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L’autre dogme libéral

Je n’en fais pas mystère, ce blog est dédié aux questions monétaires. Toutefois, la réalité étant un tout continu plutôt qu’une armoire à tiroirs bien séparés, il est inévitable que certains sujets connexes reviennent souvent. Parmi eux, la question du commerce international : elle s’invite dans l’équation fondamentale du néochartalisme en servant à reculer l’inéluctable déficit, elle est la solution favorite des candidats à la présidentielles, et constitue l’autre source majeure de nos sous-performances économiques de ces dernières décennies (du moins parmi les questions strictement économiques). Ce billet consiste à dissiper spécifiquement ce dogme et fait suite à celui expliquant pourquoi le libéralisme dégénère toujours (l’utilitarisme inhérent au primat de la liberté).

Empiriquement, c’est plutôt le protectionnisme qui est facteur de croissance. Voici les résultats des recherches du professeur Paul Bairoch de l’université de Genève (mythes et paradoxes de l’histoire économique, La Découverte, Paris, 1994 (1993), 286 p., p. 233-234):

Le premier est ce que les historiens de l’économie appellent la grande dépression européenne, celle qui débuta vers 1869-1873 alors que les politiques européennes avaient atteint un degré de libéralisme sans précédent (et qui ne fut d’ailleurs égalé à nouveau qu’après 1962). Ce fut une dépression très grave, beaucoup plus profonde et plus longue que celle des années trente. […]
Le deuxième fait indiscutable n’est pas seulement qu’il y eut ralentissement de la croissance économique, mais aussi régression du volume des échanges internationaux, ce qui est pour le moins paradoxal en période libérale.
Le troisième fait indiscutable est que les États-Unis, qui n’avaient pas pris part au mouvement de libre-échange et, au contraire, avaient relevé le niveau de leur protection, connurent une période de forte croissance alors que l’Europe était en pleine dépression. Cette période peut même être considérée comme la plus prospère de l’histoire des États-Unis.
Le quatrième fait indiscutable est que la reprise de la croissance exogamique date du moment où l’Europe continentale s’engagea à nouveau dans une politique protectionniste de plus en plus marquée. Au niveau de chaque pays et indépendamment de la date de la révision des politiques, le retour au protectionnisme fut rapidement suivi d’une accélération de la croissance économique. […]
Enfin, et c’est très important, le sixième fait indubitable est qu’au XIXème siècle l’expérience de libéralisation des échanges échoua complètement dans le tiers monde. Il n’est pas exagéré de dire que l’ouverture de ces économies fut l’une des premières causes de l’absence de développement au XIXème siècle. On est même très en-dessous de la réalité en parlant de non-développement puisqu’il s’agit là d’un processus de désindustrialisation et de bouleversement des structures qui devait ultérieurement rendre le développement économique plus difficile.

Le Nobel d’économie français Maurice Allais confirme le diagnostic pour la période contemporaine (La mondialisation, la destruction des emplois et de la croissance, La Découverte, Paris, 1999, 647 p., p. 53-54 ) :

Une mondialisation généralisée des échanges entre des pays caractérisés par des niveaux de salaires très différents aux cours des changes ne peut qu’entraîner finalement partout, dans les pays développés comme dans les pays sous-développés, chômage, réduction de la croissance, inégalités, misères de toutes sortes. Elle n’est ni inévitable, ni nécessaire, ni souhaitable.

Pire encore, les diverses puissances mondiales qui ont dominé le monde se sont toutes bâties sur du protectionnisme : la Grande-Bretagne, les États-Unis, et aujourd’hui la Chine. Les deux premières a connu et connait leurs déclins au beau milieu de leur phase libre-échangiste. Le milieu des historiens de l’économie, malgré le fort attrait qu’exerce sur eux la domination des économistes, ne peut se résigner à préférer le libre-échange, tant l’histoire enseigne une leçon contraire.

Mais pourquoi un tel dogmatisme ? J’ai expliqué que les libéraux préféraient encore un fonctionnement économique toujours plus médiocre plutôt que de s’avouer l’importance indispensable de l’État (cf sa préférence explicite pour le chômage), il en va de même pour le commerce international. Idéologiquement, si on reconnait la nécessité de l’État sur le point particulier du commerce international, on ouvre la « boîte de Pandore », on risque de voir se poser la question de la pertinence de l’État sur d’autres questions, jusqu’à ce que le Marché soit ravalé du statut de divinité harmonisatrice à celui d’outil commode mais rustique d’allégement de l’administration du pays. Or, les libéraux sont les apôtres du Marché. Donc, comme nous l’explique Joseph Schumpeter, l’un des plus fins esprits de toute l’histoire de la pensée libérale :

la politique de libre-échange représente beaucoup plus qu’une manière de traiter les questions de commerce extérieur. En fait, on pourrait soutenir que c’en est là l’aspect le moins important, et qu’un homme pourrait être libre-échangiste, même s’il donne peu de considération à la cause purement économique du libre-échange comme tel. Il est facile de voir […] que la politique de libre-échange est avec les autres politiques économiques un rapport tel que, pour des raisons politiques aussi bien qu’économiques, il est difficile de poursuivre ces autres politiques sans une politique de libre-échange, et vice versa. En d’autres termes, le libre-échange n’est qu’un élément d’un vaste système de politique économique, et il ne faut jamais l’examiner isolément. Et ce n’est pas tout. L’argument de réelle importance qu’il faut faire ressortir, c’est que ce système de politique économique impose ses conditions à quelque chose dont il dépend dans le même temps, quelque chose de plus vaste encore, à savoir une attitude ou une vision générale, politique et morale, qui s’affirme dans tous les secteurs de la vie nationale et internationale, et qu’en vérité l’on peut rattacher à l’utilitarisme.

SCHUMPETER Joseph Alois, Histoire de l’analyse économique, tome II, Gallimard, Paris, 2004 (1954), 499 p., p. 36-3

Pour rappel, l’utilitarisme est l’idéologie selon laquelle tout est calcul d’utilité, c’est-à-dire des plaisirs et des peines, en évacuant tout la dimension irrationnelle de l’humanité, celle qui prend sur elle par espoir, celle qui à l’inverse désespère qu’elle soit ou non matériellement ouatée, celle qui se projette et se trompe, parfois, et découvre des mondes nouveaux, parfois. Celle qui fait toute la grandeur et la saveur de l’aventure humaine.

Envolée lyrique complètement creuse ? Voici deux autres extraits pour montrer à mon lecteur que ce n’est pas le fruit de mon imagination. Le premier concerne la faillite du paradigme utilitariste, du calcul mécanique des plaisirs et des peines, comme voie principale du bonheur. Elle est commentée par d’autres auteurs prestigieux et tourne autour de John Stuart Mill, l’un des plus célèbres économistes libéraux :

Bentham avait poussé l’absurde très loin : « De ce mépris, en théorie comme en pratique, de la culture de la sensibilité résultait naturellement une sous-évaluation de la poésie, et de l’imagination en général en tant qu’élément de la nature humaine. On voit couramment – ou l’on voyait – dans les utilitaristes des ennemis de la poésie : cela fut vrai, en partie, de Bentham lui-même : il avait coutume de dire que « toute poésie est une fausse représentation » ; mais, au sens où il l’entendait, on eût pu le dire de tout discours visant à impressionner, de toute représentation ou persuasion de nature plus oratoire qu’une somme arithmétique. » (MILL John Stuart, Autobiographie, Aubier, Paris, 1993 (1873), 261 p., p. 112).

Le principal effet de cette doctrine est la dépression qu’elle engendre inéluctablement : l’utilitarisme nie la générosité d’une chose en l’originant strictement et entièrement dans une seconde chose qui assignerait la première à ses propres fins, mais si cette seconde chose n’est aussi qu’utilité, et ainsi de suite récursivement, la générosité disparait complètement comme le vécut le célèbre économiste libéral, fils d’économiste libéral, John Stuart Mill (p. 132) :

Telles furent les pensées qui se mêlèrent à l’accablement, lourd et sec, du mélancolique hiver de 1826-1827. Toutefois, elles ne m’empêchaient pas de vaquer à mes occupations usuelles. Je les poursuivais machinalement, par la seule force de l’habitude. J’avais été si bien conditionné que je pouvais continuer un certain type de réflexion alors que tout l’esprit s’en était évaporé. J’allai même jusqu’à composer et prononcer plusieurs discours dans la Société de débats, mais sans savoir par quel miracle ni avec quel succès. De mes quatre années d’interventions continues, c’est la seule dont je ne me rappelle presque rien.

En un sens férocement ironique, on peut parler de réussite : J. S. Mill est bien devenu l’automate décrit par la théorie. C’est uniquement en prenant la vie comme une aventure, un défi, un enchantement plutôt qu’un algorithme à appliquer, qu’il parvient à retrouver le bonheur — précisément ce que l’utilitarisme pensait atteindre le plus efficacement ! « Les grâces de la vie (telle était désormais ma théorie) sont suffisantes pour qu’on puisse en jouir quand on les cueille en passant [en fr.], sans en faire son objet principal. Sitôt qu’elles le deviennent, on ressent leur insuffisance. Elles ne supportent pas un examen attentif. Demandez-vous si vous êtes heureux et vous cesserez de l’être. La seule chance est de traiter non pas le bonheur, mais quelque but qui y est extérieur, comme la fin dernière de la vie. Laissez votre conscience de vous, votre analyse, vos doutes, s’épuiser là-dessus ; et si en outre vous êtes chanceux, vous respirerez le bonheur avec l’air que vous inhalez, sans vous attardez sur lui ni y penser, sans le prévoir par l’imaginaire ou le mettre en fuite par des interrogations fatales. Tel était à présent le fondement de ma philosophie de la vie. » (p. 134). Schumpeter ne cache pas son admiration : « Avec une honnêteté et une liberté d’esprit qui ne seront jamais assez admirées, il a porté sa critique jusqu’aux fondements de sa religion laïque et utilitariste — car c’est bien d’une religion qu’il s’agissait » (SCHUMPETER Joseph Alois, Histoire de l’analyse économique, tome II, Gallimard, Paris, 2004 (1954), 499 p., p. 207).

La seconde citation concerne le retour du calcul utilitariste, dans la foulée de la mort de Schumpeter, on peut déjà constater, à la dernière phrase, l’absorption mortelle de la vie par le glacial calcul égoïste :

Il y a cependant quelque chose de trompeur dans le fait que cette stratégie conduit à une victoire complète de Sherlock Holmes, alors que, comme nous l’avons vu, l’avantage (c’est-à-dire de la valeur d’une partie) est définitivement en faveur de Moriarty. (Notre résultat pour E, N indique que Sherlock Holmes est mort à 48 % quand son train s’ébranle à Victoria Station. Suggestion de Morgenstern : le voyage est inutile, car le perdant pourrait être déterminé avant le départ.)

VON NEUMANN John, MORGENSTERN Oskar, Theory of Games and Economics Behavior, 1953, in SÉRIS Jean-Pierre, La Théorie des jeux, PUF, Paris, 1974, 96 p., p. 35

Voilà deux auteurs qui ont tout compris à la littérature et à l’humanité…

Le prochain billet reprendra la suite d’Au programme avec le septième candidat à la présidentielle Marine Le Pen.

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9. Genèse des Shadoks

Si j’ai bien réussi mes précédents articles sur Les Bases, il se peut que mon lecteur se mette à douter du néochartalisme non pas parce que ce serait trop obscur, mais parce que ce serait trop simple, trop beau pour être vrai. Il peut en effet se poser la question Mais pourquoi le néochartalisme ne fait-il pas l’unanimité, depuis longtemps ? Cet article vise à démêler l’écheveau de raisons qui poussent nos esprits à agir comme de véritables Shadoks. Ces raisons foisonnantes font que ce billet, contrairement aux autres de la série Les Bases, est plus long.

1. La pensée zéro

Rapidement parce que je l’ai déjà expliqué : avant même de penser à ce que pourrait être un budget d’émetteur de la monnaie, spontanément, la pensée procède par analogie avec ce qu’elle connait déjà c’est-à-dire un budget d’utilisateur de la monnaie (un budget de ménage, d’entreprise), et passe donc à côté de la situation d’émetteur qui fait qu’il n’y a pas de contrainte financière, seulement des contraintes en terme de ressources réelles.

2. La contrainte des ressources réelles

Idem, rapidement : de manière un poil plus subtil, on peut comprendre qu’il ne suffit pas d’imprimer de nouveaux billets pour qu’il y ait de la richesse et trop rapidement en conclure que cette contrainte est équivalente à l’équilibre budgétaire. Or, il y a une marge de manœuvre entre l’équilibre budgétaire et le déficit inflationniste qu’il est indispensable d’exploiter, ne serait-ce que pour financer la croissance en préservant la stabilité des prix et un niveau d’endettement sain du secteur privé.

3. Le pragmatisme des gouvernements

Les hommes d’action sont très pragmatiques. C’est dans leur être. Et s’ils ont l’avantage de remettre en cause bien des a priori doctrinaux lorsqu’ils s’en sentent l’instinct, le plus souvent poussés par une vision, ils ont le grave travers d’oublier les leçons obtenues aussi vite qu’elles furent apprises. Ainsi, lors d’un récent discours (« C’est une théorie simple […] mas voilà le problème : Ça ne fonctionne pas. Ça n’a jamais fonctionné. »), Obama a fait le cheminement intellectuel de F. D. Roosevelt lors de son attaque de poliomyélite, lorsqu’il réalisa la fausseté de la vulgate libérale dominant les cercles dirigeants. De même que les successeurs de Roosevelt oublièrent ces précieuses leçons, nos gouvernants ont-ils suffisamment envie d’apprendre, et surtout pour suffisamment longtemps ?

L. Randall Wray, note ainsi dans son Understanding Modern Money que les autorités coloniales retrouvèrent naturellement le fonctionnement de la monnaie en établissant des taxes plutôt qu’en espérant que la monnaie soit désirée pour elle-même (p. 57-61). Pourtant, nos autorités actuelles pensent à nouveau que leur capacité à payer dépend de l’acceptation de cette monnaie par les individus. Non, les individus acceptent cette monnaie parce que le souverain prend la décision souveraine d’imposer des paiements en cette monnaie ; lorsque l’économie est en crise, comme actuellement, il n’est même pas nécessaire de s’occuper encore des questions d’inflation : le secteur privé est trop heureux de pouvoir épargner, avant même d’avoir effectivement des taxes à payer. Mais, non, par un diagnostic absurde, les autorités ont décidé que la priorité n’est plus de renflouer l’économie réelle, mais de renflouer les banques et de comprimer cette économie réelle à laquelle les banques prêtent, alors même que les bilans des banques n’y survivront pas…

4. Les doctrines libérales

Parce que les gouvernants se sont beaucoup plus disciplinés à mesure qu’ils saisissaient combien ce qu’ils gèrent dépasse leur entendement, les conseillers dont ils s’entourent deviennent primordiaux pour que ces instincts trouvent un certain équilibre lors de leur application. Ce qui signifie aussi que les gouvernants sont très largement contraints par ce que la doctrine des conseillers est capable de leur faire comprendre ou s’ingénie à leur obscurcir. Or, le libéralisme, malgré toutes ses qualités qui lui ont fait mériter ses succès (du moins par rapport à ses rivaux), a ceci de particulièrement gênant de postuler que la solution est dans l’arrangement libre et spontané des individus plutôt que dans une émanation collective ; cela le rend toujours plus inapte (à mesure qu’il devient plus cohérent avec cette prémisse de la liberté) à comprendre l’État, donc à conseiller le pouvoir souverain.

Sur la question monétaire, les libéraux se sont mis à croire en leur uchronie d’un troc produisant un bien spécialisé qui devient la monnaie (typiquement l’or). C’est-à-dire qu’ils ignorent totalement ou presque la relation au pouvoir central pourtant présente dès les origines, aussi loin qu’on puisse remonter1… C’est ce qui fait que le renversement des libéraux par les keynésiens se soit accompli précisément sur la monnaie et la macroéconomie (le collectif et la monnaie qu’il produit sont des angles morts d’une pensée axée sur les individus) ; et que Milton Friedman n’ait reconquis la domination qu’en affrontant ces deux questions, affrontement qui connait son renversement toujours sur le même champ de bataille actuellement.

5. La peur du pouvoir

Les libéraux jouent beaucoup dessus. « Tout pouvoir amène la corruption, le pouvoir absolu amène la corruption absolue » (Lord Acton cité entre autre par von Hayek Friedrich August, La route de la servitude, Quadrige/Presses Universitaires de France, Paris, 1985 (1946), 176 p., p. 99).

C’est une thèse très séduisante mais fausse, car elle renverse le rapport de causalité : c’est parce qu’on se retrouve directement en prise avec la corruption, avec le chaos des choses qu’on cherche à acquérir le pouvoir. Il est également vrai qu’un esprit mal préparé, confronté aux possibilités virtuellement illimitées du pouvoir et à leurs répercussions, peut être pris de vertige, soit qu’il se tétanise de peur de perdre le contrôle, soit qu’il soit pris de l’ivresse de la toute-puissance. Une part importante de l’enfance consiste à maîtriser l’ivresse du sentiment de toute-puissance.

La chose est encore plus claire si on analyse les solutions libérales à ce problème très difficile du pouvoir : En quoi un gouvernant devient-il soudainement vertueux simplement parce qu’il est financièrement contraint ? S’il veut se payer des parties fines et se fiche du reste, alors, au lieu de se payer des parties fines en assurant le plein emploi simplement en maintenant un système monétaire qui l’assure, il aura quand même ses parties fines, mais en bas de l’échelle social, le menu peuple est précarisé, mis au chômage, bouc-émissaire de l’inconséquence des dirigeants et de leurs conseillers. Belle victoire libérale. Autre conséquence du libéralisme : alors que le pouvoir politique démocratique est en crise de légitimité et ressemble plus à un pantomime grassement rémunéré, le pouvoir n’a pas disparu car il y existe toujours une frontière à garder entre l’ordre et chaos, mais ceux qui dirigent sont des ploutocrates oligarchiques, de grands rentiers, des PDG de multinationales et de grandes banques, et leur pouvoir n’est certainement pas plus humain que le pouvoir démocratique s’efforçant d’être à l’écoute de tous. Là aussi, belle victoire libérale.

6. Les jeux de pouvoir des financiers

Le pouvoir monétaire n’est pas perdu pour tout le monde. La castration libérale de l’État a échu ce pouvoir aux financiers, ceux qui étaient les plus indiqués pour profiter de sa déshérence. L’avènement de la modernité, son individualisme, son progressisme sont consubstantiels au libéralisme, et on peut même dire que le libéralisme est l’expression connue la plus aboutie des aspirations modernes. Or, dès ses origines, la modernité a partie lié avec le crédit, Calvin déjà fit un pas décisif, la Révolution française libéralisa le crédit, et tout le développement capitaliste est comme incapable de se dissocier du crédit2 malgré tous les problèmes qu’il lui pose.

Les tentatives des financiers pour prendre le pouvoir furent nombreuses, ainsi Émile Moreau narre dans ses mémoires la malveillance d’un banquier envers la Banque de France simplement parce que cette dernière bénéficiait du monopole d’État, ou encore cette tentative d’asservissement du gouvernement (Souvenirs d’un Gouverneur de la Banque de France, 1954, p. 402) :

M. de Rothschild m’a déclaré qu’il était désirable d’abroger la loi de 1918 sur l’exportation des capitaux, pour donner aux modérés une arme contre les cartellistes, si ces derniers revenaient au pouvoir. Ceux-ci pourraient être à la merci d’une panique financière. Ni M. Moret, ni moi, ne sommes disposés à nous associer à une politique aussi contraire à l’intérêt public.

Une autre technique fut de camoufler le pouvoir de création monétaire de l’État en l’obligeant à passer par la banque centrale, puis les banques privées. Ainsi en France, et jusqu’en 1973, au lieu de simplement émettre la monnaie et de choisir quand la reprendre, il était obligé d’emprunter cette somme à taux zéro. Dans les deux cas, l’État pouvait en pratique choisir quand rendre cette somme, dans le second simplement en faisant rouler l’emprunt, donc maîtriser l’échéancier et être sûr d’avoir les poches assez profondes pour faire face (contrairement au secteur privé, simple utilisateur de la monnaie) à toutes situations. Avec la loi du 3 janvier 1973, c’est encore un peu plus ébréché : l’avance par la Banque de France est toujours possible, mais à l’initiative de cette dernière seulement. L’évaporation du pouvoir d’émission de la monnaie s’est encore beaucoup poursuivi avec l’euro. Et les financiers n’ont jamais connu de rémunérations aussi élevées. Ils forment donc le groupe sociologique le plus intéressé à ce que la vraie nature de la monnaie ne soit pas connue, à ce que leurs mensonges ne soient pas éventés, à ce qu’on les croit toujours seuls détenteurs possibles de la monnaie.

7. Le matérialisme / l’incapacité conceptuelle

Une autre raison, fréquente chez les partisans de l’étalon-or, est l’incapacité à concevoir la valeur de la monnaie comme très arbitraire, la nécessité pour leur esprit que la monnaie ne soit que l’équivalent d’un « actif tangible ». Bref, l’or aurait une valeur intrinsèque, et la monnaie en dériverait toute sa valeur. En plus d’être historiquement faux, c’est une conception de la valeur inepte : on paie pour des services intangibles, des services qui ne durent pas comme l’or, comme une coupe de cheveux, mais qui sont pourtant échangés contre de la vraie monnaie, de l’or même (puisqu’on peut toujours convertir la monnaie en or, à taux fixe ou variable). La durabilité de ce qui est payé est extrêmement variable : depuis la pyramide de Khéops jusqu’aux bulles de savon pour que jouent les (grands) enfants. On peut même dire sans grande exagération qu’il n’y a que des services et aucune création matérielle ; après tout, on n’achète pas de la pierre au mineur mais l’extraction et l’acheminement d’une pierre préexistante, on n’achète pas une statue mais la sculpture que l’artisan a réalisé sur cette pierre, on n’achète pas une belle maison mais l’assemblage de tous les éléments faits par des ouvriers surveillés, dirigés et inspirés par les chefs de chantier et l’architecte, etc.

Il n’y a aucune espèce d’intuition géniale à considérer que l’or fait la valeur de la monnaie. Et il n’y a aucune espèce d’impossibilité à ce que l’Employeur en Dernier Ressort donne de la valeur à la monnaie en exécutant des services par ses salariés. L’Employeur en Dernier Ressort pourrait même embaucher ces personnes à creuser et reboucher les mêmes trous qu’il n’y aurait toujours pas d’impossibilité pratique, simplement le gaspillage stupide de l’effort de ces employés, ainsi qu’un message psychologique très déprimant à leur encontre (Voir ces plus amples développements à ce sujets).

8. L’Employeur en Dernier Ressort < Série Les Bases > 10. Le grand camouflage


Notes :

1 Ici, nous avons un passage d’un historien reconnu, pourtant conciliant semble-t-il avec la thèse libérale, où on ne parvient tout simplement pas à évacuer l’État :

Les historiens s’accordent pour situer la véritable invention de la monnaie — ce que les spécialistes qualifient de « monnaie standardisée et certifiée » — aux VIIIe-VIIe siècles av. J.-C. Par monnaie standardisée et certifiée, on entend une monnaie dont le contenu en métal (précieux ou autre) est uniforme, et dont surtout le contenu métal (et son titre) est certifié par une autorité politique. Cette invention apparaît à la fois en Chine et dans la bassin méditerranéen. Dans ce cas, la Chine a probablement précédé le bassin de la Méditerranée, et cela vers le XIe siècle av. J.-C. Bien évidemment, il s’agissait alors de monnaie métallique, puisque le papier-monnaie ne fut inventé que beaucoup plus tard et également par les Chinois (vers le IXe siècle), donc près d’un millénaire avant l’Occident. Comme ces pièces étaient de différentes formes selon leur valeur, on considère qu’il s’agissait de véritables pièces de monnaie. La pièce ronde percée d’un trou carré — dont le succès fut durable non seulement en Chine mais dans tout l’Extrême-Orient — est apparue, elle, vers le IIIe siècle av. J.-C.
Pour le bassin méditerranéen On peut être plus précis. La première véritable monnaie a été frappée en Lydie, un État grec de l’Asie Mineure, vers le VIIe siècle av. J.-C. Ces pièces, dont la forme étaient celle du haricot, étaient constituées d’un alliage d’or et d’argent (appelé « electrum »). Elles comportaient comme emblème la tête d’un lion et, c’est là le point important qui en fait une monnaie, une marque certifiant soit le poids, soit le titre (proportion), soit les deux.

Bairoch Paul, Victoires et déboires, Histoire économique et sociale du monde du XVIe siècle à nos jours, tome I, Gallimard, Paris, 1997, 662 p., p. 27-28

Remarquons que l’or n’a jamais fait la valeur de la monnaie, mais une question de prestige (comme le reconnait le très libéral Hayek : « L’étalon-or opérait surtout grâce à l’existence de la conviction généralement partagée qu’être exclu du régime de convertibilité en or était une calamité majeure et une honte nationale. » von Hayek Friedrich August, La Constitution de la liberté, Litec, Paris, 1994 (1960), XXVII+530 p., p. 333). Nous disposons de nombreuses preuves historiques : régulièrement, les souverains abandonnaient et revenaient à l’étalon-or lorsque des crises sévissaient ; faute d’or, et poussés par la situation, des monnaies furent battues par exemple sur du cuir et furent acceptées comme paiement de rançon pour un roi capturé entre autre ; les pièces d’or des différents souverains, pourtant de poids fixes en métaux précieux, s’échangeaient à cours variable au jour le jour sur des places de changes du Haut Moyen Âge). Bref, c’est le volume de monnaie souveraine en circulation relativement au volume de taxes à payer et de désir d’épargne de l’économie qui déterminait la valeur de la pièce, même d’or, plutôt que le poids en métal. Que les souverains aient édictés des lois contre le rognage de ces pièces pour éviter d’avoir à repayer du métal précieux lorsqu’il rebattaient sa monnaie (changement d’effigie, par exemple) ne prouve nullement que l’or fondait la valeur des pièces.

2 Dembinski Pawel H., L’endettement international, Que sais-je, PUF, Paris, 1989, 125 p., p. 8 :

La conjonction de la personne morale et d’un cadre comptable cohérent a ouvert la porte à la généralisation du financement économique par endettement. L’essor pris par ce type de financement depuis deux siècles accompagne l’émancipation de l’économie de l’emprise du politique. Ce processus a conduit à l’apparition au XIXe siècle de l’économie de marché en tant que système. Ces coïncidences suggèrent que « endettement » et « économie de marché » entretiennent des liens très étroits, à tel point que certains auteurs considèrent la monnaie comme une créance qui atteste que son détenteur a donné quelque chose à la collectivité et a reçu en contrepartie la monnaie, c’est-à-dire une reconnaissance de dette. L’économie de marché — monétaire par excellence — serait donc naturellement une économie d’endettement.

Alan Greenspan, ancien président de la Fed, pose similairement la question :

La question vexante à laquelle sont confrontés les régulateurs est si le poids croissant de la finance a été une nécessaire condition de la croissance du dernier demi-siècle, ou une coïncidence.

La position néochartaliste est que le libéralisme se crée artificiellement l’obligation de passer par la finance pour financer l’économie, et que cette finance déchaînée tend à être un prédateur toujours plus insupportable pour cette dernière. Il suffirait de réassumer le pouvoir de création monétaire de l’État pour pouvoir faire rentrer la finance dans de justes proportions. C’est parce qu’elle nous menace de la faillite que nous lui cédons progressivement tout ; et c’est parce que nous nous interdisons bêtement la planche à billet comme on peut avoir peur du couteau que nous croyons devoir être financés uniquement par les financiers.

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