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La fausse bonne idée de la monnaie fondante

Lors de ce billet, nous analyserons une technique monétaire qui revient dans les débats monétaires de mois en mois tel un serpent de mer : la rémunération négative des dépôts. — Rappelons aux néophytes qu’afin d’empêcher le taux des prêts bancaires de descendre trop bas, la BCE et beaucoup d’autres banques centrales, rémunèrent les dépôts en leurs seins, ainsi il est plus intéressant de simplement garder son argent au sein de la banque centrale que de les prêter à un taux moindre. — Comme le rappelle le journaliste de La Tribune, cela fait des mois que la BCE se dit prête à le faire et l’agite afin de « prouver » qu’elle n’a pas épuisé ses munitions ; ainsi par la bouche de membres du Bureau Exécutif le 13 juin 2013 et déjà le 19 février 2012.

La déclaration par Yves Mersch du 13 juin 2013 est intéressante parce qu’elle est un aveu voilé de plusieurs échec. Le passage suivant en condense la quintessence :

La faiblesse de l’activité économique présente ou attendue est certainement un facteur important de la dynamique déprimant les prêts du secteur privé dans l’économie de la zone euro. Le besoin de se désendetter pour une série de banques, entreprises et ménages pèse aussi sur la dynamique de croissance. En plus de cela certains emprunteurs font toujours face à des coûts élevés de financement, qui diffèrent fortement à travers la zone euro. Bien que la fragmentation côté financier se soit atténuée, cela ne peut être dit de l’activité à l’économie réelle. […]
Aussi si « fragmentation » est le mot unique caractérisant la principale menace contre notre politique monétaire tournée vers la stabilisation, l’une de nos réponses les plus réussies peut être résumée en trois lettres : OMT. Elles sont les initiales de Outright Monetary Transactions (Transactions Monétaires Directes). Les OMT maintiennent la motivation des pays respectifs pour la consolidations et les nécessaires réformes structurelles. Cette capacité à « préserver les incitations » des OMT résulte tant des conditions que du fait de l’élimination de la composante « panique » excessive des écarts des rendements obligataires, les marchés de capitaux leur fonction de discipline en fixant les prix des dettes souveraines.

En clair, lorsque la tempête est arrivée en 2008, chaque système financier s’est raccroché à son État pour être sauvé, d’où une fragmentation énorme puisque sauver ses euros ne signifiait pas la même chose pour tout le monde (certains euros n’étaient qu’aussi bons que l’État grec, d’autre que l’État espagnol, d’autre l’État portugais, irlandais, allemand, etc.). Comme il a bien fallu constater l’échec du marché privé à stabiliser la zone euro (c’est normal, le crédit privé est passif : il amplifie tant l’euphorie que la panique et n’est donc pas moteur.). C’est donc à la banque centrale, c’est-à-dire l’État, de rattraper le marché privé qui plonge vers l’abîme ; la technique consiste toujours, dans les grandes lignes, à le surveiller comme du lait sur le feu et à monétiser à volonté ses actifs pour s’assurer qu’il solde ses comptes ainsi qu’à stopper, par saisie voire faillite, les institutions qui commenceraient à abuser et à dégénérer dans le Ponzi incontrôlable. Trois acteurs sont en présence : le secteur public, le secteur financier, et le secteur privé non-financier.
Le secteur financier obtint son LTRO, etc. de manière à pouvoir solder ses comptes. D’où sa « défragmentation » : tous les euros financiers se valent parce que la BCE se charge de les maintenir à parité, de convertir les uns en les autres en servant d’intermédiaire entre leurs prêts à tous.
Pour les États, ça se gâte : la BCE monétise aussi leurs dettes, via les OMT, qu’elle reconnait volontiers comme son outil le plus puissant en la matière, mais refuse de comprendre les stabilisateurs automatiques. Remarquons bien l’absurdité de la technique : au nom de la nécessaire pérennité des marchés en devise euro, la BCE décrète, d’autorité, que le taux d’intérêt de telle dette publique d’un État membre ne dépassera pas tel seuil, et monétise en conséquence comme toute bonne banque centrale standard, le chantage en devient grotesque : l’État doit faire de l’austérité non pas en raison des marchés financiers, mais en raison du degré de sadisme de la banque centrale qui n’existe que grâce à sa souveraineté (On a déjà vu de nombreux États dans l’histoire sans banque centrale, mais jamais de banque centrale sans État…) ! L’austérité est fonction du degré de « panique » (les guillemets sont d’origine) décidé par la BCE pour cet État. Ce qui nous mène directement au troisième secteur : le privé non-financier. Nous !
Alors que font-ils pour nous ? pour que nous ayons aussi les euros indispensables à notre fonctionnement qu’ils le sont au leur ? Rien. Si : ils nous coupent les vivre, par des conditions toujours plus restrictives de prêts (la « fragmentation » de « l’activité à l’économie »), et par l’austérité budgétaire de l’autre (les « conditions » de la BCE). C’est trop de générosité, non vraiment, merci. C’est exactement ce qui se passe au États-Unis aussi.

Cela devient encore un peu plus ironique lorsqu’il affirme que « l’inflation s’est établie à 1,4 % en mai. Notre définition de la stabilité des prix est un taux d’inflation positif inférieur à 2 pour cent. » En effet, comme on peut le voir sur le site officiel de la BCE, l’objectif officiel est un taux « inférieur mais proche de 2 % », donc, l’objectif de la BCE a été subrepticement assoupli par omission dans la déclaration d’Yves Mersch. Pire encore, durant toute cette année, l’inflation n’a cessé de dégringoler (graphique de gauche dans le lien précédent)… Le Titanic coule, que l’orchestre continue à jouer la musique. Ce n’est pas grave : il y a suffisamment de canots de sauvetages pour la finance, et le peuple en a même quelques uns pour y mettre un peu de son État et ainsi mieux accepter (« préserver les incitations ») de couler avec le gros des soutes du navire.

Quant à l’alternative de la rémunération négative des dépôts, Yves Mersch n’en glisse que « quelques mots », en substance qu’au lieu de détenir des crédits sur ses comptes à la banque centrale, on « basculerait simplement vers le liquide ». Je discuterai après la question d’étendre ce système au liquide, c’est-à-dire aux billets et pièces, eux-mêmes.

La déclaration par Benoît Cœuré du 19 février 2012 est aussi peu pertinent pour le présent problème des taux négatifs de rémunération des dépôts. Il affirme en effet qu’« il est probable que des taux d’intérêts significativement négatifs seraient requis pour déclencher un basculement des réserves vers l’investissement en billets. Donc, il semble y avoir une marge de manœuvre technique. ». En d’autres termes, si la BCE taxe les dépôts (c’est ça, une rémunération négative), les financiers préféreront « investir en billets ». Qu’ils choisissent les billets, c’est évident : ils ne sont pas taxés, mais qu’ils investissent plutôt que de les thésauriser comme leurs réserves (lignes de crédits sur un compte chez la banque centrale) auparavant, voilà qui nécessite explication pour ne pas seulement ressembler à de la pensée magique. Investir ? en quoi ? Des coffres-forts pour thésauriser cet énorme supplément de billets ? Oui, sans doute. Plus de gardiens et, allez, de la construction pour agrandir les entrepôts. C’est ça la munition secrète de la BCE pour relancer la vaste économie ?
Mais il y a pire, dans la précédente explication, nous avons supposé que les financiers accepteraient de convertir leurs réserves en billets. Cela n’est même pas sûr. C’est même improbable ! En effet, benoît Cœuré semble ne pas comprendre « le point le plus crucial du système », qui est pour la banque centrale, d’échanger à volonté ses devises contre de la dette, la dette publique tout particulièrement, et réciproquement, et ce à volonté, afin de fixer les taux d’intérêts à son objectif de taux directeur. Donc, le plus probable est que les financiers rééchangent tout simplement leurs réserves auprès de la banque centrale afin d’éviter d’avoir à payer le taux négatif. Ce qu’il faudrait, c’est vérifier sur un exemple concret d’application, Mersch comme Cœuré ne s’engageant que très peu en cette direction. C’est effectivement ce qui se passe avec par exemple la Suède en 2009 ! Je vous met directement l’extrait clé, c’est-à-dire le seul passage où le suédois parle des taux négatifs (Et nous comprenons déjà bien que ça n’en mériterait normalement pas plus. p. 5) :

Le 1er juillet 2009, la Riksbank [NdT : banque centrale suédoise] décida de réduire le taux repo [NdT : taux directeur] à 0,25 pour cent et de retenir un corridor [NdT : composé de deux taux directeurs, généralement distincts du taux directeur de référence, l’un plancher, l’autre plafond, pour prendre en tenaille les taux d’intérêt] de plus/moins 0,50 pour cent. Il s’ensuit un taux de rémunération des dépôts de moins 0,25 pour cent. Comme la Riksbank mène des opérations d’affinage [fine-tuning] tous les jours, seules de petites sommes restent à transférer sur les dépôts lorsque le système de paiement se ferme chaque jour. Le taux de rémunération négatif des dépôt donne aux banques une incitation supplémentaire à participer au processus d’affinage ou à se prêter la monnaie les unes aux autres si l’une d’elle a un déficit à la fin de la journée.

Mais Benoît Cœuré mentionne encore un autre cas, celui de la monnaie fondante, où même les billets sont grignotés par des intérêts à payer. C’est la monnaie fondante de Silvio Gesell, celui que mentionne le grand chartaliste John Maynard Keynes dans son célébrissime Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie : Afin d’inciter les gens à dépenser et à faire fonctionner l’activité plutôt que de thésauriser, même simplement détenir des billets ou des pièces vous coûtent. Vous consacrez une portion de vos billets à payer les intérêts de ceux qui vous restent : votre monnaie fond. Certains y voient la Terre promise.

Commençons tout de suite par supposer que la banque n’offre aucun substitut, encore moins à volonté, à un taux d’intérêt plus positif que son taux de fonte. Sinon, le taux de fonte ne sert qu’à inciter à échanger ses billets contre les actifs à ce taux, comme vu lors de l’exemple suédois. Donc, pas de quartier, tous les actifs financiers coûtent au minimum le taux de fonte. Que se passe-t-il ? Sommes-nous tirés enfin de notre marasme économique ?

La monnaie fondante effectivement détériorerait les finances de tout le monde, et il y aurait une fuite depuis la monnaie vers les biens réels. Pour éviter de saigner à blanc l’économie, il faudrait un déficit public régulier (une dépense nette en devise, de la part de l’État créateur de cette devise), pour ne serait-ce que compenser la fonte. La fonte réduirait le besoin de déficit public puisque ce dernier aurait moins d’épargne à financer. Mais en contrepartie, l’économie ne pourrait plus épargner, et serait incité à investir dans n’importe quoi (valeurs technologiques, immobilier, matières premières, etc.), de désespoir de voir son épargne disparaître avec le temps.
La monnaie fondante procède fondamentalement une attitude régressive : elle cherche à retourner au troc. Ne serait-ce que pour éviter la disparition complète de cette monnaie, il faudrait de réguliers déficits publics. Le système serait donc le suivant : on réduit quelque peu le besoin de déficit public en rendant difficile, impossible à terme, l’épargne des gens. Autant on peut accepter l’idée de taxer plus les revenus du capital, afin de défavoriser les rentiers, et même de procéder à un ISF, comme on le fait déjà, autant il semble déraisonnable de créer un ISF universel et d’amputer l’économie de cette source de financement de son épargne.
Ce serait en somme, une nouvelle manière détournée de s’orienter vers un Chypre généralisé, avec le succès que l’on sait. Ah ! l’increvable atavisme qui veut penser la monnaie comme du troc !

Il n’y a nul hasard à ce que Keynes, connaisseur de Gesell, ait préféré le déficit public, solution tellement plus élégante, à la fonte de la monnaie. N’en déplaise aux geselliens, les gens, en ce moment, ont clairement plus besoin qu’on leur facilite la vie plutôt qu’on leur rajoute des contraintes supplémentaires à affronter. L’intuition du journaliste de La Tribune est la bonne…

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2. Racines de la religion séculière libérale

Ce billet fait suite à celui intitulé Le libéralisme, une religion séculière ? et l’approfondit.

Pour bien préparer le sujet, il est également nécessaire de se mettre d’accord sur une définition de la religion et du religieux. En effet, la définition de Gauchet d’une religion séculière comme religion anti-religieuse est évidemment un paradoxe quant à la notion de religion. Si cette dernière est elle-même incomprise, il est impossible de comprendre ce qu’est une religion séculière et ce qu’elle implique, encore moins les spécificités d’une éventuelle religion séculière libérale. Malheureusement, la religion fait partie de ces phénomènes tout à la fois centraux et particulièrement rétifs à toute définition (comme la vie, l’amour, la vérité, la beauté, l’économie, le politique, etc.). Aussi j’en propose une définition à la fois suffisamment précise pour être substantielle et permettre d’avancer, et suffisamment vague pour être consensuelle :

Le religieux est « l’intuition fondamentale », c’est-à-dire le sens, à la fois sensation et signification, détenant la primauté dans la hiérarchie des certitudes. Bien sûr, l’expérience du religieux dépend donc aussi de nos diverses certitudes et de ce qui nous a été donné de sentir intensément ; mais contrairement aux apparences, l’extrême variabilité de l’expérience religieuse n’empêche pas une forte similarité des conséquences. Il est logique de qualifier le religieux d’irrationnel à condition de bien s’entendre sur cette épithète : Cette intuition n’est effectivement pas prouvée en raison et ce pour la raison simple qu’elle précède toute raison.
Le paradoxe suivant éclairera ce point. Supposons un rationaliste, il croit donc fermement que seule la raison est ultimement capable de nous guider dans le réel. Comment le sait-il ? Il répondra qu’il le vérifie si souvent et qu’il a déjà organisé sa vie avec tant de succès avec, qu’il en est certain. Nous lui reconnaîtrons volontiers la sincérité de ses impressions, mais comment le prouve-t-il ? Après tout, cela aussi devrait être prouvé par la raison sans quoi il serait en contradiction avec son primat de la raison. Là, de deux choses l’une, soit le rationaliste reconnaît que ce ne sont que des impressions, aussi intenses et fondatrices lui soient-elles, et n’est alors plus si rationaliste, soit il essaie de dénier l’évidence et tente d’expliquer que la raison explique tout (alors que l’essentiel reste à découvrir, comme la matière, vaguement comprise comme matière noire ou énergie noire dont nous ignorons énormément, ou l’apparition de l’univers avant le big bang, le fonctionnement du cerveau si grossièrement compris encore, la nature ultime de la mathématique, l’apparition de la vie, etc. sans compter qu’il faudrait encore pouvoir tout, je dis bien tout, vérifier pour éviter les mystifications des falsificateurs conscients ou non…), ou que la rationalisme est la garantie contre le mal (en vogue du temps ou le fanatisme était associé au religieux, par Voltaire, nombre des Lumières et une bonne part du dixneuvième siècle. L’ambition s’est effondrée avec le désenchantement par rapport au libéralisme cultivant la misère, les innombrables crimes du communisme, sans oublier les épisodes nazi et fascistes. Notons que Gauchet les qualifie tous de religions séculières sauf le libéralisme.) ou encore que l’adhésion ouverte à une foi entraîne nécessairement les pires choses (Les œuvres constructives d’esprits épris de religieux sont innombrables, en particulier dans le domaine caritatif. Notre propre histoire nationale en regorge, que ce soit les dominicains asséchant les marais et fertilisant les terres, etc.1 l’instruction gratuite aux plus démunis fut assurée notamment par l’ordre lasallien, le soin des malades par l’ordre des hospitalier du saint-esprit par exemple, etc. jusqu’à aujourd’hui le Secours Catholique. On peut en trouver facilement dans les autres religions aussi, par exemple ces services sociaux sont l’une des principales raisons de la popularité de l’association des frères musulmans au milieu d’États plus ou moins faillis.). Bref, même le rationaliste est bien obligé de reconnaître que la relativité subjective n’est pas que pour les autres. Une fois l’irrationnel acceptée, toutefois, la raison (du latin ratio, le rapport) a un outil avec lequel mettre en rapport un par un toutes les autres perceptions. Cette rationalisation d’une religiosité en une construction intellectuelle correspondante — théologique, juridique, rituelle, interprétative sous toute forme… — forme avec la religiosité qui est son socle ce qui est appelé une religion.
Il est une dernière chose à noter soigneusement : Deux intuitions religieuses s’excluent mutuellement. Non pas que je crois en l’inéluctabilité de la lutte de tous contre tous, loin de là. Prenons les deux extrêmes en terme de ressenti religieux afin d’éclairer le propos. D’une part, l’extase du mystique qui se sent « baigner dans le divin » l’espace de quelques instants, d’être mis en présence de ce qu’il sait par l’intuition la plus absolue du divin en personne et non d’une vague manifestation particulière. D’autre part, de la foule girardienne de rivaux mimétiques se déchaînant dans le sacrifice d’un bouc-émissaire, éprouvant la sensation collective que l’intensité du monde elle-même s’est déchaînée, réordonnée et les agrée enfin. Ces deux expériences, radicalement dissemblables, sont pourtant toutes deux du même registre de l’intuition fondamentale. Inutile de préciser combien les deux peuvent fonder des types radicalement différents de religion. Nettement plus subtil, les deux cohabitent dans à peu près toutes les religions, pourtant, et les deux y entrent en conflit. C’est-à-dire que se pose alors la question de savoir laquelle des deux intuitions doit dicter ce qu’elle doit faire à l’autre. C’est dans ces cas que le fondateur de la religion détient un rôle absolument primordial : il indique laquelle doit prévaloir et comment elle doit traiter la dissidence… Il est très certainement possible de concilier ces points de vues contradictoires, mais pas par une simple juxtaposition : seule une intuition encore plus intense et profonde peut, à mon avis, parvenir à donner sens à chacune, comme cas particuliers, et véritablement les concilier. Sinon, l’incompréhension demeure.

Donc, si mon intuition que le libéralisme est une religion séculière est correcte, il devrait se trouver chez les libéraux, même les plus farouchement athées, des signes d’un semblable sentiment d’être mis en présence d’une ineffable vérité première, de saisir enfin l’intuition fondamentale permettant de déchiffrer le monde. Et ce au point de rappeler de manière troublante l’expérience religieuse. Voici deux extraits dont je vous laisse juge :

L’École de la Liberté à Colorado Springs. En 1963, il avait donné une série de conférences dans l’école, ce qui était une entreprise très inhabituelle. Elle était dirigée par Robert Lefevre, un libertarien extrême, et un groupe de disciples et d’associés avec le même état d’esprit. Ils avaient construits leurs propres bâtiments, toutes des cabanes de rondins, utilisant des rondins de zones brûlées et ainsi complètement séchés par l’air. Ils se faisaient une fierté de leur indépendance du gouvernement, et se finançaient en faisant payer des frais pour de courtes leçons qu’ils tenaient sur la philosophie et la pratique de la liberté.
Milton logeait dans le pavillon principal, qui non seulement servait de principal lieu de réunion pour les gros groupes, mais était aussi la maison de Lefevre. Milton était enchanté par tout cela, et partagea cet enthousiasme avec moi quand il revint. Il essaya de le décrire avec des mots sans beaucoup de succès. Nous décidâmes que nous devions le voir. Lors d’un voyage ultérieur sur la Côte Est, nous fîmes une pause à Colorado Springs pour visiter l’École de la Liberté. J’étais enchantée dans le pavillon comme il l’avait été. […]
Janusz Korwin-Mikke, avec qui j’entretenais une correspondance, était actif avant la libération comme éditeur clandestin, sortant une traduction de Capitalisme et Liberté et La route de la servitude de Hayek, entre autre littérature libertarienne. Ultérieurement, il concourut pour la présidence avec un programme strictement libertarien. Lorsque nous étions à Varsovie, son Union pour une Politique Véritable logeait dans une ancienne habitation qui était littéralement un labyrinthe de bureaux, tous occupés par de jeunes gens travaillant activement à propager l’évangile libertarien.

Friedman Milton et Rose, Two Lucky People, The University of Chicago Press, Chicago, 1998, xii + 660 p., p. 171, 574

Pour moi, ce genre de passage est extrêmement significatif et dénote clairement une expérience de type religieux : ressourcement communautaire par l’expérience d’une intuition indescriptible mais profondément vivifiante, et dont le message est diffusé tel l’évangile… Il est beaucoup plus intéressant que ce soit dit par les Friedman, athées « fanatiquement anti-religieux » pour Milton plutôt qu’un Hayek encore assez ouvert à la religiosité. De la même manière que ce dernier, Tocqueville aussi reconnait volontiers l’humus religieux sur lequel pousse le libéralisme et que le libéralisme en général (en particulier tardif) nie au profit de l’utilitarisme :

Les Américains […] montrent complaisamment comment l’amour éclairé d’eux-mêmes les porte sans cesse à s’aider entre eux, et les dispose à sacrifier volontiers au bien de l’État une partie de leur temps et de leurs richesses. Je pense qu’en ceci il leur arrive souvent de ne point se rendre justice : car, on voit parfois aux États-Unis comme ailleurs, les citoyens s’abandonner aux élans désintéressés et irréfléchis qui sont naturels à l’homme ; mais les Américains n’avouent guère qu’ils cèdent à des mouvements de cette espèce ; ils aiment mieux faire honneur à leur philosophie qu’à eux-mêmes. […]
Si les citoyens, en devenant égaux, restaient ignorants et grossiers, il est difficile de prévoir jusqu’à quel stupide excès pourrait se porter leur égoïsme, et l’on ne saurait dire à l’avance dans quelles honteuses misères ils se plongeraient eux-mêmes, de peur de sacrifier quelque chose de leur bien-être à la prospérité de leurs semblables. […]
J’ai rencontré des chrétiens zélés qui s’oubliaient sans cesse afin de travailler avec plus d’ardeur au bonheur de tous, et je les ai entendu prétendre qu’ils n’agissaient ainsi que pour mériter les biens de l’autre monde ; mais je ne puis m’empêcher de penser qu’ils s’abusent eux-mêmes. Je les respecte trop pour les croire. […]
Je ne vois donc pas clairement pourquoi la doctrine de l’intérêt bien entendu écarterait les hommes des croyances religieuses, et il me semble, au contraire, que je démêle comment elle les en rapproche. […]
Ils pratiquent donc leur religion sans honte et sans faiblesse ; mais on voit d’ordinaire, jusqu’au milieu de leur zèle, je ne sais quoi de si tranquille, de si méthodique et de si calculé, qu’il semble que ce soit la raison bien plus que le cœur qui les conduit au pied des autels.
Non-seulement les Américains suivent leur religion par intérêt, ils place souvent dans ce monde l’intérêt qu’on peut avoir à la suivre. […]
Mais les prédicateurs américains reviennent sans cesse à la terre. Ils ne peuvent qu’à grand’peine en détacher leur regard. Pour mieux toucher leurs auditeurs, il leur font voir chaque jour comment les croyances religieuses favorisent la liberté de l’ordre public, et il est souvent difficile de savoir, en les écoutant, si l’objet principale de leur religion est d’obtenir l’éternelle félicité dans l’autre monde ou le bien-être en celui-ci.

de Tocqueville Alexis, De la démocratie en Amérique, tome II, Gallimard, Paris, 2008 (1840), 466 p., p. 175, 177, 179-180

Il se peut que, comme Tocqueville, nous hésitions à voir à l’œuvre l’absorption puis la négation de la religiosité par le libéralisme naissant, mais plutôt une sorte de compromis stable. Ce serait oublier que, même dans la très religieuse Amérique, le libéralisme triomphant se fait aussi aux dépens des anciennes solidarités, et il se montre redoutablement inefficace à cultiver une communauté de remplacement, ou dans le jargon libéral l’utilitarisme a de plus en plus de mal à être « bien compris ». En voici un exemple concret :

Il y a encore quelques décennies, la création d’emplois était l’une des ambitions premières d’une entreprise. Au conseil d’administration, le PDG insistait sur la nécessité de garder son personnel, au lieu d’augmenter les dividendes à court terme en mettant les gens dehors. Horrifiée par les licenciements collectifs dans l’entreprise familiale, Claire Giannini, fille du fondateur de la Bank of America, se souvenait du temps où « les cadres supérieurs acceptaient une diminution de salaire pour que les plus modestes puissent conserver leur emploi ». […]
C’est cet aspect collectif des entreprises qui se délabre. Il y a deux moyens légaux de gagner de l’argent : en augmentant les ventes ou en taillant dans les dépenses. La plupart du temps, ce sont les salaires qui coûtent le plus cher et la tentation est donc grande d’en faire la cible des réductions de coûts.

Ehrenreich Barbara, On achève bien les cadres : L’envers du rêve américain, Grasset, Paris, 2007 (2005), 344 p., p. 318 (Cf sur la question de la dissolution de la religiosité par l’utilitarisme ces passages en note.)

Plus généralement, le lecteur régulier de ce blog a pu constater combien le libéralisme est incapable d’admettre de plein gré ne serait-ce que la nécessité du déficit public, et que Kalecki a superbement prédit le retour progressif à la dépression de nos économies. Et pourquoi s’occuperait-on de ces perdants du marché ? N’ont-ils pas qu’à négocier une activité pour s’en sortir en collaborant avec qui y est intéressé et veut bien contracter ? C’est ce que professe l’utilitarisme, qui est censé faire fonctionner l’austérité et qui échoue lamentablement. Un des problèmes est que l’« utilité » n’est pas évidente, et qu’il faut une construction civilisatrice commune entre les participants pour que les échanges fonctionnent décemment bien. En effet, la croyance, par exemple, que seul le fric compte donne le milieu mafieux de Gomorra (superbe film un peu à la façon d’un documentaire) et il peut être très difficile d’y échapper comme l’illustre le fameux Citizen Kane. Confronté au mystère de la part encore incomprise du réel, l’humain retourne spontanément aux intuitions fondamentales, et s’il n’avait adhéré qu’à une construction intellectuelle, elles peuvent à cette occasion s’ancrer en lui. Une sorte de quitte ou double : plutôt que de potentiellement tout remettre en cause, la structure intellectuelle est comme sacralisée. Voici deux auteurs manifestant la même analyse :

Ne s’attaquant pas à la question-clef, la liberté pour quoi faire ?, ne la formulant pas même, le libéralisme qui veut éviter l’écueil de la réaction, en ce qu’elle nie la liberté, est irrémédiablement attiré vers une sorte de religion démocratique qui érige celle-ci en un absolu individualiste et sacré, mesure de toute chose. Pris entre deux feux, le libéralisme n’est-il pas menacé de n’être plus rien ?

Huguenin François, Le conservatisme impossible : Libéraux et réactionnaires en France depuis 1789, La Table Ronde, Paris, 2006, 395 p., p. 215

Mais si les ouvriers étaient physiquement déshumanisés, les classes possédantes étaient moralement dégradées. L’unité traditionnelle d’une société chrétienne faisait place chez les gens cossus au refus de reconnaître leur responsabilité dans la situation où se trouvaient leurs semblables. Les « Deux Nations » prenaient forme. À l’ahurissement des esprits réfléchis, une richesse inouïe se trouvait être inséparable d’une pauvreté inouïe. Les savants proclamaient à l’unisson que l’on avait découvert une science qui ne laissait pas le moindre doute sur les lois qui gouvernaient le monde des hommes. Ce fut sous l’autorité de ces lois que la compassion fut ôtée des cœurs et qu’une détermination stoïque à renoncer à la solidarité humaine au nom du plus grand bonheur du plus grand nombre acquit la dignité d’une religion séculière. […] Rien d’extraordinaire si le libéralisme économique s’est transformé en une religion séculière dès que les grands périls de cette aventure sont devenus évidents.

Polanyi Karl, La grande Transformation, Gallimard, Paris, 2009 (1944), 467 p., p. 159, 204

Pour finir ce billet, une dernière citation de l’un des plus grands penseurs de l’économie de toute l’histoire humaine, ayant été élevé dans la stricte observance des thèses libérales avant que de progressivement prendre ses distances avec elles. La citation est tiré de son plus célèbre ouvrage, et se recoupe parfaitement avec ce qui fut dit auparavant.

« Si les idées essentielles relatives à la monnaie et à sa substance n’ont pas varié depuis les Croisades jusqu’au XVIIIe siècle, c’est qu’on se trouve en présence de notions fortement enracinées. Peut-être même ces notions ont-elles persisté après cette période de cinq cents ans, mais avec beaucoup moins de force que les idées de « fuite devant les biens réels ». Aucune époque autre que celle du laissez-faire n’a échappé à l’empire de ces idées. Seule l’extraordinaire ténacité de l’idée de laissez-faire a pu triompher pour un temps des croyances en cette matière de l’ « homme naturel ». Il n’a fallu rien moins que la foi absolue des doctrinaires du laissez-faire pour faire oublier la « fuite devant les biens réels, »… (qui) dans une économie monétaire est l’attitude la plus normale de l’ « homme naturel ». Le libre échange niait l’existence de facteurs qui paraissaient évidents ; il était voué à tomber en discrédit dans l’opinion de l’homme de la rue le jour où l’école du laissez-faire ne tiendrait plus les esprits enchaînés à son idéologie »
Il nous souvient du complexe d’irritation et de perplexité que ressentait Bonar Law devant les économistes, négateurs d’évidence. Il était profondément troublé de ne pouvoir s’expliquer leur attitude. L’empire de l’école classique fait irrésistiblement songer à celui de certaines religions, car il faut à une idée plus de pouvoir pour vaincre l’évidence que pour introduire le mystère et le surnaturel dans les notions habituelles des hommes.

Keynes John Maynard, théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie, Petite Bibliothèque Payot, Paris, 1979 (1936), 382 p., p. 345-346

Ce billet fait partie d’un série consacrée à la question du libéralisme comme religion séculière. Je vous remercie de votre attention et vous préparerai le prochain billet avec plaisir. Nous y verrons beaucoup moins de citations accréditant la thèse du libéralisme comme religion séculière, et rentrerons enfin dans l’analyse des objections et des conséquences de cette nature du libéralisme, pour tous ceux qui souhaitent améliorer le fonctionnement actuel de notre monde.


Notes :

1.

l’Église Chrétienne créa l’économie occidentale. L’historien est en droit de considérer tous les développements économiques de la civilisation occidentale comme des sous-produits du mode de vie de l’Ordre Bénédictin. Lorsque saint Benoît édicta sa Règle, il imposa à ses moines une certaine quantité de travail, tant manuel qu’intellectuel : non pour le travail en soi, mais en considération de l’effet qu’il aurait sur l’équilibre de la vie spirituelle. Et c’est précisément parce que l’activité économique des Bénédictins n’était pas une fin en soi mais un moyen, tout contingent, tendant à une fin spirituelle, qu’elle fut une aussi extraordinaire réussite, économiquement et spirituellement. Les Bénédictins réussirent là où l’Empire Romain avait toujours échoué. Ils ranimèrent l’agriculture, en Italie d’abord, et ensuite dans cette Europe du Nord que les Romains n’avaient jamais réussi à conquérir ni à policer entièrement.

Toynbee Arnold, le christianisme et les autres religions du monde, Éditions universitaires, Paris, 1959 (1956), 131 p., p. 83-84

2.

Cet univers parfaitement instrumentalisé fonctionne assez bien. Tout marche : les choses se font dans les délais, les réservations s’effectuent, les commandes sont livrées à temps, les moquettes restent propres. Mais il y manque quelque chose. Max Weber décrivait la condition de l’homme moderne comme celle du « désenchantement », c’est-à-dire « dépouillée de ses dieux », dépourvue de mystère ou d’étrangeté. Selon Jackson Lears, les prémodernes levaient les yeux et voyaient le paradis ; aujourd’hui, les gens sont rationnels et ne voient plus que le ciel. À cela il faut ajouter que nos contemporains qui n’ont d’yeux que pour le monde des affaires ne regardent plus guère en l’air. Mais que penser alors de l’influence croissante du christianisme sur les affaires ? Va-t-elle rendre plus douce, plus aimable, plus réfléchie la société du business ? Ou est-ce la religion qui va devoir changer et se rapprocher de la McLean Bible Church, un univers d’où toute transcendance, toute beauté sont désormais absentes ? […]
Je regrette, mais je ne peux en entendre plus. J’ai subi le déjeuner de la Norcross Fellowship en tant qu’athée, mais là, dans la Mt. Paran Church of God, je découvre que je suis croyante : ce que je crois, c’est que si Dieu existe, s’il existe un être conscient qui crée le monde par sa pensée – un grand architecte à l’origine des galaxies et des météores, quelqu’un qui crée et fait disparaître les espèces – et si cet être devait se manifester, on ne « réseauterait » pas plus avec lui qu’on n’allumerait une cigarette au buisson ardent. François est un blasphémateur. Il a avili l’univers tel que je le connais.

Ehrenreich Barbara, On achève bien les cadres : L’envers du rêve américain, Grasset, Paris, 2007 (2005), 344 p., p. 195, 201

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Ça commence à venir

Depuis toujours, les néochartalistes expliquent la nocivité de l’austérité, et ils sont les seuls à comprendre vraiment pourquoi, car eux seuls comprennent que c’est la dépense gouvernementale qui crée la monnaie souveraine au sens strict, et que la taxer ne fait que la détruire (cf par exemple les travaux de Kelton disciple de Wray, ou encore cette réflexion « de bon sens » sur l’inutilité des surplus budgétaires). Nous l’expliquons par les nécessités comptables des soldes sectoriels, et c’est un point de vue qui a été longuement élaboré dans toute la littérature néochartaliste, par exemple dans ce billet du professeur Mitchell.

Mais non, nos « élites » sont beaucoup plus futées que cela et savent comment retirer de l’argent du privé sans le mener à la récession. Comment ? Mystère, ils sont peu diserts et ne jettent guère que quelques pistes. Mais ils sont catégoriques, à l’instar de notre ex-ministre (de l’économie,) des finances (et de l’industrie) et présentement directrice du FMI Christine Lagarde :

[L’austérité permet de] rétablir la confiance et remettre l’économie sur le chemin de la croissance et de l’emploi

C’est la vieille théorie de l’équivalence ricardienne : prétendument, parce que l’État « doit se financer », il lui faudrait taxer à l’avenir pour rembourser les emprunts présents, et les citoyens anticipant ces futures taxes, ils thésauriseraient à l’avance pour payer ce montant à rembourser par l’État, annulant tout effet de relance budgétaire. Un vrai conte de fée (ou de sorcière).
Qui sont donc ces néochartalistes qui prétendent depuis le début que ce « remède » est à l’économie, ce que la saignée moyenâgeuse est à la médecine ? Des avant-gardistes visionnaires :

Ainsi, au deuxième trimestre, l’économie de la zone euro a enregistré sa plus forte contraction depuis trois ans. L’activité globale n’a cessé de s’y replier depuis le mois de septembre 2011 – à l’exception d’une légère progression au mois de janvier -, et la contraction s’est fortement accélérée au cours du deuxième trimestre. Le taux de repli moyen de l’activité globale pour le 2e trimestre affiche en effet son plus haut niveau depuis trois ans.

L’Allemagne n’est pas épargnée

Les néochartalistes prédisaient depuis toujours une récession, les autres le plus souvent se tâtaient et attendaient des signaux toujours plus évidents pour se prononcer, et nos élites restaient entêtées dans l’austérité. Nous voilà une énième fois fixés. Bonne nouvelle, ça fait progresser le débat qui, tout comme il fait son trou aux États-Unis, a déjà largement convaincu la base, plus pragmatique, et remontent les filières universitaires, comme ici :

La perspective d’une dégradation de leur note [dont l’importance est toute relative] paralyse les dirigeants européens en mal d’audace économique et qui voient en la surenchère des plans de rigueur, associés à une déréglementation sociale, leur seule planche de salut économique.
Le contentement immédiat des marchés prime sur toute stratégie de croissance à moyen ou long terme, et la sauvegarde du capital confiance que les agences de notation fondent en tel ou tel État membre de la zone euro les pousse à fermer les yeux sur les risques économiques et politiques, non moins réels, d’une restriction budgétaire accompagnée d’une déréglementation du marché du travail.
Dans un contexte où une récession chasse l’autre avant même que la croissance ait pu repartir, les enseignements de la crise de 2008 semblent oubliés. La surenchère des plans d’austérité en a rapidement éclipsé une autre : celle de l’automne 2008 où les chefs d’État et de gouvernement de la zone euro se répandaient en déclarations de bonne volonté sur les thèmes de la régulation des marchés financiers.
[…]
Devant l’échec de l’austérité européenne, l’Europe souhaiterait enfin s’engager sur les chemins de la croissance. Cependant, elle semble vouloir faire le choix d’une relance par la politique de l’offre [par opposition à la demande : on peut supposer que l’activité manque parce qu’on n’offre pas de la produire, ou alors parce qu’on en demande pas à l’acheter, parce qu’on rechigne à travailler, ou parce qu’on n’a pas l’argent pour la payer. L’opposition entre les deux est stérile : toutes deux peuvent être vraies tour à tour voire simultanément], fondé sur ces postulats que l’assainissement comptable de l’État et que la déréglementation du marché du travail sont les conditions sine qua non à la reprise d’une croissance durable.
Or la récession qui gagne l’Espagne et le Royaume-Uni montre que ces postulats ne fonctionnent pas. La précarité ne peut pas garantir une croissance forte. La rigueur est incompatible avec le redémarrage de l’activité économique.

Petit à petit, on reparcourt le cheminement intellectuel qui avait amené à Keynes et sa relance budgétaire (contrairement aux désastreux plans façon Lagarde de Laval, et surtout de Brüning celui qui a propulsé Hitler au pouvoir), puis de Abba Lerner qui comprit que le déficit qui renfloue le privé pendant la récession est le même que celui qui finance la croissance lorsque le privé retrouve ses couleurs. L’auteur précédemment cité n’en est pas encore là et il ajoute :

Naturellement, la réduction des déficits budgétaires à moyen terme est indispensable. Les États ne peuvent conserver indéfiniment des taux d’endettement élevés au point que la charge de la dette se hisse parmi leurs premiers postes de dépenses budgétaires. Mais la réduction des déficits ne peut être mise en œuvre efficacement que dans un contexte de croissance solide et stable.

Alors, Michal Kalecki, et même Milton Friedman comprenaient la nécessité du déficit suivant librement les besoins de l’économie, plutôt qu’une analogie complètement hors de propos avec un budget de ménage. Bref, comprendre le chartalisme, qu’un émetteur de la monnaie ne fonctionne pas comme un utilisateur de cette monnaie, chose qu’Adam Smith avait comprise en passant, bien qu’il n’ait pas été suivi sur ce point.

C’est fou ce qu’on apprend vite ! Voici un passage à méditer de Keynes sur la manie de l’austérité chez l’élite :

Dans l’Économie Ricardienne, qui est à la base de tout ce qui a été enseigné depuis plus d’un siècle, l’idée qu’on a le droit de négliger la fonction de la demande globale est fondamentale. À vrai dire, la thèse de Ricardo que la demande effective* ne peut être insuffisante avait vivement été combattue par Malthus, mais sans succès. Car faute d’expliquer (si ce n’est par les faits d’observation courante) comment et pourquoi la demande effective pouvait être insuffisante, Malthus n’est pas parvenu à fournir une thèse capable de remplacer celle qu’il attaquait ; et Ricardo conquit l’Angleterre aussi complètement que la Sainte Inquisition avait conquis l’Espagne. Non seulement sa théorie fut acceptée par la Cité, les hommes d’État et l’Université, mais toute controverse s’arrêta, l’autre conception tomba dans l’oubli le plus complet et cessa même d’être discutée. La grande énigme de la demande effective, à laquelle Malthus s’était attaqué, disparut de la littérature économique. On ne la trouve même pas mentionnée une seule fois dans toute l’œuvre de Marshall, d’Edgeworth et du professeur Pigou, qui ont donné à la théorie classique sa forme la plus accomplie. Elle n’a pu survivre qu’à la dérobée, sous le manteau et dans la pénombre de Karl Marx, de Silvio Gesell et du Major Douglas.
Une victoire aussi décisive que celle de Ricardo a quelque chose de singulier et de mystérieux. Elle ne peut s’expliquer que par un ensemble de sympathies entre sa doctrine et le milieu où elle a été lancée. Le fait qu’elle aboutissait à des conclusions tout à fait différentes de celles qu’attendait le public profane ajoutait, semble-t-il, à son prestige intellectuel. Que son enseignement, appliqué aux faits, fût austère et souvent désagréable lui conférait de la grandeur morale. Qu’elle fût apte à supporter une superstructure logique, vaste et cohérente, lui donnait de l’éclat. Qu’elle présentât beaucoup d’injustices sociales et de cruautés apparentes comme des incidents inévitables dans la marche du progrès, et les efforts destinés à modifier cet état de choses comme de nature à faire en définitive plus de mal que de bien, la recommandait à l’autorité. Qu’elle fournît certaines justifications aux libres activités du capitalisme individuel, lui valait l’appui des forces sociales dominantes groupées derrière l’autorité.
Jusqu’à une date récente la doctrine elle-même n’a jamais été contestée par les économistes orthodoxes, mais son inaptitude remarquable à servir à la prédiction scientifique a fini par diminuer grandement le prestige de ses adeptes. Car depuis Malthus les économistes professionnels paraissent avoir été insensibles au désaccord entre les conclusions de leur théorie et les faits d’observation. Le public au contraire n’a pas manqué de relever ce désaccord et c’est ce qui explique sa répugnance croissante à accorder aux économistes le tribut de respect qu’il alloue aux autres catégories de savants dont les conclusions théoriques sont confirmées par l’expérience, chaque fois qu’elles sont appliquées aux faits.
Quant au fameux optimisme de la théorie économique traditionnelle, optimisme en raison duquel on a fini par considérer les économistes comme des Candide, qui, ayant abandonné le monde pour cultiver leur jardin, enseignent que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles pourvu qu’on le laisse aller tout seul, il a pour origine, selon nous, la méconnaissance de l’obstacle qui peut être opposé à la prospérité par l’insuffisance de la demande effective. Dans une société qui fonctionnerait conformément aux postulats classiques, il y aurait évidemment une tendance naturelle à un emploi optimum des ressources productives. Il se peut que la théorie classique décrive la manière dont nous aimerions que notre économie se comportât. Mais supposer qu’elle se comporte réellement ainsi, c’est supposer toutes les difficultés résolues.

KEYNES John Maynard, théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie, Petite Bibliothèque Payot, Paris, 1979 (1936), 382 p., p. 56-57

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Une intox à jet continu 1/2

Un article du journal Le Monde nous donne le dernier bulletin météo de la dette publique. On peut y lire le contraste habituel : les Italiens du club Med récoltent les taux élevés de leur prodigalité pendant que les besogneux Allemands volent de succès en succès. Vraiment ? Une fausse note tinte à la fin de l’article :

La Bundesbank [la Banque Fédérale, banque centrale allemande] a annoncé avoir placé 3,87 milliards d’euros d’une nouvelle obligation Bund à échéance juillet 2022. La demande, à 4,109 milliards d’euros, est ressortie inférieure aux 5 milliards d’euros que l’Agence financière voulait placer. Celle-ci a conservé 1,13 milliard d’euros pour les besoins du marché secondaire, comme à son habitude.

Sur le marché secondaire, le rendement de la dette allemande, considérée comme un refuge du fait de la solvabilité du pays, affiche ces jours-ci des niveaux extrêmement bas, qui laissaient présager un taux lui aussi très bas lors de l’opération de ce mercredi. Mais ce niveau de taux, très peu lucratif, n’attire pas les investisseurs en masse.

Voilà contrariée ma formation d’économiste libéral bien dans le sens des idées dominantes, élevé à grande louche de courbes d’offre et de demande et de monétarisme rafistolé. N’est-ce pas justement la rencontre de l’offre et de la demande qui détermine le prix. N’est-ce pas le crédit bancaire qui crée la monnaie, qui est la monnaie ? Alors, pourquoi le prix du crédit fait à l’Allemagne demeure-t-il si bas quand il y a si peu d’acheteurs ? Pourquoi les taux seraient bas tellement c’est un refuge alors que presque personne ne s’y réfugie ? Enquêtons.

C’est à cette enchère (pdf en anglais) que l’article du Monde fait référence. Remarquons comme « les besoins habituels du marché secondaire » arrivent à point nommé : selon l’article, le taux exigé le plus élevé devait s’imposer et hausser la courbe des taux allemands, et l’émission échouer de 891 millions d’euros. Sur ce la Banque Fédérale garde 1,13 milliards d’euros, soit 27 % de la somme proposée par les investisseurs et 22 % de ce que l’Agence Financière de la République Fédérale d’Allemagne avait voulu placer, ou encore les investisseurs se retrouvent subitement à proposer 239 millions d’euros excédentaires. Voilà qui aide à calmer les taux. Mais que deviennent les 1 130 millions ? L’article est vague et laisse croire que l’Agence Financière doit se débrouiller avec. Comme l’explique l’ancien gouverneur de la Banque Fédérale Axel Alfred Weber, c’est toujours la Banque Fédérale qui s’en charge (à 24m35s), et toujours au nom de l’Agence Financière vraisemblablement, tente de la placer sur le marché secondaire. Mais le plus intéressant, c’est que la Banque Fédérale y a d’autres activités particulièrement influente sur ce marché secondaire. Mais d’abord un petit encart sur la différence entre les marchés primaire et secondaire.

Le marché primaire est un marché ad hoc créé à chaque émission d’un ensemble de titres financiers (actions d’une entreprise ou dettes, dont les bons du Trésor) : on y annonce la vente, des acheteurs font leurs offres, et les prix s’y ajustent en offrant des titres d’abord à ceux qui ont proposé le prix le plus élevé, ensuite ceux qui offre le second prix le plus élevé, etc. jusqu’à vendre tous les titres. Ou encore, le titre est vendu à prix fixe, mais la quantité vendue dépend du nombre d’acheteurs, etc.

Le marché secondaire ne concerne pas vraiment l’émetteur du titre financier. Sur ce marché, ceux qui détiennent les titres mais désirent les vendre les proposent à qui le veux. Ainsi, les actions d’une entreprise cotée en bourse peuvent ne jamais repasser par les mains de cette entreprise tout en étant rachetée un nombre astronomique de fois au cours de la vie de l’entreprise.

La Banque Fédérale fait sur le marché secondaire la même chose que toutes les autres banques centrales du monde : elle y achète et revend notamment des bons du Trésor afin de fixer des taux directeurs (des taux d’intérêts de référence pour l’ensemble des prêts) et de fournir aux banques commerciales tout l’argent dont elles ont besoin pour solder leurs paiements. Reste à savoir jusqu’où le chat banquier central est prêt à jouer avec la souris investisseur. La distance où court la souris étant le taux d’intérêt qu’elle obtient…

On comprend le ridicule de la situation. Il nous est expliqué que, avant tout, il faut empêcher l’État de se financer par des avances de sa banque centrale : ce serait de la planche à billets ! L’article 123 du traité de Lisbonne y veille. Le mécano des rotatives imprimant les billets reste donc en plan. La Banque Fédérale allemande veille donc scrupuleusement à ne rien verser au Trésor ; ce sont des « institutions monétaires et financières » qui dictent leurs taux et versent les crédits. Mais si les taux deviennent un poil trop élevé au goût de la Banque Fédérale, alors elle retire tout simplement les bons offert de l’émission, et se tourne vers le marché secondaire où règne son système informatique de pointe pour contrôler les taux d’intérêts. Tous ceux qui veulent vendre des bons du Trésor et menacent ainsi de faire chuter les taux en-dessous de l’objectif se voient proposés des achats par la Banque Fédérale ; et à l’inverse ceux qui risque de trop hausser les taux à force de vouloir les acheter se voient proposés des bons du Trésor à la vente : ceux qui ne furent pas vendus sur le marché primaire bien sûr, mais aussi, si ça ne suffit pas, d’autres que la Banque Fédérale détient déjà. Elle laisse les banques verser le montant de la vente au Trésor, et respecte ainsi l’article 123. Et quitte à racheter ces mêmes nouveaux bons aussitôt que ces mêmes banques ont besoin d’argent frais. Le Trésor peut donc payer ce qui justifiait cette émission de dette. On peut enfin actionner la planche les billets ! Normalement, le quidam impatient a perdu le fil des événements et fait confiance : « Il n’y a plus d’argent ! mon bon monsieur, c’est à peine si on a pu sauver les banques, puis la Grèce (c’est-à-dire encore les banques), puis etc. »…

Jamais l’Allemagne ne sera « à court d’argent », parce que chaque nouvelle échéance est très inférieure à l’encours de la dette totale allemande, ou même de la seule portion détenue par la Banque Fédérale. Donc, toujours elle pourra au pire vendre de ses bons pour fournir les liquidités pour acheter les bons nouvellement émis.

La France a adopté un mode un peu plus rustique semble-t-il : l’Agence France Trésor fixe un prix limite à ce que peuvent exiger les investisseurs, refusant elle aussi purement et simplement les offres « trop opportunistes ». Elle ne semble pas pour autant aller sur le marché secondaire, et renouvelle simplement l’opération jusqu’à ce que des investisseurs — qui peuvent utiliser les fonds donnés par la banque centrale pour de tout autre marché que ce marché secondaire — se décident enfin… Et ça marche très bien, tant pour le roulement de la dette que pour garder les taux sous contrôle, sait-on jamais. Voici les taux français donnés par la Banque de France :

On peut y constater l’inexorable chute des taux depuis 1993. Entre mai 2003 et septembre 2005, ils furent manifestement plancherisés (l’antonyme de plafonnés ?) à 2 %, et ont connu une nouvelle embellie avec la spéculation de la belle époque des subprimes, puis les investisseurs ont cessé de se croire à la fête avec la crise de 2008 et il n’y eut plus de plancher, sauf le seuil de 0 % bien sûr. Et que disent nos politiques en campagne ? Ah oui : « La France est fauchée, plus personne ne lui prêtera si l’autre candidat est élu ». Quels visionnaires, mon vote est tout acquis. Il n’y a pourtant rien de surprenant, les États-Unis connaissent la même chose, et la France a passé avec succès la fin de son triple A depuis longtemps.

Notez que ça commence à se voir, ces petits arrangements entre amis. Ainsi, à la fin de la conférence à laquelle participait Axel A. Weber, un financier, John Kelly de Kelly Capital, met le doigt là où ça fait mal (1h07m40s) :

Cette question concerne spécifiquement le Trésor, la partie Trésor des choses, mais peut aussi concerner l’Union Européenne. Dans ce scénario : le Trésor américain émet un bon du Trésor ; l’investisseur A l’achète ; et à ce moment vient la Réserve Fédérale qui rachète ce bon du Trésor à l’investisseur A ; maintenant la Réserve Fédérale a ce bon dans ses comptes ; le Trésor Américain paie à la Réserve Fédérale les intérêts que l’investisseur A aurait reçu ; la Réserve Fédérale paie ses frais et remet au ministère du Trésor ce qui reste. Je ne comprends vraiment pas le bénéfice financier pour les contribuables, la Réserve Fédérale, le Trésor américain, je ne comprends tout simplement pas à ne pas montrer que les bons sont ce que je pense qu’ils sont. Hé c’est à échéance. Pour moi, vous autres les gars, vous êtes deux parties du même gouvernement fédéral. C’est comme si IBM émettait une dette et qu’une autre division d’IBM l’achète ; ce bon n’existe donc plus. Donc, aidez-moi à comprendre le bénéfice financier à ce que la Réserve Fédérale détienne un bon du Trésor qui n’est plus dans le marché ouvert.
[…] Plosser : Cela s’appelle la monétisation de la dette publique, donc vous échangez un peu de dette gouvernementale contre un billet de banque. C’est aussi simple que ça. Je pense que je vais m’arrêter là.

Le président Charles Plosser de la Réserve Fédérale de Philadelphie n’a semble-t-il pas compris la remarque de Kelly. Je le crois d’autant plus sincère que Kelly lui-même semble un peu hésiter pour mettre des mots sur son intuition. On peut la résumer ainsi : pourquoi s’échiner à grand renfort de propagande, de services bureaucratiques, d’harassantes discussions au Congrès sur le relèvement du plafonds de la dette, quel degré d’austérité sadique il convient d’imposer, etc.

Quelques questions demeurent : pourquoi les autres pays de la zone euro, à commencer par la Grèce n’actionnent pas un système à l’allemande, ou à la française ? Il faudrait que je me plonge dans les mécanismes d’émissions de dette italienne, espagnole, portugaise ou grecque, s’ils ont des présentations anglophones assez exhaustives, pour prononcer un jugement définitif.

Comme à mon habitude, une petite citation d’auteur fameux, cette fois pour illustrer le relatif ahurissement de Plosser face à l’espiègle intuition de Kelly :

Sauver les apparences et afficher une respectabilité conventionnelle qui passe les possibilités humaines sont des nécessités de la profession de banquier. À s’y astreindre toute sa vie durant, on devient le plus romantique et le moins réaliste des hommes. Et cette conduite fait si bien partie de leur fonds de commerce que les banquiers ne souffrent pas que leur position soit contestée et qu’ils ne se permettent même pas de la contester eux-mêmes avant qu’il soit trop tard. En honnêtes citoyens qu’ils sont, les banquiers ressentent une véritable indignation en face des périls dont fourmillent l’univers mauvais dans lequel ils vivent. Oui, ils s’indignent quand les périls sont sur eux, mais ils ne les prévoient pas. Une conspiration de banquiers ! On en parle ; l’idée est absurde ! Si seulement il y en avait une, voilà ce que je souhaite ! En réalité, s’ils sont sauvés, ce sera, je gage, malgré eux.

Keynes John Maynard, Les effets de l’effondrement des prix sur le système bancaire (1931) in essais sur la monnaie et l’économie, Payot, Paris, 1978, 329 p., p. 78

Toutefois, mon lecteur doit s’armer de courage pour comprendre l’eurosystème car je ne lui ai donné qu’une simplification, et la seconde partie va plonger encore plus dans les méandres de la bête invraisemblable qu’on nous a donné comme garantie de toutes nos performances économiques.

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Fascinante offensive à outrance

Une des changements que la Première Guerre mondiale est le fort déclin de la doctrine de « l’attaque à outrance », chez les généraux français comme étrangers d’ailleurs. L’offensive à outrance était l’idée simpliste que, face aux développement des mitrailleuses, des artilleries légères, etc., il fallait encore plus d’abnégation, de sacrifices de soldats montant en masse au front pour emporter malgré tout la victoire, « à tout prix ». Le prix d’une guerre courte pensait-on en 1914. Le résultat était une extrême boucherie, pour des changements de fronts le plus souvent dérisoires… Le même esprit prévaut à nouveau en économie, et c’est une fois de plus le libéral de l’école autrichienne Joseph Schumpeter qui nous l’avoue sur la question du commerce extérieur en particulier :

on aurait pu s’attendre à voir ces pays si pauvres en ressources et si riches en possibilités se ruer vers l’entreprise concurrentielle. Cette hypothèse n’aurait été cependant que partiellement justifiée. La pauvreté n’est pas un bon chaland, et les risques normalement associés aux affaires sont grandement accrus là où il faut non seulement attirer, mais créer la richesse d’où la demande est censée procéder. Dans les affaires comme partout ailleurs, la stratégie offensive doit très souvent être complétée d’une stratégie défensive, ce qu’à toutes les époques la plupart des économistes se refusent obstinément à voir.

Schumpeter Joseph Aloïs, Histoire de l’analyse économique : I – L’âge des fondateurs, Gallimard, Paris, 2004 (1954, 1983), XVIII+519 p., p. 214 (Comme mon lecteur régulier a déjà pu s’en rendre compte, je recommande vivement la lecture de son Histoire de l’analyse économique, il est un trésor d’érudition pour qui veut approfondir la pensée économique.)

Ce que Schumpeter écrivait en 1950 — sorte d’auto-critique libérale alors que la Grande Dépression et la guerre était dans tous les esprits et que le keynésianisme avait repris les rênes — est à nouveau vrai aujourd’hui que le libéralisme est revenu au faîte de son influence. Les auteurs néochartalistes sont souvent devenus tels en cessant de se focaliser sur l’offre de travail (ou demande d’emploi) — qui ne serait jamais assez flexible, toujours trop chère, etc. — pour scruter la demande de travail (ou offre d’emploi) comme explication à l’irrésistible marée montante du chômage et de la précarité. Et là, bingo ! (Voir aussi, de Joan Muysken et William Mitchell Full Employment Abandoned : Shifting Sands and Policy Failures) : oui, c’est l’activité qui crée l’activité, mais à condition de mettre l’argent sur la table pour acheter cette activité. La relance par le troc a peu de chance de fonctionner dans nos économies. Voici le graphique traçant en bleu le pourcentage d’entreprises dont la préoccupation première est le nombre de vente et le taux de chômage en noir :

Bleu : Les ventes comme problème le plus prioritaire.
Noir : Taux de chômage
r = 0,88

Pour régler le problème de la demande d’activité (donc demande de travail), le plus simple et le plus efficace consiste à injecter des fonds dans l’économie via les stabilisateurs automatiques pour compléter l’activité générée par le crédit (lui-même ne faisant que démultiplier l’activité des fonds injectés avant…). Une autre solution consiste non pas à augmenter l’activité, mais à se la réserver, c’est la stratégie commerciale dite protectionniste. Bien qu’elle n’élimine pas la nécessité du déficit public, elle la pallie beaucoup ; mieux, elle sélectionne le type d’activité qui prospère sur le territoire beaucoup mieux que ne le fait un simple déficit néochartaliste. Une fois compris que le Trésor (et parfois un peu la banque centrale qui ne cesse de vouloir le supplanter…) ne peut faire défaut malgré lui dans la monnaie qu’il émet, et que l’inflation est supprimée avant tout par les stabilisateurs automatiques plutôt que par le niveau de déficit (il suffit de comparer les déficits publics de la crise actuelle, beaucoup plus importants que ceux des années 1970, pour une inflation bien moindre qu’alors, pour le comprendre.), par le niveau de réserves des banques, parce qu’elle semble financée à crédit, ou par le niveau de la dette… Mais une protection commerciale demeure une excellente solution comme le prouve la recherche historique (et non les modélisations mathématiques arbitraires).

Les libéraux refusent tout cela. Déficits publics, protections commerciales aux frontières, tout.

Seul compte le peu d’argent gagné à « la sueur de son front », ou alors par la rente privée… Pour ceux qui n’en possèdent pas, il serait scandaleux d’accéder au guichet du Trésor public, digne d’accès seulement celui du banquier, scandaleux de cultiver un art de vivre et une qualité de vie à l’abri de frontières semi-perméables, etc. Tout est condamné en bloc comme « repli sur soi », pourtant même le tigre commence par se replier sur lui-même avant de bondir, les meilleurs généraux savaient observer des replis tactiques (Napoléon adorait attirer ainsi les troupes ennemis dans des pièges), etc. et on ne voit aucune raison valable pour que l’économie n’ait pas elle aussi besoin de se refaire avant de repartir de l’avant. Je ne connais aucun guerrier, même le plus redoutable, qui ne distingue un front, du camp d’entraînement et de l’arrière. Pourquoi serait-il scandaleux qu’une partie du marché national soit réservée comme terrain d’entraînement économique national ? Pourquoi serait-il scandaleux que certains ne gagnent leurs revenus qu’en épargnant lentement et prudemment en travaillant pour le Trésor plutôt que de ne gagner qu’à crédit, et à gérer leurs portefeuilles d’actifs mieux que ne le font les banques elles-mêmes ?

Je crois qu’il y a une fascination assez perverse et immature pour l’affrontement, pour le déchaînement des forces, pour cet instant paroxystique où elles sont si visibles. Une fascination aveuglante qui fait croire que seule la force ainsi éprouvée est authentique. Qu’elle seule a droit de cité. Écoutons Pascal Lamy l’un des chantres du libre-échangisme :

La vérité économique c’est que vous allez protéger des emplois… qui sont de moins bonnes qualité… que ceux que vous allez perdre à l’exportation.

C’est un raisonnement simpliste : il n’est pas nécessaire que l’emploi lui-même soit de moins bonne qualité pour qu’il soit ainsi perdu, car il suffit que l’étranger qui nous concurrence le fasse pour un salaire considérablement plus faible. Il suffit de produire le luxe avec la misère pour que tout le raisonnement s’effondre : plus personne ne pourra s’offrir le luxe ainsi produit, puisque toute activité ne sera le labeur que de misérables, et notre belle civilisation de classe moyenne des Trente Glorieuses achèvera de sombrer. Le voici autrement dit par Keynes :

Le XIXe siècle a excessivement étendu le champ d’application de ce qu’on peut appeler, pour faire bref, le critère du résultat financier, au point de mesurer à son aune l’opportunité de toute forme d’action, qu’elle relevât de l’entreprise privée ou de l’action collective. L’existence tout entière semblait la parodie d’un cauchemar de comptable. Au lieu d’utiliser les ressources matérielles et techniques, considérablement accrues, dont on disposait, pour bâtir la cité des merveilles, on construisait des taudis ; et on pensait que c’était bien et opportun, parce que les taudis, selon le critère de l’entreprise privée, « ça paye », alors que bâtir la cité des merveilles eût été une entreprise d’une prodigalité insensée, qui aurait, dans l’idiome imbécile de la finance, « hypothéqué l’avenir » ; bien qu’on ne voie pas en quoi bâtir aujourd’hui de grands et magnifiques édifices pourrait appauvrir l’avenir, à moins d’être obnubilé par de fausses analogies avec des calculs comptables tout à fait hors de propos. Même aujourd’hui, nous passons notre temps — la moitié en pure perte, l’autre, dois-je admettre, avec succès — à essayer de convaincre nos concitoyens que la nation tout entière serait plus riche si l’on utilisait les hommes et les machines inemployés à construire des logements, tellement obscurcis par des calculs trompeurs qu’ils se défient de conclusions qui devraient sembler évidentes, s’ils ne s’en remettaient pas à un système de comptabilité financière en vertu duquel ils se demandent si une telle opération sera « payante ». Nous devons rester pauvres parce que ça ne « paye » pas d’être riche. Nous devons vivre dans des taudis, non pas parce que nous sommes incapables de construire des palaces, mais parce que « nous ne pouvons pas nous le permettre ».

Keynes John Maynard, L’autosuffisance nationale in La pauvreté dans l’abondance, Gallimard, Paris, 2002 (1933), xiii + 290 p., p. 206

Et au cas où on voudrait croire que cela est « dépassé » (selon une stupidité qui me stupéfie encore : les situations peuvent se répéter, se retrouver à travers l’histoire), voici une piqûre de rappel des plus récentes, dont l’auteur écrit suite à l’écœurement (au sens littéral voudrait-on ajouter) qu’il subit par l’envahissante laideur de ce qui est commun, architecture et d’autres arts, de ce qui est devenu le fief du rationalisme libéral :

Que tout soit utile : voici le commandement auquel les esclaves obéissent, libres et heureux.
Que tout soit sec, desséché, simple et pratique. Comme si tout n’était que l’affaire de gens simples et sans façons (encore l’égalitarisme ?…).
Comme si nous étions tous devenus pauvres comme des rats, comme si les moyens dont nous disposons étaient devenus misérables et radins. […]
Ce qui en nous est engourdi, ce n’est pas le « sens esthétique ». C’est la capacité de nous laisser emporter par la sombre lumière du sacré. La lumière sombre et merveilleuse que s’obstine à ne pas voir l’homme qui réduit le monde au manipulable et à l’utilitaire, à l’intelligible et au rationnel, à ce qui exclut toute émotion et tout bouleversement — « ces fantaisies de l’imagination ».

Portella Javier, Les esclaves heureux de la liberté, Traité contemporain de dissidence, David Reinharc, Paris, 2012 (2011), 302 p., p. 41-51

Sur l’utilitarisme, voir également Pourquoi le libéralisme dégénère toujours et sur les liens aux libre-échange voir L’autre dogme libéral. En général, le libéralisme est une idéologie finement axiomatisée, au point que chaque bout de cette idéologie amène mécaniquement tous les autres. Pour sortir du libéralisme, il faut renoncer au primat de la liberté, à partir de là, toutes les recompositions intellectuelles redeviennent possibles, à commencer par celles qui accorde de l’importance à cette liberté, mais une importance secondaire, ou alors premier exæquo.

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Une conspiration ?

Maintenant que mon lecteur a pris la mesure de la fausseté de l’impératif de l’équilibre budgétaire, la manne qu’elle représente pour les financiers et la soumission aveugle des politiques, mon lecteur est sans doute tenté d’y voir une vaste conspiration à l’œuvre. Je n’y crois pas, et ce billet explique pourquoi.

John Perkins fut employé par MAIN, une des entreprises privées créées par la CIA afin de surestimer les dettes nécessaires au développement économique des pays pauvres et de les enferrer dans une spirale d’endettement, tout en étant immunisées contre les audits du Congrès, puisque de droit privé. Son autobiographie, Confessions of an Economic Hit Man, est l’une des meilleures ventes du New York Times. Il y décrit des manipulations, des trahisons, des meurtres, des guerres, et voici ce qu’il affirme quant à l’explication conspirationniste :

Nous préférons croire au mythe que des millénaires d’évolution des sociétés humaines ont finalement parachevé le système économique idéal, plutôt que de faire face au fait que nous nous sommes simplement embarqués dans un concept faux que nous avons accepté comme parole d’évangile. Nous nous sommes convaincus que toute croissance économique profite à l’humanité, et que plus la croissance est forte, plus généralisés en sont les bénéfices. Finalement, nous nous sommes persuadés les uns les autres que le corollaire de ce concept est valide et moralement juste : que les gens excellant à alimenter les feux de la croissance économique doivent être exaltés et récompensés, tandis que ceux nés aux marges sont disponibles pour exploitation.

Ce concept et son corollaire sont utilisés pour justifier toute piraterie — licence est donnée de violer et piller et assassiner des gens innocents en Iran, Colombie, Irak, et ailleurs. Les TGE [Tueurs à gages économiques, Economic Hit Men, EHMs], chacals [jargon signifiant tueurs à gages classiques], et les armées fleurissent aussi longtemps que leurs activités peuvent être dépeintes comme générant de la croissance économique. Par la grâce des « sciences » biaisées de la prévision, de l’économétrie, des statistiques, si vous bombardez une ville et que vous la reconstruisez, les données montrent un énorme pic de croissance économique.
[…]
Ce serait fabuleux si nous pouvions tout blâmer sur le dos d’une conspiration, mais nous ne le pouvons pas. L’empire dépend de l’efficacité des grandes banques, des grandes sociétés, des gouvernements — la corporocratie – mais ce n’est pas une conspiration. La corporocratie est nous-mêmes – c’est nous qui la faisons advenir – ce qui, bien sûr, explique la plupart d’entre nous trouve difficile de se lever et de s’y opposer. Nous préférerions entrapercevoir des conspirateurs rôdant dans les ombres, parce que la plupart d’entre nous travaille pour une de ces grandes banques, ou gouvernements, ou de quelque façons nous sommes dépendants d’eux pour les biens et services qu’ils produisent et commercialisent.

PERKINS John, Confessions of an economic hit man, Plume, 2006, 303 p., p. 255-256

En bref : ce ne sont pas les conspirations qui font les idéologies, mais les idéologies qui font les conspirations, en retenant les mains des opposants à leur encontre ou en les déchaînant contre leurs adversaires, en suscitant l’espoir de ceux qui pourraient y coopérer et en assurant les cyniques que là réside le succès. Ou en le démontrant par l’absurde : s’il suffisait de conspirer pour contrôler ceux qui s’y refusent, jamais l’idéologie communiste n’aurait pu s’étoffer jusqu’à contrôler un tiers de l’humanité, jamais une fois en place, avec son État policier et ses services secrets omnipotents, elle n’aurait pu s’effondrer1.

Je vais même plus loin dans l’anticonspirationnisme et pense très sincèrement que les conspirateurs eux-mêmes ne maîtrisent pas leurs conspirations, qu’ils en deviennent comme prisonniers. En effet, à mesure que l’aptitude au mensonge, la duplicité deviennent des qualités requises pour intégrer ces cercles, le cynisme ne peut plus faire l’objet de cynisme : tout élément moralement trop pur devient un danger, un témoin gênant pour les autres et doit être impitoyablement éliminé, ce qui laisse les loups entre eux. Puis, lorsqu’il faut se remettre d’accord sur une nouvelle base parce que l’ancienne est à bout de souffle, et qu’il faut accepter que certains de ses intérêts soient lésés ou au moins mal préservés, les loups ne peuvent plus s’entendre.

C’est ce qu’on constate actuellement : les financiers ont tout intérêt à ce que les États renflouent le secteur privé par de généreux déficits, afin de préserver la qualité de leurs bilans (gorgés de prêts à ce même secteur privé), mais ne peuvent s’empêcher de continuer à se solidariser seulement par l’hostilité contre l’État. De peur de se soumettre, ils préfèrent se démettre, et tout le monde avec.

C’est ce que Keynes contemplait déjà en son temps, quoique le cynisme échappe manifestement au grand économiste :

Sauver les apparences et afficher une respectabilité conventionnelle qui passe les possibilités humaines sont des nécessités de la profession de banquier. À s’y astreindre toute sa vie durant, on devient le plus romantique et le moins réaliste des hommes. Et cette conduite fait si bien partie de leur fonds de commerce que les banquiers ne souffrent pas que leur position soit contestée et qu’ils ne se permettent même pas de la contester eux-mêmes avant qu’il soit trop tard. En honnêtes citoyens qu’ils sont, les banquiers ressentent une véritable indignation en face des périls dont fourmillent l’univers mauvais dans lequel ils vivent. Oui, ils s’indignent quand les périls sont sur eux, mais ils ne les prévoient pas. Une conspiration de banquiers ! On en parle ; l’idée est absurde ! Si seulement il y en avait une, voilà ce que je souhaite ! En réalité, s’ils sont sauvés, ce sera, je gage, malgré eux.

Keynes John Maynard, Les effets de l’effondrement des prix sur le système bancaire in essais sur la monnaie et l’économie, Payot, Paris, 1978 (1931), 329 p., p. 78

En résumé : les « conspirateurs » sont beaucoup plus vraisemblablement devenus autistes par une dose énorme (létale ?) d’idéologie.


Note :

(1) Pour ceux qui tiennent à l’argument d’autorité, Gauchet Marcel, L’avènement de la démocratie III À l’épreuve des totalitarismes, NRF Gallimard, Paris, 2010, 661 p., p. 543-544 :

Nous avons bénéficié, depuis lors, d’une sorte de vérification expérimentale a contrario de cette force architectonique de l’idée. Qu’elle vienne à défaillir, et le système qu’elle faisait tenir debout se décompose. On ne peut comprendre autrement les conditions stupéfiantes dans lesquelles s’est opérée la désagrégation du communisme soviétique, loin des scénarios imaginés par les meilleures analyses. C’est du dedans, par la tête, qu’il s’est insensiblement défait. Il n’a pas résisté à la vague de décroyance qui a sapé les bases du pensable et du croyable socialistes dans les années 1970. Si ossifié qu’était le discours officiel, si cynique qu’était devenu le fonctionnement de l’appareil, on s’aperçoit après coup que le régime ne devait sa consistance, en dernier ressort, qu’au semblant de plausibilité que conservait, aux yeux de ses propres maîtres, l’horizon dans lequel il prétendait s’inscrire — horizon qui alimentait chez les plus sincères l’espoir de le réformer.

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1. La monnaie souveraine

Actuellement, dans cette crise économique, nous observons la lutte à mort entre deux conceptions de la monnaie : La monnaie souveraine, et la monnaie-crédit. Dans ce billet, nous expliquons ce qu’est la monnaie souveraine et son fonctionnement rudimentaire.

Bien qu’il soit possible de simplement réquisitionner les classes dominées pour effectuer des travaux dans son domaine, le souverain s’est rapidement rendu compte qu’il y avait plus efficace pour construire routes, ponts et moulins : lever une taxe sur les personnes pouvant la supporter, payer suffisamment ceux qui rendent les services désirés au souverain pour qu’on s’acquitte de ces taxes, et laisser s’arranger des échanges entre ceux qui sont taxés et ceux qui ont rendu service.

Cela permet d’obtenir des services de la part de ceux qui sont les plus motivés, d’une part parce que chacun rend le service où il est le meilleur et d’autres part parce que la rétribution pour le service rendu est beaucoup plus immédiate et personnelle : celui qui a construit la route est immédiatement récompensé de tant, plutôt que de goûter le plaisir d’une route mieux carrossable au fil des ans, parmi tant d’autres.

Voici donc comment se passe le marché dans sa forme la plus épurée : Deux protagonistes se rencontrent, l’un souhaite un service, l’autre de la monnaie, ils se les échangent au prix convenu. Lorsque le service est rendu et la somme de monnaie donnée, l’échange est accompli : il n’a plus aucune suite. Chacun fait ce qu’il lui plait.

Taxer, tout comme émettre cette monnaie, sont des actes souverains : sont décrétés, tout droit sortis du néant, une monnaie, une taxe, le service payé, le montant de la taxe et le montant payé pour le service. Taxer a deux fonctions. La première est de créer une demande pour la monnaie arbitraire du souverain : si la monnaie schmilblick est créée, et qu’une journée à construire la forteresse est payée 500 schmilbliks, personne ne verra l’utilité de travailler pour les acquérir : 500 schmilblicks, ce n’est rien, de la monnaie de singe. Mais si une taxe de 1 000 schmilbliks est levée sur chaque maison, et que la maison est saisie si la taxe n’est pas acquittée d’ici un mois, 500 schmilbicks, ça devient soudainement beaucoup. L’autre fonction de la taxation est de détruire la monnaie : une fois tous ces schmilblicks acquis, pour obtenir de nouvelles journées de travail, il faut qu’il n’y ait pas trop d’anciens schmilbliks encore en circulations. D’où l’intérêt de les faire disparaître d’ici-là, par exemple en ne distribuant pas gratuitement les anciens schmilblicks déjà taxés. L’État n’a pas d’autre usage de sa monnaie. Taxer crée une incitation si puissante, qu’il n’est même pas nécessaire de taxer tout le monde pour que tout le monde accepte la monnaie souveraine. Il suffit qu’un membre d’un groupe commerçant entre eux soit taxé pour que les autres aient un intérêt à accepter la dite monnaie afin de lui payer des services qui lui permettront en retour de s’acquitter de sa taxe. De proche en proche, l’acceptation de la monnaie souveraine profite donc d’un effet boule de neige.

Monnaie souveraine parce que maîtresse de la situation : elle décide quand payer, quand taxer, et a donc la souplesse pour s’adapter à toutes les situations. Sa seule faiblesse est celle de la souveraineté, c’est-à-dire celui de la servitude volontaire comme l’appelait Étienne de La Boétie. Le souverain, simplement pour que les autres obtiennent cette monnaie les libérant de leurs taxes, dispose d’un pouvoir d’achat ex nihilo, appelé seigneuriage, et peut donc s’offrir ce que les autres mettent tant d’effort à gagner. Il faut un subtil mélange politique de consentement et de coercition pour parvenir à ce résultat. Tout le monde ne trouve pas ce mélange légitime, surtout pour la coercition, et c’est ainsi qu’est venue à s’imposer la seconde conception de la monnaie que nous passerons en revue dans le prochain billet : la monnaie-crédit. On peut le constater avec des exemples aussi flagrants que Milton Friedman, le prix Nobel néolibéral, expliquant la nécessité pour l’État de financer des déficits par pure création monétaire en 1948, mais exprimant déjà ses réticences anti-étatiques. C’était avant que ces dernières ne prennent complètement le dessus et culminent dans les années 1980 et 1990 lors de son virulent lobbying contre le budget de l’État…

Vous voici mis en contact très simplement avec les rudiments de la thèse chartaliste de la monnaie, dont la figure historique la plus éminente est Georg Friedrich Knapp (1842-1926), et qui est l’un des courants de pensée exhumés, intégrés et dépassés par la Modern Monetary Theory.

Se moquer gentiment de l’expression Modern Monetary Theory est la marque de tout vrai partisan de cette théorie, paraît-il. Il faut dire que l’expression est assez peu inspirée : d’après Keynes, les choses se passent ainsi depuis 4 000 ans1 et les dernières recherches montrent qu’il en était de même du temps de Sumer (- 3 000) au plus tard2. Plutôt que de céder à la facilité et de ne pas traduire l’expression pour essayer de lui sauver la face en rejetant la faute sur la prétendue impossibilité de traduire fidèlement les choses en français, je préfère le terme « néochartalisme » (la Modern Monetary Theory est aussi appelée neochartalism). Puisque qu’en définitive tout découle de cette découverte première de la souveraineté monétaire, c’est-à-dire du chartalisme, si opiniâtrement occultée par les libéraux.

Série Les Bases > 2. Le crédit-monnaie


Notes :

1

L’État, par conséquent, est tout d’abord l’autorité de la loi appliquant les paiements de la chose qui correspond au nom ou à la description dans les contrats. Mais il est doublement présent lorsque, en sus, il revendique le droit de déterminer et déclarer la chose correspondant au nom, et de varier sa déclaration de temps en temps – lorsque, pour ainsi dire, il revendique le droit de rééditer le dictionnaire. Ce droit est revendiqué par tous les États modernes et le fut depuis quelques quatre mille ans au moins.

KEYNES John Maynard, Treatise on Money, 1930, p. 4 in WRAY Larry Randall, Understanding Modern Money, Edward Elgar, Cheltenham, 2003 (1998), x + 198 p., p. 29

2

Premièrement, les comptes de dette (sous forme de tablette d’argile) sont plus anciennes d’au moins 2 000 ans que les plus anciennes pièces connues [NdT : en Europe, elles apparaissent en Lydie à partir du VIIème siècle avant Jésus-Christ, soit des tablettes datant d’au moins 27 siècles avant J.-C. bien plus que les 20 siècles avant J.-C. minimaux de Keynes]. Deuxièmement les historiens de l’économie ont longuement été éberlués que la dénomination des monnaies de métal précieux (même celle de moindre valeur) valait beaucoup trop pour être utilisé dans le commerce quotidien. Pour exemple, les plus anciennes pièces étaient en électrum (un alliage d’argent et d’or) et la dénomination la plus commune aurait eu un pouvoir d’achat d’environ dix moutons, de manière à « ne pouvoir être une pièce utile pour les petites transactions » (Cook, 1958, p. 260). Elles auraient pu suffire pour la vente en gros de gros marchands, mais elles ne pouvaient être utilisées dans le commerce de détail. Plus encore, la valeur nominale apposée sur les pièces n’apparaît pas comme fermement régulée par le contenu en métal précieux

WRAY Larry Randall, Understanding Modern Money, Edward Elgar, Cheltenham, 2003 (1998), x + 198 p., p. 42

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