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3. Similitudes et disparités des religions séculières

Comme je l’ai mentionné dans le précédent billet de ma série sur le libéralisme comme religion séculière, Marcel Gauchet accepte dans sa définition trois religions séculières au moins : le nazisme, le communisme, et le fascisme. Lors d’un échange en particulier, et alors que j’essayais de lui montrer les points de convergence, il refusa catégoriquement que le libéralisme lui-même pût aussi être une religion séculière. Cela indique clairement que j’ai fait plus que suivre ses pas sans esprit critique, mais cela nécessite aussi des éclaircissements.

Prenons ce qui me paraît être le point le plus clivant du point de vue de Gauchet quant à l’impossibilité supposée pour le libéralisme d’être une religion séculière :

dans le principe, il ne saurait y avoir de religion séculière durable ; leur carrière normale est météorique.

Gauchet Marcel, L’avènement de la démocratie : III À l’épreuve des totalitarismes, NRF Gallimard, Paris, 2010, 661 p., p. 547

Le moins que l’on puisse dire, est que la trajectoire du libéralisme est loin d’être météorique. Il ressemble plutôt à un cours de bourse au long cours : alternance de hausses rapides et de baisses tout aussi rapides dessinant des cycles beaucoup plus longs de hausses et de baisses. En gros et sur le long terme tendance haussière jusqu’aux années 1930 puis déclinante depuis. Mais ces tendances très globales sont elles-mêmes très accidentées : hausse jusqu’en 1793 puis baisse jusqu’en 1815 environ, puis hausse culminant avec le libre-échange anglais au milieu du siècle, puis baisse avec la grande dépression de la fin du siècle et la montée du socialisme, marxiste en particulier, puis bref retour au sommet avec le début du 20ème siècle et les années folles (deux périodes fortement idéalisées par les épreuves qui suivirent), avant de sombrer durant les années 1930 sous une nouvelle grande dépression et une contestation politique sans précédent, de remonter à partir des années 1960 et de triompher jusqu’en 1990 avec la chute du bloc de l’est, puis de continuer à s’enfoncer toujours plus dans sa crise, tout particulièrement à partir de la fin des années 2000. Ce découpage est lui-même encore très grossier, car il ne tient pas compte des divergences spatiales, des chevauchements temporels, etc. mais il montre déjà très bien à quel point la trajectoire libérale est peu météorique.
Donnons un point de comparaison : Hitler, donc le nazisme, accède au pouvoir au début de 1933, il obtient les pleins pouvoirs rapidement et le troisième Reich est fondé la même année, le régime connait son apogée en 1942 (étendue maximale de territoires occupés), et capitule sans condition en mars 1945, sans retour au pouvoir à ce jour. Soit un règne de douze ans et toujours aucune résurgence explicite politiquement significative. À comparer avec les plus de deux siècles d’histoire du libéralisme, ses résurgences régulières, et ses retours au pouvoir effectifs. Clairement, le nazisme est météorique, pas le libéralisme.

Pourtant, cette possible objection de Gauchet (il ne m’a pas précisé les points précis de désaccord refusant simplement la discussion par un « non » hermétique, répété et inexpliqué lorsque je lui montrais les points communs entre libéralisme et religion séculière) n’est nullement suffisante. Reprenons attentivement : Gauchet nous explique que « dans le principe », la religion séculière resplendit et se consume aussi vite qu’une météorite, et range parmi ces religions séculières le nazisme, mais aussi le fascisme et le communisme. Or, si le nazisme a régné douze ans, le fascisme va jusqu’à vingt-trois ans, de 1922 à 1945 (en comptant la République de Salo, 1943 et vingt-et-un ans sinon), surtout, le communisme, ne serait-ce qu’en Russie, s’étale lui de 1917 à 1991 soit 74 années, plus si on considère que certains régimes communistes, à Cuba ou en Corée du Nord et très largement encore en Chine, sont encore actifs en 2013… On comprend que Gauchet ait la précaution de préciser « dans le principe », car le règne communiste au moins parait déjà nettement plus étiré dans sa pratique que le très météorique, en effet, nazisme. Pourquoi cette élasticité ? Ce sera notre fil conducteur pour comprendre les convergences et divergences, les points identiques et les points différents voire contradictoires entre les diverses religions séculières, libéralisme inclus.

Pourquoi le libéralisme ne peut pas s’exercer aussi implacablement ? Justement en raison de son rapport au pouvoir et à son exercice. Voici l’un des plus célèbres aphorismes libéraux, il est de Lord Acton, et c’est le célèbre libéral Hayek qui le reprend à son compte :

Tout pouvoir amène la corruption, le pouvoir absolu amène la corruption absolue.

von Hayek Friedrich August, La route de la servitude, Quadrige/Presses Universitaires de France, Paris, 1985 (1946), 176 p., p. 99

Il y a ici les deux éléments clés de la relation libérale au pouvoir. Le premier est connu : la méfiance, voire l’opposition acharnée au pouvoir, pour la simple raison qu’il est le pouvoir. Pourtant, tous les pouvoirs n’amènent pas la corruption, et un Charles de Gaulle est assurément moins porteur de corruption que l’actuelle cinquième République européiste, régionaliste, libre-échangiste, etc. c’est-à-dire au pouvoir très dilué conformément aux canons libéraux. À l’inverse, une société aussi individualiste et dénué de pouvoir que celle des pickpockets est-elle vraiment dépourvue de corruption ? Il est vrai que la proposition « seule le pouvoir corrompt. » n’est que rarement explicitement endossé par les libéraux (Implicitement, toutefois, la position selon laquelle éliminer le pouvoir suffirait à garder sous contrôle le problème de la corruption implique un large accord avec cet extrémisme.). Le deuxième élément est malheureusement beaucoup trop facilement oublié tant le premier l’occulte facilement chez les esprits peu attentifs : le pouvoir est conçu comme totalitaire par essence, car il serait intrinsèquement absolutiste, si ce n’est en pratique, alors comme objectif. Aussi surprenant cela soit-il, le libéralisme est une pensée autoritaire ; on ne coupe pas si facilement avec ce à quoi on s’oppose.
On comprend dès lors aisément l’inefficacité relative du libéralisme : Quand bien même il n’y aurait plus dans l’esprit de tous qu’une idée totalitaire du pouvoir, ce dernier est nécessairement moins efficace par la détestation dont il fait l’objet que par l’adulation qu’il connaît dans l’incarnation du chef nazi, le fameux Führerprinzip, dans celui du Duce légèrement moins parfait (le Grand Conseil du Fascisme a même pu voter la destitution de Benito Mussolini en 1943, au lieu que le nazisme finissant n’a pu négocier une transition que par « trahison individuelle » et non autorités constituées), et moins efficacement aussi que le communisme capable de tout accepter pour qu’advienne la révolution mais privilégiant une direction encore un peu plus collégiale (Kampuchéa, Politburo soviétique ou chinois) quoique les fondateurs fassent facilement des chefs suprêmes (Staline, Mao)…
Cette ambiguïté remonte au moins à Rousseau et sa « religion civile » comme il la qualifie lui-même. En effet, selon lui, l’homme est en adéquation avec lui-même lorsqu’il s’estime par amour de soi, typiquement dans la solitude de l’état de nature, et au contraire il perd l’harmonie lorsqu’il poursuit l’amour-propre artificiel de la société. Rousseau imagine avoir si bien réconcilié l’homme avec lui-même qu’il s’en remet aux mains de la majorité : Quelle que soit la décision majoritaire, la minorité ne peut envisager mieux que de se soumettre.

Il est extrêmement intéressant que les libéraux ne parvenant pas à faire sortir de l’individualisme la distinction du bien et du mal ainsi que de la nécessité pour chacun de poursuivre le bien, ces libéraux se tournent vers la transcendance jadis abhorrée et édictent « la règle de la loi ». C’est-à-dire qu’il existerait dorénavant un principe moral non-naturel, métaphysique, qu’on peut bafouer mais en déréglant l’harmonie, c’est-à-dire en perpétuant le mal, et qu’il convient en conséquence de respecter malgré la possibilité du contraire. C’est une loi sociale typiquement religieuse, très différente par exemple des lois du marché censées être aussi implacables que la gravitation, au autre loi naturelle… Mais cette transcendance sur mesure pour esprit libérale peut-elle exister et s’imposer simplement parce que les libéraux le souhaitent ? La transcendance, donc le religieux, peut-il être si aisément remodelé, décomposé, recomposé à volonté ? Comment est-il possible de promettre honnêtement rien de moins que l’harmonie ici-bas et ce au nom tant de la science que de l’émerveillement révélé ?
L’aventure libérale se révèle beaucoup moins praticable que prévu, et ce pour des raisons nettement plus subtiles que celles des autres religions séculières.

En raison de son rapport particulier au pouvoir, la dynamique libérale procède par une alternance de deux phases. La première consiste à annihiler divers pouvoirs (et même contre-pouvoir, cf la loi Le Chapelier, probablement la plus emblématique de toutes), ceci dans l’espoir que la « liberté » va « spontanément » générer un ordre meilleur. Lorsque le vide ainsi créé laisse place à la déception, le retour à l’ordre est d’autant plus implacable que la liberté, toujours mal comprise, a déçu et est rejetée. Face aux défis à affronter, Danton tonne « de l’audace, encore de l’audace, toujours de l’audace » et réclame le Comité de Salut Public, clé-de-voûte de la Terreur. Plus tard, Marx se radicalisera contre le vide libérale et mettra en germe le totalitarisme communiste1. Encore plus tard, fascisme et nazisme proposent une nouvelle servitude face à l’incurie libérale et à la menace communiste. Et là aussi, nombre d’ex-libéraux, pacifistes etc. se convertissent au fascisme2. Gauchet constate aussi cette aspiration à un pouvoir fort créée par le libéralisme :

Il y aurait eu une pression totalitaire latente sans les totalitarismes, tellement ce dessein d’emprise totale répondait aux multiples urgences suscitées par la crise du libéralisme. Rendre le politique coextensif au social, assurer la présence de la société entière auprès du pouvoir, donner plein droit de cité à l’explication scientifique du devenir, ce n’est pas seulement remédier aux insuffisances criantes du gouvernement représentatif ; c’est par la même occasion remettre l’économie à sa place, restituer aux acteurs une carte praticable de leur monde et leur permettre de se sentir membres d’un corps collectif. C’est, en un mot, établir — ou rétablir — cette société digne de ce nom que la société disloquée, éparpillée, atomisée qu’est la société libérale ne peut en aucun cas prétendre être. […] Un individu déraciné, condamné à la déréliction d’une vie vaine, hors de ce cadre d’une vie avec et pour les autres qui seule, pour finir, vaut d’être vécue.

Gauchet Marcel, L’avènement de la démocratie : III À l’épreuve des totalitarismes, NRF Gallimard, Paris, 2010, 661 p., p. 531, 533

L’alternance est d’autant plus redoutable que le paradoxe fondateur du libéralisme continue de jouer encore plus intensément à cette occasion : ceux qui sont restés au libéralisme d’origine voient dans ces développements la justification de leurs pires craintes à l’égard du pouvoir et deviennent encore plus phobiques à son égard, et les « ex- »libéraux les confirment d’autant plus qu’ils veulent rompre absolument avec leurs errements précédents et font de la surenchère. Le libéralisme n’ayant pas directement en lui-même de quoi exercer un pouvoir totalitaire, ni un pouvoir équilibré, il ne peut s’empêcher de générer cette « descendance illégitime » et forme avec elle un duo infernal. Chaque nouvel enfant illégitime, ou même simple insatisfaction face aux promesses libérales, requiert aux yeux libéraux une nouvelle amputation du sens collectif, jusqu’à ce qu’il ne reste plus aucune solidarité, jusqu’à ce que chacun soit obligé de faire société avec tous les autres à lui tout seul, comme si c’était possible. Comme le formule Huguenin dans Résister au libéralisme : « Kymlicka ne réussit pas plus que Rawls à résoudre le paradoxe dont ce dernier voit bien qu’il est la pierre d’angle sur laquelle le libéralisme achoppe : comment imposer sa conception libérale sans trahir le libéralisme ? Comment, ne le faisant pas, ne pas le réduire à l’impuissance et à l’inconsistance ? ». La tentation autoritaire est déjà en germe dans le libéralisme, au nom de sa propre préservation, comme l’avoue Hayek au quotidien El Mercurio : « Parfois il est nécessaire pour un pays d’avoir, pour un temps, une forme ou une autre de pouvoir dictatorial. […] Personnellement je préfère un dictateur libéral plutôt qu’un gouvernement démocratique manquant de libéralisme. », et comme le constatait Polanyi quant à ses prédécesseurs :

À l’intérieur de l’Angleterre et au-dehors, de Macaulay à Mises, de Spencer à Sumner, il n’y eut pas un militant libéral qui manquât d’exprimer sa conviction que la démocratie du peuple mettait le capitalisme en danger.

Polanyi Karl, La grande Transformation, Gallimard, Paris, 2009 (1944), 467 p., p. 309

Gauchet oppose trop facilement le totalitarisme et le libéralisme et ne voit pas assez que le second est le même que le premier, mais de manière latente, que le libéralisme se conçoit comme et n’est qu’un refoulement du totalitarisme. À la naïveté de l’harmonie par le pouvoir, les libéraux répondent par la naïveté de l’harmonie par l’absence de pouvoir, ce qui est encore une idolâtrie du pouvoir :

Ils voudraient l’immuable de l’ancienne forme religieuse ; ils ne peuvent s’en rapprocher qu’en lui tournant le dos, dans une escalade qui leur ouvre des horizons de plus en plus ambitieux. C’est pourquoi il est si important de dégager cette dynamique interne. Elle regarde leur nature dernière. La religiosité séculière n’existe qu’en acte. […]
« Qu’était-ce que la révolution d’Octobre, qu’est-ce même que le parti communiste, sinon un miracle ? Aucun menchevik ne comprendrait jamais ce qu’être membre du Parti signifiait. La caractéristique essentielle de ce parti c’est de n’être limité par aucune loi, mais d’être toujours prêt à reculer les limites du possible jusqu’à ce que rien ne devienne impossible. Pour un tel parti, un vrai bolchevik chassera volontiers de son esprit des idées auxquelles il croit depuis des années. »
Semblable fidélité inconditionnelle au « miracle » permanent dont le Parti est porteur constitue, remarquons-le, le renversement terme pour terme de ce que représente l’adhésion à un parti dans le cadre libéral démocratique. Elle repose alors sur le libre choix d’un programme, en fonction de sa plausibilité et de sa désirabilité, qui pousse à rejoindre ceux qui partagent les mêmes options et les mêmes espoirs, afin de participer avec eux à la compétition pour le pouvoir devant le corps électoral, sous l’aspect de la désignation temporaire des gouvernants. […]
Le totalitarisme est d’essence dynamique, contrairement, là aussi, à l’image trompeuse d’une domination immobile à force d’être totale. Il est exact qu’il lui est consubstantiel de se déployer en fonction de la figure d’une fin de l’histoire, d’un aboutissement suprême, d’une vérité dernière de la destinée humaine. Mais, en pratique, chaque pas prétendu en direction de cette stabilisation terminale repoussant son échéance, étant donnés les instruments utilisés, il ne connaît que la relance à répétition, les mobilisations renouvelées et la fuite en avant permanente. Il s’agit de masquer l’évanescence du but derrière la hausse des ambitions et l’intensité des efforts pour l’atteindre. Quand ultimement l’objectif est de recréer la conjonction religieuse avec soi par des moyens séculiers, il ne peut y avoir d’autre limite à la projection vers cet impossible que la catastrophe.

[…] Le régime qui construit le socialisme sous la houlette du parti de la classe ouvrière et en fonction de la toute-puissante de la théorie marxiste évoque de façon troublante le régime qui voulait unir le ciel et la terre par sa hiérarchie sacrée. On ne peut pas dire qu’il lui ressemble, puisqu’il en prend expressément le contrepied sur tous les points. Il n’empêche qu’il en reconduit l’économie profonde, tout en poursuivant des buts opposés — intime contradiction qui en fait un régime tératologique.

Gauchet Marcel, L’avènement de la démocratie : III À l’épreuve des totalitarismes, NRF Gallimard, Paris, 2010, 661 p., p. 182, 295, 309, 525

Keynes voyait assez bien qu’au contraire de sa médiocrité revendiquée, le libéralisme reproduit la même « économie » du religieux anti-religieux, du scientisme devant triompher pour maintenir l’espoir de résorption de la pauvreté et des inégalités, d’accroissement de la liberté, dont il revendique sa légitimité.

Or le capitalisme moderne est complètement irréligieux, sans cohésion interne, dénué de tout esprit de corps et souvent, bien que pas toujours, un simple agglomérat de possesseurs et d’acquéreurs. Un pareil système a besoin pour se maintenir, non seulement de réussir mais encore de triompher. Au XIXe siècle, il avait un certain idéal ; du moins formait-il un système homogène, et sûr de soi ; il n’était pas seulement triomphant, mais encore laissait entrevoir un accroissement sans fin de sa propre puissance.

Keynes John Maynard, Essais de persuasion, NRF Librairie Gallimard, 1933, p. 218

Effectivement, la logique négative suit nécessairement la trajectoire de la pyramide de Ponzi. Il lui faut toujours augmenter les victoires à obtenir pour repousser l’inévitable constat : le paradis promis justifiant tous ces sacrifices n’est toujours pas advenu, et à mesure que le mouvement se radicalise, la situation empire même. Gauchet commet l’erreur d’attribuer cette radicalisation nihiliste aux religions séculières non-libérales, et d’y mettre en opposition le libéralisme prétendument pragmatique et prosaïque. La chose est plus subtile : le libéralisme est seulement la forme la plus inefficace de suivre exactement le même mouvement. Voici un autre point commun l’attestant :

La religion séculaire est un Moloch qui peut dévorer jusqu’à ses propres desservants, tant les besoins de son auto-alimentation sont insatiables.

Gauchet Marcel, L’avènement de la démocratie III À l’épreuve des totalitarismes, NRF Gallimard, Paris, 2010, 661 p., p. 416

Comment ne pas voir la destruction du secteur privé par le mythe du déficit zéro que les libéraux mettent en avant comme la garantie de la prospérité de cette mêem entreprise privée. Combien de libéraux ont encore ces dernières années conspué la prétendue « couardise opportuniste » des politiciens qui auraient dû « promettre du sang et des larmes » à la Churchill pour réduire la dette publique ? Comme si l’opportunisme n’était pas une des « valeurs » centrales du libéralisme…

La résistante Simone Weil comprenait, comme Aristote et à l’inverse des libéraux, que l’humain est un animal politique et qu’il a besoin, pour épanouir toutes ses facultés, d’une société dans laquelle il s’inscrit, c’est-à-dire se nourrit et se dépasse, quitte à accepter une relatif degré d’obéissance : « Mille signes montrent que les hommes de notre époque étaient depuis longtemps affamés d’obéissance. Mais on en a profité pour leur donner l’esclavage. » (dans son Éloge de l’Enracinement). Cette évidence, si gênante pour tout partisan du libéralisme, est fatalement source de dénégation. Ici, Gauchet voit tout converger vers cette énigme, mais s’empêche de la résoudre, alors que c’est son rôle de le faire :

En effet, à un moment donné, les hommes ont pu se battre pour leur servitude comme s’il s’agissait de leur liberté — non pas sous l’effet d’une méprise qui leur aurait fait prendre l’une pour l’autre – en pleine connaissance de cause, dans la ferme conviction que la servitude serait le vecteur de leur liberté. Tel est le nœud en lequel restera à tout jamais concentrée l’énigmatique signification du phénomène totalitaire.

Gauchet Marcel, L’avènement de la démocratie III À l’épreuve des totalitarismes, NRF Gallimard, Paris, 2010, 661 p., p. 535

Trois petites citations pour finir et renforcer l’idée que le libéralisme est bien une religion séculière, au sens de Gauchet, et malgré les dénégations de Gauchet :

La première est que Marcel Gauchet lui-même recourt à la métaphore religieuse pour qualifier la nature de l’entreprise libérale.

Le conservatisme traditionaliste-réactionnaire est réduit au silence, pour ce qu’il en reste — si la Première Guerre mondiale a mis un terme à l’Ancien Régime, la seconde a dissipé jusqu’à son fantôme. Les libéraux de stricte observance sont réduits à l’état de secte insignifiante.

Gauchet Marcel, L’avènement de la démocratie III À l’épreuve des totalitarismes, NRF Gallimard, Paris, 2010, 661 p., p. 559

L’une des deux excellentes pointes d’humour à connaître sur les religions énonce qu’« Une religion est une secte qui a réussi. », et l’on voit mal pourquoi la petite secte libérale une fois revenue au pouvoir ne serait pas une religion séculière. Le religieux n’était pas plus insignifiant avant qu’alors, vu son succès.

De plus, Gauchet est parfaitement capable de faire le lien entre croyance et idéologie, entre la foi en un horizon de religion séculière et l’idéologie qui lui sert de théologie :

Nous avons bénéficié, depuis lors, d’une sorte de vérification expérimentale a contrario de cette force architectonique de l’idée. Qu’elle vienne à défaillir, et le système qu’elle faisait tenir debout se décompose. On ne peut comprendre autrement les conditions stupéfiantes dans lesquelles s’est opérée la désagrégation du communisme soviétique, loin des scénarios imaginés par les meilleures analyses. C’est du dedans, par la tête, qu’il s’est insensiblement défait. Il n’a pas résisté à la vague de décroyance qui a sapé les bases du pensable et du croyable socialistes dans les années 1970. Si ossifié qu’était le discours officiel, si cynique qu’était devenu le fonctionnement de l’appareil, on s’aperçoit après coup que le régime ne devait sa consistance, en dernier ressort, qu’au semblant de plausibilité que conservait, aux yeux de ses propres maîtres, l’horizon dans lequel il prétendait s’inscrire — horizon qui alimentait chez les plus sincères l’espoir de le reformer.

Gauchet Marcel, L’avènement de la démocratie III À l’épreuve des totalitarismes, NRF Gallimard, Paris, 2010, 661 p., p. 543-544

Enfin, Gauchet reconnait dans un autre ouvrage à quel point le socle humain et civilisationnel est immanquablement religieux, à quel point, finalement, le rationalisme issu des lumières est radicalement incapable de comprendre et de traiter la question de la foi.

Paradoxe : depuis deux siècles, la religion n’a cessé de perdre en poids relatif dans la vie de nos sociétés ; dans le même temps, elle n’a cessé de gagner en importance et en profondeur, aux yeux de ses théoriciens, quant à sa fonction au sein des sociétés. Plus nous nous dégageons de son emprise, plus elle nous paraît rétrospectivement avoir été au cœur du dispositif collectif. Et de fait, en l’occurrence, la réévaluation est étroitement tributaire des aléas d’un recul, comme si, en se retirant lentement, le religieux découvrait des fonds insoupçonnés.
Il a fallu d’abord revenir de l’optimisme militant des Lumières.

Gauchet Marcel, La démocratie contre elle-même, Gallimard, Paris, 2002, 385 p., p. 27

Quiconque croit pouvoir échapper à la croyance est décidément bien crédule.
Je crois que ce billet est déjà assez long. Les prochains seront consacrés à une tentative de définition de ce qu’est une attitude saine par rapport à cette question de la foi. Autant dire que leurs rédactions prendront beaucoup de temps. En plus, les vacances approchent…


Notes :

1. Cf sur cette question, en particulier, Senik André, Marx, les Juifs et les droits de l’homme: À l’origine de la catastrophe communiste, Denoël, 2011.

2. Cf par exemple Epstein Simon, Un paradoxe français, Antiracistes dans la Collaboration, antisémites dans la Résistance, Albin Michel, 2008. À l’inverse, étonnamment, beaucoup de résistants de la première heure étaient des maurassiens, antisémites, et partisans d’un pouvoir plus fort du temps du libéralisme, mais pas aussi fort que le nazisme et pas pour n’importe quelle valeur, d’où leur entrée en résistance. Ce genre de paradoxe est totalement incompréhensible si on accepte la vision libérale binaire du pouvoir : soit annihilée soit omnipotente.

15 Commentaires

Classé dans Religion séculière

1. Le libéralisme, une religion séculière ?

Ce billet est le premier d’une série étudiant le rapport entre libéralisme et religion séculière.

Je sais. Le sujet est particulièrement complexe, et encore plus sensible que la création monétaire. Ce qui en dit long. Mais le sujet est tout simplement trop important et trop central face aux problèmes que nous connaissons actuellement pour être paresseusement ou lâchement abandonné. Dans le livre, j’effleure la question en montrant que le libéralisme procède non pas d’une découverte scientifique de la vérité qu’il voudrait voir reconnue par tous, mais d’un émerveillement pour le marché, d’une « révélation » de la liberté dont il se charge ensuite de démontrer le bien-fondé ainsi que d’y rallier le plus grand nombre. Hayek en particulier revendique le terme de « foi » et il est frappant de constater à quel point les raisonnements libéraux s’apparentent beaucoup plus à une théologie découlant d’un dogme, à une vraie idéologie, qu’à une observation empirique du réel et à la simple formulation de ses constats.
Bien sûr, les quelques éléments de réflexions qui seront mis sur la table durant ce billet seront critiquables, on jugera que je vais trop vite en besogne, que mes éléments ne sont pas forcément représentatifs, etc. J’écoute volontiers toutes ces critiques, pour peu qu’elles soient constructives. Je suis le premier à désirer corriger mes éventuellement maladroits balbutiements.

La toute première étape consiste à se doter d’une définition suffisamment précise de ce qu’est une « religion séculière » afin d’éviter le piège grossier consistant à simplement calquer la définition de la chose selon ce qu’on voudrait voir qualifier ainsi (Sinon c’est le grand n’importe quoi : le maoïsme est un mouvement de libération ou de Gaulle est un fasciste.). De préférence, cette définition doit être reconnue par des autorités intellectuelles respectées, afin que cette définition soit facilement compréhensible et acceptée. Pour ma part, je choisis de me ranger à ce qu’en dit Marcel Gauchet l’auteur du célèbre Désenchantement du monde :

Religion séculière il y a, dans la rigueur de l’expression, quand la religiosité intrinsèque du but est soustraite à la conscience des acteurs, qui sont naïvement convaincus de poursuivre un projet de nature purement laïque ou séculière, voire d’essence antireligieuse. Une religion séculière est une religion qui, consubstantiellement, s’ignore pour telle, ou, mieux, se nie pour telle. La définition la plus brève qu’on puisse en proposer est celle d’anti-religion religieuse.

Gauchet Marcel, L’avènement de la démocratie III À l’épreuve des totalitarismes, NRF Gallimard, Paris, 2010, 661 p., p. 108

Bien. Voici maintenant quelques éléments qui correspondent manifestement à cette définition :

Jusqu’à peu avant ma bar mitzvah, j’étais fanatiquement religieux, cherchant à me conformer dans chaque détail aux exigences compliquées, alimentaires ou autres, du Judaïsme Orthodoxe. […]
À l’âge de douze ans environ, j’ai décidé qu’il n’y avait aucune base valide à mes convictions religieuses ou aux rigides habitudes que je suivais, et j’ai basculé dans l’agnosticisme total. J’effectuais la cérémonie de la bar mitzvah pour mes parents — qui, je peux le dire, n’ont jamais été aussi rigides que je le fus et faisaient preuve d’une grande tolérance tant pour ma rigidité première que pour mon basculement subséquent. Rose a souvent remarqué que je devins fanatiquement anti-religieux, citant la difficulté qu’elle a eu de me persuader d’accepter une cérémonie religieuse de mariage par amour pour nos parents. […]
Homer m’a le premier introduit à ce qui s’appelait déjà la vue de Chicago. Comme son mentor, Frank Knight, un produit du Midwest rural, il mettait en grande emphase la liberté individuelle, était cynique et sceptique quant aux tentatives d’interférer avec l’exercice de la liberté individuelle au nom de la planification sociale ou de valeurs collectives, cependant il n’était nullement un nihiliste. Cela m’a toujours semblé paradoxal que Frank Knight, et dans une moindre mesure Homer — et je crois que les autres disent la même chose que moi — qu’ils pouvaient tout à la fois être tellement cyniques, réalistes, négatifs quant aux effets de mesures réformatrices et simultanément de si ardents avocats des « bonnes » mesures réformatrices. […]
Les histoires sur Knight abondent. Il réagit à ses débuts dans une famille religieuse fondamentaliste en devenant religieusement antireligieux par la suite.

Friedman Milton, Rose, Two Lucky People, The University of Chicago Press, Chicago, 1998, xii + 660 p., p. 23, 32, 37

Rappelons que l’École de Chicago est l’équivalent de l’École de Manchester au dix-neuvième siècle : le donjon de la pensée libérale au sein de la forteresse qu’est son plus puissant pays le représentant sur la scène mondiale. Rappelons aussi que Milton Friedman est le nom aujourd’hui le plus célèbre de l’École de Chicago, celui l’incarnant le mieux aux yeux des spécialistes comme des profanes. C’est donc l’esprit du « saint des saints » libéral qui nous est brossé ici en passant.
Que les libéraux, ces instituteurs du cynisme utilitariste puissent être animés d’une ferveur religieuse, cela peut sembler très paradoxal et improbable. Mais la réalité est souvent très « paradoxale et improbable », et le couple Friedman est assurément bien mieux placé pour se prononcer que nos préjugés. C’est antireligiosité est extrêmement religieuse aussi pour s’affirmer positivement, et non simplement négativement contre ses adversaires :

ce qui se cache derrière la plupart des arguments contre le marché libre, c’est le manque de foi dans la liberté elle-même

Friedman Milton, capitalisme et liberté, Leduc.s, Paris, 2010 (1962), 316 p., p. 57

Il est aussi, à mon sens, indispensable d’aborder Hayek qui est central tant par sa stature au sein du libéralisme d’après-guerre que par son rapport particulier au religieux :

De telles règles morales pour l’action collective ne s’édifient que difficilement et très lentement. C’est sûrement ce qui en fait le prix. Parmi les rares principes de ce genre que nous ayons réussi à développer, le plus important est la liberté individuelle, qu’il est tout à fait approprié de considérer comme un principe moral d’action politique. Comme tout principe moral, il requiert d’être accepté comme une valeur en soi, comme un principe qui doit être respecté sans qu’on recherche les conséquences, bonnes ou non, de son application dans un cas concret. Nous n’atteindrons aucun des résultats souhaités, si nous ne l’acceptons comme une foi, ou comme un postulat, si solide que nulle considération d’opportunité ne saurait être admise pour le limiter.

von Hayek Friedrich August, La Constitution de la liberté, Litec, Paris, 1994 (1960), XXVII+530 p., p. 65-66

« Une foi, un postulat ». Une foi parce que le libéralisme est une religion, et un postulat parce qu’elle est anti-religieuse. Hayek est une exception, un vestige, et à mesure que le libéralisme s’affirme, la dénégation de son origine et de son essence religieuse prend le dessus et recouvre le tout. Hayek l’agnostique tardif est ainsi un point d’observation privilégié du rapport du libéralisme au religieux. Voici son propre constat :

le vrai libéralisme n’est pas en conflit avec la religion, et je ne puis que déplorer l’athéisme militant et foncièrement étranger au libéralisme qui a imprégné une bonne partie des libéraux du Continent au XIXe siècle. Que cette attitude ne relève pas de l’essence du libéralisme apparaît clairement dans le fait que les ancêtres du libéralisme, les anciens Whigs anglais, entretenaient des liens étroits avec une foi religieuse bien précise. Ce qui distingue en ce domaine le libéral du conservateur est que, si profondes soient ses convictions religieuses, le libéral ne se considérera jamais en droit de les imposer à autrui, et qu’à ses yeux le spirituel et le temporel sont des sphères différentes qu’il ne faut pas confondre.

von Hayek Friedrich August, La Constitution de la liberté, Litec, Paris, 1994 (1960), XXVII+530 p., p. 402

Ce que j’essaie de faire émerger à la conscience de mon lecteur est, au minimum, la conviction qu’il y a là une clé de lecture primordiale du libéralisme, une clé qu’il convient donc d’élucider. Aussi, j’espère l’avoir fait effleurer cette intuition qui ne s’est que très progressivement imposée à moi : que le libéralisme est aussi, avec ses propres particularités, une religion séculière.

C’est tout pour le moment. J’espère que ça vous a intéressé. N’hésitez surtout pas — le répéterai-je assez ? — à critiquer ce billet, il en a besoin. Vu la difficulté du sujet et l’aide que m’a apporté ce blog et ses lecteurs pour mieux comprendre et vulgariser le néochartalisme, j’accepte le plus volontiers du monde qu’une question encore plus difficile mérite d’être retravaillée.

À (pour)suivre.

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La délicate question du pouvoir

J’avais rapidement abordé dans La genèse des Shadoks la si délicate question du pouvoir. Bien qu’il s’agisse d’un des arguments qui tiennent le plus au cœur des partisans de l’équilibre du budget public, je m’étais en substance défilé en retournant la question : En quoi la situation est-elle meilleure maintenant que ce sont les financiers qui détiennent le pouvoir d’émettre la monnaie ? C’est une remarque très pertinente mais qui a l’inconvénient de pousser soit à moins craindre l’État, certes mais : soit au contraire à craindre et l’État et tout pouvoir de création monétaire, jusqu’à ce que mon interlocuteur finisse métalliste, anarchistes libéral ultimement. Cette fois-ci, je vais tenter, très difficilement, d’expliquer pourquoi il existe, pourquoi la lucidité impose de s’en méfier, et pourquoi il faut le préserver et parfois le favoriser néanmoins.

La meilleure approche que j’ai pu trouver du pouvoir me fut donnée par René Girard dans Des choses cachées depuis la fondation du monde, en voici la substance : Comme ont pu le constater les anthropologues, sans pouvoir l’expliquer, les sociétés premières sont d’abord religieuses puis, progressivement, politiques ; elles sont fondées sur des meurtres fondateurs qui sont transformés en mythes, meurtres ayant le déroulement d’une crise mimétique avec sacrifice d’un bouc-émissaire ; ce sacrifice est ensuite ritualisé, progressivement on passe des sacrifices humains aux sacrifices animaux côté religieux. Parmi les rites sacrificiels humains, Girard en décèle quelques uns qui sont des états intermédiaires entre religieux et politiques car, sans être à proprement parler des chefs politiques, des individus se voient octroyés des pouvoirs refusés aux autres membres de la communauté, notamment sur l’accès aux femmes, avant d’être sacrifiés, plus ou moins longtemps après. La chose était tellement sue de tous à l’avance que, chez certaines tribus, on ne trouvait un volontaire à ces privilèges que malgré lui. À l’extrême, le meilleur moyen de faire de ce privilégié une future victime émissaire parfaite était de la laisser tuer quelques membres, pour s’assurer de sa culpabilité aux yeux de tous, tous ces autres pouvant ensuite se défouler contre lui avec une conscience apaisée.

Il en existe des restes, dans nos sociétés travaillées par la dénonciation du rite sacrificiel du bouc-émissaire. Ainsi, lors de la fête « de la galette des rois », un participant est désigné roi par le jeu du hasard ou le choix du plus jeune, le plus innocent donc, puis ce roi dispose de quelques privilèges et peut s’adonner à quelques excentricités tandis que les autres peuvent se moquer de lui, tous ensemble. Dans nos sociétés si individualisées et si matérialistes, on ne garde souvent que la galette et la couronne allant à celui qui croque la fève ; mais il suffit de plonger dans les souvenirs familiaux ou autres pour retrouver maints aspects mentionnés par Girard. On peut encore retrouver ces liens obscurs entre rites sacrificiels et pouvoir dans les fameux trois L médiatiques (Lécher, Lâcher, Lyncher) qui se sont abattus entre autres sur Sarkozy et Royal en 2007 ou DSK en 2011, ou encore dans la littérature :

Un intellectuel qui n’a plus confiance en rien ni en personne ne peut vivre ainsi. N’est-ce pas ? Eh bien, cela fut mon point de départ : en rien ni en personne. C’est mon Lucifer. Mais je ne pouvais pas vivre dans ces conditions-là ! Et c’est alors que j’ai pris Lénine pour idole. Les spécialistes des religions savent du reste que, lorsque meurent les grandes religions, naissent des religions dénaturées, des sectes. C’est toujours la même chose ! C’est le moment où apparaissent les idoles. C’est le fameux pouvoir charismatique du chef, et cela a existé bien avant Staline ! Le chef est l’Unique. On n’a confiance en personne et on choisit alors un homme en qui on aura confiance. C’est une vieille histoire. Elle remonte au moins l’époque du Romantisme. Ainsi Kirieïevski, ce slavophile post-romantique, à écrit que la politique est une telle honte, un tel crime, qu’il est préférable qu’un seul homme en prenne sur lui tout le poids. De cette façon, la honte était selon lui épargnée à la nation. C’était la justification théorique de l’autocratisme russe : le Tsar se sacrifiait, il prenait sur lui la honte de toute la nation, la honte de diriger l’État. Et tout le sang versé, tous ces crimes terribles sans cesse perpétrés, ils existent, bien sûr ; mais il y a ce personnage sacré, ce Tsar ou ce Lénine, ce personnage charismatique qui rachète tout, en qui l’on place les plus hautes espérances et qui prend sur lui le poids de tout le péché. Je soutiens donc le communisme. Je ne « fais » pas le communisme, puisque je ne suis pas en Russie, et pourtant je le « fais », en Pologne. Je soutiens le communisme, tout en sachant à quelles épreuves il conduit. Et je ne pêche pas, puisque c’est mon sauveur, Lénine, qui a pris sur lui le péché.

Wat Alexandre, Mon siècle, confession d’un intellectuel européen, dialogue avec Czeslaw Milosz, Éditions de Fallois, L’Âge d’Homme, Paris, 1989, 725 p., p. 94

Autrement dit, le pouvoir politique, c’est l’existence abordée depuis son chaos. C’est l’arbitre que se trouve la communauté pour trancher leurs différends, mais qui reproduit la rivalité mimétique avec ce qu’elle comporte d’irrationnel et de sordide au niveau des arbitres. La communauté n’a pas gagné sa guerre contre la chaos, elle a seulement acquis « une profondeur stratégique » comme disent les militaires, c’est-à-dire un espace où on peut poursuivre la lutte, où on n’a pas encore perdu et où la paix règne le plus souvent. Lorsque deux communautés se rencontrent, sans cet arbitrage, on retourne au chaos initial. Ainsi, la Corée du Nord procéda au rapt de plusieurs personnes étrangères dans leurs pays respectifs pour satisfaire aux désirs de feu Kim Jung Il. Sans recours autre que le rapport de force.

Le libéralisme est particulier : il ne croit pas que le pouvoir soit cet espace frontière où se décident ce qui peut être sauvé et ce qui doit être sacrifié, en essayant de limiter la part du feu, il croit que le pouvoir est le feu, est le mal. Aussi, lorsqu’un problème politique se pose, le libéral tend à n’avoir qu’une seule solution : le rite sacrificiel, directement. On sacrifie le souverain et son pouvoir, et on croit que les arbitrés seront tout aussi bons voire mieux sans l’arbitrage. C’est la prétendue autorégulation des marchés ; c’est leur aveuglement catastrophique envers la fraude délibérée des PDG, véritable tabou chez eux. Le libéralisme fonctionne ensuite comme une mythologie, avec son recrutement par conformité idéologique, son « état de secte » (Gauchet Marcel, L’avènement de la démocratie III À l’épreuve des totalitarismes, NRF Gallimard, Paris, 2010, 661 p., p. 559). Lorsque j’affirmais que « les appels à l’austérité se révèlent aussi finement analysés et compris par nos dirigeants que les sacrifices humains par les grands prêtres de l’empire aztèque finissant », ce n’est pas une innocente métaphore, un peu excessive. C’est tout au contraire le très réel doublement des suicides grecs depuis la crise de 2008 et ses sysiphiens plans d’austérité, la guerre économique qui pousse au suicide puisqu’« on ne fait pas d’omelette sans casser des œufs » (soit l’aphorisme de Lénine qui perturba tant Wat cité au-dessus, au point de le faire quitter le communisme…). Mais, selon un mode typiquement libéral, le rite sacrificiel n’est pas assumé collectivement, il s’agit d’un acte individuel, même s’il est collectivement voulu et favorisé : le suicide.

Entre d’une part le libéralisme préférant éliminer l’État pour prétendument libérer l’individu, quitte à faire reposer sur ce dernier le poids d’une perfection mathématique du crédit qu’il est incapable de faire fonctionner concrètement, et d’autre part un jeu lucide et assumé par les néochartalistes consistant à laisser de la souveraineté lorsqu’il faut aider les individus et quitte à s’appuyer ensuite sur ces individus renforcés contre les abus de l’État, il faut choisir. Pour ma part, je suis le Nobel d’économie Paul Samuelson :

Je pense qu’il y a un élément de vérité dans l’opinion que la superstition assurant que le budget doit être équilibré en permanence, une fois éventée, enlève une des sécurités que toute société doit avoir contre les dépenses hors contrôle. Il doit y avoir une discipline dans l’allocation des ressources ou vous aurez un chaos anarchique et inefficace. Et une des fonctions d’une religion ancienne manière était d’effrayer les gens avec ce qui pourrait être vus comme des mythes afin de se comporter de la manière qu’une civilisation à long terme requiert. […] Maintenant j’en viens à croire que, si je puis paraphraser, apprenez la vérité et la vérité aidera à vous rendre libre et peut-être même efficient.

Blaug Mark, John Maynard Keynes : Life, Ideas, Legacy, St. Martin’s Press, New York, 1990, 95 p., p. 63– 64

La force que donne le collectif a été trop chèrement payée pour nous permettre en plus de la dilapider ; l’intelligence commande au contraire d’en extraire toujours plus efficacement le meilleur plutôt que de sommer les individus de faire disparaitre le mal sur le champ ou de disparaître, en supprimant ce qu’ils sont si laborieusement parvenus à construire contre lui. Le libéralisme est involutif et recherche un utopique état de nature robinsonien ; le néochartalisme est évolutif et veut poursuivre l’œuvre civilisationnelle d’émancipation de l’individu, d’arrachement à sa misère initiale.

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Une conspiration ?

Maintenant que mon lecteur a pris la mesure de la fausseté de l’impératif de l’équilibre budgétaire, la manne qu’elle représente pour les financiers et la soumission aveugle des politiques, mon lecteur est sans doute tenté d’y voir une vaste conspiration à l’œuvre. Je n’y crois pas, et ce billet explique pourquoi.

John Perkins fut employé par MAIN, une des entreprises privées créées par la CIA afin de surestimer les dettes nécessaires au développement économique des pays pauvres et de les enferrer dans une spirale d’endettement, tout en étant immunisées contre les audits du Congrès, puisque de droit privé. Son autobiographie, Confessions of an Economic Hit Man, est l’une des meilleures ventes du New York Times. Il y décrit des manipulations, des trahisons, des meurtres, des guerres, et voici ce qu’il affirme quant à l’explication conspirationniste :

Nous préférons croire au mythe que des millénaires d’évolution des sociétés humaines ont finalement parachevé le système économique idéal, plutôt que de faire face au fait que nous nous sommes simplement embarqués dans un concept faux que nous avons accepté comme parole d’évangile. Nous nous sommes convaincus que toute croissance économique profite à l’humanité, et que plus la croissance est forte, plus généralisés en sont les bénéfices. Finalement, nous nous sommes persuadés les uns les autres que le corollaire de ce concept est valide et moralement juste : que les gens excellant à alimenter les feux de la croissance économique doivent être exaltés et récompensés, tandis que ceux nés aux marges sont disponibles pour exploitation.

Ce concept et son corollaire sont utilisés pour justifier toute piraterie — licence est donnée de violer et piller et assassiner des gens innocents en Iran, Colombie, Irak, et ailleurs. Les TGE [Tueurs à gages économiques, Economic Hit Men, EHMs], chacals [jargon signifiant tueurs à gages classiques], et les armées fleurissent aussi longtemps que leurs activités peuvent être dépeintes comme générant de la croissance économique. Par la grâce des « sciences » biaisées de la prévision, de l’économétrie, des statistiques, si vous bombardez une ville et que vous la reconstruisez, les données montrent un énorme pic de croissance économique.
[…]
Ce serait fabuleux si nous pouvions tout blâmer sur le dos d’une conspiration, mais nous ne le pouvons pas. L’empire dépend de l’efficacité des grandes banques, des grandes sociétés, des gouvernements — la corporocratie – mais ce n’est pas une conspiration. La corporocratie est nous-mêmes – c’est nous qui la faisons advenir – ce qui, bien sûr, explique la plupart d’entre nous trouve difficile de se lever et de s’y opposer. Nous préférerions entrapercevoir des conspirateurs rôdant dans les ombres, parce que la plupart d’entre nous travaille pour une de ces grandes banques, ou gouvernements, ou de quelque façons nous sommes dépendants d’eux pour les biens et services qu’ils produisent et commercialisent.

PERKINS John, Confessions of an economic hit man, Plume, 2006, 303 p., p. 255-256

En bref : ce ne sont pas les conspirations qui font les idéologies, mais les idéologies qui font les conspirations, en retenant les mains des opposants à leur encontre ou en les déchaînant contre leurs adversaires, en suscitant l’espoir de ceux qui pourraient y coopérer et en assurant les cyniques que là réside le succès. Ou en le démontrant par l’absurde : s’il suffisait de conspirer pour contrôler ceux qui s’y refusent, jamais l’idéologie communiste n’aurait pu s’étoffer jusqu’à contrôler un tiers de l’humanité, jamais une fois en place, avec son État policier et ses services secrets omnipotents, elle n’aurait pu s’effondrer1.

Je vais même plus loin dans l’anticonspirationnisme et pense très sincèrement que les conspirateurs eux-mêmes ne maîtrisent pas leurs conspirations, qu’ils en deviennent comme prisonniers. En effet, à mesure que l’aptitude au mensonge, la duplicité deviennent des qualités requises pour intégrer ces cercles, le cynisme ne peut plus faire l’objet de cynisme : tout élément moralement trop pur devient un danger, un témoin gênant pour les autres et doit être impitoyablement éliminé, ce qui laisse les loups entre eux. Puis, lorsqu’il faut se remettre d’accord sur une nouvelle base parce que l’ancienne est à bout de souffle, et qu’il faut accepter que certains de ses intérêts soient lésés ou au moins mal préservés, les loups ne peuvent plus s’entendre.

C’est ce qu’on constate actuellement : les financiers ont tout intérêt à ce que les États renflouent le secteur privé par de généreux déficits, afin de préserver la qualité de leurs bilans (gorgés de prêts à ce même secteur privé), mais ne peuvent s’empêcher de continuer à se solidariser seulement par l’hostilité contre l’État. De peur de se soumettre, ils préfèrent se démettre, et tout le monde avec.

C’est ce que Keynes contemplait déjà en son temps, quoique le cynisme échappe manifestement au grand économiste :

Sauver les apparences et afficher une respectabilité conventionnelle qui passe les possibilités humaines sont des nécessités de la profession de banquier. À s’y astreindre toute sa vie durant, on devient le plus romantique et le moins réaliste des hommes. Et cette conduite fait si bien partie de leur fonds de commerce que les banquiers ne souffrent pas que leur position soit contestée et qu’ils ne se permettent même pas de la contester eux-mêmes avant qu’il soit trop tard. En honnêtes citoyens qu’ils sont, les banquiers ressentent une véritable indignation en face des périls dont fourmillent l’univers mauvais dans lequel ils vivent. Oui, ils s’indignent quand les périls sont sur eux, mais ils ne les prévoient pas. Une conspiration de banquiers ! On en parle ; l’idée est absurde ! Si seulement il y en avait une, voilà ce que je souhaite ! En réalité, s’ils sont sauvés, ce sera, je gage, malgré eux.

Keynes John Maynard, Les effets de l’effondrement des prix sur le système bancaire in essais sur la monnaie et l’économie, Payot, Paris, 1978 (1931), 329 p., p. 78

En résumé : les « conspirateurs » sont beaucoup plus vraisemblablement devenus autistes par une dose énorme (létale ?) d’idéologie.


Note :

(1) Pour ceux qui tiennent à l’argument d’autorité, Gauchet Marcel, L’avènement de la démocratie III À l’épreuve des totalitarismes, NRF Gallimard, Paris, 2010, 661 p., p. 543-544 :

Nous avons bénéficié, depuis lors, d’une sorte de vérification expérimentale a contrario de cette force architectonique de l’idée. Qu’elle vienne à défaillir, et le système qu’elle faisait tenir debout se décompose. On ne peut comprendre autrement les conditions stupéfiantes dans lesquelles s’est opérée la désagrégation du communisme soviétique, loin des scénarios imaginés par les meilleures analyses. C’est du dedans, par la tête, qu’il s’est insensiblement défait. Il n’a pas résisté à la vague de décroyance qui a sapé les bases du pensable et du croyable socialistes dans les années 1970. Si ossifié qu’était le discours officiel, si cynique qu’était devenu le fonctionnement de l’appareil, on s’aperçoit après coup que le régime ne devait sa consistance, en dernier ressort, qu’au semblant de plausibilité que conservait, aux yeux de ses propres maîtres, l’horizon dans lequel il prétendait s’inscrire — horizon qui alimentait chez les plus sincères l’espoir de le réformer.

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