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L’autre dogme libéral

Je n’en fais pas mystère, ce blog est dédié aux questions monétaires. Toutefois, la réalité étant un tout continu plutôt qu’une armoire à tiroirs bien séparés, il est inévitable que certains sujets connexes reviennent souvent. Parmi eux, la question du commerce international : elle s’invite dans l’équation fondamentale du néochartalisme en servant à reculer l’inéluctable déficit, elle est la solution favorite des candidats à la présidentielles, et constitue l’autre source majeure de nos sous-performances économiques de ces dernières décennies (du moins parmi les questions strictement économiques). Ce billet consiste à dissiper spécifiquement ce dogme et fait suite à celui expliquant pourquoi le libéralisme dégénère toujours (l’utilitarisme inhérent au primat de la liberté).

Empiriquement, c’est plutôt le protectionnisme qui est facteur de croissance. Voici les résultats des recherches du professeur Paul Bairoch de l’université de Genève (mythes et paradoxes de l’histoire économique, La Découverte, Paris, 1994 (1993), 286 p., p. 233-234):

Le premier est ce que les historiens de l’économie appellent la grande dépression européenne, celle qui débuta vers 1869-1873 alors que les politiques européennes avaient atteint un degré de libéralisme sans précédent (et qui ne fut d’ailleurs égalé à nouveau qu’après 1962). Ce fut une dépression très grave, beaucoup plus profonde et plus longue que celle des années trente. […]
Le deuxième fait indiscutable n’est pas seulement qu’il y eut ralentissement de la croissance économique, mais aussi régression du volume des échanges internationaux, ce qui est pour le moins paradoxal en période libérale.
Le troisième fait indiscutable est que les États-Unis, qui n’avaient pas pris part au mouvement de libre-échange et, au contraire, avaient relevé le niveau de leur protection, connurent une période de forte croissance alors que l’Europe était en pleine dépression. Cette période peut même être considérée comme la plus prospère de l’histoire des États-Unis.
Le quatrième fait indiscutable est que la reprise de la croissance exogamique date du moment où l’Europe continentale s’engagea à nouveau dans une politique protectionniste de plus en plus marquée. Au niveau de chaque pays et indépendamment de la date de la révision des politiques, le retour au protectionnisme fut rapidement suivi d’une accélération de la croissance économique. […]
Enfin, et c’est très important, le sixième fait indubitable est qu’au XIXème siècle l’expérience de libéralisation des échanges échoua complètement dans le tiers monde. Il n’est pas exagéré de dire que l’ouverture de ces économies fut l’une des premières causes de l’absence de développement au XIXème siècle. On est même très en-dessous de la réalité en parlant de non-développement puisqu’il s’agit là d’un processus de désindustrialisation et de bouleversement des structures qui devait ultérieurement rendre le développement économique plus difficile.

Le Nobel d’économie français Maurice Allais confirme le diagnostic pour la période contemporaine (La mondialisation, la destruction des emplois et de la croissance, La Découverte, Paris, 1999, 647 p., p. 53-54 ) :

Une mondialisation généralisée des échanges entre des pays caractérisés par des niveaux de salaires très différents aux cours des changes ne peut qu’entraîner finalement partout, dans les pays développés comme dans les pays sous-développés, chômage, réduction de la croissance, inégalités, misères de toutes sortes. Elle n’est ni inévitable, ni nécessaire, ni souhaitable.

Pire encore, les diverses puissances mondiales qui ont dominé le monde se sont toutes bâties sur du protectionnisme : la Grande-Bretagne, les États-Unis, et aujourd’hui la Chine. Les deux premières a connu et connait leurs déclins au beau milieu de leur phase libre-échangiste. Le milieu des historiens de l’économie, malgré le fort attrait qu’exerce sur eux la domination des économistes, ne peut se résigner à préférer le libre-échange, tant l’histoire enseigne une leçon contraire.

Mais pourquoi un tel dogmatisme ? J’ai expliqué que les libéraux préféraient encore un fonctionnement économique toujours plus médiocre plutôt que de s’avouer l’importance indispensable de l’État (cf sa préférence explicite pour le chômage), il en va de même pour le commerce international. Idéologiquement, si on reconnait la nécessité de l’État sur le point particulier du commerce international, on ouvre la « boîte de Pandore », on risque de voir se poser la question de la pertinence de l’État sur d’autres questions, jusqu’à ce que le Marché soit ravalé du statut de divinité harmonisatrice à celui d’outil commode mais rustique d’allégement de l’administration du pays. Or, les libéraux sont les apôtres du Marché. Donc, comme nous l’explique Joseph Schumpeter, l’un des plus fins esprits de toute l’histoire de la pensée libérale :

la politique de libre-échange représente beaucoup plus qu’une manière de traiter les questions de commerce extérieur. En fait, on pourrait soutenir que c’en est là l’aspect le moins important, et qu’un homme pourrait être libre-échangiste, même s’il donne peu de considération à la cause purement économique du libre-échange comme tel. Il est facile de voir […] que la politique de libre-échange est avec les autres politiques économiques un rapport tel que, pour des raisons politiques aussi bien qu’économiques, il est difficile de poursuivre ces autres politiques sans une politique de libre-échange, et vice versa. En d’autres termes, le libre-échange n’est qu’un élément d’un vaste système de politique économique, et il ne faut jamais l’examiner isolément. Et ce n’est pas tout. L’argument de réelle importance qu’il faut faire ressortir, c’est que ce système de politique économique impose ses conditions à quelque chose dont il dépend dans le même temps, quelque chose de plus vaste encore, à savoir une attitude ou une vision générale, politique et morale, qui s’affirme dans tous les secteurs de la vie nationale et internationale, et qu’en vérité l’on peut rattacher à l’utilitarisme.

SCHUMPETER Joseph Alois, Histoire de l’analyse économique, tome II, Gallimard, Paris, 2004 (1954), 499 p., p. 36-3

Pour rappel, l’utilitarisme est l’idéologie selon laquelle tout est calcul d’utilité, c’est-à-dire des plaisirs et des peines, en évacuant tout la dimension irrationnelle de l’humanité, celle qui prend sur elle par espoir, celle qui à l’inverse désespère qu’elle soit ou non matériellement ouatée, celle qui se projette et se trompe, parfois, et découvre des mondes nouveaux, parfois. Celle qui fait toute la grandeur et la saveur de l’aventure humaine.

Envolée lyrique complètement creuse ? Voici deux autres extraits pour montrer à mon lecteur que ce n’est pas le fruit de mon imagination. Le premier concerne la faillite du paradigme utilitariste, du calcul mécanique des plaisirs et des peines, comme voie principale du bonheur. Elle est commentée par d’autres auteurs prestigieux et tourne autour de John Stuart Mill, l’un des plus célèbres économistes libéraux :

Bentham avait poussé l’absurde très loin : « De ce mépris, en théorie comme en pratique, de la culture de la sensibilité résultait naturellement une sous-évaluation de la poésie, et de l’imagination en général en tant qu’élément de la nature humaine. On voit couramment – ou l’on voyait – dans les utilitaristes des ennemis de la poésie : cela fut vrai, en partie, de Bentham lui-même : il avait coutume de dire que « toute poésie est une fausse représentation » ; mais, au sens où il l’entendait, on eût pu le dire de tout discours visant à impressionner, de toute représentation ou persuasion de nature plus oratoire qu’une somme arithmétique. » (MILL John Stuart, Autobiographie, Aubier, Paris, 1993 (1873), 261 p., p. 112).

Le principal effet de cette doctrine est la dépression qu’elle engendre inéluctablement : l’utilitarisme nie la générosité d’une chose en l’originant strictement et entièrement dans une seconde chose qui assignerait la première à ses propres fins, mais si cette seconde chose n’est aussi qu’utilité, et ainsi de suite récursivement, la générosité disparait complètement comme le vécut le célèbre économiste libéral, fils d’économiste libéral, John Stuart Mill (p. 132) :

Telles furent les pensées qui se mêlèrent à l’accablement, lourd et sec, du mélancolique hiver de 1826-1827. Toutefois, elles ne m’empêchaient pas de vaquer à mes occupations usuelles. Je les poursuivais machinalement, par la seule force de l’habitude. J’avais été si bien conditionné que je pouvais continuer un certain type de réflexion alors que tout l’esprit s’en était évaporé. J’allai même jusqu’à composer et prononcer plusieurs discours dans la Société de débats, mais sans savoir par quel miracle ni avec quel succès. De mes quatre années d’interventions continues, c’est la seule dont je ne me rappelle presque rien.

En un sens férocement ironique, on peut parler de réussite : J. S. Mill est bien devenu l’automate décrit par la théorie. C’est uniquement en prenant la vie comme une aventure, un défi, un enchantement plutôt qu’un algorithme à appliquer, qu’il parvient à retrouver le bonheur — précisément ce que l’utilitarisme pensait atteindre le plus efficacement ! « Les grâces de la vie (telle était désormais ma théorie) sont suffisantes pour qu’on puisse en jouir quand on les cueille en passant [en fr.], sans en faire son objet principal. Sitôt qu’elles le deviennent, on ressent leur insuffisance. Elles ne supportent pas un examen attentif. Demandez-vous si vous êtes heureux et vous cesserez de l’être. La seule chance est de traiter non pas le bonheur, mais quelque but qui y est extérieur, comme la fin dernière de la vie. Laissez votre conscience de vous, votre analyse, vos doutes, s’épuiser là-dessus ; et si en outre vous êtes chanceux, vous respirerez le bonheur avec l’air que vous inhalez, sans vous attardez sur lui ni y penser, sans le prévoir par l’imaginaire ou le mettre en fuite par des interrogations fatales. Tel était à présent le fondement de ma philosophie de la vie. » (p. 134). Schumpeter ne cache pas son admiration : « Avec une honnêteté et une liberté d’esprit qui ne seront jamais assez admirées, il a porté sa critique jusqu’aux fondements de sa religion laïque et utilitariste — car c’est bien d’une religion qu’il s’agissait » (SCHUMPETER Joseph Alois, Histoire de l’analyse économique, tome II, Gallimard, Paris, 2004 (1954), 499 p., p. 207).

La seconde citation concerne le retour du calcul utilitariste, dans la foulée de la mort de Schumpeter, on peut déjà constater, à la dernière phrase, l’absorption mortelle de la vie par le glacial calcul égoïste :

Il y a cependant quelque chose de trompeur dans le fait que cette stratégie conduit à une victoire complète de Sherlock Holmes, alors que, comme nous l’avons vu, l’avantage (c’est-à-dire de la valeur d’une partie) est définitivement en faveur de Moriarty. (Notre résultat pour E, N indique que Sherlock Holmes est mort à 48 % quand son train s’ébranle à Victoria Station. Suggestion de Morgenstern : le voyage est inutile, car le perdant pourrait être déterminé avant le départ.)

VON NEUMANN John, MORGENSTERN Oskar, Theory of Games and Economics Behavior, 1953, in SÉRIS Jean-Pierre, La Théorie des jeux, PUF, Paris, 1974, 96 p., p. 35

Voilà deux auteurs qui ont tout compris à la littérature et à l’humanité…

Le prochain billet reprendra la suite d’Au programme avec le septième candidat à la présidentielle Marine Le Pen.

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Une vie digne

Mesquin vient de l’arabe miskin signifiant pauvre ; et de fait, les rapprochements entre pauvreté et indignité abondent, quoique la langue française tienne à distinguer les deux, un peu en dernière ligne droite, en offrant l’alternative de l’humilité, sorte de noblesse de la pauvreté, avec son pendant l’arrogance, ignominie de ceux aveuglés par la richesse et la puissance. Mais même avec cette nuance, on imagine mal la pauvreté comme étant plus qu’un second choix, et l’idéal est évidemment de cumuler et la richesse et l’humilité. D’être digne physiquement et moralement. Cet objectif est tellement important que l’entreprise communiste visant à l’assurer à égale part pour tous via l’égalisation du partage des richesses a pu rassembler sous sa bannière jusqu’à un tiers de l’humanité.

Le néochartalisme a ce problème a cœur, et la plupart de ses figures fondatrices l’ont constitué avec la nostalgie du plein emploi des Trente Glorieuses, et se définissent ouvertement comme progressistes, en un sens large. Ainsi de Mitchell en Australie ou des professeurs de l’Université du Missouri à Kansas City. Ce n’est pas toujours le cas, et Warren Mosler est venu au néochartalisme simplement en voulant une économie qui fonctionne et découvrant que le Trésor public fonctionnant comme un ménage était un mythe. La proposition qui reflète le plus cette préoccupation est l’Employeur en Dernier Ressort, agence de l’État employant quiconque le désire à salaire fixe et à temps plein, dans des projets d’intérêt public, permettant de stabiliser les prix et d’assurer le plein emploi.

Mais jusqu’à quel point cela fonctionnerait-il ? À quelles conditions ? Parmi les critiques que j’ai pu recueillir quant à cette proposition, celles-ci reviennent souvent :

  • L’argent serait gaspillé dans des projets ubuesques et corrompus de l’État.
  • L’État deviendrait officiellement esclavagiste ou presque.
  • Cette politique ne vaudrait pas une significative augmentation du SMIC et maintiendrait les individus dans une certaine pauvreté.

Je vais répondre à toutes ces questions en précisant sous quelles conditions et dans quelles mesures elles sont ou non pertinentes. Vu à quel point elle sont contradictoires entre elles, ces éclaircissements sont nécessaires.

Gaspillage public contre bonne gestion privée ?

Contrairement aux idées reçues, en la matière, il n’y a pas de vérité clairement définies, et l’administration publique peut gérer l’assurance santé ou le service postal à moindre frais administratif que le secteur privé. Bien sûr, on peut trouver des contre-exemples, mais la vérité est tout simplement que la saine administration de larges structures dépend tout simplement plus de la probité et de la compétence de ses organisateurs que de leurs statuts privé ou public.

Dans le cas particulier des chômeurs, accuser l’État de les gaspiller en les employant est ridicule à tout point de vue. Ils sont déjà gaspillés, et on peut au plus appeler à les employer mieux encore, mais certainement pas pointer du doigt l’État comme étant une source de gaspillage. Qui plus est, comme le salaire est fixe, et sans évolution de carrière, il est aisé pour le secteur privé de réembaucher ces personnes lorsque l’envie lui en vient enfin.

Même en supposant que les projets de l’Employeur en Dernier Ressort soient complètement absurdes, par exemple qu’il ne fasse que vérifier que les employés creusent et rebouchent les mêmes trous, avec un volume minimal par jour, cela enrichirait encore la communauté de la manière suivante : le salarié, volontaire rappelons-le, aurait un meilleur salaire (le SMIC probablement) ; les employeurs préfèrent une personne qui est toujours dans une dynamique d’emploi à un chômeur volontiers soupçonné d’oisiveté ; les commerçants et producteurs qui trouvent dans ce salaire un meilleur débouché ; la cohésion nationale qui réintègre ses membres au chômage mais sans assistanat. Non seulement on peut tous gagner avec un projet aussi idiot et gaspilleur que de creuser et reboucher sempiternellement un trou, mai en plus on n’est même pas obligé d’être aussi idiot, et ceux qui pensent que l’État n’est pas capable de faire mieux sont d’une mauvaise fois qu’une simple fréquentation des services de l’État suffit à dissiper.

Corruption publique ?

Très voisine de la précédente, cette objection est tout aussi fausse. Là aussi, un vrai problème concernant un autre débat est utilisé pour étouffer celui-ci. Quand bien même l’EDR servirait à construire des villas privées aux potentats locaux et seraient l’occasion de nombreuses malversations, les chances de les empêcher de vivre sur le dos de leurs administrés sont plus fortes si ces administrés sont assurés de leurs subsistance et ont l’obligation de les employer comme preuve concrète de l’existence d’une communauté civique que s’ils sont des chômeurs ou des travailleurs précaires aux abois. Berlusconi ou Sarkozy sont survenus dans des systèmes niant le statut d’émetteur de la monnaie du Trésor, et on pu mené la corruption qu’ils souhaitaient. En vérité, croire que lorsqu’un mal survient, c’est le bien détourné pour l’occasion qui doit se justifier plutôt que le mal lui-même, c’est avoir une attitude profondément nihiliste, où rien de bien ne peut vraiment arriver, où le mal est la norme indépassable et le bien une illusion qu’il suscite parfois à l’occasion de ses convulsions.

Travail forcé ?

Celle-là m’a beaucoup surpris. J’avais pourtant toujours pris soin de préciser que l’EDR n’emploie que ceux qui le désirent. Le seul moyen de forcer les gens à être embauchés par l’EDR, c’est d’avoir un solde budgétaire hors EDR en surplus. Alors, par la coercition qui accompagne les taxes, l’État forcerait à accepter des emplois EDR le montant du surplus divisé par le salaire fixe, modulo ce que le secteur privé souhaite ou peut épargner ou dés-épargner. Comme le néochartalisme est favorable au déficit public, par EDR ou non, pourvu qu’il soit contracyclique, je ne vois pas où d’objection rationnellement opposable. Sauf à avoir des convictions anarchistes, où toute immixtion de l’État est par nature irrévocablement et absolument dictatoriale, aussi innombrables les précautions de souplesse et les concessions soient-elles, et même en tenant compte de la possibilité pour les individus d’adhérer au projet d’une communauté collective constituée…

Une cautère sur une jambe de bois ?

Mélenchon ou Arthaud proposent un SMIC à 1 700 euros par mois, alors que ma version du néochartalisme le fixerait simplement au SMIC alors présent, même à 1 400 euros comme aujourd’hui. Pas une vraie mesure progressiste ou humaniste, en somme. D’autres, aussi modérés que feu Jacques Marseille (dont je recommande la lecture d’Empire colonial et Capitalisme français : Histoire d’un divorce) prônent une allocation universelle, de montant moindre que le SMIC, mais sans contrepartie de travail ou autre.

Avec de la sympathie pour cet esprit, les néochartalistes gardent la tête plutôt froide et comprennent qu’il ne suffit pas de distribuer de l’argent pour que tout s’améliore. Mieux vaut que la monnaie serve à insérer l’individu dans un projet commun à la communauté plutôt que de simplement lui faire l’aumône. La monnaie en a une bien meilleure vertu éducative. Une allocation universelle peut aussi bien prendre la forme d’une mère isolée achetant le nécessaire à ses enfants qu’elle éduque durement que celle d’un individu paumé retirant son allocation à un distributeur automatique et se payant de la drogue. Au contraire, un salaire EDR réintègre monétairement et psychologiquement dans la communauté : il travaille à des projets définis démocratiquement, sur lesquels elle a un droit de regard. Ça me paraît beaucoup plus sain, beaucoup plus favorable à la dignité de chacun.

Plus délicate est la question du montant. Bien qu’elle améliore la situation des plus pauvres, l’EDR n’est pas conçu pour corriger toutes les inégalités ou assurer un certain niveau de vie, seulement pour assurer une opportunité à chacun en même temps que la stabilité macroéconomique, à commencer par celle des prix. Il est ainsi possible de voir les salariés les moins payés, donc ceux de l’EDR, vivre dans des taudis surpeuplés ou à la rue comme des travailleurs pauvres simplement parce qu’ils sont victimes d’une bulle immobilière que les autorités refusent de traiter, ou parce que le gouvernement a virtuellement abandonné toute authentique politique de la ville en faveur de la spéculation immobilière, comme la léthargie politique devant la désertification rurale l’illustre depuis plusieurs décennies déjà.

Les libéraux développent souvent le simplisme consistant à accuser l’action de l’État de tous les maux, sans s’enquérir de savoir comment le privé se débrouillerait pour faire mieux. La dérégulation devient pour eux l’équivalent d’une baguette magique. Au risque de décevoir ceux qu’intéressent le néochartalisme, l’EDR n’est pas plus une baguette magique, et ne peut remplacer une politique de l’urbanisme, une politique de la fiscalité, une politique anti-monopole, une politique d’éducation publique, etc. (sauf bien sûr, si, parmi les projets de l’EDR, figurent des groupes travaillant sur ces questions, par exemple en construisant des logements sociaux, ou en travaillant les questions économiques, à l’instar de Milton Friedman sous l’administration de Roosevelt).

On ne peut pas indexer le salaire EDR sur l’inflation : c’est son caractère contracylique qui le rend efficace contre l’inflation. Un scénario où le salaire EDR traînerait loin dernière les autres suppose une forte rigidité des prix à la baisse, et pas seulement des salaires. En supposant un tel environnement, on peut raisonnablement imaginer définir le salaire EDR comme au minimum, mettons, 80 % des salaires les plus faibles payés hors EDR. Tout en conservant un caractère fortement contracyclique, ça assurerait que l’écart ne se creuse pas trop entre le niveau de vie minimal offert par le secteur privé et celui offert par l’EDR. Mais je n’imagine que très mal un tel scénario : pourquoi, au lieu d’augmenter les salaires et de garder les mêmes prix, le secteur privé ne se contenterait de garder les mêmes salaires, mais de baisser ses prix, pour redistribuer les gains de productivité ? La perspective de perdre des clients qui attendraient alors que leur épargne achète plus et mieux n’arrête pas nécessairement l’activité, comme pour l’électronique actuellement. Ce qui fait de la déflation un mal terrible, c’est lorsqu’il diminue le salaire des consommateurs : alors, la consommation se fait particulièrement inquiète, l’épargne beaucoup plus facile, et peut aller jusqu’à paralyser l’économie. Mais, si je me trompe, alors la proposition ci-dessus suggère très bien quelles réponses on pourrait trouver aisément.

Une variation sur ce dernier thème est la hausse correctrice : pour remplacer la part des salaires perdus dans la répartition des gains de productivité (ainsi en Australie, les salaires ont progressé quatre fois moins vite que la productivité). Remarquons que c’est l’ensemble des salaires qui est à la traîne de part le monde développé, excepté les plus privilégiés à partir du dernier décile (et avec une accélération pour les toujours plus hauts revenus). Une des raisons pour lesquelles je suis pour le protectionnisme plutôt qu’un vague juste échange comme la plupart des néochartalistes, c’est parce que la pression déflationniste sur les salaires qu’elle crée est énorme. L’EDR peut empêcher cette pression de crever le plancher comme l’attestent les nombreuses violations du SMIC, des conditions de travail, etc. qui tiers-mondise littéralement notre pays, mais il ne peut que faiblement inciter à partager les gains de productivité pour autant. Au plus, il assure la solvabilité d’une partie de la demande. Pour que le rapport de force entre employeurs et salariés devienne suffisamment favorable à ce dernier, il faut qu’il devienne un denrée suffisamment rare, suffisamment prisée pour mériter surenchère vu les gains qu’il rapportera à son employeur. Le déficit public ne fait que renchérir cette denrée, pas la rendre irremplaçable. Le déficit public peut simplement accumuler de la monnaie jusqu’à ce que le vaste monde connaisse suffisamment d’inflation salariale pour que les emplois socialement et écologiquement responsables deviennent comparativement peu chères. Vu le nombre de Chinois, de petits Thaïlandais, Roumains, Africains, etc. pouvant encore servir de main-d’œuvre corvéable à merci et sans soucis écologiques, sans compter les couches suffisamment éduquées en Inde ou ailleurs pour faire concurrence aux nôtres mais en coûtant encore 4 à 6 fois moins cher tellement ils sont content de s’être sortis de la misère la plus noire, on imagine mal l’EDR suffire à rééquilibrer le rapport de force à lui tout seul. Ce qui hâterait suffisamment l’effet de saturation de la demande de salarié par déficit public, c’est un protectionnisme. De la même manière que les cellules ne gèrent leurs petites usines mitochondrie qu’en contrôlant les échanges avec l’extérieur via une membrane la plus souvent hermétique. L’échange n’empêche pas la frontière, au contraire.

Lors des Trente Glorieuses, véritable âge d’or du salariat, puisque c’est lui qui a constitué les classes moyennes que fait disparaître la résurgence libérale de ces trente et quelques dernières années, il y avait un fort protectionnisme comparé à aujourd’hui. Ça me paraît une manière de procéder autrement plus fiable que de forcer les entreprises à redistribuer les gains de productions qu’elles effectuent de plus en plus complètement à l’étranger : elles préféreront toujours que ce soit une concurrente qui supportent les coûts des salariés nationaux qui font ses consommateurs plutôt que de perdre en rentabilité sans assurance de retour sur investissement (ses salariés n’achètent pas que ses produits).

Voilà, j’espère que ça vous a éclairci les idées.

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Annonce : Conférence sur le libre-échange

À l’occasion de la sortie en français du livre Comment les pays riches sont devenus riches et pourquoi les pays pauvres restent pauvres d’Érik Reinert, un économiste norvégien hétérodoxe qui a obtenu le prix Gunnard Myrdal (Nobel d’économie 1974). Avec lui interviendront Jacques Sapir, Hervé Juvin, Philippe Murer, Gabriel Colletis, Philippe Arondel le 19 mars à l’École de guerre économique à 18h30 au 171 rue de Grenelle, Paris 7ème, dans l’amphithéâtre Grenelle.

Ce blog est de fait consacré à éventer la sacralisation du marché par le libéralisme sur la question monétaire. Cette conférence le fait aussi mais sur la question du commerce international. Dans les deux cas, il s’agit de reconnaître que le marché est construit, et doit l’être au service de l’économie, plutôt que l’inverse. Je la recommande donc à qui le peut, et souhaite que cette annonce soit diffusée.

Inscription gratuite à l’adresse conf.protectionnisme@gmail.com

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Tout un symbole

La chose était entendue. La France est trop petite pour faire le poids, il s’agissait de devenir un grand ensemble apte à rivaliser avec les États-Unis aujourd’hui et la Chine demain. Ceux qui était contre l’euro et le traité de Maastricht étaient de dangereux aveugles, nous serinait-on, contre la stabilité, la prospérité, l’Europe et l’avenir. Rien que ça. Aujourd’hui, les partisans du oui qui ne veulent pas se dédire en sont réduits à chercher comment se crever proprement les yeux pour ne pas voir. Notamment ne pas voir ce dernier épisode :

Une délégation de l’Union Européenne est actuellement à Pékin pour quémander des fonds pour la pyramide de Ponzi qu’ils s’échinent à mettre en place et à renforcer avec le Pacte de Stabilité et de Croissance hier, le Mécanisme Européen de Stabilité aujourd’hui, et la règle d’or (énième tentative absurde d’interdire le déficit public). L’Union Européenne, soit 25 % du PIB mondial (30 % en 2007), fait la manche à la Chine, soit 9 % du PIB mondial (6 % en 2007). Soupirons d’extase devant les génies qui nous dirigent.

Au passage, la Chine exige le « statut d’économie de marché ». Petite herméneutique : L’Organisation Mondiale du Commerce promeut la doxa libérale du libre-échange universellement profitable, parmi les concessions qu’elle a dû inclure figure l’obligation de la concurrence libre et non-faussée, la contradiction entre les intentions affichées et les conséquences auraient sinon été trop flagrantes. Elle exige donc des pays voulant joindre son club de libre-échange qu’ils se conforment un minimum à un certain nombre de critères libéraux et leur décerne, s’ils les remplissent, le statut d’économie de marché. Une fois cette chose faite, la surveillance et les possibilité de rétorsion contre les pratiques prédatrices faiblissent fortement. Autrement dit, la Chine veut bien aider à refaire partir la machine Ponzi pour un tour à condition de pouvoir dépecer notre économie tout à son aise.

Si c’est la contrepartie effectivement obtenue par la Chine, alors la Grèce est encore plus le prélude de l’Europe.

PS : Ensemble d’articles sur le site de Marianne concernant la pénétration de la Chine par l’absurdité de l’eurosystème.

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L’OIT dénonce le cannibalisme économique allemand

Un récent article du quotidien Le Monde confirme partiellement et soutient que se répand l’analyse néochartaliste que j’avais résumé dans mon billet sur le commerce extérieur : l’Allemagne fait la course en tête d’un jeu pervers où tout le monde est en définitive perdant. Extrait :

« L’amélioration de la compétitivité des exportateurs allemands est de plus en plus identifiée comme la cause structurelle des difficultés récentes dans la zone euro », souligne l’institution onusienne basée à Genève, qui critique notamment les réformes engagées en 2003 par le gouvernement Schröder.

L’OIT y voit au contraire un frein à la croissance européenne. « Les coûts du travail en Allemagne ont chuté depuis une décennie par rapport aux concurrents, mettant leur croissance sous pression, avec des conséquences néfastes pour la viabilité de leurs finances publiques », note l’organisation qui vise à promouvoir le travail décent à travers le monde.

Ce n’est pas encore la thèse néochartaliste, car le rapport n’indique pas d’où vient la monnaie payant ces salaires, mais on s’en rapproche d’un bond : si le commerce extérieur ne fait que déplacer le problème vers un autre pays, alors la question se repose : quelle est la source première de cet argent, avant qu’on se le partage en salaires et autres. Comme je l’avais démontré (simplement en reprenant la démonstration de néochartalistes expérimentés) cette source est le déficit public, la dépense nette de l’État, émetteur de la monnaie. Ou du moins devrait l’être.

C’est déjà un progrès par rapport à la vulgate de la compétitivité et de l’export comme solutions à tous nos maux…

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Dupont-Aignan : un bon exemple de réflexion à mi-chemin

De passage dans On n’est pas couché, l’émission phare présentée par Laurent Ruquier sur France 2, Nicolas Dupont-Aignan est l’occasion de réviser la réflexion sur le plateau, déjà très néochartaliste quoique inconsciemment, qui se dégage progressivement de la gangue libérale où elle fût enfermée si longtemps. Extraits :

2:52, N. D.-A. : Comment un pays qui était sorti de la guerre, où tout était détruit, qui a réussit à se reconstruire, qui a donné une dignité aux femmes et aux hommes qui l’ont reconstruit, qui a donné un avenir à nos enfants, et nous là, on devrait s’écraser, on devrait rien faire

Constat profondément vrai et pertinent, malgré sa trivialité ! Les politiques dominants, ceux qui exercent le pouvoir, se retrouvent toujours avec la même impuissance : les lois de l’économie dans toutes ses incarnations (globalisation, concurrence, dichotomie privé/public en faveur du privé, traitement du chômage, etc.) seraient des lois non pas sociales, c’est-à-dire que les êtres humains se donnent et se modulent, mais des lois aussi impersonnelles et intangibles que la loi de la gravitation. Les démonstrations de l’absurdité de cette position demanderaient de longues heures d’épistémologie et de philosophie, mais elles sont devenues assez inutiles par l’invraisemblable béance entre la cause d’une part : il n’y aurait plus d’argent alors qu’on en trouve par milliers de milliards pour les banques, et les conséquences complètement disproportionnées d’autre part : chômage et précarisation toujours plus massifs, aggravation de l’instabilité financière tant par la fréquence que par l’intensité des crises, une croissance du PIB quasi-logarithmique, appauvrissement de la majorité de la population combiné à un accroissement continuel de la productivité.

Mais quel désastre a bien pu éreinter à ce point l’Occident ? Une guerre nucléaire ou mondiale ? Non. Une nouvelle peste noire ? Non. Une guerre civile ? Non. Alors quoi : on a survécu à tout cela, qu’est-ce-qui nous arrête ? Nous sommes confrontés à pire que tout cela : une histoire de comptable… Ah, vraiment ? Alors cette fois nous sommes vraiment foutus ! Voilà ce qu’il faudrait dire et penser sans la moindre ironie.

3:45, N. D.-A. : Je serais le candidat du protectionnisme.

Le commerce extérieur et la monnaie sont deux sujets distincts et n’ont en commun que d’être pris en otage par des impératifs idéologiques libéraux : si l’État est inférieur au marché, alors le commerce internationale ne doit pas pouvoir poser plus de problème que le commerce intérieur, et la monnaie privée de crédit ne doit pas être incapable de remplacer avantageusement la monnaie publique digne de ce nom. Nombre de néochartalistes anglo-saxons sont pour un vague libre-échange, ainsi L. Randall Wray se dit pour le juste échange. Entrent en conflit le soin qu’ils apportent aux conditions réelles d’exercice de leurs activités par les personnes et d’autre part ce que l’on peut appeler l’internationalisme de gauche, généreux mais aveugle aux rapports de force entre les États et les communautés qui se frayent un destin.

Comme Dupont-Aignan est aussi favorable à une dévaluation, c’est le très classique piège de l’enfouissement du problème monétaire par le problème du commerce extérieur qui se profile.

8:55, N. D.-A. : on pourra se refinancer à zéro pour-cent auprès de la banque de France sans passer par les marchés financiers — A. Pulvar : …en faisant marcher la planche à billets. […]
9:45, N. D.-A. : nous devons équilibrer nos compte, c’est évident.

Nicolas Dupont-Aignan aborde là le fond du problème monétaire mais est malheureusement coupé à mauvais escient par Audrey Pulvar :

Les banques ont des caisses beaucoup trop vides. C’est cela que signifie le jargon de « la nécessaire recapitalisation » (et Alan Greenspan lui-même a finit par officiellement reconnaître qu’elles sont sous-capitalisées depuis quarante ou cinquante ans, c’est-à-dire depuis le retour en force du libéralisme !) ; elles nécessitent un sauvetage par les États dès qu’une crise survient, et sur elles devrait reposer la création monétaire ? Absurde.

La création monétaire réduite au crédit « pour s’assurer que chaque centime est durement gagné » n’est qu’une ineptie imposée par l’idéologie libérale : les banques n’ont jamais autant gagné qu’en étant de véritables parasites sociaux, l’économie est bien moins gérée, bien moins efficace que pendant les Trente Glorieuses dont les Trente Piteuses libérales ont voulu s’émanciper. Il n’existe aucun billet de banque en ce monde qui n’ait été imprimé par une planche à billets, aucun. Dire « c’est de la planche à billets », ce n’est pas faire preuve d’une quelconque capacité analytique, mais au contraire produire une réponse pavlovienne n’éclairant en rien la réflexion : ce qui compte c’est combien est imprimé par cette planche, pour quoi, et pour qui, pas que ce soit de la planche à billet (Plus drôle encore, c’est maintenant pour l’essentiel des manipulations électroniques, et non les planches à billets qui créent la monnaie…). Dupont-Aignan fait quelques bonnes remarques à ce sujet lorsqu’Audrey Pulvar lui assène son rappel de tabou. Malheureusement, il commet cette erreur dangereuse à la fin d’approuver le prétendu équilibre du budget.

En supposant qu’il applique son programme, ça ne poserait pas de problème technique immédiat : à chaque fois que l’État voudrait prendre l’initiative de dépenser, donc de créer de la monnaie, il lui suffirait d’ordonner à sa banque centrale de procéder à ce petit manège pour qu’il puisse le faire. Ça plaira à ceux qui aiment le protocole. Beaucoup plus dangereux est le fait que le déficit public ainsi créé paraîtra illégitime, fruit d’une facilité que beaucoup jugeront une entourloupe. C’est précisément sur cette faille que les libéraux ont récupéré le pouvoir de création monétaire, principalement en l’accusant d’être la source de l’inflation. C’est d’ailleurs ce que reconnait implicitement Dupont-Aignan lorsqu’il professe l’équilibre budgétaire, en dépit des évidences historiques (la citation en seconde partie du billet). L’argument de l’inflation ne vaut pourtant pas grand chose : une pyramide de Ponzi crée-t-elle une inflation plus légitime parce qu’elle est à crédit plutôt que par pure émission monétaire ? La bulle des subprimes en devient-elle légitime ? Non, bien sûr. Mieux vaut s’attaquer aux règles de la pure émission monétaire comme aux règles d’émission de crédit bancaire pour régler la question de l’inflation, plutôt qu’en strangulant l’activité économique ou en désignant l’une de ces deux sources comme bouc-émissaire.

L’emprunt à taux zéro auprès de la banque de France à l’initiative du Trésor est un moyen de retrouver la maîtrise technique de l’échéancier, mais il n’en donne pas la maîtrise psychologique. Il est préférable que l’État s’assume émetteur de la monnaie, assume qu’il ignore donc la contrainte budgétaire du défaut de paiement, par conséquence logique de son statut d’émetteur, et qu’il s’occupe des questions de la contrainte des ressources réelles, la seule qui l’intéresse.

10:00, N. D.-A. : Ils ont tous les deux perdu leurs boulots. J’aurais pu leur dire (…) qu’il faut réduire votre train de vie : vous allez quitter votre logement, vous allez supprimer vos dépenses, vendre votre voiture, vous allez vivre sous un pont, votre budget sera équilibré (…) le premier devoir que j’ai à chaque fois que je reçois quelqu’un dans cette situation, c’est de lui dire qu’est-ce que je peux faire pour que vous trouviez un boulot ou même un petit boulot, pour que vous puissiez financer vos charges

Là encore, Dupont-Aignan frappe juste. La science économique consacre des efforts colossaux simplement à démontrer théoriquement pourquoi le marché est indépassable, alors même que les échecs s’accumulent en pratique1. La pensée économique dominante crève de sempiternellement sacrifier la réalité concrète au profit de la pureté théorique. Commencer par s’occuper de savoir comment assurer un emploi aux personnes, ce n’est pas de la démagogie, c’est au contraire infiniment moins démagogique et plus intellectuellement honnête que de présupposer un ordre le produisant spontanément. C’est justement par le plein emploi que les néochartalistes parachèvent la stabilité des prix. Le néochartalisme poursuit le keynésianisme qui avait accompli le plein emploi, le libéralisme lui n’a connu que le chômage croissant ou la précarisation, il ne faut donc pas se laisser impressionner par ce genre d’accusations faciles…


Note :

(1) Ainsi, voici ce qu’écrivait le Nobel d’économie Paul Krugman, illustration frappante des pseudo-découvertes de la science économique ne servant qu’à conforter ses préjugés, exemple d’autant plus frappant qu’il est depuis devenu protectionniste (tout comme Keynes de son vivant).

Pourtant, jusqu’à la fin des années soixante-dix, l’accord ne s’était pas fait sur le moyen de modéliser la concurrence imparfaite en situation d’équilibre général. Comme la force et l’unité de la théorie dominante des échanges venait du fait qu’elle était exprimée en termes d’équilibre général formel, les autres thèses se trouvaient reléguées aux notes infrapaginales. […] Rétrospectivement, Cette conclusion est évidente. Après tout, la majeure partie des échanges concerne des biens produits par des branches que les économistes classent sans hésitation dans la catégorie des oligopoles lorsqu’ils les envisagent au niveau national. Cela a représenté pourtant une révolution radicale de la théorie du commerce international.
Si les nouveaux modèles remettent en question la thèse classique qui veut que les échanges commerciaux soient toujours le résultat de l’exploitation d’un avantage comparatif, la nouvelle théorie n’a d’abord pas remis en question le fait que tous les partenaires bénéficient des échanges. En effet, l’introduction des rendements croissants et de la concurrence imparfaite dans la théorie ne fait que renforcer l’idée que les échanges sont toujours bénéfiques.

Krugman Paul, La mondialisation n’est pas coupable, la découverte, Paris, 1998 (1996), 218 p., p. 198-199

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10. Le grand camouflage

En creusant à l’intérieur des livres de comptes du Trésor et de la banque centrale, des chercheurs ont pu retrouver que le Trésor public dépense en créditant simplement les comptes en banques lorsqu’il paie et en débitant les comptes en banques lorsqu’il taxe. Voici un extrait des recherches de Stephanie Kelton sur le Trésor américain :

Les billets de banques de la Federal Reserve (et les réserves) sont enregistrés au passif sur le bilan comptable de la Fed et sont éteints /débités lorsqu’ils sont offerts en paiement à l’État. Il faut aussi constater que lorsque les réserves retournent à l’État, et de la monnaie souveraine (high-powered money) est détruite. […]

Ainsi, comme la monnaie bancaire (M1) est détruite lorsque la monnaie bancaire est utilisée pour payer des taxes, la monnaie de l’État, monnaie souveraine (High-Powered-Money), est détruite lorsque les fonds sont placés sur le compte du Trésor chez la Fed. Vu ainsi, il est démontré de manière convaincante que la monnaie collectée par l’impôt et la vente d’obligations (bons du Trésor) ne peut pas possiblement financer la dépense gouvernementale. Cela parce que pour « mettre sa main » sur les recettes des impôts et des ventes d’obligations, le gouvernement doit détruire la monnaie qu’il a collecté. Clairement, la dépense gouvernementale ne peut pas être financée par une monnaie qui est détruite lorsqu’elle est reçue par l’État !

Cette vérité technique simple peut être retrouvée intuitivement : si personne ne pouvait d’abord créer de la monnaie, alors personne ne pourrait en trouver, puisqu’elle est un artefact humain ! Donc il faut bien que quelqu’un quelque part dépense simplement en créant la monnaie. Comme ça, sorti du néant. Si cette monnaie n’est qu’un ensemble de prêts à rembourser à échéance, alors, compte tenu des aléas impondérables, ces prêts feraient inéluctablement défaut pour remettre la comptabilité au diapason du réel, ou le défaut serait éviter par de nouveaux prêts, des prêts Ponzi qui sauveraient la comptabilité mais éloigneraient toujours plus du réel… Et inversement, lorsque cet émetteur obtient de cette même monnaie qui lui revient par quelque moyen que ce soit, il n’en a pas l’utilité, car il n’a aucun besoin de financement lui qui crée le financement, et tout ce que peut faire cette monnaie, c’est retourner au néant. Dans le cas des billets de banques, il est moins coûteux de les réutiliser, mais lorsqu’ils sont trop usés, ils sont eux aussi détruits, physiquement, et de beaux billets tout neufs les remplacent pour que l’État puisse dépenser. Tout simplement.

Mais il se peut que l’État se dessaisisse de sa souveraineté monétaire. Comme pour la zone euro. L’exemple le plus classique est l’étalon-or, ardemment prôné par les libéraux aux 19ème siècle et encore aujourd’hui par les plus fervents d’entre eux comme l’école autrichienne. La conséquence de ce système est que, si l’économie veut épargner, pour financer la croissance ou pour se désendetter, alors il faut que quelqu’un trouve de l’or, sans quoi c’est la déflation ; et à l’inverse, si quelqu’un trouve toute une mine d’or, l’État ne peut empêcher l’inflation générale des prix. Si l’État décide de financer l’épargne en émettant des billets au-delà de sa couverture en or, alors il court le risque d’une ruée sur ses coffres et d’une faillite. L’étalon-or est un système aberrant, à l’évidence ; mais comme il permettait de rabaisser l’État au niveau d’un banquier devant veiller à ses niveaux de réserves, les libéraux se sont bien abstenus de prôner les vérités du chartalisme1

Aujourd’hui, la chose est plus subtile. Comme Stephanie Kelton l’avait démontré dans la recherche citée au-dessus, le Trésor public déploie diverses stratégies pour que ses dépenses continuelles et ses taxations massives mais périodiques ne déstabilisent pas le système bancaire privé. L’une de ces techniques est les comptes du Trésor dans les banques commerciales nommés Tax & Loan qui laissent temporairement l’argent taxé dans ces banques. Une autre est l’achat et la vente de bons du Trésor par la banque centrale pour maintenir les taux au niveau voulu. Mais ces techniques sont progressivement sorties de leur objectif initial d’accommodement envers le secteur bancaire privé pour devenir la propagande que l’État ne ferait pas ces opérations pour aider pragmatiquement le secteur privé, mais aurait besoin de ces opérations pour se financer. Car c’est irritant pour les banques : au lieu d’un besoin de crédit bancaire, les particuliers peuvent sereinement épargner auprès de l’État.

Lors du précédent billet, j’ai brièvement expliqué comment il fut imposé à l’État d’emprunter le montant non-taxé de ses dépenses, mais la chose ne suffit pas : les financiers n’ont gagné qu’un faible pouvoir psychologique, car l’État peut toujours emprunter à volonté. En effet, il crée la monnaie qui paie ces emprunts et les banques n’ont rien de mieux à faire que de payer ces emprunts avec, puisque ça leur rapporte des intérêts et qu’elles ont déjà toutes les réserves nécessaires aux autres emplois (cf 3° La passivité du crédit). Alors, de même que les banquiers veillent à ce qu’aucun d’eux ne créent autant de monnaie qu’il le souhaite, de peur que chacun n’en fasse retomber la pression inflationniste sur tout le monde plutôt que le seul responsable, de même ils ont souhaité recréer cette force de dissuasion mutuelle au niveau des États avec des projets de monnaies communes interétatiques, qui mettrait les États membres en position de surveiller que le voisin ne lui vole pas de seigneuriage, quand lui se serre la ceinture. Ce fut le projet de l’euro.

Les financiers ont réalisé un coup de maître comme nous le constatons actuellement : l’Allemagne qui a fait le choix de contraindre son budget à se rapprocher de l’équilibre, a misé tous ses espoirs de croissance sur l’exportation, c’est-à-dire a contraint les autres pays à être en déficit et pour eux-mêmes et pour les Allemands, particulièrement les pays membres de l’eurozone, car ces derniers ne peuvent pas dévaluer leur monnaie. Les Allemands refusent de reconnaître qu’ils ont épargné férocement en se serrant la ceinture pour financer à d’autres pays les dépenses qu’ils se refusaient pour eux-mêmes. On comprend effectivement le ridicule de la situation. Et ils veulent que les autres paient et équilibrent aussi leurs budgets. Sauf que la seule possibilité restante, c’est que tout le monde exporte vers les pays non-membres de la zone euro, c’est-à-dire que tous ces pays se mettent comme l’Allemagne à travailler pour la prospérité des autres… Et il ne s’agit même pas encore de croître, seulement de se maintenir.

Bref, le coup de maître de la monnaie unique se révèle être un désastre, et les appels à l’austérité se révèlent aussi finement analysés et compris par nos dirigeants que les sacrifices humains par les grands prêtres de l’empire aztèque finissant.

9. Genèse des Shadoks < Série Les Bases


Note :

1 Commet souvent les grands maîtres à penser se révèlent nettement moins bornés que leurs sectateurs ultérieurs ne nous le laisseraient croire. Ici, Adam Smith quitte tout naturellement le métallisme pour le chartalisme, presque complètement (il ne fait pas la prédiction de la disparition de l’or comme monnaie à l’instar de Knapp, mais il écrit plus d’un siècle encore avant lui) :

La monnaie-papier de chaque colonie étant acceptée en paiement des taxes locales, à sa valeur nominale d’émission sans décote, elle dérive nécessairement de cette utilité une certaine valeur, en surcroît de ce qu’elle aurait eue au terme réel ou supposé avant son retour final avec remboursement [NdT : contre l’or ou l’argent promis]. Cette valeur supplémentaire était plus ou moins grande selon que la quantité de papier-monnaie émise était plus ou moins supérieure à ce qui pouvait être utilisé pour payer les taxes de la colonie particulière qui l’avait émise. Ça allait dans toutes les colonies bien au-delà de ce qui pouvait être utilisé ainsi.

Un prince qui légiférerait pour qu’une certaine proportion de ses taxes soit payée par un certain type de monnaie-papier pourrait ainsi donner une certaine valeur à cette monnaie de papier, quand bien même le retour final devrait dépendre entièrement de la volonté du prince. Si la banque qui a émis ce papier fut suffisamment prudente pour maintenir sa quantité quelque peu en-dessous de ce qui pourrait être aisément utilisé ainsi, la demande pour cette monnaie pourrait être telle qu’elle surpasserait, par son cours sur le marché, la quantité de monnaie or ou argent pour laquelle elle fut émise.

SMITH Adam, An Inquiry Into the Nature and Causes of the Wealth of Nations, 1776, livre 2, chapitre 2, § 103-104 in WRAY Larry Randall, Understanding Modern Money, Edward Elgar, Cheltenham, 2003 (1998), x + 198 p., p. 22

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4. Le commerce extérieur

Parmi les arguments récurrents du débat économique actuel figure le recours au commerce extérieur, l’exportation comme planche de salut. C’est la fameuse quête compulsive de la compétitivité de nos dirigeants, l’exemplarité tant vantée de la Chine, de l’Allemagne ou du Japon, ou encore la nostalgie de certains commentateurs sur le thème du « Ah du temps de de Gaulle, il y avait la croissance et on équilibrait le budget. »
C’est trompeur, et l’explication de cette erreur est l’occasion d’introduire la grande équation fondamentale (très simple, que mon lecteur se rassure) qui résume le néochartalisme. Cet apport fut transmis principalement par l’économiste Wynne Godley de Cambridge qui travailla beaucoup sur ce qu’il nommait les soldes sectoriels (sectoral balances). Cette équation découle directement de la simple vérité qu’il n’y a pas d’acheteur sans vendeur et réciproquement, que la dépense de l’un est la recette de l’autre et réciproquement, et que les soldes de chacun s’annulent les uns par les autres :

(T – G) + (S – I) + (M – X) = 0

Avec T les taxes et autres recettes de l’État, G l’ensemble de ses dépenses, S l’épargne du secteur privé, I son investissement1, X les exportations et M les importations. Elle signifie simplement que le revenu net (généralement un déficit) de l’État, le revenu net du secteur privé et le revenu net du reste du monde (nos exportations leur coûtent mais nos importations leur rapportent de l’argent) s’annulent les uns par les autres. Ou sous sa forme réduite, avec Spub le surplus budgétaire net, Sprivé l’épargne nette de tout le secteur privé (dont ménages et entreprises) et BC la balance courante (simplifiée ici en exportations nettes, mais y ajouter la balance des services, des paiements, etc. et de tous les autres revenus avec l’extérieur ne change pas le raisonnement : ce qui compte c’est que le revenu net de l’un est l’opposé du revenu net de tous les autres combinés) :

Spub + Sprivé – BC = 0

C’est l’une des rares équations, en économie, qui est toujours vérifiée. Cette relation saute aux yeux dans les graphiques réunissant ces trois composantes, ici pour la zone euro :

Voici la même équation, mais pour divers pays et sans leur balance courante (sauf États-Unis) sur les diapositives n° 35 à 43 :

Cette équation est une trivialité pour quiconque s’est un peu frotté à la comptabilité nationale, aux grands agrégats nationaux. Elle n’est nullement une modélisation douteuse de la science économique d’après des modèles perclus d’a priori mais dérive au contraire directement des principes comptables les plus concrètement pratiqués. J’ai dit que les partisans de la Modern Monetary Theory moquait gentiment son nom parce qu’elle est loin d’être moderne, on la moque aussi parce qu’elle n’est pas une théorie mais une pratique empirique ; ce qui explique aussi que je la traduise par néochartalisme.

Maintenant, supposons que le gouvernement, par un étrange blocage psychologique que je démêlerai dans un autre article, décide d’équilibrer ses comptes. Cela signifie que Spub = 0 et donne :

Sprivé – BC = 0
Sprivé = BC
Sprivé = X – M

C’est-à-dire que, si le secteur privé veut épargner (ou simplement grossir) lorsque l’État a décidé de lui fermer son carnet de commande, son seul moyen est d’exporter plus qu’il n’importe. Une évidence. Là où ça devient nettement plus intéressant, c’est lorsqu’on se demande d’où vient la monnaie souveraine de ces étrangers. C’est là que la majorité des commentateurs officiels sont à court d’idées. Par définition, l’exportation nette ne fait que reculer d’un cran, ou plus précisément d’un pays, la question de la création de cette monnaie souveraine. Traversons à la vitesse de la pensée tous les pays qui ne font que rejeter sur le suivant la nécessité de créer cette monnaie souveraine avec entêtement jusqu’au denier pays. Par définition, pour ce dernier pays, nous avons un déficit commercial : X – M < 0 ; ce qui nous donne :

(T – G) + (S – I) + (M – X) = 0
Spub + Sprivé = X – M
Spub + Sprivé < 0

Ici on a deux possibilités : soit on considère que le secteur privé de ce pays se fait cannibaliser son épargne ce qui ne peut durer qu’un temps très bref ; soit, inéluctablement, il épargne ou équilibre ses comptes : Sprivé ≥ 0 ; ce qui donne :

Spub < 0

Le surplus budgétaire est négatif : c’est un déficit. Le tabou de cette course à l’équilibre budgétaire par l’exportation, c’est qu’il rejette la nécessité du déficit public sur un pays étranger, en plus d’avoir un déficit pour financer sa propre croissance privée. Oui, de Gaulle a équilibré le budget tout en connaissant une forte croissance économique, mais comme le récapitulait Jean-Marcel Jeanneney dans la Revue de l’OFCE n°39 de 1992 : de 1949 à 1958 la France connait simultanément la croissance et des déficits tant commerciaux (1955 excepté) que budgétaires, et de 1958 à 1969 elle connait la croissance, des budgets équilibrés et des surplus commerciaux. Il n’y a pas de secret. Est-il pertinent de préférer qu’un gouvernement étranger profite du désir d’épargne de notre économie plutôt que de laisser le nôtre profiter du seigneuriage (pouvoir d’achat ex nihilo) inhérent à cette demande d’épargne ?

Comme expliqué lors du premier article, toute monnaie souveraine est créée par une dépense nette du souverain, c’est-à-dire un déficit. L’exportation est un miroir aux alouettes qui n’aboutit qu’à conditionner la croissance du secteur privé national à l’opulence acceptée par les gouvernements étrangers. En quoi est-ce moins choquant que de laisser son propre gouvernement augmenter son train de vie ? Il y a au contraire infiniment plus de chance pour que le secteur privé profite des retombées de cet État prospère s’il est chez lui plutôt que s’il est à l’étranger, avec une préférence évidente pour son propre peuple. Actuellement, le rôle du dernier pays, de consommateur en dernier ressort est largement assumé par les États-Unis et leurs plantureux déficits commerciaux et budgétaires.

Avec un manque manifeste de suite dans les idées, nos commentateurs patentés rappellent cette vérité lorsqu’il faut inciter l’Allemagne à plus de solidarité avec la Grèce, mais l’oublient aussitôt lorsqu’il s’agit du « très grave » déficit français. Ils ont compris la relation acheteur-vendeur entre nations commerçantes, mais pas entre États et secteurs privés…

Lors du prochain article, je traiterai une autre objection récurrente et fallacieuse : la prétendue insoutenabilité de la dette publique, une question déjà effleurée dans l’article numéro 3 de ma série catégorisée « Les bases ». J’aborderai vraisemblablement l’inflation pour le rendre plus substantiel…

3. La passivité du crédit < Série Les Bases > 5. Une dette insoutenable ?


Note :

1 Selon les règles de la comptabilité, un ordinateur, s’il est acheté par un étudiant pour ses études, c’est de la consommation dite finale (notée C en comptabilité nationale), mais si ce même ordinateur est acheté par l’université pour être mis à disposition de ce même étudiant, alors il s’agit d’un investissement, et l’université bénéficie de règles fiscales avantageuses via l’amortissement. En comptabilité nationale, l’investissement est noté I, et le revenu du secteur privé moins sa consommation est supposé donner son épargne, noté par la comptabilité nationale I – C = S. Pour avoir l’épargne réelle, nette, qui ne passe pas en cette consommation spéciale appelée investissement, il faut donc S – I = Sprivé. Il est malheureux que les conventions comptables aient été conçu avec en tête le schème libéral de l’entreprise investissant l’épargne laborieusement accumulée par les ménages. Cela rend les choses plus confuses, et j’ai longuement hésité à ne pas créer mes propres conventions pour simplifier la vie de mon lecteur, et sachant qu’un expert réellement honnête et compétent, aurait tôt fait de retrouver l’équivalent dans la comptabilité nationale. Il me semblait plus évident de dire que la consommation concerne tout ce qui est acheté, donc que l’épargne du secteur privé serait Sprivé = I – C. Mais je finis par penser qu’il vaut mieux laisser ce léger hiatus dans l’esprit du néophyte entre secteur privé et sous-secteur des ménages, pour que le  lecteur initié ne pense pas avoir à faire à un esprit brouillon ne maîtrisant pas la signification communément admise de S. J’ai tout de même créé l’appellation Sprivé pour bien montrer la correspondance entre l’épargne du secteur public Spub et l’épargne du secteur privé Sprivé (et non S, l’épargne des ménages).

Ce site de comptabilité nationale donne un aperçu intéressant de l’ineptie qu’il y a à penser que l’épargne des ménages finance l’investissement des entreprises.

Cette égalité est remarquable car elle n’est en rien une relation d’équilibre, elle est toujours vérifiée quelle que soit la période et sa durée. Pourtant, l’investissement résulte principalement des décisions des entreprises et l’épargne des décisions des ménages, décisions normalement prises en toute indépendance. Il est fréquent de lire que cette égalité montre que l’épargne des ménages finance l’investissement des entreprises. Mais, l’épargne est un flux, si bien que, au début de la période, elle est nécessairement nulle, il est alors difficile d’expliquer comment une épargne nulle peut financer l’investissement.

Reprenons donc la logique qui conduit à cette égalité. La première égalité fondamentale est celle qui lie la valeur ajoutée et le revenu. La valeur ajoutée mesure la richesse créée au cours du processus de production, elle exprime une réalité physique même si elle est mesurée en unités monétaires. Le revenu possède une dimension juridique, il représente la valeur des droits de propriété sur la richesse créée. Si l’on cherche à donner un sens à l’égalité entre valeur ajoutée et revenu, il faut bien convenir que la valeur ajoutée détermine le revenu et non l’inverse. En effet, si la création d’un bien peut générer un droit de propriété, un droit de propriété ne permet pas de créer un bien. Le revenu est en quelque sorte l’image de la valeur ajoutée et, de même que les mouvements d’un visage ne sont pas déterminés par ceux de son image dans un miroir, la valeur ajoutée n’est pas déterminée pas le revenu. L’égalité entre l’épargne et l’investissement s’inscrit dans cette logique, épargne et investissement étant les deux faces d’une même réalité, l’accumulation. L’investissement représente l’accumulation considérée d’un point de vue physique, l’épargne l’accumulation considérée du point de vue juridique des droits de propriété. Ces deux valeurs sont donc nécessairement égales mais, si l’on cherche à donner un sens à cette relation, il est clair que c’est l’investissement, expression physique de l’accumulation qui détermine logiquement l’épargne et non le contraire.

En fait, la confusion provient de l’utilisation du mot épargne dans un sens qui n’est pas celui de la comptabilité nationale. Ce n’est pas l’épargne qui permet l’investissement, c’est le financement. Or celui-ci peut provenir des ménages qui disposent d’actifs financiers et qui souhaitent les utiliser pour financer les entreprises. Le concept d’épargne est utilisé ici dans un sens qui possède la dimension d’un stock et qui ne correspond donc pas à la notion d’épargne de la comptabilité nationale puisque celle-ci possède la dimension d’un flux. Il fait référence aux placements financiers qui sont l’un des emplois possibles de l’épargne, mais l’épargne ne se traduit pas nécessairement par des placements financiers, elle peut également prendre la forme de remboursements d’emprunts ou l’acquisition de logements. Notons également que, grâce au système bancaire et sa capacité à émettre de la monnaie, l’économie peut se développer sans actifs financiers préalables ainsi que nous l’avons vu. En fait, l’investissement repose avant tout sur la confiance des agents économiques en l’avenir et dans le système financier, cette confiance se concrétisant par le crédit.

Les néochartalistes, en accord avec Keynes, comprennent que c’est bien l’investissement qui finance l’épargne et non l’inverse. Mais contrairement à l’auteur cité, ils comprennent également que le crédit ne peut pas financer l’investissement : dans l’économie globale, en net, le crédit est toujours à somme nulle, il ne fait que déplacer l’argent ou en donner l’illusion, puis le redéplacer (plus intérêt). Seule la dépense nette de l’émetteur de la monnaie qu’est l’État peut financer quoi que ce soit, à commencer par les banques et leurs crédits, simples intermédiaires dans ce processus. Que la monnaie souveraine, de l’État, vienne à manquer à échéance, et la « confiance concrétisée par le crédit » sera démentie. Wray donne une bonne analogie pour comprendre la relation entre monnaie de l’État et simili-monnaie de crédit des financiers :

Par exemple, le marché du soja a également des composantes verticale et horizontale. La composante verticale est le marché de matière première pour la livraison physique, avec l’offre venant des fermes et la demande venant des ménages ; la consommation du soja est l’équivalent du payement de taxes, tandis que le soja stocké est l’équivalent de l’argent épargné. La production excédant la consommation (production nette) ajoute à l’épargne tandis que la consommation excédant la production amenuise l’épargne (exactement comme la dépense gouvernemental excédant la taxation crée de l’argent épargné et la taxation supérieure à la dépense diminue l’épargne). Notez qu’il est impossible pour les ménages de consommer le soja avant qu’il ne soit produit, exactement comme il est impossible pour les ménages de payer des taxes jusqu’à ce qu’ils reçoivent de l’argent. La production est la seule source de soja « net », qui sont alors « démultiplié » [leveraged] par la composante horizontale – le marché à terme qui consiste en longues (ceux qui acceptent d’acheter) et courtes (ceux qui acceptent de vendre) et qui nécessairement s’annulent. Notez que les longues (ou courtes) excédent largement l’inventaire de soja – exactement comme la relation entre l’argent de l’État et la monnaie bancaire.

WRAY Larry Randall, Understanding Modern Money, Edward Elgar, Cheltenham, 2003 (1998), x + 198 p., p. 113

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