Archives de Tag: Joseph Alois Schumpeter

Modéliser ? (avec Wynne Godley)

J’ai récemment achevé la lecture de Monetary Economics — An Integrated Apporach to Credit, Money, Income, Production and Wealth, seconde édition chez Palgrave MacMillan, par Wynne Godley, connu chez les néochartalistes surtout pour la relation des soldes sectoriels (une des points les plus décisifs de notre argumentaire en faveur des déficits publics), et par Marc Lavoie, que j’avais eu l’occasion de qualifier de quasi-néochartaliste. J’ai hésité à en faire un billet, mais finalement, cet article du New York Times, via L. R. Wray, m’a décidé à vous partager les réflexions que ce copieux livre très technique m’a fournies. Après tout, si le très généraliste New York Times en parle, pourquoi pas mon blog nettement plus spécialisé.

Commençons par la question de la pertinence de la modélisation en économie, et par là de ce qui m’amène à vous en parler, moi qui d’habitude n’en parle que pour la rabrouer. En essayant de donner une image qui ne soit pas trop grossière, il y a fondamentalement deux approches de la connaissance, qu’on retrouve en sciences et en particulier en économie. Ces deux approches se clivent selon les oppositions suivantes : L’une est inductive et l’autre déductive. L’une est empirique et l’autre théorique. On pourrait décliner encore longtemps le clivage avec beaucoup d’autres binômes se recoupant plus ou moins parfaitement, mais la ligne de séparation est essentiellement la suivante : d’un côté on part du réel pour venir à l’idée qu’il exprime, de l’autre on part de l’idée qu’on cherche ensuite à faire valider par le réel. A priori les deux approches sont bonnes. Pourtant elles divergent radicalement quant à leurs forces et faiblesses.

L’approche empiriste est nettement supérieure pour découvrir comment le réel fonctionne. Elle s’y immerge et s’en imprègne ; le refléter lui est facile. Au contraire, l’approche hypothético-déductive, passé un certain seuil de complexité de l’objet étudié (et l’économie, que ce soit l’individu humain ou la macroéconomie, est redoutablement complexe), cette approche dérive facilement au jeu de fléchettes à l’aveugle. On invente une théorie qui parait séduisante, dans son ciel des idées, puis on espère qu’il survienne qu’elle soit en accord avec les résultats que donne le réel. Non seulement ces résultats sont souvent en contradiction, mais en plus, même lorsqu’ils semblent confirmer la théorie, il arrive souvent que ce soit pour d’autres raisons, et que, sans prévenir, le réel prenne soudainement un autre chemin que celui prédit par la théorie. C’est en extrêmement résumé la position défendue par Keynes dans son Essay on Probability. C’est cette position qu’adopte les néochartalistes en général, et mon livre en particulier (publié d’ici deux semaines), et elle consiste à s’appuyer sur les certitudes qu’offre le réel, puis à en suivre à partir de là toutes les conséquences, de manière bien chaînée, c’est-à-dire avec des vérifications empiriques régulières. La position inverse, c’est-à-dire de théoriser comme ça vous plait, puis d’obtenir quelques confirmations empirique a posteriori, quand même, est la position libérale traditionnelle, qu’on retrouve (entre autres variantes) chez Friedman dans son Essay on Positive Economics. La plus célèbre application de cette méthode par Friedman est sa « démonstration » de la relation fixe entre la quantité de monnaie banque centrale et le volume de crédit : Friedman cherche à défendre le marché libre et croit trouver une faille du keynésianisme dans cette relation, il la postule et la « démontre » moyennant des « délais longs et variables », et tout en précisant à quel point il n’a presque aucune idée de comment la relation entre les deux s’effectue (citation pages 213-214 de mon livre). Enfin, une fois que les politiques monétaristes seront officiellement tentées, elles échoueront à se comporter comme le prédisait Friedman, au point que l’avis est aujourd’hui qu’il n’y a pas de rapport entre les deux masses monétaires même à long terme ! (page 209 du livre)

Apparemment, donc, le débat est tranché, en faveur des empiristes contre les théoriciens. Et tous ceux qui pensent comme moi que la pensée économique est malade de sa manie de la modélisation qui l’égare dans de féériques modélisations dont on espère vaguement qu’elles auront un rapport utile avec la réalité (cf Schumpeter éreintant Ricardo, page 142), à l’instar du vaste public, à la fois écœurés par la docte incompétence des économistes dominants et tiraillés par le besoin d’avoir une boussole dans la jungle économique, choisissent résolument l’empirisme et rejettent les modélisations comme une sorte de nid à idéologues.

J’aurais aimé que les choses soient aussi simples.

En vérité, les deux approches ne peuvent pas être absolument opposées l’une à l’autre. Il suffit d’imaginer un « empirisme absolu » pour se rendre compte de son absurdité. En cet extrême, il est interdit de déduire la moindre projection de ce que sera le futur, car cela présuppose un fonctionnement logique, un modèle dont on ne sait s’il est observé ou s’il partage seulement son apparence avec le fonctionnement réel, ni donner la moindre idée de toutes les observations accumulées, car c’est déjà une modélisation, c’est déjà un choix théorique, bien qu’il n’en ait été tirée aucune conséquence encore. Même poursuivre les observations est interdit, car choisir de poursuivre dans telle voie plutôt que dans telle autre procède d’une projection de ce qui pourrait être intéressant au dépend de ce qui ne le serait pas, donc d’une modélisation encore, d’une théorie même embryonnaire. Bref, un empirisme absolutiste finirait tout simplement par paralyser la pensée.
Faut-il en conclure que même le plus acharné des empiristes peut être victime de l’illusion théorique ? Hélas oui. L’un des pères de la science moderne, Isaac Newton, professait que ses constructions intellectuelles avaient l’immense mérite d’être inférées du réel, d’être simplement induites par l’observation rigoureuse. Pourtant, sa théorie s’est révélée très « fantaisiste » à mesure que se sont accumulées les observations dans l’infiniment petit (ce qui a donné la physique quantique) et dans l’infiniment grand (ce qui a donné la relativité générale).
Faut-il renvoyer dos-à-dos les deux approches ? Non. Aujourd’hui encore, la physique newtonienne « dépassée » est très suffisante pour énormément d’applications pratiques, et les observations qui ont amené à sa formulation peuvent toujours être répétées avec succès. Au contraire, des théories extrêmement abstraites en économie ne cessent de revenir hanter la profession et la société, avec toujours les mêmes échecs. Comme la théorie quantitative de la monnaie, accommodée à la sauce Friedman ci-dessus, qui poussent les économies vers la dépression.

Plutôt ouvert d’esprit, et malgré mes réticences initiales, j’ai donc lu un ouvrage entier de modélisation (500 pages, quand même), en me disant que Godley m’offrirait de m’exercer à cette pratique si répandue chez les économistes, tout en m’offrant son intelligence supérieure. Leur livre refermé, voici mes conclusions : Malgré toute leur bonne volonté, le travail de modélisation prend rapidement une allure exponentielle. À chaque fois, ils sont donc amenés à simplifier, aux dépends du réalisme. C’est à ce tournant que les attendent les idéologues façon Friedman : pourquoi choisir leurs approximations plutôt que les leurs ? Justement, le modèle était supposé trancher la question ; ça tombe mal. Un exemple concret : Dans le modèle de Godley et Lavoie (G&L) n°2 (Model PC), le fonctionnement du modèle contredit le paradoxe de l’épargne keynésien (p. 117), tandis que le fonctionnement du modèle n° 5 (G&L modèle BMW) au contraire se comporte conformément au paradoxe de l’épargne. Pourquoi ? Parce que dans le modèle n° 5, il y a un secteur bancaire, mais pas de secteur gouvernemental, tandis que dans le modèle n° 2, il y a un secteur gouvernemental, mais pas de secteur bancaire. Justement, ce que Keynes disait, et que je démontre dans le livre, c’est que le crédit privé est incapable de stabiliser seul les fluctuations économiques, par exemple pour satisfaire un besoin collectif d’épargne, et que seul le déficit public peut y parvenir. C’est un cas flagrant où il valait mieux partir du réel, plutôt que d’émettre des modèles à hypothèses toujours critiquables. Or, de nombreuses autres hypothèses, mêmes beaucoup moins flagrantes, peuvent faire basculer les résultats. En fait, devenir réaliste devient si vite si complexe que ce n’est qu’à partir du modèle n°8 (G&L INSOUT) que les choses deviennent « sérieuses », et c’est justement à partir de lui que les deux co-auteurs cessent d’expliquer chacune de leurs équations parce qu’elles deviennent trop nombreuses (plus d’une centaine). Même ainsi, cela n’empêche pas la présence d’hypothèses très irréalistes, parfois résorbées très tardivement, comme les changes flottants qui n’apparaissent qu’à la fin du dernier modèle de commerce international, jusque là fondé sur… l’étalon-or. Dès lors, le lecteur ressort frustré par l’aventure, bien qu’il en ait été prévenu par l’ouvrage dès l’introduction.

Allez, deux petites citations pour finir :

Pourquoi un modèle importe ? Il détaille explicitement la pensée de l’économiste, dit le docteur Bezemer. Les autres économistes peuvent l’utiliser. Ils ne peuvent aussi facilement cloner l’intuition. […]
Le docteur Lavoie dit qu’un des modèles dont il a aidé le développement parvient à tracer le cours d’une crise. Il incorpore des compagnies qui font défaut sur leurs prêts, ce qui érode les profits bancaires et leur cause des hausses sur les taux d’intérêt : « Au moins, nous regardions dans la bonne direction. »

Extrait de l’article du New York Times ci-dessus.

Le mépris affiché avec lequel les théoriciens de haute volée, et les adversaires du libéralisme, traitaient ce groupe n’est donc pas justifié. Prenons, par exemple Yves Guyot (1843-1928), qu’un brillant théoricien a un jour appelé « ce pauvre Guyot » [en fr.]. Il avait peut-être raison si son point de référence implicite était, disons, Pareto. Mais j’ajouterai que si j’avais été un homme d’affaires ou un homme politique, j’aurais préféré demander à Guyot — qui avait un don de divination en matière d’économie appliquée — plutôt qu’à Pareto son avis sur les perspectives de l’emploi, ou sur l’évolution du prix des métaux dans les six mois. Nous sommes tous susceptibles de mériter l’épithète méprisante ce pauvre lorsqu’on nous force à nous mesurer avec une tâche qui n’est pas à notre mesure.

Schumpeter Joseph Aloïs, Histoire de l’analyse économique : III – L’âge de la science, Gallimard, Paris, 2004 (1954, 1983), 710 p., p. 131

Effectivement, il serait préférable que, s’il advenait que je me hisse à la perspicacité de Guyot, ce savoir ne se perde pas aussitôt qu’il sortirait de mon esprit. Pour le reste, je crois que je resterai encore longtemps un indécrottable empiriste. À suivre…

2 Commentaires

Classé dans En vrac

La clé de voûte

Article de présentation du chartalisme et de son importance originellement proposé à des blogs grand public, et qu’ils ont malheureusement refusé. Dommage.

Parfois, des enjeux colossaux sont misés sur des détails techniques apparemment dérisoires. Et très souvent, il s’agit du sens d’un rapport de causalité : une chose cause-t-elle une autre ou l’autre cause-t-elle l’une ? Il est toujours effarant de constater la disproportion des conséquences rapportées à cette minuscule origine. Le Soleil tourne-t-il autour de la Terre, ou la Terre autour du Soleil ? Et voilà la révolution copernicienne, avec juste derrière, Galilée mais surtout Kepler, la science, etc. Un monde s’ouvre. La Boétie nous expliquait que ce n’étaient pas les tyrans qui mataient les peuples, mais les peuples qui se soumettaient aux tyrans. Et voilà les Lumières, le contrat social, la démocratie, etc. un monde s’ouvre. (Certes, il faudrait parachever et renforcer la démocratie, surtout en ce moment, mais tout de même, ce monde s’est déjà largement ouvert et il peut s’ouvrir plus). Etc.

Il faut que je vous narre l’histoire d’un débat tout aussi cryptique qui décide actuellement de nos destinées économiques. À l’origine, on négligeait cette question, on avait d’autres priorités, comme survivre. Ce n’est que très tard que le choix entre les deux alternatives s’est présenté, et le rôle « la méchante phalange de pédantisme vivant de la tradition et du monopole de l’enseignement, menacée dans leur médiocrité académique » (Koestler Arthur, Les somnambules, Les belles lettres, Paris, 2010 (1959), 595 p., p. 423-424) est cette fois-ci tenu par les libéraux. Cette alternative-là peut être résumée ainsi : Les recettes du Trésor public financent-elles ses dépenses, ou les dépenses du trésor public financent-elles ses recettes ? Cela semble une question dérisoire, pointilleuse et passablement absurde, non ? Et « tout le monde sait » que ce sont les recettes du Trésor qui financent ses dépenses, n’est-ce pas ? Si vous avez répondu oui à cette dernière question, pas de chance, vous venez d’affirmer que la Terre est plate. Et je vais vous le démontrer !

Revenons aux sources, à Adam Smith, par convention libérale concernant l’origine de la pensée économique. Au livre 1 chapitre 4 de son magna opus Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations de 1776, Adam Smith bricole intuitivement ce qui est devenu depuis le crédo libéral concernant l’origine de la monnaie :

Afin d’éviter les inconvénients [du troc], tout homme avisé de tout temps, après la première division du travail, doit naturellement tenter de gérer ses affaires d’une manière à avoir toujours auprès de lui, en plus du produit particulier de son industrie [NdT : au sens ancien de travail en général, comme dans « industrieux »], une certaine quantité d’une marchandise ou d’une autre, de manière à ce qu’il imagine que peu de gens refuseraient vraisemblablement en échange du produit de leur industrie.

Beaucoup de marchandises, c’est probable, ont été successivement pensées et utilisées dans ce but. À l’aube de la société, le bétail est dit avoir servi d’instrument courant de commerce ; et, bien qu’il a dû être particulièrement peu pratique, dans les temps anciens nous voyons que les choses étaient fréquemment estimées selon la quantité de bétail qui était échangé contre elles. […] Dans tous les pays, toutefois, les hommes semblent avoir préféré finalement déterminés par d’irrésistibles raisons, pour cet usage, aux métaux plutôt qu’aux autres marchandises.

La fameuse thèse de la monnaie par le troc. Remarquons les expressions « doit naturellement … c’est probable … semblent ». La raison est que Smith déduit cette uchronie des quelques bribes archéologiques dont il dispose (il est vrai que les recherches étaient alors beaucoup moins avancées dans ce domaine). Cette thèse est ce qui plaît à la sensibilité libérale : un marché auto-organisateur et évolutionniste. C’est celle que les libéraux reprendront toujours, à la suite de Smith. Si elle semble innocente pour le moment, c’est parce que nous la voyons dans sa plus tendre enfance. Adam Smith, qui n’est pas un idéologue du libéralisme, mais un penseur à sensibilité libérale, écrit la thèse opposée au chapitre 2 du livre 2 du même De la Richesse des Nations. Mais cette fois, ce sont les faits qui s’appuient sur sa soif de connaissance contre sa sensibilité libérale :

La monnaie-papier de chaque colonie étant acceptée en paiement des taxes locales, à sa valeur nominale d’émission sans décote, elle dérive nécessairement de cette utilité une certaine valeur, en surcroît de ce qu’elle aurait eue au terme réel ou supposé avant son retour final avec remboursement [NdT : contre l’or ou l’argent promis]. Cette valeur supplémentaire était plus ou moins grande selon que la quantité de papier-monnaie émise était plus ou moins supérieure à ce qui pouvait être utilisé pour payer les taxes de la colonie particulière qui l’avait émise. Ça allait dans toutes les colonies bien au-delà de ce qui pouvait être utilisé ainsi.

Un prince qui légiférerait pour qu’une certaine proportion de ses taxes soit payée par un certain type de monnaie-papier pourrait ainsi donner une certaine valeur à cette monnaie de papier, quand bien même le retour final devrait dépendre entièrement de la volonté du prince. Si la banque qui a émis ce papier fut suffisamment prudente pour maintenir sa quantité quelque peu en-dessous de ce qui pourrait être aisément utilisé ainsi, la demande pour cette monnaie pourrait être telle qu’elle surpasserait, par son cours sur le marché, la quantité de monnaie or ou argent pour laquelle elle fut émise.

D’un côté, les implacables lois du marché dictant ce qui doit être, sinon on ne peut faire que moins bien. C’est le « TINA » (« There Is No alternative » : « Il n’y a pas d’alternative. ») de Margaret Thatcher. De l’autre, comment une communauté émet des bons sur son propre fonctionnement et comment elle maintient le cours de cette monnaie en son sein, et à ses fins. D’un côté le primat du Marché. De l’autre le fonctionnement pratique d’une communauté, quelle que soit ses objectifs. Faut-il préciser que les libéraux, durant plus d’un siècle et demi (d’Adam Smith à l’après-guerre en gros), furent massivement de farouches métallistes ? La tradition opposée est appelée chartaliste (du latin charta signifiant écrit, car la monnaie y est scriptural et non un troc), elle fut défendue par les scolastiques progressivement rejetés puis oubliés, retrouvée périodiquement par les gouvernements voulant parer aux difficultés posée par le métallisme. Un économiste allemand, Georg Friedrich Knapp, redéfrichera la théorie chartaliste et lui donnera son nom, principalement en 1905 dans Théorie étatique de la monnaie. Chez les libéraux l’accueil est glacial.

Le grand économiste libéral Joseph Schumpeter dans son Histoire de l’analyse économique, par exemple, reconnait la vérité du chartalisme, bien obligé, en s’en moquant au passage, puis s’enthousiasme pour le crédit privé : « Une manufacture de monnaie ! Le crédit, créateur de monnaie ! Manifestement, voilà qui ouvre des perspectives autres que symboliques. » (tome I : L’âge des fondateurs, Gallimard, Paris, 2004 (1954, 1983), XVIII+519 p., p. 446). Or, le crédit est un miroir aux alouettes. Paul Jorion a expliqué pourquoi Schumpeter confond la monnaie avec du troc, dans la plus pure tradition libérale, : « On en devine la conséquence : la distinction entre monnaie et marchandises ayant disparu, celle entre troc et paiement disparaît elle aussi automatiquement. » La plus pure tradition libérale, tant la monnaie, véritable envers du marché, ne se réduit pas à ce dernier.

Mais le vent a tourné. Schumpeter est mort en 1950, quatre ans après un autre économiste qui a supplanté de haute lutte le libéralisme : Keynes. Ce dernier a imposé la création de monnaie à hauteur des besoins de financement de l’économie, par opposition au laissez-faire libéral. Il a pour cela conçu un missile exocet intellectuel : uniquement destiné à imposer la relance budgétaire, afin de créer une brèche dans la forteresse idéologique libérale :

Ce Treatise on Money, sans que l’on puisse vraiment parler d’échec, suscita des critiques respectueuses mais destructrices et, surtout, ne parvint pas à exprimer de façon satisfaisante la vision de Keynes. Sur ce, avec une détermination admirable, celui-ci résolut de se débarrasser des pièces de l’appareil qui l’embarrassaient et se mit en devoir de forger tout un système d’analyse qui exprimerait son idée fondamentale et rien d’autre. Le résultat, qu’il offrit au monde en 1936, semble l’avoir complètement satisfait, à tel point qu’il considéra avoir sorti la science économique de cent cinquante ans d’erreur, pour la conduire au royaume de la vérité absolue, prétention qui ne peut être examinée ici, mais qui fut volontiers acceptée par les uns qu’elle discrédita son œuvre aux yeux des autres.

Schumpeter Joseph Aloïs, Histoire de l’analyse économique : III – L’âge de la science, Gallimard, Paris, 2004 (1954, 1983), 710 p., p. 544-545

Son œuvre de 1930 comportait le chartalisme, pas la Théorie Générale de 1936. Mais qu’importe ! Était dorénavant imposé un fonctionnement monétaire incompatible avec l’étalon-or et des priorités différentes, et l’Occident connait ce qui ressemble rétrospectivement à un âge d’or : stabilité financière et économique, forte croissance, plein emploi. Les libéraux sont défaits et doivent reconstituer leurs forces pour l’avenir et faire des concessions pour le présent. Milton Friedman, déjà profondément libéral, acte la décrépitude de l’étalon-or parmi les économistes, tut en ménageant une échappatoire libérale :

Les déficits et les surplus du budget gouvernemental seraient reflétés au dollar près dans les changements de la quantité de monnaie ; et réciproquement, la quantité de monnaie ne changera qu’en conséquence des déficits et des surplus. Un déficit signifie une augmentation de la quantité de monnaie ; un surplus, une réduction.
Les déficits et les surplus eux-mêmes deviennent des conséquences automatiques du niveau d’activité économique. … Par cette proposition, la quantité globale de monnaie est automatiquement déterminée par les nécessités de la stabilité domestique. Il s’ensuit que des variations de la quantité de monnaie ne peuvent être également utilisées — comme ils le sont dans un étalon-or pleinement opérationnel — pour parvenir à l’équilibre du commerce internationale. … La proposition a bien sûr ses dangers. Le contrôle explicite de la quantité de monnaie par le gouvernement et l’explicite création de monnaie pour financer les déficits effectifs du gouvernement peuvent établir une atmosphère favorable à l’action irresponsable des gouvernements et à l’inflation. Le principe d’un budget équilibré pourrait ne pas être suffisamment fort pour contrer ces tendances. Ce danger pourrait bien être plus grand pour cette proposition que pour d’autres, cependant d’une certaine manière il est commun à la plupart des propositions pour mitiger les fluctuations cycliques. Cela ne peut être empêché vraisemblablement qu’en s’engageant dans une direction totalement différente, c’est-à-dire, vers une monnaie entièrement métallique, l’élimination de tout contrôle gouvernemental, et le re-couronnement du principe du budget effectif en équilibre. … Une proposition telle que la présente, qui ne s’occupe pas de la politique immédiate mais de réforme structurelle ne doit pas être précipitée vers le public à moins et jusqu’à ce qu’elle ait résisté au test de la critique professionnelle. C’est dans cet esprit que le présent article est publié.

Milton Friedman, A Monetary and Fiscal Framework for Economic Stability in The American Economic Review, juin 1948, vol. 38, n° 3

De ces débats, le public ne saura donc rien, les instincts libéraux anti-étatiques auront prévalu. Pour l’étalon-or, favori de Friedman, il est trop tard, le mythe s’effondre et Hayek le reconnait : « L’étalon-or opérait surtout grâce à l’existence de la conviction généralement partagée qu’être exclu du régime de convertibilité en or était une calamité majeure et une honte nationale.
»
(von Hayek Friedrich August, La Constitution de la liberté, Litec, Paris, 1994 (1960), XXVII+530 p., p. 333). Pour empêcher la communauté de se construire avec sa monnaie, reste d’après Friedman le déficit zéro, la fameuse règle d’or. C’est cette option qui a toujours plus prévalu. Tout l’art de Milton Friedman ayant consisté à faire croire que ce n’est pas l’État qui finance par ses dépenses l’économie, monnaie à partir de laquelle faire crédit, puis retire la monnaie par ses taxes. Mais que c’est le grand, tout-puissant Marché qui se fait crédit en néant, jongle avec ses échéanciers à la perfection, au point qu’il gère même les ponctions de l’État qui taxe pour financer ses dépenses, et prévoit même à l’avance les futures taxes qu’il lui faudra et épargnerait en conséquence dès à présent le montant de ces taxes, anéantissant ainsi toute possibilité de relance budgétaire. Pure fantaisie ! Le crédit n’a jamais pu être à ce point efficace. Déjà dans l’Antiquité, on recourait, par exemple dans le Lévitique, à des années Jubilé annulant toutes les dettes et libérant les esclaves. Plus récemment, la crise des subprimes ou celles des dettes européennes que les techniques avancées de notations, titrisation, banque centrale, etc. qui devaient faire monter les subprimes jusqu’au ciel ou au moins permettre un atterrissage en douceur n’ont été qu’une chimère de plus. Si la sphère financière augmente plus rapidement que la sphère réelle, c’est tout simplement parce qu’elle fait du Ponzi pour éviter le défaut.

Mais qu’importe le réel ! Starve the beast ! comme disent les libéraux. C’est-à-dire mettez l’État en faillite pour le réduire (jusqu’à élimination ?). Milton Friedman, encore lui, fut l’un des principaux avocats de variantes de la règle d’or aux États-Unis. De manière intéressante, il préférait limiter le pourcentage de PIB des taxes du trésor plutôt que son déficit. Il en savait plus long quant à la nécessité du déficit public que la plupart des loups qui hurlaient avec lui. Effectivement, si on prend le cas de la France, elle n’a jamais pu éviter le déficit public depuis l’abandon de l’étalon-or. Il en va de même chez la plupart des pays du monde, ou chez le monde lui-même pris globalement. Il faut d’abord que l’émetteur de la monnaie la dépense avant que de pouvoir la reprendre ; il faut que le Trésor public dépense d’abord ce qu’il va taxer, sinon c’est qu’il fait face à de la contrefaçon.

Une fois cela fait, l’État est dans un rapport masochiste envers ses sadiques conseillers libéraux : ces derniers lui fixe un objectif irréaliste, puis le blâme pour ne pas y parvenir, ainsi que pour les effets récessifs qu’il cause en essayant. Encore dernièrement, l’Organisation Internationale du Travail a appelé à la relance pour préserver améliorer l’emploi. Les libéraux ignoreront impitoyablement ces avertissements, car le primat du marché à leurs yeux implique ces sacrifices. De peur d’y toucher, ils ont choisi le chômage il y a bien longtemps :

En matière politique, on est en voie de revenir sur l’idée que le chômage est plus grave que l’inflation. M. Tanaka vient de tomber au Japon à cause de l’inflation. La même chose est arrivée un peu plus tôt à M. Heath en Grande-Bretagne, toujours à cause de l’inflation. Les hommes politiques vont finir par se rendre compte que l’inflation n’est pas le moyen de se maintenir au pouvoir. Lorsqu’on en sera vraiment convaincu et que la majorité de la population en sera consciente, nous pourrons arrêter le désastre et sortir de cette ronde infernale. Nous arrêterons l’inflation, nous remettrons le gouvernement à sa place et nous rétablirons l’ordre qui veut que les citoyens soient maîtres du gouvernement, et non l’inverse.

FRIEDMAN Milton, Inflation et systèmes monétaires, Calamann-Lévy, Paris, 1985 (1974), 380 p., p. 63

Qu’importe que l’inflation puisse avoir des causes très différentes, et ne pas être d’origine monétaire contrairement à ce que prétendait Friedman (ce peut être un choc par réduction de l’offre, comme lors des chocs pétroliers). Qu’importe que les déficits ne soient pas nécessairement générateurs d’inflation comme le montre par exemple la comparaison entre les années 1970 et ces dernières années (la période à plus faibles déficits des années 1970 a connu une plus forte inflation). Qu’importe comment la réalité fonctionne pourvu que le dogme du Marché soit intact.

D’où les catastrophes récurrentes. Tant que le bon rapport de causalité n’est pas compris, on reste prisonnier des libéraux : aussitôt qu’on veut faire de la relance, les libéraux traite les impétrants d’irresponsables qui vont mettre le pays en faillite. Alors il faut attendre la récession et ses souffrances pour qu’on se réautorise (un peu) à faire du déficit. Et on recommence ainsi, en brisant chaque reprise dans l’espoir de réduire l’endettement public, fallacieusement assimilé à une dette privée alors qu’elle est celle de l’émetteur de la monnaie ! Une dette factice donc. Aux États-Unis, les périodes de réduction substantielle de la dette (plus du quart) ont systématiquement précédé chacune des six dépressions économiques de leur histoire économique.

On tombe très facilement et très naïvement dans ce piège libéral : l’esprit humain appréhende ce qu’il ne connait pas par analogie avec ce qu’il connait et qui lui ressemble. Ici le budget de l’émetteur de la monnaie avec le sien. Celui qui souhaite une économie pleinement financée mais ne comprend pas ce piège idéologique se retrouve, confronté à la concurrence impitoyable pour ce qui reste de monnaie imposée par les libéraux, à demander à son bourreau de faire durer le supplice un peu plus. Voici une dernière citation, d’un Nobel d’économie, pour aider à méditer ces questions :

Je pense qu’il y a un élément de vérité dans l’opinion que la superstition assurant que le budget doit être équilibré en permanence, une fois éventée, enlève une des sécurités que toute société doit avoir contre les dépenses hors contrôle. Il doit y avoir une discipline dans l’allocation des ressources ou vous aurez un chaos anarchique et inefficace. Et une des fonctions d’une religion ancienne manière était d’effrayer les gens avec ce qui pourrait être vus comme des mythes afin de se comporter de la manière qu’une civilisation à long terme requiert. […] Maintenant j’en viens à croire que, si je puis paraphraser, apprenez la vérité et la vérité aidera à vous rendre libre et peut-être même efficient.

Paul Samuelson in Blaug Mark, John Maynard Keynes : Life, Ideas, Legacy, St. Martin’s Press, New York, 1990, 95 p., p. 63– 64

2 Commentaires

Classé dans Général

Fascinante offensive à outrance

Une des changements que la Première Guerre mondiale est le fort déclin de la doctrine de « l’attaque à outrance », chez les généraux français comme étrangers d’ailleurs. L’offensive à outrance était l’idée simpliste que, face aux développement des mitrailleuses, des artilleries légères, etc., il fallait encore plus d’abnégation, de sacrifices de soldats montant en masse au front pour emporter malgré tout la victoire, « à tout prix ». Le prix d’une guerre courte pensait-on en 1914. Le résultat était une extrême boucherie, pour des changements de fronts le plus souvent dérisoires… Le même esprit prévaut à nouveau en économie, et c’est une fois de plus le libéral de l’école autrichienne Joseph Schumpeter qui nous l’avoue sur la question du commerce extérieur en particulier :

on aurait pu s’attendre à voir ces pays si pauvres en ressources et si riches en possibilités se ruer vers l’entreprise concurrentielle. Cette hypothèse n’aurait été cependant que partiellement justifiée. La pauvreté n’est pas un bon chaland, et les risques normalement associés aux affaires sont grandement accrus là où il faut non seulement attirer, mais créer la richesse d’où la demande est censée procéder. Dans les affaires comme partout ailleurs, la stratégie offensive doit très souvent être complétée d’une stratégie défensive, ce qu’à toutes les époques la plupart des économistes se refusent obstinément à voir.

Schumpeter Joseph Aloïs, Histoire de l’analyse économique : I – L’âge des fondateurs, Gallimard, Paris, 2004 (1954, 1983), XVIII+519 p., p. 214 (Comme mon lecteur régulier a déjà pu s’en rendre compte, je recommande vivement la lecture de son Histoire de l’analyse économique, il est un trésor d’érudition pour qui veut approfondir la pensée économique.)

Ce que Schumpeter écrivait en 1950 — sorte d’auto-critique libérale alors que la Grande Dépression et la guerre était dans tous les esprits et que le keynésianisme avait repris les rênes — est à nouveau vrai aujourd’hui que le libéralisme est revenu au faîte de son influence. Les auteurs néochartalistes sont souvent devenus tels en cessant de se focaliser sur l’offre de travail (ou demande d’emploi) — qui ne serait jamais assez flexible, toujours trop chère, etc. — pour scruter la demande de travail (ou offre d’emploi) comme explication à l’irrésistible marée montante du chômage et de la précarité. Et là, bingo ! (Voir aussi, de Joan Muysken et William Mitchell Full Employment Abandoned : Shifting Sands and Policy Failures) : oui, c’est l’activité qui crée l’activité, mais à condition de mettre l’argent sur la table pour acheter cette activité. La relance par le troc a peu de chance de fonctionner dans nos économies. Voici le graphique traçant en bleu le pourcentage d’entreprises dont la préoccupation première est le nombre de vente et le taux de chômage en noir :

Bleu : Les ventes comme problème le plus prioritaire.
Noir : Taux de chômage
r = 0,88

Pour régler le problème de la demande d’activité (donc demande de travail), le plus simple et le plus efficace consiste à injecter des fonds dans l’économie via les stabilisateurs automatiques pour compléter l’activité générée par le crédit (lui-même ne faisant que démultiplier l’activité des fonds injectés avant…). Une autre solution consiste non pas à augmenter l’activité, mais à se la réserver, c’est la stratégie commerciale dite protectionniste. Bien qu’elle n’élimine pas la nécessité du déficit public, elle la pallie beaucoup ; mieux, elle sélectionne le type d’activité qui prospère sur le territoire beaucoup mieux que ne le fait un simple déficit néochartaliste. Une fois compris que le Trésor (et parfois un peu la banque centrale qui ne cesse de vouloir le supplanter…) ne peut faire défaut malgré lui dans la monnaie qu’il émet, et que l’inflation est supprimée avant tout par les stabilisateurs automatiques plutôt que par le niveau de déficit (il suffit de comparer les déficits publics de la crise actuelle, beaucoup plus importants que ceux des années 1970, pour une inflation bien moindre qu’alors, pour le comprendre.), par le niveau de réserves des banques, parce qu’elle semble financée à crédit, ou par le niveau de la dette… Mais une protection commerciale demeure une excellente solution comme le prouve la recherche historique (et non les modélisations mathématiques arbitraires).

Les libéraux refusent tout cela. Déficits publics, protections commerciales aux frontières, tout.

Seul compte le peu d’argent gagné à « la sueur de son front », ou alors par la rente privée… Pour ceux qui n’en possèdent pas, il serait scandaleux d’accéder au guichet du Trésor public, digne d’accès seulement celui du banquier, scandaleux de cultiver un art de vivre et une qualité de vie à l’abri de frontières semi-perméables, etc. Tout est condamné en bloc comme « repli sur soi », pourtant même le tigre commence par se replier sur lui-même avant de bondir, les meilleurs généraux savaient observer des replis tactiques (Napoléon adorait attirer ainsi les troupes ennemis dans des pièges), etc. et on ne voit aucune raison valable pour que l’économie n’ait pas elle aussi besoin de se refaire avant de repartir de l’avant. Je ne connais aucun guerrier, même le plus redoutable, qui ne distingue un front, du camp d’entraînement et de l’arrière. Pourquoi serait-il scandaleux qu’une partie du marché national soit réservée comme terrain d’entraînement économique national ? Pourquoi serait-il scandaleux que certains ne gagnent leurs revenus qu’en épargnant lentement et prudemment en travaillant pour le Trésor plutôt que de ne gagner qu’à crédit, et à gérer leurs portefeuilles d’actifs mieux que ne le font les banques elles-mêmes ?

Je crois qu’il y a une fascination assez perverse et immature pour l’affrontement, pour le déchaînement des forces, pour cet instant paroxystique où elles sont si visibles. Une fascination aveuglante qui fait croire que seule la force ainsi éprouvée est authentique. Qu’elle seule a droit de cité. Écoutons Pascal Lamy l’un des chantres du libre-échangisme :

La vérité économique c’est que vous allez protéger des emplois… qui sont de moins bonnes qualité… que ceux que vous allez perdre à l’exportation.

C’est un raisonnement simpliste : il n’est pas nécessaire que l’emploi lui-même soit de moins bonne qualité pour qu’il soit ainsi perdu, car il suffit que l’étranger qui nous concurrence le fasse pour un salaire considérablement plus faible. Il suffit de produire le luxe avec la misère pour que tout le raisonnement s’effondre : plus personne ne pourra s’offrir le luxe ainsi produit, puisque toute activité ne sera le labeur que de misérables, et notre belle civilisation de classe moyenne des Trente Glorieuses achèvera de sombrer. Le voici autrement dit par Keynes :

Le XIXe siècle a excessivement étendu le champ d’application de ce qu’on peut appeler, pour faire bref, le critère du résultat financier, au point de mesurer à son aune l’opportunité de toute forme d’action, qu’elle relevât de l’entreprise privée ou de l’action collective. L’existence tout entière semblait la parodie d’un cauchemar de comptable. Au lieu d’utiliser les ressources matérielles et techniques, considérablement accrues, dont on disposait, pour bâtir la cité des merveilles, on construisait des taudis ; et on pensait que c’était bien et opportun, parce que les taudis, selon le critère de l’entreprise privée, « ça paye », alors que bâtir la cité des merveilles eût été une entreprise d’une prodigalité insensée, qui aurait, dans l’idiome imbécile de la finance, « hypothéqué l’avenir » ; bien qu’on ne voie pas en quoi bâtir aujourd’hui de grands et magnifiques édifices pourrait appauvrir l’avenir, à moins d’être obnubilé par de fausses analogies avec des calculs comptables tout à fait hors de propos. Même aujourd’hui, nous passons notre temps — la moitié en pure perte, l’autre, dois-je admettre, avec succès — à essayer de convaincre nos concitoyens que la nation tout entière serait plus riche si l’on utilisait les hommes et les machines inemployés à construire des logements, tellement obscurcis par des calculs trompeurs qu’ils se défient de conclusions qui devraient sembler évidentes, s’ils ne s’en remettaient pas à un système de comptabilité financière en vertu duquel ils se demandent si une telle opération sera « payante ». Nous devons rester pauvres parce que ça ne « paye » pas d’être riche. Nous devons vivre dans des taudis, non pas parce que nous sommes incapables de construire des palaces, mais parce que « nous ne pouvons pas nous le permettre ».

Keynes John Maynard, L’autosuffisance nationale in La pauvreté dans l’abondance, Gallimard, Paris, 2002 (1933), xiii + 290 p., p. 206

Et au cas où on voudrait croire que cela est « dépassé » (selon une stupidité qui me stupéfie encore : les situations peuvent se répéter, se retrouver à travers l’histoire), voici une piqûre de rappel des plus récentes, dont l’auteur écrit suite à l’écœurement (au sens littéral voudrait-on ajouter) qu’il subit par l’envahissante laideur de ce qui est commun, architecture et d’autres arts, de ce qui est devenu le fief du rationalisme libéral :

Que tout soit utile : voici le commandement auquel les esclaves obéissent, libres et heureux.
Que tout soit sec, desséché, simple et pratique. Comme si tout n’était que l’affaire de gens simples et sans façons (encore l’égalitarisme ?…).
Comme si nous étions tous devenus pauvres comme des rats, comme si les moyens dont nous disposons étaient devenus misérables et radins. […]
Ce qui en nous est engourdi, ce n’est pas le « sens esthétique ». C’est la capacité de nous laisser emporter par la sombre lumière du sacré. La lumière sombre et merveilleuse que s’obstine à ne pas voir l’homme qui réduit le monde au manipulable et à l’utilitaire, à l’intelligible et au rationnel, à ce qui exclut toute émotion et tout bouleversement — « ces fantaisies de l’imagination ».

Portella Javier, Les esclaves heureux de la liberté, Traité contemporain de dissidence, David Reinharc, Paris, 2012 (2011), 302 p., p. 41-51

Sur l’utilitarisme, voir également Pourquoi le libéralisme dégénère toujours et sur les liens aux libre-échange voir L’autre dogme libéral. En général, le libéralisme est une idéologie finement axiomatisée, au point que chaque bout de cette idéologie amène mécaniquement tous les autres. Pour sortir du libéralisme, il faut renoncer au primat de la liberté, à partir de là, toutes les recompositions intellectuelles redeviennent possibles, à commencer par celles qui accorde de l’importance à cette liberté, mais une importance secondaire, ou alors premier exæquo.

5 Commentaires

Classé dans Paroles Tenues

L’autre dogme libéral

Je n’en fais pas mystère, ce blog est dédié aux questions monétaires. Toutefois, la réalité étant un tout continu plutôt qu’une armoire à tiroirs bien séparés, il est inévitable que certains sujets connexes reviennent souvent. Parmi eux, la question du commerce international : elle s’invite dans l’équation fondamentale du néochartalisme en servant à reculer l’inéluctable déficit, elle est la solution favorite des candidats à la présidentielles, et constitue l’autre source majeure de nos sous-performances économiques de ces dernières décennies (du moins parmi les questions strictement économiques). Ce billet consiste à dissiper spécifiquement ce dogme et fait suite à celui expliquant pourquoi le libéralisme dégénère toujours (l’utilitarisme inhérent au primat de la liberté).

Empiriquement, c’est plutôt le protectionnisme qui est facteur de croissance. Voici les résultats des recherches du professeur Paul Bairoch de l’université de Genève (mythes et paradoxes de l’histoire économique, La Découverte, Paris, 1994 (1993), 286 p., p. 233-234):

Le premier est ce que les historiens de l’économie appellent la grande dépression européenne, celle qui débuta vers 1869-1873 alors que les politiques européennes avaient atteint un degré de libéralisme sans précédent (et qui ne fut d’ailleurs égalé à nouveau qu’après 1962). Ce fut une dépression très grave, beaucoup plus profonde et plus longue que celle des années trente. […]
Le deuxième fait indiscutable n’est pas seulement qu’il y eut ralentissement de la croissance économique, mais aussi régression du volume des échanges internationaux, ce qui est pour le moins paradoxal en période libérale.
Le troisième fait indiscutable est que les États-Unis, qui n’avaient pas pris part au mouvement de libre-échange et, au contraire, avaient relevé le niveau de leur protection, connurent une période de forte croissance alors que l’Europe était en pleine dépression. Cette période peut même être considérée comme la plus prospère de l’histoire des États-Unis.
Le quatrième fait indiscutable est que la reprise de la croissance exogamique date du moment où l’Europe continentale s’engagea à nouveau dans une politique protectionniste de plus en plus marquée. Au niveau de chaque pays et indépendamment de la date de la révision des politiques, le retour au protectionnisme fut rapidement suivi d’une accélération de la croissance économique. […]
Enfin, et c’est très important, le sixième fait indubitable est qu’au XIXème siècle l’expérience de libéralisation des échanges échoua complètement dans le tiers monde. Il n’est pas exagéré de dire que l’ouverture de ces économies fut l’une des premières causes de l’absence de développement au XIXème siècle. On est même très en-dessous de la réalité en parlant de non-développement puisqu’il s’agit là d’un processus de désindustrialisation et de bouleversement des structures qui devait ultérieurement rendre le développement économique plus difficile.

Le Nobel d’économie français Maurice Allais confirme le diagnostic pour la période contemporaine (La mondialisation, la destruction des emplois et de la croissance, La Découverte, Paris, 1999, 647 p., p. 53-54 ) :

Une mondialisation généralisée des échanges entre des pays caractérisés par des niveaux de salaires très différents aux cours des changes ne peut qu’entraîner finalement partout, dans les pays développés comme dans les pays sous-développés, chômage, réduction de la croissance, inégalités, misères de toutes sortes. Elle n’est ni inévitable, ni nécessaire, ni souhaitable.

Pire encore, les diverses puissances mondiales qui ont dominé le monde se sont toutes bâties sur du protectionnisme : la Grande-Bretagne, les États-Unis, et aujourd’hui la Chine. Les deux premières a connu et connait leurs déclins au beau milieu de leur phase libre-échangiste. Le milieu des historiens de l’économie, malgré le fort attrait qu’exerce sur eux la domination des économistes, ne peut se résigner à préférer le libre-échange, tant l’histoire enseigne une leçon contraire.

Mais pourquoi un tel dogmatisme ? J’ai expliqué que les libéraux préféraient encore un fonctionnement économique toujours plus médiocre plutôt que de s’avouer l’importance indispensable de l’État (cf sa préférence explicite pour le chômage), il en va de même pour le commerce international. Idéologiquement, si on reconnait la nécessité de l’État sur le point particulier du commerce international, on ouvre la « boîte de Pandore », on risque de voir se poser la question de la pertinence de l’État sur d’autres questions, jusqu’à ce que le Marché soit ravalé du statut de divinité harmonisatrice à celui d’outil commode mais rustique d’allégement de l’administration du pays. Or, les libéraux sont les apôtres du Marché. Donc, comme nous l’explique Joseph Schumpeter, l’un des plus fins esprits de toute l’histoire de la pensée libérale :

la politique de libre-échange représente beaucoup plus qu’une manière de traiter les questions de commerce extérieur. En fait, on pourrait soutenir que c’en est là l’aspect le moins important, et qu’un homme pourrait être libre-échangiste, même s’il donne peu de considération à la cause purement économique du libre-échange comme tel. Il est facile de voir […] que la politique de libre-échange est avec les autres politiques économiques un rapport tel que, pour des raisons politiques aussi bien qu’économiques, il est difficile de poursuivre ces autres politiques sans une politique de libre-échange, et vice versa. En d’autres termes, le libre-échange n’est qu’un élément d’un vaste système de politique économique, et il ne faut jamais l’examiner isolément. Et ce n’est pas tout. L’argument de réelle importance qu’il faut faire ressortir, c’est que ce système de politique économique impose ses conditions à quelque chose dont il dépend dans le même temps, quelque chose de plus vaste encore, à savoir une attitude ou une vision générale, politique et morale, qui s’affirme dans tous les secteurs de la vie nationale et internationale, et qu’en vérité l’on peut rattacher à l’utilitarisme.

SCHUMPETER Joseph Alois, Histoire de l’analyse économique, tome II, Gallimard, Paris, 2004 (1954), 499 p., p. 36-3

Pour rappel, l’utilitarisme est l’idéologie selon laquelle tout est calcul d’utilité, c’est-à-dire des plaisirs et des peines, en évacuant tout la dimension irrationnelle de l’humanité, celle qui prend sur elle par espoir, celle qui à l’inverse désespère qu’elle soit ou non matériellement ouatée, celle qui se projette et se trompe, parfois, et découvre des mondes nouveaux, parfois. Celle qui fait toute la grandeur et la saveur de l’aventure humaine.

Envolée lyrique complètement creuse ? Voici deux autres extraits pour montrer à mon lecteur que ce n’est pas le fruit de mon imagination. Le premier concerne la faillite du paradigme utilitariste, du calcul mécanique des plaisirs et des peines, comme voie principale du bonheur. Elle est commentée par d’autres auteurs prestigieux et tourne autour de John Stuart Mill, l’un des plus célèbres économistes libéraux :

Bentham avait poussé l’absurde très loin : « De ce mépris, en théorie comme en pratique, de la culture de la sensibilité résultait naturellement une sous-évaluation de la poésie, et de l’imagination en général en tant qu’élément de la nature humaine. On voit couramment – ou l’on voyait – dans les utilitaristes des ennemis de la poésie : cela fut vrai, en partie, de Bentham lui-même : il avait coutume de dire que « toute poésie est une fausse représentation » ; mais, au sens où il l’entendait, on eût pu le dire de tout discours visant à impressionner, de toute représentation ou persuasion de nature plus oratoire qu’une somme arithmétique. » (MILL John Stuart, Autobiographie, Aubier, Paris, 1993 (1873), 261 p., p. 112).

Le principal effet de cette doctrine est la dépression qu’elle engendre inéluctablement : l’utilitarisme nie la générosité d’une chose en l’originant strictement et entièrement dans une seconde chose qui assignerait la première à ses propres fins, mais si cette seconde chose n’est aussi qu’utilité, et ainsi de suite récursivement, la générosité disparait complètement comme le vécut le célèbre économiste libéral, fils d’économiste libéral, John Stuart Mill (p. 132) :

Telles furent les pensées qui se mêlèrent à l’accablement, lourd et sec, du mélancolique hiver de 1826-1827. Toutefois, elles ne m’empêchaient pas de vaquer à mes occupations usuelles. Je les poursuivais machinalement, par la seule force de l’habitude. J’avais été si bien conditionné que je pouvais continuer un certain type de réflexion alors que tout l’esprit s’en était évaporé. J’allai même jusqu’à composer et prononcer plusieurs discours dans la Société de débats, mais sans savoir par quel miracle ni avec quel succès. De mes quatre années d’interventions continues, c’est la seule dont je ne me rappelle presque rien.

En un sens férocement ironique, on peut parler de réussite : J. S. Mill est bien devenu l’automate décrit par la théorie. C’est uniquement en prenant la vie comme une aventure, un défi, un enchantement plutôt qu’un algorithme à appliquer, qu’il parvient à retrouver le bonheur — précisément ce que l’utilitarisme pensait atteindre le plus efficacement ! « Les grâces de la vie (telle était désormais ma théorie) sont suffisantes pour qu’on puisse en jouir quand on les cueille en passant [en fr.], sans en faire son objet principal. Sitôt qu’elles le deviennent, on ressent leur insuffisance. Elles ne supportent pas un examen attentif. Demandez-vous si vous êtes heureux et vous cesserez de l’être. La seule chance est de traiter non pas le bonheur, mais quelque but qui y est extérieur, comme la fin dernière de la vie. Laissez votre conscience de vous, votre analyse, vos doutes, s’épuiser là-dessus ; et si en outre vous êtes chanceux, vous respirerez le bonheur avec l’air que vous inhalez, sans vous attardez sur lui ni y penser, sans le prévoir par l’imaginaire ou le mettre en fuite par des interrogations fatales. Tel était à présent le fondement de ma philosophie de la vie. » (p. 134). Schumpeter ne cache pas son admiration : « Avec une honnêteté et une liberté d’esprit qui ne seront jamais assez admirées, il a porté sa critique jusqu’aux fondements de sa religion laïque et utilitariste — car c’est bien d’une religion qu’il s’agissait » (SCHUMPETER Joseph Alois, Histoire de l’analyse économique, tome II, Gallimard, Paris, 2004 (1954), 499 p., p. 207).

La seconde citation concerne le retour du calcul utilitariste, dans la foulée de la mort de Schumpeter, on peut déjà constater, à la dernière phrase, l’absorption mortelle de la vie par le glacial calcul égoïste :

Il y a cependant quelque chose de trompeur dans le fait que cette stratégie conduit à une victoire complète de Sherlock Holmes, alors que, comme nous l’avons vu, l’avantage (c’est-à-dire de la valeur d’une partie) est définitivement en faveur de Moriarty. (Notre résultat pour E, N indique que Sherlock Holmes est mort à 48 % quand son train s’ébranle à Victoria Station. Suggestion de Morgenstern : le voyage est inutile, car le perdant pourrait être déterminé avant le départ.)

VON NEUMANN John, MORGENSTERN Oskar, Theory of Games and Economics Behavior, 1953, in SÉRIS Jean-Pierre, La Théorie des jeux, PUF, Paris, 1974, 96 p., p. 35

Voilà deux auteurs qui ont tout compris à la littérature et à l’humanité…

Le prochain billet reprendra la suite d’Au programme avec le septième candidat à la présidentielle Marine Le Pen.

2 Commentaires

Classé dans En vrac

Un instinct libéral ?

Dans la suite de mes billets cherchant à expliquer cet étrange libéralisme, en voici un qui s’attarde non sur la théorie qu’il développe, mais plutôt sur les ressorts psychiques qu’il active à son avantage. À tort ou à raison.

Un instinct très naturel consiste à identifier la chose avec ce qu’on en fait. C’est si vrai qu’une des premières questions que l’on pose à quelqu’un qu’on souhaite connaitre c’est « Que fais-tu ? » et on attend une trajectoire professionnelle avec son actuel positionnement, ensuite des activités complémentaires de loisirs. Expression un peu surannée mais plus révélatrice que jamais, on désignait sa profession comme sa « raison sociale », toutefois aujourd’hui le nom d’une entreprise est la seule acception commune restant à cette expression.

La monnaie contrarie cet instinct : elle crée un symbole arbitraire de la valeur, et on est sommé d’évaluer dans cette étrange unité de mesure une foule de choses dont nous n’accordons même pas une valeur constante dans le temps, selon les circonstances, etc. Alors décréter qu’une chose a une valeur de X unités monétaires, il faut vraiment y être habitué dès l’enfance pour trouver cela assez naturel. Les commerciaux se font une spécialité de jouer sur le caractère artificiel de la chose pour gagner leur train de vie. Longtemps, l’assimilation de la valeurs à des métaux précieux, or en tête, a permis de certifier, de rendre palpable cette valeur : dur, brillant, inaltérable, tout un symbole en soi, non ?

Mais comme l’explique le néochartalisme, l’or n’est qu’un support arbitraire de la valeur, et comme l’avait prophétisé (Larry Randall Wray, Understanding Modern Money, Edward Elgar, 1998, p. 28) Knapp le fondateur du chartalisme, c’est devenu un support trop encombrant. Que mon lecteur sache que même ceux qui ont compris les mécanismes et la logique néochartaliste ne parviennent pas forcément à rassurer ce si inquiet instinct ! Ça a donné le Modern Monetary Realism (MMR, Réalisme Monétaire Moderne) par opposition à la Modern Monetary Theory (MMT, Théorie Monétaire Moderne), l’un des noms anglophones du néochartalisme, dont il est une branche hétérodoxe.

Les partisans du MMR reconnaissent, conformément au néochartalisme, que l’État moderne ne peut pas faire défaut malgré lui en sa propre monnaie, que ce sont les stabilisateurs automatiques qui s’occupent de la stabilité des prix plus que la banque centrale, et infiniment plus que la prétendue contrainte budgétaire de l’État, et pourtant, ils essaient de remplacer l’équation comptable fondamentale des soldes sectoriels (travaux de Wynne Godley, voir toutes les explications sur 4 Le commerce extérieur) Spub + Ssect privé – BC = 0 par une autre : S = I + (S – I). Que mon lecteur reste avec moi, la courte explicitation de ces équations est hilarante.

La première équation signifie tout simplement que la somme des revenus de tous s’annule : la dépense de l’un est la recette de l’autre ; une fois les revenus nets agrégés entre le secteur public, le secteur privé national et le secteur étranger, on comprend aisément que le secteur privé national ne peut croître qu’avec un déficit public ou en dégageant un revenu net sur l’étranger (Balance courante positive) : Ssect privé = Déficitpub + BC. Comme l’étranger lui-même a la même alternative, il lui faut un déficit public pour son secteur privé, et même pour le nôtre si nous ne voulons pas de déficit public chez nous…

La second équation signifie… ne signifie rien en fait. On peut s’en rendre compte en remplaçant l’épargne avant investissement noté S par, mettons, le débit en mètre cube par heure du fleuve Amazone, et l’investissement I par l’âge d’un des capitaines naviguant sur cette même Amazone. L’équation est encore vérifiée. C’est parce qu’un nombre est toujours égal à un autre nombre plus sa différence avec lui.

Faisons assaut de bienveillance et tâchons de savoir pourquoi les MMR tiennent tant à cette équation, pourquoi ils la jugent si éclairante et la brandissent aux visages des MMT. Grâce à cette équation, disent-ils, on comprend que la richesse est créée par l’investissement et que l’État ne fait que « faciliter le processus d’accumulation de richesse en procurant des actifs financiers nets qui aident le secteur privé à monétiser cette richesse réelle ». Chose que le néochartalisme avait toujours clamé : la monnaie sert à déplacer des ressources réelles vers les projets approuvés et menés sous la direction gouvernementale ; mieux vaut que ça se passe bien, sans difficultés inutiles pour le secteur privé, voilà tout l’objectif du néochartalisme, et parmi ces difficultés se trouvent des crises financières à répétition, le chômage de masse et la précarité. Mais les MMR insistent : quand un agriculteur élève des vaches, et d’une vache nait une ribambelle de génisses, il y a accroissement de la richesse sans monnaie, et cette dernière n’est souhaitable que lorsque ces vaches seront vendues. Chose évidente au néochartaliste, il a même toujours clamé que c’est justement ce décalage entre la chose de valeur et le symbole de la valeur correspondant qui crée la nécessité de l’épargne nette du secteur privé, donc du déficit public. Mais les MMR, plutôt que de regarder le vrai problème que pose la monnaie, veulent se focaliser sur les « vraies choses » opposées à l’abstraite monnaie.

C’est le même esprit qui veut que seul l’or soit une vraie monnaie, et qui se méfie viscéralement de l’État au point de ne plus pouvoir s’en servir dans son intérêt, au point de ne plus voir qu’une créance sur un investissement n’est pas une épargne très fiable, ni que l’investissement peut avoir de réelles opportunités sans qu’il y ait d’épargne peu chère disponible… Mais non, on ne veut pas que l’État utilise la puissance dont il dispose pour tous nous enrichir, mesquinement. C’est ça l’instinct libéral. J’exagère ? L’évolution depuis le MMR jusqu’au libéralisme pur et dur est déjà écrite, par John Carney, rédacteur en chef à CNBC :

John Carney s’aligne sur le MMR (…) L’honnêteté m’oblige à dire que, je suis plus libertarien que les types du MMR. Peut-être que je suis Néo-MMR.

Les libertariens sont les plus libéraux des libéraux, même Hayek, de l’école autrichienne rechignaient à se dénommer ainsi1. De la même manière que les libéraux néoclassiques sont plus libéraux qu’Adam Smith et autres libéraux classiques, de la même manière les néolibéraux sont plus libéraux que les néoclassiques (Marshall avait théorisé des imperfections du marché2, le néolibéralisme consiste à l’occulter.), les MMR sont libéraux là où les MMT sont libres, et les Néo-MMR sont encore plus libéraux que les MMR, dernière étape avant l’anarcho-capitalisme3. Ce n’est pas la défiance de tous contre tous qui nous rendra plus forts dans nos épreuves.


Notes :

1 Car trop lié à l’esprit idéologique selon son goût :

Aux États-Unis, où il est presque impossible d’employer le mot « libéral » dans le sens que je lui ai donné, on lui a substitué le mot « libertarien ». Peut-être est-ce la solution ; pour ma part, je trouve ce mot bien peu attrayant et je lui reproche de sentir l’artificiel et le succédané. Ce que je souhaiterais serait un mot qui évoque le parti de la vie, le parti qui défend la croissance libre et l’évolution spontanée. Mais je me suis creusé la tête en vain pour trouver un terme descriptif qui s’impose de lui-même.

von Hayek Friedrich August, La Constitution de la liberté, Litec, Paris, 1994 (1960), XXVII+530 p., p. 403-404

2 Schumpeter Joseph Aloïs, Histoire de l’analyse économique : III – L’âge de la science, Gallimard, Paris, 2004 (1954, 1983), 710 p., p. 282-9

Mais Marshall affirmait avoir une certaine sympathie pour les objectifs socialistes et parlait sans autre précision ni restriction des « maux de l’inégalité » ; c’est aussi le premier théoricien qui ait prouvé théoriquement que le laissez-faire, même en cas de concurrence parfaite et indépendamment de ces maux de l’inégalité, n’assurait pas le bien-être maximal à la société dans son ensemble ; et il était favorable à une forte imposition, plus qu’il n’est compatible avec un libéralisme authentique. Cela s’applique à la plupart des économistes anglais. Le fait qu’on les classe comme « libéraux » tient au solide soutien qu’ils ont apporté à la liberté du commerce et aussi peut-être à ce qu’on ne prête pas suffisamment attention aux métamorphoses du credo du parti libéral anglais

3 von Hayek Friedrich August, La Constitution de la liberté, Litec, Paris, 1994 (1960), XXVII+530 p., p. 59 (l’emphase est mienne) :

Ce n’était pas la « liberté naturelle » en quelque sens du terme, mais bien les institutions développées en vue d’assurer « la vie, la liberté et la propriété », qui rendaient bénéfiques ces efforts individuels. Ni Locke, ni Hume, ni Smith, ni Burke, n’auraient jamais soutenu, comme le fit Bentham, « que toute loi est un mal car toute loi est une atteinte à la liberté ».
Leur thèse n’a jamais été celle d’un « laissez-faire » complet, qui, comme les mots eux-mêmes l’indiquent, se rattache à la tradition rationaliste française, et qui, dans son sens littéral, n’a jamais été défendu par aucun des économistes anglais. Ils savaient mieux que la plupart de leurs critiques postérieurs, que ce n’est pas par un tour de magie que les efforts individuels ont pu se trouver efficacement canalisés vers des fins sociales bénéfiques – mais par l’évolution d’institutions « bien constituées », de nature à réunir « les règles et principes touchant les intérêts opposés et les avantages issus des compromis ». En fait, leur thèse n’a jamais été ni orientée contre l’État en tant que tel, ni proche de l’anarchisme – qui est la conclusion logique du laissez-faire ; elle a été une thèse tenant compte, à la fois, des fonctions propres de l’État et des limites de son action.

1 commentaire

Classé dans En vrac

Pourquoi le libéralisme dégénère toujours

En lisant une recension intitulée Quand nos comportements déroutent les économistes sur La Vie des idées, j’ai pu vérifier une énième fois ce que je tiens pour l’aporie constitutive du libéralisme donc la raison pour laquelle il dégénère toujours. Voic d’abord l’essentiel de la recension :

Avec son ouvrage The Tyranny of Utility, Gilles Saint-Paul, professeur d’économie et membre de l’école d’économie de Toulouse, (…) présente comment les développements de l’économie comportementale ont considérablement affaiblit l’hypothèse standard en économie de la rationalité de l’individu, pour au contraire favoriser l’émergence d’une conception de l’individu aux personnalités multiples (multiple selves) et incohérentes. Comme l’indique Saint-Paul, la science économique était jusqu’à encore récemment le dernier refuge de la conception rationaliste de l’individu héritée des philosophes des Lumières. Cette conception a été historiquement entretenue par les économistes au travers de la fameuse figure de l’homo economicus. À cet égard, l’une des vertus de cet ouvrage est de parfaitement résumer ce que renferme le concept de rationalité pour un économiste : la rationalité d’un individu se définit par la possession de préférences sur un ensemble de résultats et par le fait que ces préférences sont cohérentes (l’axiome de transitivité). (…)

L’auteur souligne à juste titre que ces postulats sur la rationalité individuelle n’ont jamais eu de fondements empiriques. Bien au contraire, les hypothèses comportementales posées par les économistes dès le début du XXe siècle ont d’abord eu une justification méthodologique (…)

Toutefois, les résultats issus de l’économie comportementale depuis une vingtaine d’années sont venus considérablement affaiblir la conception rationaliste de l’individu, remettant en cause au passage la définition du rôle économique de l’État. (…) Dans ce cadre, le principe des préférences révélées n’est plus opérationnel puisque rien n’indique que les choix d’une personnalité reflètent les préférences d’une personnalité future ou alternative. Par conséquent, en même temps que la conception traditionnelle de la rationalité, ce sont les fondements des limites utilitaristes à l’intervention de l’État dans l’économie qui s’écroulent, ouvrant la voie au paternalisme. (…)

De ce point de vue, le cadre standard de l’analyse économique est totalement compatible avec une forme ou une autre de paternalisme, dès lors qu’il est scientifiquement avéré qu’un tel paternalisme est socialement efficient. On voit alors apparaître ce que l’auteur nomme le « paradigme post-utilitariste » (p. 65) : une tentative de reconstruire les préférences sociales lorsque des biais comportementaux ont été identifié. Ce paradigme post-utilitariste ouvre la voie à une multitude d’interventions plus ou moins intrusives : restrictions des choix, taxation atteignant parfois des niveaux quasi-prohibitifs, internalisation de pseudo-externalités telles que l’envie, manipulation des préférences et des croyances (éventuellement par la divulgation de fausses informations comme ce fut le cas en France lors de l’accident nucléaire de Tchernobyl). L’auteur s’emploie à montrer à quelles extrémités cette logique a déjà conduit : dans la mesure où un individu ne peut plus être totalement tenu pour responsable de ses actes (puisqu’il est fait de personnalités multiples), les schémas incitatifs traditionnels de l’économiste ne sont plus opérationnels. Des mesures préventives plus ou moins coercitives sont alors recommandées. Dans d’autres cas, il sera économiquement efficient de reporter la responsabilité des actes d’un individu non-rationnel sur un individu rationnel, par exemple en rendant responsable le patron d’un bar pour les actes commis par ses clients sous l’effet de l’alcool, y compris hors de son établissement. (…)

La nature philosophique de l’argument est pleinement assumée par l’auteur : à plusieurs reprises en effet, il indique qu’il est inutile de chercher à discuter les résultats de l’économie comportementale sur le terrain scientifique. (…) L’argument déployé par Saint-Paul présente quelques ressemblances frappantes avec celui développé par Friedrich Hayek dans son ouvrage La route de la servitude, notamment quant à l’idée sous-jacente de la « pente savonneuse ». Même si en apparence les mesures paternalistes justifiées par l’économie moderne sont bénignes, elles reflètent une normalisation de l’intrusion de l’État dans la vie privée des citoyens qui ne pourra que s’accroître au fur et à mesure que les économistes, les psychologues et les neurologues documenteront toujours plus de biais comportementaux. Cette évolution ne peut à terme que rentrer en contradiction avec le principal libéral fondamental du caractère premier de la liberté individuelle (et du principe de responsabilité qui l’accompagne). Le problème de cette démarche est toutefois évident : le lecteur ne sera convaincu par l’argument de Saint-Paul que s’il accepte ses prémisses libérales selon laquelle la liberté est une valeur fondamentale qui ne souffre d’aucune exception, et ce quelques soient les circonstances.

Il est savoureux de noter que l’utilitarisme fut idéologiquement développé par les libéraux pour s’assurer de l’émancipation contre les valeurs alors officiellement régnantes. Puis, lorsque le collectif ainsi refondé produisit une longue mutation consistant à démontrer la fausseté idéologique de l’utilitarisme et à le rénover de manière à meiux orienter la communauté (travail beaucoup plus difficile à réaliser collectivement qu’individuellement, comme l’illustre le Nobel d’économie Stiglitz), le libéralisme s’insurge, s’effare, s’étrangle.

Il y a toujours un rapport aux valeurs, dans les jugements. Chez les libéraux aussi. On peut même affirmer sans risque que le travail philosophique sert moins à comprendre le fonctionnement du monde qui nous échappe trop en définitive pour réussir pareille aventure, qu’à vanter certaines valeurs, à démontrer tout ce qu’elles peuvent accomplir, toute l’harmonie qu’elle peuvent apporter. Le choix des valeurs, lui, relève très largement de l’irrationnel, au contraire, et procède de la personnalité, d’un émerveillement inexplicable ou d’un traumatisme inavouable, ou encore du simple mimétisme, par exemple héréditaire, quand ce n’est pas largement de l’indétermination flottante. Une fois certaines valeurs reçues comme des révélations, l’individu raisonne et juge le reste à partir desdites valeurs. Certains l’assument, comme Hayek déclarant que son adhésion au libéralisme est une foi, d’autres finissent par croire complètement en leur montage théorique et se prennent pour des architectes de l’univers comme Milton Friedman1.

Officiellement pourtant, l’utilitarisme a été abandonné par le libéralisme2. Alors pourquoi s’inquiéter ? Parce que justement, la structure logique destinée à rassurer l’irrationalité humaine est percée, on retrouve le chaos que tente de juguler l’humanité. Ce sont les valeurs qui sont essentielles, celles-là mêmes que le marché utilitariste prétendait reléguer au second plan, et ce sont les constructions rationnelles les étayant qui sont secondaires. Plus le maillage théorique est serré, plus tout se tient, plus la moindre faille peut emporter tout l’édifice, même si elle ne concerne que de vieilles fondations déjà doublées de la structure. Aussitôt, l’auteur Gilles Saint-Paul revoit surgir l’hydre aux têtes innombrables. Doté du post-utilitarisme comportementaliste, l’État ment lors de catastrophe comme Tchernobyl (Alors qu’avant, il ne le faisait pas, c’est bien connu.), il s’immisce au point de menacer les libertés fondamentales, par exemple en imposant des photos choquantes sur les paquets de cigarettes. Sans surprise pour un tel partisan idéologique (dont le système d’idée est tout, la théorie tente de phagocyter le réel.), et à l’instar de Friedman ou de Hayek, Gilles Saint-Paul recommande la récession et le chômage afférent plutôt qu’un assouplissement du cadre monétaire. Il a raison en revanche de pointer que l’inflation des produits de base, mais ne dit pas un mot sur l’origine financière de l’inflation par bulles spéculatives, pas un mot sur la captation du pouvoir par la finance. C’est vrai qu’en comparaison, les photos de poumons cancéreux de fumeurs invétérés sur des paquets de cigarettes sont décisives. Non, l’État n’est pas le bouc-émissaire des libéraux. Non, leur science ne se résume pas à lui imputer toujours plus de fautes. Comment des esprits aussi libres et modernes que ceux des libéraux pourraient être prisonniers d’archaïsmes aussi aliénants !

Émerveillés par ce que les individus peuvent spontanément arranger, les libéraux ont comme une révélation religieuse, et leur théologie consiste à ne plus voir, ou de plus en plus mal, ce que le collectif gère de ce que les individus ne parviennent pas à gérer spontanément. La dynamique en est philosophique : une fois la liberté posée comme principe premier, la pensée oscille entre la liberté englobant tout comportement, mais elle n’est alors plus capable d’éclairer le jugement, soit au contraire en définissant précisément chaque empiètement par rapport à une liberté absolue, et en visant à les éradiquer, mais alors, la liberté peut devenir la feuille de vigne de l’oppression d’autant plus sûrement qu’elle ne possédera aucun recours puisque la chose fut jugée dans l’absolu. Les libéraux masquent la chose en invoquant le fragile compromis de valeurs existant La première s’est fourvoyé dans l’avènement du nazisme, légal et légitimé par le vote démocratique ainsi que les décisions des élites au pouvoir. La seconde s’est fourvoyé dans le laisser-tuer, laisser-mourir de la tragédie des communes en Écosse, de la misère des grandes dépressions dont celles des années 1930, avec leur fatalisme, répondant à tous ces gémissements « Ainsi vous êtes libres. » ce qui rend odieuse la liberté et qui a préparé une réaction tout aussi idéologique sous la forme des totalitarismes.

Les néochartalistes apprécient beaucoup la valeur de la liberté, et la revendiquent. Mais ils pensent qu’elle ne se suffit pas à elle-même, et ils adhèrent naturellement (il y a des exceptions) également à d’autres valeurs, comme la solidarité, la tolérance et le sens de la communauté. C’est ce qu’expriment des projets comme l’Employeur en Dernier Ressort. On retrouve parmi les penseurs qui ont refusé de choisir entre solidarité et liberté des grands noms comme Léon Walras (et non la caricature qu’on en donne généralement), John Maynard Keynes, ou Maurice Allais. Tous voyaient dans l’antagonisme inexpiable entre libéralisme et socialisme une aberration stérilisante, et aucun n’en concevait qu’un simple ralliement au libéralisme économique comme le Parti Socialiste actuel. Je pense même que là réside le principal échec de Keynes : répugnant à s’imposer sur le terrain philosophique, il n’a pas répondu aux angoisses irrationnelles terrées au fond de notre humanité. Cela a permis à la fiction de l’État devant se financer de survivre d’extrême justesse, puis de lui refaire jouer son rôle de bouc-émissaire (victime expiant pour l’incapacité des autres à trouver suffisamment de sens qu’en rejetant sur elle la culpabilité de leurs malheurs) lorsque l’inflation survint et de l’imputer à son déficit public, avant de toujours plus le rabaisser, jusqu’à remettre en cause toute nos solidarités.

Mais là, le néochartalisme n’étant pas plus une philosophie, mais une simple théorie économique, le risque est grand qu’il ne fasse que gagner un répit en proposant un fonctionnement concret aux valeurs attaqués de solidarité, etc. sans éviter un retournement du même type que celui qui a emporté le keynésianisme. Cela ferait toujours de nouvelles Trente Glorieuses, la période la plus prospère, stable et égalitaire de toute l’histoire de l’humanité. Et il n’est pas dit qu’on ne trouvera pas la solution d’ici là.

PS : L’article L’autre dogme libéral poursuit cette réflexion sur l’utilitarisme, le besoin idéologique qu’il satisfait, et les conséquences pratiques désastreuses qu’il amène.


Notes :

(1) Et encore. Vers la fin de sa vie, Milton se range presque à l’avis de sa femme :

J’ai toujours été impressionnée par la possibilité de prédire les vues positives [scientifiques] d’un économiste par ma connaissance de son orientation politique, et je n’ai jamais été capable de me persuader que l’orientation politique était la conséquence des vues positives. Mon mari continue à résister à cette conclusion, sans conteste en raison de sa répugnance à croire que ses propres vues positives peuvent être ainsi expliquées et sa générosité caractéristique à attribuer des motivations différentes des siennes. (…)

Comme Rose l’a dit, dès 1976, quand ses remarques furent imprimées, je glissais déjà dans sa direction. Je dois confesser que j’ai continué à glisser dans cette direction et que je suis bien moins confiant aujourd’hui d’avoir raison que je ne l’étais il y a plus de quatre décennies quand j’ai écrit cet article de méthodologie qu’elle avait cité.

Friedman Milton & Rose, Two Lucky People, The University of Chicago Press, Chicago, 1998, xii + 660 p., p. 217-219

(2) L’emphase est mienne.
Schumpeter Joseph Aloïs, Histoire de l’analyse économique : I – L’âge des fondateurs, Gallimard, Paris, 2004 (1954, 1983), XVIII+519 p., p. 421-422 :

Mais n’oublions pas que ce que fut la théorie « subjective », ou de l’« utilité » des prix, qui eut le vent en poupe, jusqu’à ce que l’influence de la Richesse des Nations, et spécialement celles des Principes de Ricardo, s’affirmât. Même après 1776, cette théorie prévalut sur le Continent et il y a une ligne continue de développement de Galiani à J.-B. Say : Quesnay, Beccaria, Verri, Condillac et bien d’autres de moindre renom contribuèrent à la fonder de plus en plus solidement. Tous, ils relièrent directement le prix et le mécanisme de sa formation à ce qu’ils concevaient comme étant le but fondamental de l’activité économique, la satisfaction des désirs. Tous acceptèrent la définition que Cantillon donne de la richesse [en fr.], non seulement comme une phrase oubliée aussitôt que prononcée, ou, comme dans le cas de Smith, dont on se souvient seulement pour recommander telle ou telle politique, favorable aux consommateurs, mais bien comme un point de départ pour l’analyse des prix. Qui plus est — et cela s’applique à chacun d’eux —, le phénomène des prix prenait racine dans le calcul des plaisirs et des peines, exactement comme ce fut le cas pour Jevons. De ce point de vue, ils étaient benthamistes avant la lettre et benthamistes plus convaincus que ne devait l’être les partisans de cette doctrine parmi les économistes anglais. Ainsi ne furent-ils pas seulement les précurseurs des « subjectivistes » dans la seconde moitié du XIXe siècle, mais encore ils scellèrent la déplorable alliance entre la théorie de la valeur et l’utilitarisme qui devait devenir si embarrassante un siècle plus tard.

Schumpeter Joseph Aloïs, Histoire de l’analyse économique : III – L’âge de la science, Gallimard, Paris, 2004 (1954, 1983), 710 p., p. 28-9 :

Mais Marshall affirmait avoir une certaine sympathie pour les objectifs socialistes et parlait sans autre précision ni restriction des « maux de l’inégalité » ; c’est aussi le premier théoricien qui ait prouvé théoriquement que le laissez-faire, même en cas de concurrence parfaite et indépendamment de ces maux de l’inégalité, n’assurait pas le bien-être maximal à la société dans son ensemble ;  et il était favorable à une forte imposition, plus qu’il n’est compatible avec un libéralisme authentique. Cela s’applique à la plupart des économistes anglais. Le fait qu’on les classe comme « libéraux » tient au solide soutien qu’ils ont apporté à la liberté du commerce et aussi peut-être à ce qu’on ne prête pas suffisamment attention aux métamorphoses du credo du parti libéral anglais dont nous avons parlé ci-dessus. La plupart des économistes allemands étaient des piliers de la Sozialpolitik et des adversaires farouches des émules de Smith et de l’école de Manchester. Dans l’ensemble, les économistes de tous les pays soutenaient politiquement les tendances contraires au libéralisme plutôt que les tendances libérales encore dominantes. En ce sens , nous pouvons dire que l’alliance entre la science économique et le libéralisme — et, à quelques exceptions près, entre la science économique et l’utilitarisme — était brisée.

13 Commentaires

Classé dans En vrac