traiter les Espagnols de feignasses, d’irresponsables, etc. comme nombre de commentateurs le firent avec la Grèce car il n’y a pas grands choses qu’on ne voit ailleurs en Europe.

Ainsi le Secours catholique indique qu’en France, pour la première fois ceux qui bénéficient de son aide sont plus fréquemment diplômés du supérieur qu’arrêté au primaire (39,8 contre 36,6 %). Que les jeunes sont plus touchés que les personnes âgées, et que le nombre de personnes recourant à leur aide augmente continument…

À l’extrême, nous rencontrons des suicides. De plus en plus nombreux. Depuis le début de la crise en 2009, la Grèce a vu son taux de suicide doubler, et ce concomitamment aux plans d’austérité et à la récession qui s’ensuit.

Un tel fonctionnement économique, aussi impitoyablement darwinien, se traduit immanquablement par une augmentation des inégalités entre ceux qui sont encore assez forts pour se repaître du cadavres des autres, et ceux qui sont trop faibles pour pouvoir lutter. L’OCDE a récemment constaté dans un rapport la hausse généralisée des inégalités, et recommandé aux politiques d’agir face aux conséquences socialement très déstabilisantes que cela engendre, sans préconiser de mesures précises.

Que les libéraux se rassurent, il existe bien des pays pouvant tout à la fois réduire les transferts sociaux pour diminuer le déficit et résorber le chômage. Ce sont les Tigres baltes et ils ont une formule très efficace pour cela : l’émigration massive. L’agence de recensement lettone a ainsi pu constater avec un enthousiasme impeccablement dissimulé que de 2001 à 2011, la population lettone est passée de 2,3 millions à 1,9 seulement. La Lituanie n’avait plus connu une telle envie de conquérir le monde depuis la Seconde Guerre mondiale, un taux d’émigration double de leurs voisins lettons (petits joueurs) et premier de l’UE. Bref, comme nous l’ont seriné les Alain Minc de tous poils, il suffisait d’avoir confiance, et la solution adviendrait par le merveilleux ordre spontané du marché. Comme toujours lorsqu’on recherche la perfection, une ultime question demeure : Si les émigrés des petits pays viennent dans les gros, mais que ces derniers suivent la même recette, où émigrera leur propre population surnuméraire ? Des perspectives grandioses de colonisation de la Lune ou de Mars s’ouvrent à nos indomptables entrepreneurs privés…

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