Archives de Tag: MMT

Inventeur de l’ECU (ancêtre de l’euro) : « Le néochartalisme est tabou, incontesté et exact »

Bernard Lietaer, l’un des concepteurs de l’ECU (prédécesseur de l’euro qui fonctionnait nettement mieux), nous livre ses convictions sur le néochartalisme :

Combien d’entre vous sont diplômés en économie ? La plupart. Ce cours concerne l’économie ! Bien. Combien d’entre vous connait le chartalisme ? Un chartaliste ? Intéressant, n’est-ce pas ? L’école chartaliste existait dans les années 1920, est toujours vivante, produit des articles, des journaux, dont vous n’entendez jamais parler. Et vous ne trouverez jamais une référence chez quelqu’un ou quelque part dont vous parlez. Pourquoi ? En vérité ils montrent qu’il est possible d’avoir un système monétaire assurant le plein emploi ET la stabilité des prix, mais à condition de franchir le Rubicon de l’émission monétaire par le gouvernement. [sifflotements, puis chantant :] Tabou, tabou ! Personne n’en parle. Mmmh ?! Ces types habitent à l’Université du Missouri à Kansas City, ce qui est équivalent dans le système soviétique à la Sibérie. Vous envoyez les gens là-bas et vous n’entendez plus jamais parler d’eux. Et vous vous assurez qu’ils n’obtiendront jamais de retours de la part de [NdT : inaudible] ou de n’importe qui d’autre. Non ? Donc, il est maintenant possible de le plein emploi et l’inflation. Académiquement, cette école n’a jamais été mise en difficulté, et pour ce que j’ai pu en étudier, ils ont raison !

Bernard Lietaer exagère l’ostracisme et le tabou frappant le néochartalisme. Mais il y a beaucoup de vrai, tant les libéraux ont l’État pour tabou. Enfin, il oublie Warren Mosler qui habite Christiansted (au sud de la Floride) et surtout William Mitchell à Newcastle en Australie, l’un de mes néochartalistes favoris (avec Wray).

Voici un lien vers l’intégralité de la conférence de Bernard Lietaer sur les angles morts monétaires et leurs solutions structurelles.

[Ajouté le 21 juillet] Voici des extraits d’un entretien de Lietaer donné à Usbek & Rica pour leur numéro de l’hiver 2012 :

surtout, on entretien un grand flou artistique autour de la monnaie. L’économiste John Kenneth Galbraith disait : « Le domaine de la monnaie est, en économie, celui dans lequel la complexité est utilisée pour cacher la réalité plutôt que pour l’expliquer. » Les lobbies sont ultra-sophistiqués sur le plan sémantique, vous sortent un vocabulaire au sens biaisé et des équations à tomber raide mort. Tout ça n’est pas innocent.

Galbraith était l’un des économistes d’après-guerre ayant le plus eu l’oreille des présidents, et l’un des plus critiques de l’économie capitaliste aux États-Unis. À noter que son fils, James, a suivi la même voie et est extrêmement proche du néochartalisme (je ne suis pas sûr qu’il le revendique).

Le morceau de Lietaer sur Krugman est tout aussi savoureux. Paul Krugman est proche du néochartalisme dans le sens où il estime que les gouvernements n’ont pas à rembourser leurs dettes. Mais il est trop ambigu par ailleurs pour être jugé néochartaliste, et il se revendique différent d’eux.

Lors d’un congrès à Séoul, Paul Krugman, qui sort comme moi du MIT, me confiait : « Il y a un conseil de nos professeurs du MIT que j’ai toujours religieusement suivi : « Never touch the money system »

« Ne touchez jamais au système monétaire. » en français.

15 Commentaires

Classé dans Paroles Tenues

Un « post-chartalisme » ?

Parfois, dans le débat d’idée, certaines choses tiennent beaucoup plus de la psychologie individuelle et de la sociologie que du débat d’idée. J’en avais déjà montré un exemple avec le MMR, qui est un néochartalisme sous pression de l’instinct libéral. Voici cette fois ce que peut donner l’instinct universitaire, et pourquoi, là encore, des différences de sensibilités qui devraient pouvoir s’exprimer sans remettre en cause l’unité de la théorie, jouent parfois de manière contre-productive. Je remercie un de mes lecteurs de m’avoir porté ce document du professeur Marc Lavoie (Université d’Ottawa et partenaire de Wynne Godley).

Marc Lavoie se met même à évoquer un hypothétique « post-chartalisme » dont la seule différence est celle-ci : les néochartalistes ridiculisent la fiction des bons du Trésor (voir par exemple ma propre saynète) et passent un temps colossal à expliquer pourquoi cette fiction est non-seulement inutile mais même contre-productive. Ce « post-chartalisme » reconnaît toute l’analyse néochartaliste mais tiens à la forme des bons du Trésor. Marc Lavoie reconnait également que le néochartalisme rencontre une résistance en raison de sa nouveauté et parce qu’il tire les conséquences et poursuit l’approche des « horizontalistes post-keynésiens » ayant eux-mêmes déjà bousculé les habitudes de pensée du milieu (page 25). Bien que la présentation du néochartalisme et de son histoire soit excellente, lorsqu’il en vient à ce qui le différencie du néochartalisme, Lavoie montre alors une cautèle et un snobisme tout universitaires. Une sorte de respect un peu superstitieux me semble-t-il pour des apparences qu’il reconnaît trompeuses. Il qualifie cette vigueur d’inacadémique [unscholar] selon ses termes. Mais venons-en au plus intéressant (page 20-21) :

Pour leur rendre justice, il doit être dit que plusieurs néo-chartalistes et leurs partisans ont depuis le début annoncé que la zone euro, telle qu’elle est construite et décrite ci-dessus, était une expérimentation institutionnelle particulièrement douteuse (Wray 1998, p. 92 1). Cela est dû au fait que la dette souveraine des pays de la zone euro pouvaient dorénavant faire défaut, transformant des pays nationaux en l’équivalent de gouvernement locaux. Godley (1992) s’est lamenté depuis longtemps sur l’absence d’une puissante autorité fiscale fédérale, mais a aussi argumenté que l’incapacité des pays à recevoir des avances de leur banque centrale au sein d’une Union Européenne à monnaie unique était proche d’un retour au statut de gouvernement local, dépourvu d’indépendance.2 Bell (2003) l’a expliqué minutieusement, ajoutant que les arrangements monétaires de la zone euro étaient totalement incohérents avec la finance fonctionnelle et qu’ils mettraient les membres de la zone euro à la merci des marchés financiers, les forçant à adopter des mesures d’austérité aussitôt que leur position fiscale ne correspond pas aux désirs des opérateurs financiers, un point également relevé par Parguez (1999). Plus récemment, Kelton et Wray (2009) ont argumenté que le coût à la hausse des couvertures de défaillances (CDS) sur la dette souveraine de la zone euro était justifié, puisque ces pays n’avaient plus de moyens monétaires d’empêcher un défaut si des peurs auto-réalisatrices menaient à une hausse des rendements obligataires, car la BCE n’interviendrait pas pour acheter des obligations gouvernementales. Le titre de leur papier — L’Euroland peut-il survivre ? — était particulièrement bien vu, à un moment où les marchés étaient quelque peu inquiets mais encore calmes, alors que ce papier était écrit avant l’explosion des rendements grec et irlandais qui survinrent au début de l’année 2010.

Je dois admettre que pendant longtemps j’étais sceptique devant tous ces arguments, croyant que les politiciens européens et les banquiers centraux abandonneraient leur dogme et changeraient leurs règles lorsque les événements les forceraient à réaliser leurs erreurs, un peu ce qui est survenu à une échelle mondiale à la fin de 2008 et au début de 2009, lorsque, confrontés à des taux de croissance négatifs, tous les gouvernements ont décidé de procéder à un programme de relance keynésienne malgré qu’ils aient juré leur attachement à des politiques fiscales austères [sound fiscal policies]. Lors de a crise subséquente, les banquiers centraux européens ont finalement changé de chanson aussi, quelque peu, mais toujours trop tard, lorsque les rendements obligataires avaient déjà atteint des niveaux catastrophiques. En effet, la BCE était obligée de transgresser ses propres directives, quand elle a annoncé le 10 mai 2010 qu’elle procéderait à l’achat des obligations grecques sur le marché secondaire pour empêcher leur rendement d’augmenter. Il fut alors proclamé que des circonstances exceptionnelles dans les marchés financiers entravaient le mécanisme de transmission de la politique monétaire, mettant en danger la politique de stabilité des prix (!), et par là-même requérait un programme temporaire qui impliquerait des interventions sans ambages sur les marchés secondaires. Des mesures semblables durent alors être prises pour les obligations portugaises et allemandes. L’inanité des règles de la BCE fut à nouveau démontrée lorsque le 8 août 2011 la BCE annonça qu’elle procéderait aussi à des achats d’obligations espagnoles et italiennes, à nouveau pour empêcher les rendements de monter. Plus encore, la BCE a dû modifier ses critères d’éligibilité. La note requise pour une pension livrée [repos] ou crédit avec collatéral était originellement de A-. Elle a été réduite à BBB- [NdT : 6 crans de moins.] en octobre 2008, avec l’avènement de la crise financière des subprimes. Les conditions de note furent entièrement suspendues pour les obligations émises par le gouvernement grec en mai 2010. La même chose fut faite en mars et juin 2011 pour les titres issus des gouvernements respectivement irlandais et portugais, encore une fois sur le fondement que des « circonstances exceptionnelles » prévalaient sur les marchés financiers. Les conditions de note devaient être abandonnées, sinon les banques des pays concernées seraient devenues illiquides, et auraient soit dû procéder à la liquidation d’actifs ou au défaut sur son échéancier, mettant ainsi en danger le système de paiement de la zone euro tout entier. Les événements actuels ont certainement justifié les craintes des néo-chartalistes et de leurs partisans.

Je me suis assez largement reconnu dans son scepticisme initial (je suis moi-même quelqu’un de très sceptique3) et j’ai moi-même longtemps douté de la nature non-néochartaliste de l’euro. Je respectais l’opinion de Wray que j’avais lu comme le reste de son livre (reproduit en note) selon laquelle l’euro était condamné à la première crise substantielle venue, je la respectais d’autant plus qu’elle était partagée par tous les néochartalistes que je connaissais, mais je ne me l’expliquais pas. En effet, l’euro, me disais-je, n’est contraint ni par l’or ni par une monnaie étrangère ni par une limite d’impression (à l’instar du bitcoin). Les critères de Maastricht ? Le fait était que les pays s’étaient assis dessus, que presque aucun ne les respectaient tous deux, et rares étaient ceux qui respectaient au moins un des deux. À la première crise venue, me disais-je encore, la BCE enfreindrait ses règles et sauverait banque ou État plutôt que de maintenir la fiction de l’autonomie réciproque par la faillite générale. Wray et tous les autres néochartalistes comparaient les pays membres de la zone euro à l’Argentine du temps où son peso était arrimé au dollar américain. Je voyais bien que ce point de vue recelait du vrai, mais je ne pouvais y adhérer parce que l’euro était un peso argentin où il n’y a pas d’États-Unis, où il n’y a que des Argentines : si on laisse les Argentines exploser en vol, que reste-t-il ? Une tour euro à Francfort se félicitant d’être restée seule avec un budget en équilibre alors que tous les autres l’ont quittée ?

C’était si vrai que j’ai commencé par esquiver le fond du débat lorsque cette question de l’euro se présentait et qu’on en profitait pour asséner des contre-vérités que les néochartalistes savent fausses. Par exemple lorsque la France avait perdu son triple A, j’écrivais que les taux de sa dette publique baisseraient et me gardais d’expliquer pourquoi ceux des Grecs montaient, en restant flou. Ma prédiction s’est avérée, et la France emprunte même à des taux négatifs, du jamais vu, tandis que beaucoup d’autres prédisaient que la France ne pourraient plus payer sa dette tant ses taux monteraient et autres foutaises (le fameux « Si on perd le triple A je suis mort. » de Sarkozy). Toutefois cette zone d’ombre dans mon tableau me gênait, et je préférais savoir plus exactement pourquoi j’avais raison. J’avais le même problème que celui que Marc Lavoie décortique lorsqu’il parle de degré de néochartalisme, et c’est effectivement ce que j’ai fini par écrire dans ma page résumant le néochartalisme. Et pour finir, je me suis rangé à l’avis majoritaire chez les néochartalistes : la zone euro n’est pas viable. Parce qu’il est beaucoup trop automatique et facile de faire un chantage monétaire pour obtenir de l’austérité budgétaire, et que cette dernière suffit à détruire l’économie donc sa zone monétaire, comme l’expérimentent douloureusement la Grèce et d’autres maintenant.

Je ne sens nul besoin de passer à un « post-chartalisme » pour autant. Je salue les efforts de clarification de Marc Lavoie concernant ces points délicats, car, même si on ne parvient pas à une précision absolue sur ces détails, ils aident à être plus précis encore sur les points plus généraux. En faire une cause de scission est en revanche ridicule, car le flou sur ces détails n’est pas l’essence du néochartalisme. Comme le reconnait Lavoie lui-même, les néochartalistes eux-mêmes évoluent (page 17) pour préciser des ambiguïtés trop vite réglées, et nous nous voyons mal prendre une nouvelle appellation, post-chartalisme ou autre, pour faire part de ces développements. J’ai moi-même changé le sous-titre de mon blog, anciennement Pour se libérer du tabou de la planche à billets maintenant Le déficit public finance la reprise… et la croissance, parce que la mise à nu de l’inanité des bons du Trésor prend le vaste public inutilement trop à rebrousse-poil. Le chartalisme se définit comme l’émetteur de la monnaie qui dépense d’abord pour la créer et qui la retire en l’encaissant. C’est bien à ce résultat que vient le Trésor si on fait le compte de toutes ses opérations avec la banque centrale. Mais si la fiction du bon du Trésor est un préalable auquel le public est trop attaché, mieux vaut lui expliquer pourquoi et comment ne plus lui accorder d’importance, jusqu’à ce qu’il tombe comme un fruit trop mûr, jusqu’à ce qu’il tombe comme Keynes avait fait finalement tomber l’or bien qu’il ait ôté l’explicitation du chartalisme de la Théorie Générale qui a tué l’or (donc fait avancer vers le néochartalisme). Je vais même jusqu’à dire, qu’étant très conciliant, si deux candidats se présentent à une élection, l’un proposant l’abolition des bons du trésor et un fonctionnement strictement chartaliste, mais se fiche du plein emploi et fasse une politique façon MMR, c’est-à-dire sans Employeur en Dernier Ressort (EDR) ou Revenu de Base (RB), mais que le second garde la fiction de l’endettement de l’État et met en place une politique plus pleinement néochartaliste avec EDR ou RB, alors je voterai pour le second, quoique les bons du trésor me déplaisent énormément. Il faudra bien venir à leur disparition, c’est par l’embrouillamini qu’ils représentent que les libéraux ont pu se remettre en selle et imposer le chômage de masse, délibérément. En temps utiles.

Merci pour votre attention et à bientôt.


Notes :

1 Note du Traducteur :

Avec l’Union Économique et Monétaire (UEM), la politique monétaire et la politique est supposée divorcée de la politique fiscale, avec un haut degré d’indépendance de la politique monétaire afin de se focaliser sur l’objectif premier de la stabilité des prix. La politique fiscale, de son côté sera fermement contrainte par des critères dictant des ratios maximaux en pourcentage du PIB du déficit et de la dette (3 % et 60 % respectivement). Plus important encore, comme Goodhart (1997) le reconnaît, ce sera la première expérimentation à large échelle essayant de briser le lien entre le gouvernement et sa monnaie. L’UEM aura une monnaie unique et essentiellement une une politique monétaire unique, mais permettrait (en théorie) à chaque pays d’opérer des politiques fiscales (dépenses et taxation) indépendantes (dans la mesure des contraintes ci-dessus). Point crucial, il est voulu que cet arrangement supprimerait définitivement la possibilité qu’un gouvernement puisse utiliser la politique monétaire pour pallier une politique fiscale indésirable, par exemple, avec la banque centrale qui « imprime de la monnaie » pour financer des déficits excessifs. La politique fiscale sera assujettie aux critères de Maastricht (avec pénalités imposées pour déficits excessifs) et aux diktats du marché (puisque les Trésors ne peuvent se tourner vers les banques centrales pour vendre des bosn gouvernementaux que les marchés privés ne veulent pas). … Bien qu’il est certainement vrai que la Louisiane peut se reposer sur l’aide du gouvernement américain lorsque nécessaire, il n’est pas clair que les pays individuels de l’UEM seront aussi chanceux. … Ce sera comme si chaque pays membre de l’UEM essayait d’opérer une politique fiscale avec une monnaie étrangère

WRAY Larry Randall, Understanding Modern Money, Edward Elgar, Cheltenham, 2003 (1998), x + 198 p., p. 91-92

2 En effet, cela se compare à la précédente déclaration de Godley qu’une banque centrale libre de toute entrave « peut vendre ou acheter des obligations sans limite », lui donnant le potentiel pouvoir de « fixer les prix des obligations unilatéralement à n’importe quel niveau » (Godley et Cripps 1983, p. 158).

3 C’est justement pour me soigner que je mène autant de recherches et que je suis parfois si pointilleux ;)

15 Commentaires

Classé dans Compléments d'enquête

Nouvelles directions dans la théorie monétaire : Un entretien avec Marc Lavoie (2ème partie)

Article original sur Naked Capitalism, traduit par mes soins. Vous pouvez trouver l’essentiel du système d’ensemble de Wynne Godley, un précurseur du néochartalisme, dans 4. Le commerce extérieur. Voir aussi la première partie de cet entretien.

Marc Lavoie est professeur au Département de Science Économique de l’Université d’Ottawa. Il est l’auteur de nombreux livre d’économie post-kéynésienne. Son dernier ouvrage « Monetary Economics » écrit avec feu Wynne Gogley, est maintenant disponible en version broché sur Amazon.

Entrevue conduite par Philip Pilkington.

Philip Pilkington : Je pense que la première partie de cet entretien fournit une assez bonne esquisse de que vous et Godley ont construit dans ce livre – bien que, évidemment, ça n’effleure qu’à peine la surface et qu’il y a beaucoup plus que cela dans le livre. En dépit de cela, je crois que les lecteurs devraient être capable de saisir l’objectif global du livre, au moins.

Si vous le voulez bien, j’aimerais passer à des questions plus pratiques. Les modèles que vous lancez dans le livre conduisent à des conclusions très différentes de celles des modèles orthodoxes dominants autant que des effets sur la politique macroéconomique peuvent l’être. Cela a des implications colossalement importantes tant pour les décideurs politiques que les personnes travaillant sur les marchés financiers. Je creuserai ultérieurement cela un peu plus, mais d’abord j’aimerais attirer l’attention sur le fait qu’un modèle simple dérivé du cœur de votre travail avec Godley est déjà utilisé par des praticiens du marché et des économistes marqués par Keynes, comme Martin Wolf du Financial Times [NdT voir un de ses articles L’austérité est un masochisme, lui aussi quasiment néochartaliste]. Les aficionados de ce qui est venu à s’appeler Modern Monetary Theory (MMT) [NdT : synonyme courant de néochartalisme] reconnaîtront également le modèle qui est, bien sûr, appelé « Modèle de la Demande Globale par les Soldes Financiers Sectoriels ». Pourriez-vous brosser brièvement ce que ce modèle décrit et montrer son importance pour l’analyse économique ?

Marc Lavoie : D’abord je dois dire que j’ai appris tout cela de Wynne. Oui, il est vrai que cette analyse fondée sur les soldes financiers sectoriels suscite beaucoup d’intérêt, et il utilisa ce modèle intensivement pour ses prévisions conditionnelles depuis la fin des années 1990. Même la Pieuvre Géante, Goldman Sachs, fournit des analyses fondées sur cette équation, qui dit que le solde financier par le secteur domestique privé (épargne moins investissement) et le secteur domestique public (les recettes totales de l’impôt moins les dépenses totales du gouvernement) doit égaler le solde de la balance courante (BC : exportations nettes plus revenu extérieur net), ou avec la notation standard : (S-I) + (T-G) = BC [NdT : Effectivement, en bon néochartaliste je l’avais développée dès 4. Le commerce extérieur].

Cette équation peut être tirée de nos modèles à deux pays dans le livre. Wynne considérait que c’était une percée lorsqu’il a découvert cette identité comptable macroéconomique au milieu des années 1970, une identité mise en avant également par Joseph Steindl (un élève de Kalecki [NdT : Aspects politiques du plein emploi, par Michal Kalecki]) alors qu’il se plaignait du délabrement de la théorie macroéconomique (déjà alors en 1984). De manière intéressante, cette identité, que j’appelle identité comptable fondamentale, peut être trouvée également dans le manuel de première année de Baumol et Blinder [NdT : sic]. Donc, ce n’est pas comme si les auteurs orthodoxes n’en avaient jamais pris conscience.

Quelle est l’utilité de cette identité ? Initialement, Wynne voyait l’identité comme une manière appropriée de vérifier la cohérence des hypothèses et prévisions incluses dans diverses partie d’un modèle : prévisions sur l’investissement, taux d’épargne, déficit gouvernemental, solde extérieur, et ainsi de suite. Ensuite il utilisait cette identité comme une manière d’évaluer si certains déséquilibres étaient viables ou non, en regardant leurs implications quant aux stocks. Finalement, vers la fin de sa vie, il essayait de l’utiliser de la manière dont vous l’avez défini, comme « modèle de la demande globale par les soldes financiers sectoriels ». Autant j’étais à l’aise avec les deux premières utilisations, autant je n’ai jamais été vraiment convaincu par sa capacité à en dire beaucoup sur la demande globale. L’identité est formidable pour pointer les incohérences : ainsi, lorsque le gouvernement britannique réalise quelques prévisions à propos des exportations nettes futures et des déficits gouvernementaux, alors, en connaissant l’épargne privée, il est clair grâce à cette identité que le gouvernement britannique suppose une énorme hausse de l’investissement privé, quelque chose qui ne peut tout simplement pas survenir dans le climat actuel, quelle que soit la confiance générée par les politiques d’austérité parmi la classe des affaires.

Et à propos de la demande globale ? Le PIB comporte quatre composantes : la consommation, l’investissement, les dépenses gouvernementales et les exportations nettes. Il se peut que le solde (S-I) soit négatif, signifiant que le secteur privé domestique emprunte, stimulant ainsi l’économie, mais ça ne signifie pas grand chose pour la demande globale si l’investissement est quasi-nul ou si les dépenses gouvernementales sont très faibles.

Je pense qu’il y a toute une controverse à propos de cela dans la blogosphère [NdT : Effectivement voir par exemple mon billet avec graphique traitant du jeu entre endettement privé et endettement public]. Donc l’identité est utile et pertinente, mais il y a une limite à ce qu’elle peut nous dire. Je pense que la contribution pratique de notre livre est que nous avons réhabilité l’utilisation et l’importance des analyses en flux financiers et de leurs inhérents soldes au bilan de la comptabilité nationale. C’est un point rendu très clair par l’économiste danois Bezemer, lorsqu’il revendique que ceux qui ont vu la crise venir, et ont fourni des raisons analytiques à la crise, sont principalement des économistes préoccupés par les flux financiers et bilans macroéconomiques. En effet, j’ai récemment vu des papiers par des économistes travaillant à la BCE et à la Banque d’Angleterre qui se réfèrent à notre analyse et argumentent que les liens entre les bilans peuvent aider au repérage de futurs épisodes de fragilité financière. Malgré la longue tradition de l’analyse en flux de monnaie, la plupart des macroéconomistes, tout particulièrement ceux dominants, sont parvenus à la conclusion qu’il n’y a presque rien de significatif qui peut en être tiré. J’étais moi-même sceptique dans les années 1980, après avoir supervisé des thèses de maîtrise sur les flux financiers canadiens. Mais nous avons tous réalisé que les flux financiers et les stocks de dettes sont importants pour comprendre l’évolution de l’économie. Bien sûr les lecteurs de Minsky savent tout cela depuis longtemps. Je dirais que le travail de Godley, et partant de notre livre, fournit un cadre pour simuler et développer ces idées.

PP : Vous avez raison, il y eut un peu de controverse sur les blogs à propos du secteur privé dans ce modèle. Peut-être, étant donné que vous avez travaillé aux côtés de Godley, pourriez-vous nous donner quelques idées de plus à ce sujet. Pourquoi ne pensez-vous pas que l’emprunt par le secteur privé contribue à la demande globale ? Je pense que les partisans de ce point de vue vous diraient que la dette nette du secteur privé est dépensée dans l’économie  pour acheter des biens et services et devrait ainsi être considérée comme une composante de la demande globale. Que diriez vous de cela ?

ML : Si les entreprises empruntent pour investir dans de nouvelles machines ou de nouvelles constructions, cela contribuera assurément à la demande globale. Toutefois, vous pourriez certainement décider d’emprunter pour acheter des actions, parce que vous pensez que la valeurs de ces actions montera ; le type qui vend ces actions pourrait penser à l’inverse que le marché des actions va s’écraser, aussi ce gars va-t-il entreposer la recette de la vente sur un compte en banque. Comment cela aide-t-il la demande globale ? La dette globale a monté, mais pas la demande globale. Également, vous pourriez considérer la parabole de la banane utilisée par Keynes dans les années 1930. Supposez qu’il s’y déroule une campagne pour l’épargne, où les ménages sont incités jusqu’à l’apshyxie, de manière à ce que le prix des bananes baisse. Les entreprises auront des pertes, et elles auront besoin d’emprunter aux banques pour couvrir leurs pertes. Là aussi, la dette globale, cette fois chez le secteur des entreprises, a monté, mais l’économie s’effondre. Le bilan des banques s’accroit, le surcroît de monnaie des ménages dans le bilan a comme contrepartie les avances supplémentaires que les entreprises devaient prendre, mais l’économie est à l’arrêt.

PP : Bien vu. Mais la même chose ne pourrait-elle pas être dite des déficits du secteur public utilisés pour recapitaliser des banques zombies et/ou payer les intérêts de la dette publique en cours ?

ML : Tout à fait exact quant aux banques zombies ! Lorsque les gouvernements achètent les actions de banques insolvables, cela ajoute à la dette globale, pas nécessairement à la dette nette. Au Canada, la dette du gouvernement fédéral s’est accrue de 75 milliards de dollars avant que l’économie canadienne n’entre en récession et alors que le gouvernement avait un budget toujours à l’équilibre : le gouvernement a indirectement acheté pour 75 milliards de dollars d’hypothèques immobilières. Mais bien évidemment l’argument ici était que les banques devaient être sauvées pour éviter un effondrement du système financier, et par là de mauvaises conséquences pour l’économie réelle.

Les paiements des intérêts sur la dette publique en cours sont un peu plus compliquées : ils ne font pas partie du PIB, bien qu’ils y étaient dans la première version de la comptabilité nationale, avant en 1953. Mais les paiements des intérêts sont comme des taxes négatives : ils s’ajoutent au revenu disponible. Tous ceux qui reçoivent des paiements d’intérêt sur des obligations gouvernementales pourraient les dépenser en consommation, tout comme ceux qui empruntent pourraient choisir de dépenser la monnaie supplémentaire en consommation. Donc c’est pour cela que les paiements des intérêts ne font pas partie de la demande globale ; d’un autre côté ils peuvent avoir un effet indirect à travers la consommation ou même la composante investissement. En fait, tenir compte de ce flux d’intérêt de la dette publique est une des différences clés entre les modèles comptablement cohérents [stock-flow consistent] et les modèles standards, qui souvent omettent ce flux dans leur comptabilité.

PP : Vous dites que le revenu des intérêts du gouvernement – qui est un revenu, après tout – ne se traduit pas directement en demande globale ; diriez-vous la même chose pour certains types de revenus spéculatif du secteur privé comme les gains tirés du marché des actions, des expansions immobilières et d’autres sortes de spéculation ? Et cela se lie-t-il avec votre conception de la dette privée et de ses effets sur l’économie plus généralement ? Et liez-vous cela à vos modèles ?

ML : En effet, c’est similaire. Les gains de capitaux, qui sont différents du revenu courant, mais qui s’ajoutent à ce revenu tel que défini par Hicks, Haig et Simons, s’ajoutent à la richesse, et nous savons qu’il y a une relation empirique entre la richesse et la consommation, un ajout de 100 dollars de richesse apporte environ 4 dollars supplémentaires de consommation. Donc, oui, il y a une relation indirecte entre ces gains de capitaux et la demande globale. Nous avons cela dans nos modèles théoriques, et de même pour les modèles empiriques inspirés de Godley utilisés au Levy Institute. En effet, c’est une idée de Wynne qui remonte aux années 1970, lorsque, avec ses collègues Francis Cripps et Ken Coutts, Godley a argumenté qu’il existait une norme en flux-stock entre la richesse désirée et le revenu effectif. Ce n’est que plus tard qu’il réalisa que cette norme pouvait être dérivée de l’hypothèse que les ménages dépensent une certaine proportion de leur revenu courant et une (beaucoup plus faible) proportion de leur richesse. Personnellement, je ne pense pas considérer ce genre de norme lorsque je choisis ma consommation, mais Wynne revendiquait le faire !

PP : Passons à des découvertes plus surprenante de vos modèles simulés par ordinateur que votre livre a initiés. L’un d’eux est que les déficits publics sont à la base des variables endogènes. C’est-à-dire qu’ils ne sont pas véritablement « décidés » par le gouvernement du tout [NdT : C’est ce qu’avait déjà conclu la plupart des économistes keynésiens après-guerre, au point que Milton Friedman l’avait lui-même admis du bout des lèvres], mais le sont à la place par d’autres variables comme l’épargne du secteur privé et la balance commerciale. Peut-être pourriez-vous expliquer l’importance de cette découverte dans un monde où les décideurs politiques et les professionnels de la finance ensemble avec de nombreux économistes exigent des budgets publics équilibrés au moins à moyen ou long terme ?

ML : Eh bien, nous sommes de retour aux soldes sectoriels. Nous savons, comme identité, que le déficit public doit égaler le déficit de la balance courante plus l’épargne financière nette du secteur privé. Donc ce dont nous avons besoin maintenant est un modèle qui simulera certaines équations comportementales et certaines causalités. En conditions réelles, en regardant les données, par exemple tant aux États-Unis qu’au Canada, il y a une ferme relation entre l’épargne financière du secteur privé et le déficit public. Comme Kalecki l’aurait demandé, lequel des deux est le plus susceptible d’influencer l’autre ? Je tends à penser que plus probablement l’investissement et le comportement de l’épargne influence le solde budgétaire public. Similairement, du moins lorsque les économies atteignent un état semi-stationnaire, avec aucune croissance, les déficits gouvernementaux et les déficits publics vont de pair. Dans ce cas, la causalité est bidirectionnelle. Des déficits budgétaires peuvent survenir parce que les gouvernements souhaitent dépenser plus ; mais ils peuvent survenir aussi parce que, quelle qu’en soit la raison, la balance commerciale s’aventure dans le rouge. Tout le monde est suffisamment intelligent pour comprendre que tous les pays ne peuvent simultanément avoir une balance courante excédentaire ; mais s’il n’y a pas de croissance, cela implique également que tous les pays ne peuvent simultanément avoir des surplus budgétaires. Et ainsi, si certains pays opèrent des surplus budgétaires, les autres en arriveront à avoir des déficits budgétaires.

Ces relations sont particulièrement importantes lorsqu’on considère ce qui se passe dans la zone euro, qui est grosso modo à l’équilibre pour sa balance courante avec le reste du monde. Les Allemands ne semblent pas réaliser que si les pays du sud de l’Europe ont des balances courantes déficitaires et des déficits publics, cela pourrait être en rapport avec le fait qu’ils ont restreint les salaires et la demande globale domestiques en Allemagne, de manière à ce que les Allemands opèrent un plantureux surplus sur leur balance courante, ce qui résulte en des déficits jumeaux [NdT : déficit public et déficit de la balance courante] chez beaucoup d’autres pays de la zone euro. Ailleurs que ce que nous disons dans le livre sur les économies ouvertes, nous avons développé un modèle à trois pays dans un article publié dans le Cambridge Journal of Economics en 2007, deux de ces pays (disons l’Allemagne et l’Italie) étant dans la zone euro avec une banque centrale unique. Là, si l’Allemagne améliore sa compétitivité par rapport à un troisième pays, disons les États-Unis, cela générera un déficit de la balance courante et un déficit budgétaire en Italie. Ainsi en effet, le solde budgétaire est endogène, et le déficit sans faute de la part du pays déficitaire. Ça n’a rien à voir avec une conduite irresponsable.

PP : Mais cela a d’énorme conséquences pour la politique macroéconomique, n’est-ce pas ? Presque toute politique macroéconomique aujourd’hui – que ce soit les arbitraires critères de Maastricht en Europe ou les plafonds d’endettement aux États-Unis – est cornaquée par d’arbitraires restrictions budgétaires qui sont fondées sur la prémisse que les décisions de dépense gouvernementale sont déterminées de manière exogène par le gouvernement. Mais si les gouvernements n’ont virtuellement aucun contrôle sur leurs décisions de dépenses alors pratiquement tous les gouvernements du monde font fausse route eu égard à leur politique. Peut-être pourriez-vous énumérer quelques unes des implications possibles ?

ML : Je le dirai ainsi : Dans une économie fermée, les modèles existants comptablement cohérents montrent que les ratios de dette publique rapportée au PIB vont probablement se stabiliser de manière endogène, même si les gouvernements poursuivent des politiques de plein emploi et laissent les dépenses gouvernementales et les déficits publics augmenter pour atteindre cet objectif, en supposant que les taux d’intérêt réels après taxes ne sont pas trop élevés. Ainsi, cela sera en accord avec ce que les économistes néo-chartalistes (MMT) disent : occupons-nous d’abord du problème du chômage, et le problème du déficit se résoudra de lui-même avec le temps., que ce soit par la croissance ou par la hausse des paiements des intérêts par le gouvernement, qui générera plus de consommation donc plus de demande globale, comme il était clairement le cas dans l’Italie des années 1980, lorsque la dette souveraine italienne était détenue par les Italiens.

Dans une économie ouverte, avec un taux de change flexible, où le gouvernement emprunte dans sa propre monnaie, Wynne et moi dirions qu’en gros cette conséquence tient toujours. Toutefois lorsque le gouvernement emprunte dans une monnaie étrangère, comme c’est le cas de la plupart des pays, alors cela en soi est de nature à créer toutes sortes de problèmes. Dans le cas d’un taux de change fixe, ou dans le cas de l’euro, la politique expansive d’un pays seul aggravera le déficit de son gouvernement. Dans ce cas-ci, on a clairement besoin de coopération. Si un pays seul s’embarque dans des politiques d’austérité, alors que tous les autres continuent leur expansion, ce pays réussira à réduire ses déficits budgétaire et commerciaux. Toutefois, comme vous le mentionnez, les critères de Maastricht en Europe demandent à tous les gouvernements de réduire leurs dépenses, aussi ces politiques d’austérité concertées auront des effets néfastes sur tous ; ceux opérant de vastes déficits sur leur budget public et leur balance courante continueront ; et tous les pays arriveront avec un PIB réduits ou au mieux un moindre taux de croissance du PIB.

De même, nous pourrions très bien avoir des politiques de relance dans tous les pays, et principalement dans les pays qui ont des surplus commerciaux actuellement, afin que tous finissent avec un PIB plus élevé ou avec des taux de croissance supérieurs du PIB, c’est-à-dire, cibler un équilibre élevé plutôt qu’un plus bas, et ainsi convaincre les marchés financiers que tout le monde est sur la bonne voie, et qu’avec un peu de chance les problèmes du déficit se résoudront de manière endogène, comme dans le cas d’une économie fermée. Je ne pense pas qu’il y ait quoi que ce soit d’extraordinaire dans tout cela : même le FMI a demandé avec insistance aux pays avec une bonne position financière et commerciale d’initier des programmes de relance et de différer les dénommés programmes de consolidations à moyen terme.

PP : Le modèle des soldes sectoriels a été adopté par des sources plutôt dominantes – notamment Martin Wolf chez le Financial Times (il l’appelle son « graphique favori »)  et des analystes chez Goldman Sachs. Était-ce votre objectif avec Godley – je veux dire un échange sérieux avec ceux à l’extérieur des cercles économiques hétérodoxes ?

ML : Il est difficile de parler pour Wynne, maintenant qu’il n’est plus là, mais je vais le faire, en me fondant sur plusieurs conversations que nous avions eu en écrivant le livre. Wynne était parfaitement conscient qu’il avait dédié un sacré bout de temps à la prévision et à la politique économique, mais il sentait que sa contribution la plus durable serait consacrée à la théorie, par là-même il attachait une grande importance à l’écriture du livre, bien qu’il en était constamment détourné par l’actualité.

Il est évident que, toute sa vie, Wynne voulait avoir un impact sur la politique économique, comme démontré par l’incroyable masse d’articles et de lettres aux éditeurs qu’il publia dans des journaux durant sa vie académique. Aussi, certainement, le fait que Martin Wolf au Financial Times ou Jan Hatzius à Goldam Sachs ont utilisé son approche par l’identité fondamentale a certainement fait plaisir à Wynne, parce que ça signifiait que ses idées seraient ultimement reprises par la sphère politique. Mais je pense que Wynne savait qu’il était considéré comme un rebelle au sein de la sphère académique, et qu’il y avait peu de chance qu’il ait de l’influence en dehors des cercles académiques hétérodoxes. C’était aussi mon point de vue, et c’est pourquoi nous avons senti que le réel public du livre était les économistes hétérodoxes ou peut-être également quelques économistes pratiques ou des participants du marché intéressés par la théorie économique.

L’autre principal attrait du livre est qu’il fournit une approche formelle de la théorie post-keynésienne, reconnaissant que les modèles comptablement cohérents qui intègrent les secteurs financier et réel ne sont pas le seul type de modélisation formelle qui peut être fait. Il y a des étudiants en économie autour de nous qui recherche quelque chose d’autre que la science économique néoclassique, parce qu’ils sentent qu’elle manque de réalisme, mais qui pour autant ne veulent pas abandonner tout formalisme. Aussi pour eux, le livre est un apport bienvenu, et peut-être que cela aidera quelques brillants étudiants au sein de la science économique hétérodoxe ou post-keynésienne. Comme Gennaro Zezza et moi-même l’avons pointé dans notre introduction aux Selected Writings of Wynne Godley (2012), Wynne voulait donner une contribution à la théorie économique, mais seulement dans la mesure où ses méthodes et modèles aidaient à fournir des moyens pour trouver des réponses à des questions clés de la politique économique.

PP : Bien, je suppose que la meilleure manière de finir tout cela serait de vous demander une question vraiment générale. Je ne pense pas qu’il serait dépourvu de mérite de dire que ce livre de vous et de Godley est l’un des plus prometteurs pour intéresser le reste de la profession à la science économique hétérodoxe. La plupart des plaintes soulevées par la profession – bien que, je dois le dire : elles ne sont pas aussi répandues chez les membres les plus jeunes – se fondent sur le fait que les théories alternatives ne sont pas étayées par des modèles complets. Mais avec ce livre je ne pense pas qu’ils puissent réellement encore faire cette critique. Aussi, pensez-vous que, à la suite de la crise mondiale, la science économique néoclassique peut être évincée de la profession ? Bien que je doute de devoir vous l’expliquer, par cela je ne veux pas dire qu’une espèce de nouvelle synthèse néoclassique-keynésienne de modèle ISLM prendra place ; je veux dire, croyez-vous qu’il y ait la moindre chance que des perspectives réellement hétérodoxes puissent se frayer suffisamment la voie durant les prochaines décennies pour influencer les économistes plus jeunes, etc ?

ML : Les économistes hétérodoxes ont toujours eu quelque influence sur les économistes dominants, par exemple l’hypothèse du salaire d’efficience, populaire parmi les auteurs néo-keynésiens, qui dit que des salaires plus hauts induisent les employés à travailler plus dur ou les induiront à moins tirer au flanc au travail, est une idée qui a été prise aux auteurs marxistes ou institutionnalistes. Mais ces idées hétérodoxes sont empaquetées dans un cadre néoclassique standard, fondé sur la maximisation de l’utilité ou du profit. Aussi est-il probable, après la crise financière des subprimes, que plus de concepts hétérodoxes auront un certain impact sur la pensée macroéconomique dominante, par exemple l’idée que la dette personnelle a des conséquences macroéconomiques nuisibles, comme suggéré par Minsky, ou que les flux du crédit, non le stock de monnaie sont réellement la clé. Mais je ne pose pas vraiment ces questions moi-même. J’avance mes idées, comme nous le faisons dans le livre, et j’espère que des universitaires les choisiront et les développeront plus avant, et j’espère que certains lecteurs verront leur potentiel pour la politique économique.

1 commentaire

Classé dans Compléments d'enquête

Austérité fiscale – la dernière généralisation fallacieuse

Traduction par mes soins de Fiscal Austerity – the newest fallacy of composition de William Mitchell, professeur d’économie à l’Université de Newcastle en Australie.

Les origines de la macroéconomie remontent à la reconnaissance que l’approche de la science économique dominante, quant à l’agrégation, fut éviscérée par le concept de Généralisation Fallacieuse (« Fallacy of Composition »), erreur de logique survenant en « inférant qu’une propriété est vraie pour l’ensemble par le fait qu’elle est vraie pour tout ou partie des éléments de l’ensemble ». Ainsi la généralisation fallacieuse se réfère aux situations où des actions logiques individuellement deviennent irrationnelles collectivement. Cette erreur est des plus communes dans les raisonnements des macroéconomistes dominants et est utile pour saper leurs propositions politiques. L’actuel passage en force de l’austérité à travers le monde est un énième exemple flagrant de ce type de raisonnement faussé. Le fait même que l’austérité est promue à grande échelle générera les conditions de son échec comme stratégie de croissance. Nous n’apprenons jamais vraiment.

Les origines de cette erreur logique reposent dans le développement historique de la science économique dominante. Elle s’occupait largement de la microéoconomie et commençait ses raisonnements a priori dans la perspective d’un individu atome. Le consommateur seul ou l’entreprise seule. Je n’irai pas ici dans les détails, mais ce corpus théorique rencontra vite de graves difficultés avec le dénommé Problème d’Agrégation (Aggregation Problem).

Ainsi, pour affirmer des choses sur l’industrie, les marchés ou l’économie dans son ensemble, l’école dominante devait agréger leurs analyses individualistes. Bien sûr cela s’avéra impossible en utilisant n’importe quelle base rationnelle et ainsi ils maquillèrent le problème et supposèrent un « ménage représentatif » comme étant le côté de la demande d’un marché spécifique et une « entreprise représentative » comme étant le côté offre. Ensemble, ils vendent et achètent un « produit composé ».

Le maquillage intervient parce que ce tour de passe-passe transpose les principes applicables aux individus jusqu’au composé ou agrégé.

Avant les années 1930, il n’y avait pas de discipline séparée appelée macroéconomie. La théorie dominante – elle l’est encore aujourd’hui – considérait la macroéconomie comme étant l’agrégat des individus. Donc l’entreprise et le ménage représentatifs étaient ainsi simplement devenus plus gros mais les principes comportementaux qui étaient utilisés pour l’analyse étaient ceux appliqués au niveau individuel.

Par là-même, toute l’économie est perçue comme étant simplement comme une entreprise ou un ménage seul. Il s’ensuit que des changements de comportements ou d’environnements qui peuvent bénéficier à l’individu ou à l’entreprise sont automatiquement proclamés profitables à l’économie dans son ensemble.

L’erreur fondamentale de raisonnement qui survient lorsqu’on essaie d’appliquer au niveau macro une logique qui pourrait fonctionner au niveau micro est appelé généralisation fallacieuse. Les économistes néoclassiques ( précurseurs des néolibéraux contemporains) ne comprenaient pas le piège de la généralisation fallacieuse et exhortaient à réduire les dépenses publiques et les salaires au plus fort de la Grande Dépression.

Keynes mena le combat contre l’école dominante en exposant plusieurs généralisations fallacieuses. Bien que ces erreurs abondent dans l’école macroéconomique dominante, il y en a deux particulièrement fameuses dans la pensée macroéconomique : a) le paradoxe de l’épargne ; et b) la résolution du chômage par réduction des salaires.

Lors du premier semestre d’un cours décent de macroéconomie, les étudiants apprennent le paradoxe de l’épargne – où une vertu individuelle peut devenir un vice public. Lorsque les consommateurs essaient en masse d’épargner plus et que rien ne remplace la consommation perdue, tout le monde souffre parce que le revenu national chute (puisque le niveau de production réagit à la baisse de la consommation) et le chômage monte.

Le paradoxe de l’épargne nous dit que ce qui s’applique au niveau microéconomique  (la capacité d’accroître son épargne si on est suffisamment discipliné) ne s’applique pas au niveau macro (si tout le monde épargne de la demande globale, alors, on réduit la production et les revenus sauf intervention du gouvernement). L’économie plongerait même en récession.

En définitive, les revenus chuteraient et les individus seraient empêchés d’accroître leur épargne au total (parce que l’épargne est en fonction du revenu). Ce qui fonctionne pour l’un ne fonctionnera pas pour tous. C’est cela que l’école dominante occulte.

La causalité reflète la compréhension basique que la production et le revenu sont fonctions de la dépense globale (demande) et des ajustements dans la seconde enclenchent des changements dans les premiers. Il est même possible que l’épargne totale diminue en termes absolus lorsque tous les individus essaient d’épargner plus parce que les ajustements par les revenus sont très brutaux.

Keynes et d’autres considérèrent que les généralisations fallacieuses tel le paradoxe de l’épargne donnent un excellent argument pour considérer a priori l’étude de la macroéconomie comme discipline séparée. Comme écrit précédemment, jusqu’alors, les néoclassiques (l’école dominante moderne) a ignoré les caractéristiques particulières de la macroéconomie qui requéraient qu’elle soit étudiée séparément.

Ils supposèrent qu’on pouvait simplement empiler les relations microéconomiques (l’individu ajoute à un segment du marché qui ajoute à l’industrie qui ajoute à l’économie). Ainsi l’entreprise, le consommateur, ou l’industrie représentatif affichait le même comportement et les mêmes contraintes que les sous-éléments individuels. Mais Keynes et d’autres démontrèrent que l’école dominante n’avait pas de théorie de l’agrégation parce qu’elle ne pouvait pas résoudre ces problèmes de généralisations fallacieuses.

Comme elle supposait simplement que ce qui était vrai pour un individu serait vrai pour tous les individus. Cela amena les opposants à l’école dominante à souligner les plus importantes généralisations fallacieuses de la pensée dominante – leurs tentatives de passer du particulier au général échouèrent en raison des différentes contraintes que l’analyse de niveau macroéconomique appelle.

Paul Krugman l’a saisi de cette manière dans son blog du New York Times Comment les consommateurs capitulent :

… un des points culminants du semestre, si vous êtes un enseignant en introduction à la macroéconomie, survient lorsque vous expliquez comment la vertu individuelle peut être le vice public, comment les tentatives par les consommateurs de faire la bonne chose en épargnant plus peut appauvrir tout le monde. La clé est que si les consommateurs réduisent leur dépense, et que rien ne vient la remplacer, l’économie glissera dans la récession, réduisant le revenu de tous. En fait, le revenu des consommateurs peut même baisser plus que leur dépense, de manière à ce que leurs tentatives d’épargner plus se retournent contre eux – une possibilité connue par le nom de paradoxe de l’épargne.

L’expression paradoxe de l’épargne s’invita dans la nomenclature pendant la Grande Dépression lorsque Keynes et d’autres virent ce problème particulier donner un bon argument pour que le gouvernement dépense un déficit public afin de remplacer la consommation perdue lorsque le secteur non-gouvernemental cherche à accroître son épargne.

Là réside le rôle crucial des déficits budgétaires – financer le désir privé d’épargne. Par conséquent, l’économie nationale peut produire un certain volume de biens et de services à tout moment si elle emploie toutes les ressources disponibles (c’est-à-dire un chômage inférieur à 2 % et pas de sous-emploi). Cette production génère un revenu qui peut être dépensé ou épargné.

Si le secteur privé désire épargner, par exemple, 10 pour 100 $ qu’il reçoit alors ces 10 $ sont perdus pour l’ensemble des dépenses. Si rien d’autres n’advient, des stocks invendus surgiront et les entreprises commenceront à licencier des employés parce que le niveau de production est trop élevé relativement à cette demande. Les entreprises projettent la demande attendue et prennent leurs décisions de production sur ce qu’elles pensent pouvoir vendre dans les périodes à venir.

Le déclin de la croissance économique réduit alors le revenu national qui à son tour réduit l’épargne, étant donné que le premier est une fonction positive du revenu national total.

Mais si l’économie veut se maintenir au plein emploi, toute la production doit être vendue. Sur ce vient le gouvernement. C’est le seul secteur qui peut par une dépense nette de 10 $ pour chaque 100 $ venir combler le « manque de dépense » occasionné par l’épargne. Toute la production est vendue et les entreprises sont heureuses de retenir l’emploi à des niveaux créant cette production. Ce système est ce que les économistes appellent un « équilibre de plein emploi ».

Cependant, notez ce qui est arrivé. La dépense nette par le gouvernement (le déficit) ratifie les décisions d’épargne du secteur privé. Le déficit budgétaire maintient la demande globale assurant le plein emploi et le revenu national en résultant génère le niveau d’épargne désiré. Ainsi le déficit budgétaire finance l’épargne privée quotidiennement.

Il n’y a donc pas de problème particulier pour l’économie lorsque les ménages veulent accroître leur épargne. La solution ne repose pas sur une rapide reprise de l’investissement privé, bien qu’une accélération de la formation de capital améliorerait le rythme de la reprise. Aussi longtemps que le secteur gouvernemental « finance » ce comportement d’augmentation de l’épargne de la part des ménages, la croissance économique peut se poursuivre et le paradoxe de l’épargne peut être compensé. La dépense nette en hausse favorise la croissance des revenus et de l’emploi, qui se combinent pour générer le capacité d’épargne désirée par les ménages. Gagnant-gagnant.

En connaissant l’importance de la généralisation fallacieuse dans la macroéconomie dominante de l’époque, elle encaissa un coup terrible pour sa crédibilité. Comme notre mémoire est courte. Comment ces idées dominantes qui furent discréditées si méticuleusement à l’époque ont été capables de se réaffirmer comme le discours dominant est une autre histoire (aux profondeurs abyssales).

L’autre généralisation fallacieuse majeure concerne la solution de l’école dominante contre le chômage. La macroéconomie a émergé de l’échec de la science macroéconomique dominante à conceptualiser des problèmes à l’échelle de l’économie entière – en particulier, le problème du chômage de masse. Cf mon billet – What causes mass unemployment? – pour en savoir plus à ce sujet.

Marx l’avait déjà compris et vous voudrez peut-être lire la Théorie du Surplus de la valeur où il discute du problème de la réalisation lorsqu’il y a du chômage. À mes yeux, Marx fut le premier à réellement comprendre la notion de demande effective – dans sa distinction entre la demande notionnelle pour un bien (un désir) et la demande effective (celle qui est accompagnée d’argent).

Cette distinction, bien sûr, était la base des travaux de Keynes et des débats subséquents dans les années 1960 lorsque Clower et Axel Leijonhufvud ont démoli les tentatives de l’école dominante de saper la contribution de Keynes en avançant une compréhension monétaire sophistiquée de sa Théorie Générale.

Le fait est qu’avant cela l’école dominante échouait à comprendre ce qui arrive à un individu n’arrivera pas à tous les individus s’ils tentent la même chose. En terme de solution au chômage, elle croyait qu’une entreprise pouvait réduire ses coûts en abaissant les salaires de ses employés. Cependant ils échouèrent à voir que si toutes les entreprises font la même chose, la dépense totale chuterait brutalement et l’emploi aussi. Une fois encore, essayer de raisonner au niveau du système sur la base de l’expérience individuelle échoue le plus souvent.

Les salaires sont à la fois un coût et un revenu. L’école dominante ignore le côté revenu de la négociation salariale. Le problème technique vient de la trompeuse supposition que l’offre agrégée et la demande agrégée sont mutuellement indépendantes. C’est une présupposition standard de la science économique dominante et elle est clairement fausse.

Le chômage de masse apparaît lorsqu’il n’y a pas assez d’emplois et d’heures de travail générés par l’économie pour pleinement employer toute la population désireuse de travailler. Et la raison en est qu’il y a une insuffisante dépense agrégée dont la dépense nette gouvernementale est l’une des sources.

La réponse dominante erronée au chômage persistant qui obère la plupart des économies depuis les trois dernières décennies est d’invoquer des mesures du côté de l’offre – réduction des salaires, des tests d’activité plus stricts pour bénéficier des allocations de solidarité, des programmes sans fin de formation. Mais cette approche politique, qui a dominé la période néo-libérale et reflète leur focalisation sur l’individuel, est une proie facile pour le problème de la généralisation fallacieuse.

Ils méprennent un échec systémique pour un échec individuel. Vous ne pouvez pas chercher des emplois qui ne sont pas là. La principale raison faussant l’approche par le côté de l’offre est qu’elle échoue à reconnaître que le chômage se lève lorsqu’il n’y a pas assez d’emplois créés pour satisfaire les préférences de l’offre volontaire de travail. Les recherches sont claires : brasser les gens à travers des programmes d’entraînement déconnectés de l’environnement du travail salarié est un gaspillage de temps et de ressources, et démoralise les victimes de ce procédé – les chômeurs.

Étude de cas : la parabole des 100 chiens et 95 os

Imaginez une petite communauté de 100 chiens. Chaque matin ils vont déterrer des os dans le jardin. Si assez d’os pour tous y sont enterrés alors tous les chiens parviendront à réussir leur quête quelque soit leur niveau de rapidité et de dextérité.

Maintenant imaginez qu’un jour les 100 chiens se mettent à chercher dans le jardin comme d’habitude mais découvrent qu’il n’y a que 95 os enterrés.

Certains limiers particulièrement fins ont déterré deux os comme d’habitude pendant que d’autres n’en déterrent qu’un habituellement. Mais, par construction comptable, il y a au moins 5 chiens qui reviendront sans os à la niche.

Maintenant imaginez que le gouvernement décide que c’est intenable et que ce sont les talents et la motivation des chiens sans os qui sont le problème. Ils ne sont pas assez doués.

Aussi toute une palette de psychologues pour chiens et de dresseurs est appelée pour travailler sur les capacités et les attitudes des chiens sans os. Ces chiens sont évalués et assignés à des agents de suivis. On leur dit que s’ils ne s’entraînent pas ils perdront leur gamelle nocturne que le gouvernement leur donne lorsqu’ils n’ont pas d’os. Ils se sentent découragés.

De toute façon, après que des habiletés à courir et à creuser sont transmises aux chiens sans os, les choses commencent à changer. Chaque jour les 100 chiens vont chercher 95 os, on commence à voir des chiens différents revenir sans os. La file des sans-os semble être remélangée par les programmes d’entraînement.

Toutefois, pour n’importe quel jour, il y a toujours 100 chiens courant sur le jardin et seulement 95 os enterrés là !

Aux États-Unis il y a 90 os pour 100 chiens et en Espagne 80 os pour 100 chiens !
Le fait est que les généralisations fallacieuses pullulent dans les raisonnements de la science macroéconomique dominante et ont conduit à des décisions politiques très malencontreuses par le passé.

Le sophisme du gouvernement bon père de famille

Une autre source majeure d’erreur de raisonnement dans les théories macroéconomiques dominantes qui mène le bal en faveur de l’austérité est l’analogie trompeuse entre un ménage et le budget du gouvernement. J’y ai souvent répondu.

Dans un système à monnaie fiduciaire, un gouvernement souverain n’est jamais contraint par ses revenus parce qu’il dispose du monopole d’émission de la monnaie. Mais les ménages utilisent cette monnaie et sont toujours financièrement contraints. C’est une différence fondamentale.

Mon ami et parfois coauteur Randy Wray a écrit un très intéressant billet l’année dernière intitulé – Teaching the Fallacy of Composition: The Federal Budget Deficit – où il traite de ces problèmes dans le détail.

Il note que l’analogie du budget gouvernemental avec celui d’un ménage « ignore l’impact qu’a le déficit budgétaire sur les autres secteurs de l’économie ». Il utilise l’approche des soldes sectoriels pour montre que :

Au niveau global, la dépense en dollar de chacun des trois secteurs combinés doit être égal au revenu reçu par les trois secteurs combinés. La dépense globale égale le revenu global. Mais il n’y a aucune raison pour qu’un secteur dépense exactement son revenu. Un secteur peut dégager un surplus (dépenser moins que son revenu) aussi longtemps qu’un autre a un déficit (dépenser plus que son revenu).

Et, « si nous avons un secteur étranger à l’équilibre, il n’y a aucun moyen pour que le secteur privé dans son ensemble n’épargne sauf si le gouvernement opère un déficit. Sans déficit gouvernemental, il n’y aurait pas d’épargne privée. Bien sûr, un individu peut dépenser moins que son revenu, mais un autre aura à dépenser plus que son propre revenu ».

Donc la relation dépense/revenu entre les trois secteurs peut être exprimée sous la forme du cadre comptable des soldes sectoriels se contraignant réciproquement.

Cela est très pertinent quant à la manière dont nous pensons à l’actuelle campagne pour l’austérité.

Nous savons que si le secteur gouvernemental essaie d’opérer des surplus lorsqu’il y a un déficit extérieur et que le secteur privé domestique veut épargner, les conséquences en seront mauvaises. La ponction fiscale réduit le pouvoir d’achat, ce qui entame la croissance des revenus et de la production, et ultimement force le secteur privé domestique à diminuer son épargne.

Le seul moyen d’annuler les dégâts survenant de cette ponction fiscale est d’avoir un surplus extérieur (exportations nettes) ajoutant de la dépense à l’économie locale et soutenant la croissance des revenus et le désire d’épargner. C’est la situation norvégienne.

Ainsi nous savons que si le secteur privé domestique désire épargner globalement, agit en conformité et que la nation bénéficie d’un déficit extérieur, alors le seul moyen de soutenir cela est un flux continu de déficits publics. Ils doivent être permanents et dimensionnés pour satisfaire le manque de dépense laissé par les deux autres secteurs.

Plus encore, c’est le seul moyen de réduire le niveau d’endettement du secteur privé lorsque le solde extérieur est en déficit.

Et cela me mène à l’idée que la campagne pour l’austérité est elle-même tombée dans le piège de la généralisation fallacieuse – aussi dévastatrice que les autres qui pullulent à travers la pensée macroéconomique dominante.

L’austérité comme généralisation fallacieuse

Le FMI a promu des stratégies de croissance orientées vers l’exportation dans les pays émergents depuis des années. Parfois fondées sur l’industrie (Corée du Sud, Taïwan, Hong Kong et Singapour) ou d’autres fois fondées sur les récoltes agricoles ou l’extraction de ressources à l’exportation. Tandis que les premières stratégies d’exportations industrielles des tigres asiatiques (qui précédèrent l’offensive des programmes d’ajustement structurel à partir de la fin des années 1970) furent des succès les recherches montrent très clairement que la plupart des nations pauvres ont régressé avec ces programmes.

Dans le cas du commerce, la généralisation fallacieuse consiste en une contrainte à l’« empilement » quant à la capacité des nations à exporter simultanément des biens sur le marché extérieur – ce qui revient pour la plupart des nations à pénétrer les mêmes marchés.

Le FMI et maintenant les fous de l’austérité invoquent leurs arguments habituels. Premièrement, il n’y a aucune contrainte du côté de la demande parce que le nations riches croîtront suffisamment vite pour supporter le volume accru des importations et éviter les engorgements déprimant les prix des exportations. Deuxièmement, les nations pauvres commenceront à commercer entre elles. Troisièmement, les nations pauvres introduisent continument des techniques de production intensives en capital et feront de la place pour les exportations intensives en main-d’œuvre d’autres nations.

Lorsqu’on lit les nombreuses études sur ce sujet, on découvre qu’en réalité les contraintes par la demande survenant par la concurrence sur les marchés limités à l’exportation sont fortes. Plus encore, les marchés engorgés à l’exportation voient leurs prix continuellement baisser pour les pays moins développés qui ont alors eu à emprunter encore plus de fonds au FMI pour joindre les deux bouts. Dans l’intervalle, ces nations minent leur agriculture de subsistance pour en faire des cultures d’exportations et les gens ont faim.

Mais les plans d’austérité actuels ont quelques similitudes avec la stratégie de développement du FMI, ce qui n’est aucunement une surprise étant donné que le FMI a écrit la récente réponse du G20 endossant les programmes d’austérité.

La magazine The Economist (1er juillet 2010) avait un intéressant article – Austerity alarm – où ils ont écrit que « Les deux camps opposés du débat austérité c. stimulus exagèrent, mais le lobby de l’austérité est plus dangereux ». C’était un retournement pour l’analyse traditionnellement néolibérale qu’on lit dans ce magazine.

The Economist écrit :

… le monde développé semble parti pour un ajustement fiscal collectif pesant 1 % de son PIB annuel total l’année prochaine, la plus grosse contraction budgétaire synchronisée depuis au moins quatre décennies.

Pour les critiques keynésiens le basculement vers l’austérité est une bourde monumentale … [qui] … poussera l’économie mondial dans la dépression. Avec le chômage élevé, une production très en dessous de son potentiel, une dépense privée encore fragile et des taux d’intérêts proches de zéro … le stimulus fiscal demeure un soutien essentiel pour l’économie et des réductions de déficits maintenant appelleraient la stagnation et la déflation.

… les partisans de … l’austérité croient que c’est nécessaire et approprié : la dépense déficitaire ne peut se poursuivre éternellement et en stimulant la confiance des entreprises et des ménages et diminuant la prime de risque sur la dette gouvernementale, une consolidation fiscale bien peut en vérité stimuler la croissance … l’épargne fiscale accroîtra la dépense privée en réduisant l’incertitude quant à la politique d’imposition et à la dette gouvernementales.

Il est clair que les terroristes du déficit ne spécifient jamais comment ils répondraient à cette question : Si le gouvernement prend x pour cent de la dépense globale, qu’est-ce qui les remplacera ? Mais, plus encore, le remplacement doit ajouter plus que ce que le gouvernement ôte pour que la croissance continue.

Mis à part les allusions confuses qu’une sorte d’équivalence ricardienne inversée entrerait en action – ainsi les consommateurs et les entreprises dépenseraient soudainement le liquide qu’ils auraient épargné pour payer les taxes supplémentaires anticipée une fois qu’ils réalisent que les déficits chutent – il n’y a que très peu d’arguments consistants présentés pour étayer le choix de l’austérité. Lisez, je vous prie, mon billet – Pushing the fantasy barrow – pour une discussion sur l’absurdité des arguments de l’équivalence ricardienne de la science macroéconomique dominante.

Dans le Wall Street Journal de la semaine dernière (1er juillet 2010), Thomas Frank a écrit que nous devons Éviter le Piège de l’Austérité (Avoiding the Austerity Trap) :

La réduction du déficit est une obsession malsaine.

Les hausses récentes du déficit fédéral ont fait trembler la classe des experts, mais ne sont pas vraiment mystérieuses. Elles sont, pour la plupart, un produit de la récession, qui a réduit les recettes fiscales, justifié les plans de sauvetages et les mesures de relance, et permis les allocations chômage et autres « stabilisateurs automatiques ».

Réglons la récession et nous réduirons le déficit finalement aussi. Le danger réel est qu’à la place nous décidions de regarder le déficit comme un problème en soi – une question quasi-morale qui doit être résolue indépendamment de la vaste économie – et que nous procédions à l’équilibre du budget nous-mêmes tout droit à nouveau dans l’ornière économique. Pour un aperçu de son fonctionnement, jetez un œil à l’Irlande anciennement prospère, où un régime sévère pour contrôler le déficit public a rendu la récession plus ou moins permanente.

L’austérité serait un choix terrible en ce moment, mais la pulsion gaffeuse démange le clergé politique ces jours-ci. Une raison à cela est que la réduction du déficit est le plus souvent un levier pour autre chose, quelques projets politiques qui doivent demeurer obscurs parce qu’ils sont trop écœurants pour être discutés ouvertement.

La lecture de cet article m’a rappelé la prose sur les déficits stratégiques. C’était une phrase du cru de David Stockman directeur du budget du président Ronald Reagan « pour décrire l’utilité de créer des manques à gagner budgétaires de long-terme pour saper le soutien politique à la dépense gouvernementale » (Source en anglais).

Il y a donc clairement des arrière-pensées politiques sous les appels à l’austérité.

Mais le meilleur argument que les fous présentent habituellement est le commerce extérieur et c’est là que nous rencontrons une autre généralisation fallacieuse dévastatrice. J’ai vu quelques papiers sortis ces mois-ci pour prétendument documenter des cas où l’austérité a conduit à la croissance. Deux pays sont souvent tenus pour exemplaires de cette approche – le Canada et la Suède dans les années 1990.

Dans les deux cas les gouvernements ont réduit leurs dépenses nettes et la croissance apparut les années suivantes. L’article de The Economist note que :

Mais dans la plupart de ces exemples les taux d’intérêt ont chuté ou la monnaie s’est dépréciée. Ces remèdes ne sont pas disponibles actuellement : les taux d’intérêts sont déjà bas et les monnaies des pays riches ne peuvent toutes se déprécier simultanément. Sans ces amortisseurs, l’austérité fiscale ne peut probablement pas stimuler la croissance.

Ainsi bien que le Canada ait pu compenser les réductions de sa dépense publique par l’amélioration du solde extérieur ainsi qu’une compétitivité accrue par des ajustement des taux de changes, cette solutions ne peut pas fonctionner si tous les pays s’engagent dans de l’austérité. Là réside la généralisation fallacieuse.

En ce moment, l’Irlande a montré un sursaut du PIB tiré par la croissance britannique et américaine. Mais ces deux nations ralentissent dorénavant en introduisant des politiques d’austérité que ce soit explicitement ou implicitement par l’expiration des mesures de stimulation.

Ainsi la stratégie de croissance par l’exportation ne peut s’appliquer à toutes les nations qui réduisent leurs demandes domestiques.

Il est également ironique que les interventions fiscales les plus importantes (Chine) ont procuré quelque croissance globale. Et même cette injection de dépense sera probablement réduite l’année prochaine.

Le résultat est que vous obtenez la stratégie politique typique de l’UEM – écorcher l’économie domestique en dégradant les allocations, les salaires et les conditions de travail – et espérer une croissance extérieure. Un pays pourrait s’en sortir ainsi mais pas tous.

La seule manière fiable de prévenir une généralisation fallacieuse comme celle-là est de maintenir un soutien fiscal adéquat par la dépense pendant que le secteur privé réduit son endettement excessif par l’épargne.

Cette stratégie est également la meilleure pour stimuler les exportations parce que la croissance du revenu mondial sera plus forte et que les importations sont en fonction de la croissance du PIB.

Les austérichiens [NdT : mot-valise avec autrichiens, une école ultra-libérale, et austérité] ne sapent pas seulement les droits et le bien-être des citoyens mais sapent également  la source des revenus de l’exportation – la demande agrégée domestique.

Digression : La banque centrale australienne maintient ses taux d’intérêt

Aujourd’hui la Reserve Bank of Australia (RBA) a décidé de maintenir constants ses taux d’intérêt en Australie à 4,5 pour cent. On peut lire le Communiqué pour comprendre pourquoi. En gros, ils deviennent un peu pessimistes quant à l’environnement extérieur.

J’aurais préféré une réduction des taux !

Conclusion

Ce sera tout pour aujourd’hui !

Un peu étourdi, j’avais cru que cet article était tout récent, et ne me suis rendu compte de sa date exacte (6 juillet 2010) qu’après avoir largement entamé la traduction. Je l’ai terminée parce que les prédictions de Mitchell se sont avérées et celles des libéraux se sont effectivement démenties, enfin parce que le débat a largement stagné depuis, d’où ma méprise. Espérons que l’austérité continuera à laisser des déficits supérieurs aux critères de Maastricht, on pourrait alors éviter le pire. Mais pour la zone euro, c’est peu probable.

9 Commentaires

Classé dans En vrac

Un instinct libéral ?

Dans la suite de mes billets cherchant à expliquer cet étrange libéralisme, en voici un qui s’attarde non sur la théorie qu’il développe, mais plutôt sur les ressorts psychiques qu’il active à son avantage. À tort ou à raison.

Un instinct très naturel consiste à identifier la chose avec ce qu’on en fait. C’est si vrai qu’une des premières questions que l’on pose à quelqu’un qu’on souhaite connaitre c’est « Que fais-tu ? » et on attend une trajectoire professionnelle avec son actuel positionnement, ensuite des activités complémentaires de loisirs. Expression un peu surannée mais plus révélatrice que jamais, on désignait sa profession comme sa « raison sociale », toutefois aujourd’hui le nom d’une entreprise est la seule acception commune restant à cette expression.

La monnaie contrarie cet instinct : elle crée un symbole arbitraire de la valeur, et on est sommé d’évaluer dans cette étrange unité de mesure une foule de choses dont nous n’accordons même pas une valeur constante dans le temps, selon les circonstances, etc. Alors décréter qu’une chose a une valeur de X unités monétaires, il faut vraiment y être habitué dès l’enfance pour trouver cela assez naturel. Les commerciaux se font une spécialité de jouer sur le caractère artificiel de la chose pour gagner leur train de vie. Longtemps, l’assimilation de la valeurs à des métaux précieux, or en tête, a permis de certifier, de rendre palpable cette valeur : dur, brillant, inaltérable, tout un symbole en soi, non ?

Mais comme l’explique le néochartalisme, l’or n’est qu’un support arbitraire de la valeur, et comme l’avait prophétisé (Larry Randall Wray, Understanding Modern Money, Edward Elgar, 1998, p. 28) Knapp le fondateur du chartalisme, c’est devenu un support trop encombrant. Que mon lecteur sache que même ceux qui ont compris les mécanismes et la logique néochartaliste ne parviennent pas forcément à rassurer ce si inquiet instinct ! Ça a donné le Modern Monetary Realism (MMR, Réalisme Monétaire Moderne) par opposition à la Modern Monetary Theory (MMT, Théorie Monétaire Moderne), l’un des noms anglophones du néochartalisme, dont il est une branche hétérodoxe.

Les partisans du MMR reconnaissent, conformément au néochartalisme, que l’État moderne ne peut pas faire défaut malgré lui en sa propre monnaie, que ce sont les stabilisateurs automatiques qui s’occupent de la stabilité des prix plus que la banque centrale, et infiniment plus que la prétendue contrainte budgétaire de l’État, et pourtant, ils essaient de remplacer l’équation comptable fondamentale des soldes sectoriels (travaux de Wynne Godley, voir toutes les explications sur 4 Le commerce extérieur) Spub + Ssect privé – BC = 0 par une autre : S = I + (S – I). Que mon lecteur reste avec moi, la courte explicitation de ces équations est hilarante.

La première équation signifie tout simplement que la somme des revenus de tous s’annule : la dépense de l’un est la recette de l’autre ; une fois les revenus nets agrégés entre le secteur public, le secteur privé national et le secteur étranger, on comprend aisément que le secteur privé national ne peut croître qu’avec un déficit public ou en dégageant un revenu net sur l’étranger (Balance courante positive) : Ssect privé = Déficitpub + BC. Comme l’étranger lui-même a la même alternative, il lui faut un déficit public pour son secteur privé, et même pour le nôtre si nous ne voulons pas de déficit public chez nous…

La second équation signifie… ne signifie rien en fait. On peut s’en rendre compte en remplaçant l’épargne avant investissement noté S par, mettons, le débit en mètre cube par heure du fleuve Amazone, et l’investissement I par l’âge d’un des capitaines naviguant sur cette même Amazone. L’équation est encore vérifiée. C’est parce qu’un nombre est toujours égal à un autre nombre plus sa différence avec lui.

Faisons assaut de bienveillance et tâchons de savoir pourquoi les MMR tiennent tant à cette équation, pourquoi ils la jugent si éclairante et la brandissent aux visages des MMT. Grâce à cette équation, disent-ils, on comprend que la richesse est créée par l’investissement et que l’État ne fait que « faciliter le processus d’accumulation de richesse en procurant des actifs financiers nets qui aident le secteur privé à monétiser cette richesse réelle ». Chose que le néochartalisme avait toujours clamé : la monnaie sert à déplacer des ressources réelles vers les projets approuvés et menés sous la direction gouvernementale ; mieux vaut que ça se passe bien, sans difficultés inutiles pour le secteur privé, voilà tout l’objectif du néochartalisme, et parmi ces difficultés se trouvent des crises financières à répétition, le chômage de masse et la précarité. Mais les MMR insistent : quand un agriculteur élève des vaches, et d’une vache nait une ribambelle de génisses, il y a accroissement de la richesse sans monnaie, et cette dernière n’est souhaitable que lorsque ces vaches seront vendues. Chose évidente au néochartaliste, il a même toujours clamé que c’est justement ce décalage entre la chose de valeur et le symbole de la valeur correspondant qui crée la nécessité de l’épargne nette du secteur privé, donc du déficit public. Mais les MMR, plutôt que de regarder le vrai problème que pose la monnaie, veulent se focaliser sur les « vraies choses » opposées à l’abstraite monnaie.

C’est le même esprit qui veut que seul l’or soit une vraie monnaie, et qui se méfie viscéralement de l’État au point de ne plus pouvoir s’en servir dans son intérêt, au point de ne plus voir qu’une créance sur un investissement n’est pas une épargne très fiable, ni que l’investissement peut avoir de réelles opportunités sans qu’il y ait d’épargne peu chère disponible… Mais non, on ne veut pas que l’État utilise la puissance dont il dispose pour tous nous enrichir, mesquinement. C’est ça l’instinct libéral. J’exagère ? L’évolution depuis le MMR jusqu’au libéralisme pur et dur est déjà écrite, par John Carney, rédacteur en chef à CNBC :

John Carney s’aligne sur le MMR (…) L’honnêteté m’oblige à dire que, je suis plus libertarien que les types du MMR. Peut-être que je suis Néo-MMR.

Les libertariens sont les plus libéraux des libéraux, même Hayek, de l’école autrichienne rechignaient à se dénommer ainsi1. De la même manière que les libéraux néoclassiques sont plus libéraux qu’Adam Smith et autres libéraux classiques, de la même manière les néolibéraux sont plus libéraux que les néoclassiques (Marshall avait théorisé des imperfections du marché2, le néolibéralisme consiste à l’occulter.), les MMR sont libéraux là où les MMT sont libres, et les Néo-MMR sont encore plus libéraux que les MMR, dernière étape avant l’anarcho-capitalisme3. Ce n’est pas la défiance de tous contre tous qui nous rendra plus forts dans nos épreuves.


Notes :

1 Car trop lié à l’esprit idéologique selon son goût :

Aux États-Unis, où il est presque impossible d’employer le mot « libéral » dans le sens que je lui ai donné, on lui a substitué le mot « libertarien ». Peut-être est-ce la solution ; pour ma part, je trouve ce mot bien peu attrayant et je lui reproche de sentir l’artificiel et le succédané. Ce que je souhaiterais serait un mot qui évoque le parti de la vie, le parti qui défend la croissance libre et l’évolution spontanée. Mais je me suis creusé la tête en vain pour trouver un terme descriptif qui s’impose de lui-même.

von Hayek Friedrich August, La Constitution de la liberté, Litec, Paris, 1994 (1960), XXVII+530 p., p. 403-404

2 Schumpeter Joseph Aloïs, Histoire de l’analyse économique : III – L’âge de la science, Gallimard, Paris, 2004 (1954, 1983), 710 p., p. 282-9

Mais Marshall affirmait avoir une certaine sympathie pour les objectifs socialistes et parlait sans autre précision ni restriction des « maux de l’inégalité » ; c’est aussi le premier théoricien qui ait prouvé théoriquement que le laissez-faire, même en cas de concurrence parfaite et indépendamment de ces maux de l’inégalité, n’assurait pas le bien-être maximal à la société dans son ensemble ; et il était favorable à une forte imposition, plus qu’il n’est compatible avec un libéralisme authentique. Cela s’applique à la plupart des économistes anglais. Le fait qu’on les classe comme « libéraux » tient au solide soutien qu’ils ont apporté à la liberté du commerce et aussi peut-être à ce qu’on ne prête pas suffisamment attention aux métamorphoses du credo du parti libéral anglais

3 von Hayek Friedrich August, La Constitution de la liberté, Litec, Paris, 1994 (1960), XXVII+530 p., p. 59 (l’emphase est mienne) :

Ce n’était pas la « liberté naturelle » en quelque sens du terme, mais bien les institutions développées en vue d’assurer « la vie, la liberté et la propriété », qui rendaient bénéfiques ces efforts individuels. Ni Locke, ni Hume, ni Smith, ni Burke, n’auraient jamais soutenu, comme le fit Bentham, « que toute loi est un mal car toute loi est une atteinte à la liberté ».
Leur thèse n’a jamais été celle d’un « laissez-faire » complet, qui, comme les mots eux-mêmes l’indiquent, se rattache à la tradition rationaliste française, et qui, dans son sens littéral, n’a jamais été défendu par aucun des économistes anglais. Ils savaient mieux que la plupart de leurs critiques postérieurs, que ce n’est pas par un tour de magie que les efforts individuels ont pu se trouver efficacement canalisés vers des fins sociales bénéfiques – mais par l’évolution d’institutions « bien constituées », de nature à réunir « les règles et principes touchant les intérêts opposés et les avantages issus des compromis ». En fait, leur thèse n’a jamais été ni orientée contre l’État en tant que tel, ni proche de l’anarchisme – qui est la conclusion logique du laissez-faire ; elle a été une thèse tenant compte, à la fois, des fonctions propres de l’État et des limites de son action.

1 commentaire

Classé dans En vrac

Un stade néochartaliste en Italie

Du 24 au 26 février eurent lieu un colloque néochartaliste réunissant 2181 personnes au stade de Rimini en Italie, sur les rives de la mer adriatique. Parmi les intervenants, beaucoup étaient des Américains venant de l’Université du Missouri à Kansas City, mais aussi un Français, Alain Parguez, professeur émérite d’économie à l’Université de Franche-Comté à Besançon. Je découvre ce dernier pour la première fois et qui ne semble pas être un néochartaliste (ou alors encore trop récent) mais plutôt un des contacts ayant invité ceux de Kansas City.

Voici un lien vers des vidéos du colloque pour les italophones (ce n’est pas mon cas).

L’idéal, ce serait que ce blog parvienne jusqu’à des professeurs, que je les intéresse suffisamment au néochartalisme (alias Modern Monetary Theory, MMT) pour qu’ils étudient les universitaires à l’origine de ce courant, et produisent eux-même de tels rassemblements monstres1.

Merci aux fondateurs du néochartalisme, merci au public italien d’avoir répondu à l’appel, merci à mes lecteurs sur ce blog, car c’est eux qui me motivent pour le tenir à jour et l’enrichir, merci aux grands penseurs du passé qui ont jalonné l’évolution de la pensée économique, ont considérablement déblayé le terrain pour les successeurs et ont montré (surtout Keynes) que de tels combats intellectuels étaient gagnables, même face à une caste libérale barricadée dans son donjon.


Note :

(1) Monstre, comparé à ce que peut rassembler une conférence de néolibéraux aujourd’hui, du moins.

Poster un commentaire

Classé dans En vrac

Qu’est-ce que l’État peut faire d’un surplus budgétaire ? Rien.

Très favorable au milieu des affaires, un éditeur senior de CNBC nous rappelle quelques points de bon sens à tous ceux qui voudraient faire de l’État un ménage craintif épargnant laborieusement pour asseoir sa position. En voici l’essentiel traduit par mes soins :

Il me semblait évident bien avant que je n’entende parler de la TMM [NdT : Théorie Monétaire Moderne, Moder Monetary Theory, MMT, autre nom du néochartalisme] que le gouvernement ne devrait probablement jamais avoir son budget excédentaire — ou ne devrait le faire qu’en des circonstances très extrêmes. Lorsque le budget public est excédentaire, cela signifie qu’il extrait plus d’argent hors de l’économie qu’il n’en injecte en dépensant dans cette économie. Ça nous rend plus pauvres.

(…)

Semblablement, un excédent de revenu pour le gouvernement est une invitation au gaspillage. Cela tente le prétendant à changer le monde d’imaginer de nouveau projets dont la générosité peut être mise en avant. Presque toujours, ces nouveaux projets ne seront que du gaspillage. S’ils valent la peine d’être accomplis, ils valent la peine d’être accomplis sans surplus budgétaire. Généralement, un surplus dégénère en une simple excuse pour accroître en permanence la taille du gouvernement, ce qui ensuite s’ajoute aux déficits budgétaires quand les recettes diminuent lors d’un retournement de conjoncture.

Plus important encore, même quand ce n’est pas gaspillé dans de stupides projets gouvernementaux, le surplus en lui-même est un gaspillage. Si ça vous préoccupe que le gouvernement dépense l’argent du contribuable pour des ponts aboutissant nulle part, vous devriez être effaré lorsque le gouvernement prend l’argent par des taxes et ne le dépense pour rien du tout. Cela, bien sûr, est exactement ce qui arrive lorsque le gouvernement taxe plus qu’il ne dépense. Les actifs financiers du peuple sont tout simplement confisqués.

(…)

Une autre bizarrerie qui tarauda mes réflexions économique à cette époque — fin des années 1990 — en est une que j’ai déjà décortiqué plusieurs fois ici sur NetNet : le préjugé contre la dette. Pour moi, ça n’avait aucun sens que beaucoup de gens présument qu’il valait mieux financer les dépenses gouvernementales par des taxes plutôt que par l’émission d’une dette. Les taxes sont coercitives ; l’achat de dette volontaire. Il était clair pour moi que le financement par la dette était préférable à celui par taxes.

L’idée que les taxes sont comptées comme un gouvernement « vivant dans la mesure de ses moyens » m’était aussi absurde que de professer qu’un cambrioleur vivait dans la mesure de ses moyens lorsqu’il dépensait l’argent qu’il obtenait en trafiquant des biens volés. Il me semblait que l’argent qui pouvait être emprunté était plus « dans nos moyens » que l’argent qu’il fallait prendre sous la menace de la force ou de l’emprisonnement.

En effet, que le gouvernement peut-il faire de tous ces billets qu’il a imprimé et qu’il a récupéré et entassé ? Acheter des bons du trésor ? Ce serait se verser à lui-même son propre argent. Attendre une bonne opportunité de dépenser ? Il aurait de toute façon de quoi la saisir en créant sur le champ la monnaie nécessaire. Non, vraiment, le surplus budgétaire ne sert qu’à plonger le secteur privé en dépression (cf citation en fin d’article) pour soulager les esprits perturbés qui ont l’État pour bouc-émissaire, qui voit tout ce qu’il fait comme la source du mal, et la réduction de son statut éminent à celui d’humble comparse de ses citoyens comme une garantie de sa bienveillance…

28 Commentaires

Classé dans En vrac