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De l’art de ne pas comprendre

Lors d’une conférence de presse le 4 avril 2013, le président de la Banque Centrale Européenne Mario Draghi nous a gratifié d’un numéro très travaillé de contorsionnisme. J’en fournis ici de substantiels extraits commentés qui illustrent très bien l’impasse purement idéologique du libéralisme en général et de l’euro en particulier.

Le résultat pour le PIB réel du quatrième trimestre de 2012 fut faible, la deuxième estimation d’Eurostat indiquant une contraction de 0,6 % d’un trimestre sur l’autre. Ce déclin est largement du à une baisse de la demande domestique mais reflète aussi une chute des exportations. Les données récentes et les indicateurs confirment que la faiblesse économique s’est étendu jusqu’au début de l’année. […] le rythme sous-jacent de croissance de M3 s’est modéré à 3,1 % en février, contre 3,5 % en janvier. Le taux annuel de croissance de l’agrégat monétaire restreint, M1, s’est accru à 7,0 % en février, depuis 6,6 % en janvier. Au même moment, les dépôts des IMF (Institutions Monétaires et Financières) de nombre de pays sous tension s’est encore renforcé en février. […] Le taux annuel de croissance des prêts (ajusté par rapport aux ventes de prêts et à la titrisation) aux entreprises non-financières et aux ménages demeurent largement inchangés en février, à -1,4 % et 0,4 % respectivement. […] Notre politique monétaire demeurera accommodante — n’oubliez pas que l’EONIA, le taux d’intérêt à très court-terme, se tient à environ 7 points de base, ou à 6 points de base maintenant [NdT : c’est-à-dire 0,06 %], ce qui est presque zéro.

Le constat est donc clair : En bas, l’économie s’enfonce lentement dans la récession, et la haute finance en haut décélère. Une réaction est nécessaire. Draghi commence tout de suite à doucher les enthousiasmes.

Un autre point est qu’on doit toujours être conscient de ce que la BCE peut faire et ne peut pas faire. Nous ne pouvons pas remplacer le capital manquant dans le système bancaire. C’est très clair. Nous ne pouvons pas compenser le manque d’action des gouvernements — par exemple, dans certains pays la plus puissante mesure de stimulation que le gouvernement puisse entreprendre est de payer ses arriérés, ce qui dans certains cas totalisent plusieurs points de pourcentage. La BCE ne peut pas remplacer les gouvernements sur ce front […]

Sur l’autre point concernant le peu d’entrain à soutenir l’économie, laissez-moi mentionner ce qui a été, à notre sens, le plus puissant instrument de politique monétaire jusqu’à ce jour : les OMT [NdT : Outright Monetary Transactions, achats de dettes souveraines sur le marché secondaire]. Avec les OMT, les taux d’intérêts sur une obligation à dix ans est descendue de 7,39 % à 4,87 % aujourd’hui pour l’Espagne, et de 6,45 % à 4,52 % pour l’Italie, et en Allemagne, les taux d’intérêts sur le Bund à dix ans sont réellement montés de 1,25 % à 1,46 % avant que l’incertitude actuelle ne les abaisse à nouveau. Ainsi, l’impact monétaire des OMT a été très puissant, non seulement sur les obligations souveraines mais aussi sur les écarts d’intérêts sur les obligations d’entreprises. Avant les OMT, les écarts sur les obligations d’entreprises en euro notées BBB étaient de 216 points de base pour les entreprises non-financières et ils sont maintenant de 140 points de base. Pour les compagnies financières, ils étaient de 637 points de base avant les OMT et sont maintenant de 250 points de base. Les prix des actions montèrent de 20-30 % en moyenne . La volatilité s’est diminué d’environ 30 %. Et les autres nouvelles encourageantes des marchés financiers sont que la base des dépôts continue de se renforcer également dans les pays sous tension. L’autre chose qui indique une réduction de la fragmentation est que la dispersion du taux de croissance des dépôts — la dispersion entre les pays ou déviation standard — diminue et est en vérité moitié moindre qu’avant les OMT. Vous pouvez donc voir que tout cela a certainement donné beaucoup de soutien à l’économie de la zone euro.

L’expérimentation est donc claire. L’économie ne parvient plus à s’endetter, elle a besoin d’épargner par le déficit public, en particulier le déficit public déjà promis mais toujours pas versé, et calmer l’austérité et en particulier son instigateur psychologique — le marché de la dette souveraine — est la solution au problème. Nous pourrions donc nous attendre à ce que la BCE s’arrange pour que les banques financent facilement les États, voire à ce que les États soient financés directement par l’eurosystème. Il n’en est rien :

Aussi je pense que nous continuerons à réfléchir à ces problèmes avec une perspective à 360 dégrés. Nous continuerons à étudier les diverses possibilités d’agir, mais vous devez toujours garder à l’esprit que tant notre arrangement institutionnel que notre expérience des autres pays nous dit que nous avons à penser longuement avant de venir avec quelque chose que soit utile, faisable, et cohérent avec notre mandat. […] nous voyions positivement toute mesure coupant les liens entre les souverains et les banques

Mario Draghi nous répète qu’il veut envisager toutes les solutions. Il est évident que le problème de l’euro est la perspective de défaut qu’il fait peser sur les États, l’arrogance que s’arrogent les banques de pouvoir potentiellement le mettre en faillite. Mais au moment de resserrer les liens distendus entre banques et États et de rendre le financement de l’État plus automatique, il choisit exactement le contraire, c’est-à-dire de couper les ponts entre les États et les banques, après avoir obligé les États à se financer en passant par l’intermédiaire des banques (interdiction du financement direct par les banques centrales, pourtant organes des États). Belle ouverture d’esprit à 360 degrés, en effet. Rappelons que cette contrainte interdisant à l’État le financement direct par la devise qu’il crée est manifestement aussi absurde que l’or du temps de l’étalon-or : La « sécurité » consiste en un danger qu’on se crée de toutes pièces, et une fois que l’État bute quelque peu sur cette contrainte, l’économie est déstabilisée ni plus ni moins longtemps qu’on ne s’en est pas débarrassé… Comparé aux Américains, aux Britanniques, au Japonais, et à environ tous les pays du monde, notre situation a au contraire l’air nettement moins sécurisée, si on prend comme référence les défauts de paiements des États ou la sécurité des dépôts. Le plan de l’euro a dû être pensé à 360 degrés lui aussi.

Les échecs s’amoncelant, plus personne n’est dupe, et la discussion de sourd finit par ressembler à un théâtre d’ombres :

Question : Retournons à la situation économique pour un moment, il semble que la reprise est reportée encore et toujours. on dit aux gens que la situation va s’améliorer mais elle ne fait qu’empirer. Ma question serait : il y a-t-il quelque chose de faux, probablement, dans votre modélisation de la situation économique. Sous-estimons nous les multiplicatuers fiscaux ou les autres facteurs qui sont probablement devenus mauvais. […]

Question : C’était seulement pour savoir si votre indication d’un retour à des outils plus conventionnels indiquait que vous êtes à court d’options effectives sur les fronts alternatifs, à un moment où la perspective macroéconomique se détériore ?

Draghi : Ce n’est pas ce que j’ai dit. Nous songeons à des mesures tant standards que non-standards sous tous les angles.

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