Archives de Tag: Paul Samuelson

La clé de voûte

Article de présentation du chartalisme et de son importance originellement proposé à des blogs grand public, et qu’ils ont malheureusement refusé. Dommage.

Parfois, des enjeux colossaux sont misés sur des détails techniques apparemment dérisoires. Et très souvent, il s’agit du sens d’un rapport de causalité : une chose cause-t-elle une autre ou l’autre cause-t-elle l’une ? Il est toujours effarant de constater la disproportion des conséquences rapportées à cette minuscule origine. Le Soleil tourne-t-il autour de la Terre, ou la Terre autour du Soleil ? Et voilà la révolution copernicienne, avec juste derrière, Galilée mais surtout Kepler, la science, etc. Un monde s’ouvre. La Boétie nous expliquait que ce n’étaient pas les tyrans qui mataient les peuples, mais les peuples qui se soumettaient aux tyrans. Et voilà les Lumières, le contrat social, la démocratie, etc. un monde s’ouvre. (Certes, il faudrait parachever et renforcer la démocratie, surtout en ce moment, mais tout de même, ce monde s’est déjà largement ouvert et il peut s’ouvrir plus). Etc.

Il faut que je vous narre l’histoire d’un débat tout aussi cryptique qui décide actuellement de nos destinées économiques. À l’origine, on négligeait cette question, on avait d’autres priorités, comme survivre. Ce n’est que très tard que le choix entre les deux alternatives s’est présenté, et le rôle « la méchante phalange de pédantisme vivant de la tradition et du monopole de l’enseignement, menacée dans leur médiocrité académique » (Koestler Arthur, Les somnambules, Les belles lettres, Paris, 2010 (1959), 595 p., p. 423-424) est cette fois-ci tenu par les libéraux. Cette alternative-là peut être résumée ainsi : Les recettes du Trésor public financent-elles ses dépenses, ou les dépenses du trésor public financent-elles ses recettes ? Cela semble une question dérisoire, pointilleuse et passablement absurde, non ? Et « tout le monde sait » que ce sont les recettes du Trésor qui financent ses dépenses, n’est-ce pas ? Si vous avez répondu oui à cette dernière question, pas de chance, vous venez d’affirmer que la Terre est plate. Et je vais vous le démontrer !

Revenons aux sources, à Adam Smith, par convention libérale concernant l’origine de la pensée économique. Au livre 1 chapitre 4 de son magna opus Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations de 1776, Adam Smith bricole intuitivement ce qui est devenu depuis le crédo libéral concernant l’origine de la monnaie :

Afin d’éviter les inconvénients [du troc], tout homme avisé de tout temps, après la première division du travail, doit naturellement tenter de gérer ses affaires d’une manière à avoir toujours auprès de lui, en plus du produit particulier de son industrie [NdT : au sens ancien de travail en général, comme dans « industrieux »], une certaine quantité d’une marchandise ou d’une autre, de manière à ce qu’il imagine que peu de gens refuseraient vraisemblablement en échange du produit de leur industrie.

Beaucoup de marchandises, c’est probable, ont été successivement pensées et utilisées dans ce but. À l’aube de la société, le bétail est dit avoir servi d’instrument courant de commerce ; et, bien qu’il a dû être particulièrement peu pratique, dans les temps anciens nous voyons que les choses étaient fréquemment estimées selon la quantité de bétail qui était échangé contre elles. […] Dans tous les pays, toutefois, les hommes semblent avoir préféré finalement déterminés par d’irrésistibles raisons, pour cet usage, aux métaux plutôt qu’aux autres marchandises.

La fameuse thèse de la monnaie par le troc. Remarquons les expressions « doit naturellement … c’est probable … semblent ». La raison est que Smith déduit cette uchronie des quelques bribes archéologiques dont il dispose (il est vrai que les recherches étaient alors beaucoup moins avancées dans ce domaine). Cette thèse est ce qui plaît à la sensibilité libérale : un marché auto-organisateur et évolutionniste. C’est celle que les libéraux reprendront toujours, à la suite de Smith. Si elle semble innocente pour le moment, c’est parce que nous la voyons dans sa plus tendre enfance. Adam Smith, qui n’est pas un idéologue du libéralisme, mais un penseur à sensibilité libérale, écrit la thèse opposée au chapitre 2 du livre 2 du même De la Richesse des Nations. Mais cette fois, ce sont les faits qui s’appuient sur sa soif de connaissance contre sa sensibilité libérale :

La monnaie-papier de chaque colonie étant acceptée en paiement des taxes locales, à sa valeur nominale d’émission sans décote, elle dérive nécessairement de cette utilité une certaine valeur, en surcroît de ce qu’elle aurait eue au terme réel ou supposé avant son retour final avec remboursement [NdT : contre l’or ou l’argent promis]. Cette valeur supplémentaire était plus ou moins grande selon que la quantité de papier-monnaie émise était plus ou moins supérieure à ce qui pouvait être utilisé pour payer les taxes de la colonie particulière qui l’avait émise. Ça allait dans toutes les colonies bien au-delà de ce qui pouvait être utilisé ainsi.

Un prince qui légiférerait pour qu’une certaine proportion de ses taxes soit payée par un certain type de monnaie-papier pourrait ainsi donner une certaine valeur à cette monnaie de papier, quand bien même le retour final devrait dépendre entièrement de la volonté du prince. Si la banque qui a émis ce papier fut suffisamment prudente pour maintenir sa quantité quelque peu en-dessous de ce qui pourrait être aisément utilisé ainsi, la demande pour cette monnaie pourrait être telle qu’elle surpasserait, par son cours sur le marché, la quantité de monnaie or ou argent pour laquelle elle fut émise.

D’un côté, les implacables lois du marché dictant ce qui doit être, sinon on ne peut faire que moins bien. C’est le « TINA » (« There Is No alternative » : « Il n’y a pas d’alternative. ») de Margaret Thatcher. De l’autre, comment une communauté émet des bons sur son propre fonctionnement et comment elle maintient le cours de cette monnaie en son sein, et à ses fins. D’un côté le primat du Marché. De l’autre le fonctionnement pratique d’une communauté, quelle que soit ses objectifs. Faut-il préciser que les libéraux, durant plus d’un siècle et demi (d’Adam Smith à l’après-guerre en gros), furent massivement de farouches métallistes ? La tradition opposée est appelée chartaliste (du latin charta signifiant écrit, car la monnaie y est scriptural et non un troc), elle fut défendue par les scolastiques progressivement rejetés puis oubliés, retrouvée périodiquement par les gouvernements voulant parer aux difficultés posée par le métallisme. Un économiste allemand, Georg Friedrich Knapp, redéfrichera la théorie chartaliste et lui donnera son nom, principalement en 1905 dans Théorie étatique de la monnaie. Chez les libéraux l’accueil est glacial.

Le grand économiste libéral Joseph Schumpeter dans son Histoire de l’analyse économique, par exemple, reconnait la vérité du chartalisme, bien obligé, en s’en moquant au passage, puis s’enthousiasme pour le crédit privé : « Une manufacture de monnaie ! Le crédit, créateur de monnaie ! Manifestement, voilà qui ouvre des perspectives autres que symboliques. » (tome I : L’âge des fondateurs, Gallimard, Paris, 2004 (1954, 1983), XVIII+519 p., p. 446). Or, le crédit est un miroir aux alouettes. Paul Jorion a expliqué pourquoi Schumpeter confond la monnaie avec du troc, dans la plus pure tradition libérale, : « On en devine la conséquence : la distinction entre monnaie et marchandises ayant disparu, celle entre troc et paiement disparaît elle aussi automatiquement. » La plus pure tradition libérale, tant la monnaie, véritable envers du marché, ne se réduit pas à ce dernier.

Mais le vent a tourné. Schumpeter est mort en 1950, quatre ans après un autre économiste qui a supplanté de haute lutte le libéralisme : Keynes. Ce dernier a imposé la création de monnaie à hauteur des besoins de financement de l’économie, par opposition au laissez-faire libéral. Il a pour cela conçu un missile exocet intellectuel : uniquement destiné à imposer la relance budgétaire, afin de créer une brèche dans la forteresse idéologique libérale :

Ce Treatise on Money, sans que l’on puisse vraiment parler d’échec, suscita des critiques respectueuses mais destructrices et, surtout, ne parvint pas à exprimer de façon satisfaisante la vision de Keynes. Sur ce, avec une détermination admirable, celui-ci résolut de se débarrasser des pièces de l’appareil qui l’embarrassaient et se mit en devoir de forger tout un système d’analyse qui exprimerait son idée fondamentale et rien d’autre. Le résultat, qu’il offrit au monde en 1936, semble l’avoir complètement satisfait, à tel point qu’il considéra avoir sorti la science économique de cent cinquante ans d’erreur, pour la conduire au royaume de la vérité absolue, prétention qui ne peut être examinée ici, mais qui fut volontiers acceptée par les uns qu’elle discrédita son œuvre aux yeux des autres.

Schumpeter Joseph Aloïs, Histoire de l’analyse économique : III – L’âge de la science, Gallimard, Paris, 2004 (1954, 1983), 710 p., p. 544-545

Son œuvre de 1930 comportait le chartalisme, pas la Théorie Générale de 1936. Mais qu’importe ! Était dorénavant imposé un fonctionnement monétaire incompatible avec l’étalon-or et des priorités différentes, et l’Occident connait ce qui ressemble rétrospectivement à un âge d’or : stabilité financière et économique, forte croissance, plein emploi. Les libéraux sont défaits et doivent reconstituer leurs forces pour l’avenir et faire des concessions pour le présent. Milton Friedman, déjà profondément libéral, acte la décrépitude de l’étalon-or parmi les économistes, tut en ménageant une échappatoire libérale :

Les déficits et les surplus du budget gouvernemental seraient reflétés au dollar près dans les changements de la quantité de monnaie ; et réciproquement, la quantité de monnaie ne changera qu’en conséquence des déficits et des surplus. Un déficit signifie une augmentation de la quantité de monnaie ; un surplus, une réduction.
Les déficits et les surplus eux-mêmes deviennent des conséquences automatiques du niveau d’activité économique. … Par cette proposition, la quantité globale de monnaie est automatiquement déterminée par les nécessités de la stabilité domestique. Il s’ensuit que des variations de la quantité de monnaie ne peuvent être également utilisées — comme ils le sont dans un étalon-or pleinement opérationnel — pour parvenir à l’équilibre du commerce internationale. … La proposition a bien sûr ses dangers. Le contrôle explicite de la quantité de monnaie par le gouvernement et l’explicite création de monnaie pour financer les déficits effectifs du gouvernement peuvent établir une atmosphère favorable à l’action irresponsable des gouvernements et à l’inflation. Le principe d’un budget équilibré pourrait ne pas être suffisamment fort pour contrer ces tendances. Ce danger pourrait bien être plus grand pour cette proposition que pour d’autres, cependant d’une certaine manière il est commun à la plupart des propositions pour mitiger les fluctuations cycliques. Cela ne peut être empêché vraisemblablement qu’en s’engageant dans une direction totalement différente, c’est-à-dire, vers une monnaie entièrement métallique, l’élimination de tout contrôle gouvernemental, et le re-couronnement du principe du budget effectif en équilibre. … Une proposition telle que la présente, qui ne s’occupe pas de la politique immédiate mais de réforme structurelle ne doit pas être précipitée vers le public à moins et jusqu’à ce qu’elle ait résisté au test de la critique professionnelle. C’est dans cet esprit que le présent article est publié.

Milton Friedman, A Monetary and Fiscal Framework for Economic Stability in The American Economic Review, juin 1948, vol. 38, n° 3

De ces débats, le public ne saura donc rien, les instincts libéraux anti-étatiques auront prévalu. Pour l’étalon-or, favori de Friedman, il est trop tard, le mythe s’effondre et Hayek le reconnait : « L’étalon-or opérait surtout grâce à l’existence de la conviction généralement partagée qu’être exclu du régime de convertibilité en or était une calamité majeure et une honte nationale.
»
(von Hayek Friedrich August, La Constitution de la liberté, Litec, Paris, 1994 (1960), XXVII+530 p., p. 333). Pour empêcher la communauté de se construire avec sa monnaie, reste d’après Friedman le déficit zéro, la fameuse règle d’or. C’est cette option qui a toujours plus prévalu. Tout l’art de Milton Friedman ayant consisté à faire croire que ce n’est pas l’État qui finance par ses dépenses l’économie, monnaie à partir de laquelle faire crédit, puis retire la monnaie par ses taxes. Mais que c’est le grand, tout-puissant Marché qui se fait crédit en néant, jongle avec ses échéanciers à la perfection, au point qu’il gère même les ponctions de l’État qui taxe pour financer ses dépenses, et prévoit même à l’avance les futures taxes qu’il lui faudra et épargnerait en conséquence dès à présent le montant de ces taxes, anéantissant ainsi toute possibilité de relance budgétaire. Pure fantaisie ! Le crédit n’a jamais pu être à ce point efficace. Déjà dans l’Antiquité, on recourait, par exemple dans le Lévitique, à des années Jubilé annulant toutes les dettes et libérant les esclaves. Plus récemment, la crise des subprimes ou celles des dettes européennes que les techniques avancées de notations, titrisation, banque centrale, etc. qui devaient faire monter les subprimes jusqu’au ciel ou au moins permettre un atterrissage en douceur n’ont été qu’une chimère de plus. Si la sphère financière augmente plus rapidement que la sphère réelle, c’est tout simplement parce qu’elle fait du Ponzi pour éviter le défaut.

Mais qu’importe le réel ! Starve the beast ! comme disent les libéraux. C’est-à-dire mettez l’État en faillite pour le réduire (jusqu’à élimination ?). Milton Friedman, encore lui, fut l’un des principaux avocats de variantes de la règle d’or aux États-Unis. De manière intéressante, il préférait limiter le pourcentage de PIB des taxes du trésor plutôt que son déficit. Il en savait plus long quant à la nécessité du déficit public que la plupart des loups qui hurlaient avec lui. Effectivement, si on prend le cas de la France, elle n’a jamais pu éviter le déficit public depuis l’abandon de l’étalon-or. Il en va de même chez la plupart des pays du monde, ou chez le monde lui-même pris globalement. Il faut d’abord que l’émetteur de la monnaie la dépense avant que de pouvoir la reprendre ; il faut que le Trésor public dépense d’abord ce qu’il va taxer, sinon c’est qu’il fait face à de la contrefaçon.

Une fois cela fait, l’État est dans un rapport masochiste envers ses sadiques conseillers libéraux : ces derniers lui fixe un objectif irréaliste, puis le blâme pour ne pas y parvenir, ainsi que pour les effets récessifs qu’il cause en essayant. Encore dernièrement, l’Organisation Internationale du Travail a appelé à la relance pour préserver améliorer l’emploi. Les libéraux ignoreront impitoyablement ces avertissements, car le primat du marché à leurs yeux implique ces sacrifices. De peur d’y toucher, ils ont choisi le chômage il y a bien longtemps :

En matière politique, on est en voie de revenir sur l’idée que le chômage est plus grave que l’inflation. M. Tanaka vient de tomber au Japon à cause de l’inflation. La même chose est arrivée un peu plus tôt à M. Heath en Grande-Bretagne, toujours à cause de l’inflation. Les hommes politiques vont finir par se rendre compte que l’inflation n’est pas le moyen de se maintenir au pouvoir. Lorsqu’on en sera vraiment convaincu et que la majorité de la population en sera consciente, nous pourrons arrêter le désastre et sortir de cette ronde infernale. Nous arrêterons l’inflation, nous remettrons le gouvernement à sa place et nous rétablirons l’ordre qui veut que les citoyens soient maîtres du gouvernement, et non l’inverse.

FRIEDMAN Milton, Inflation et systèmes monétaires, Calamann-Lévy, Paris, 1985 (1974), 380 p., p. 63

Qu’importe que l’inflation puisse avoir des causes très différentes, et ne pas être d’origine monétaire contrairement à ce que prétendait Friedman (ce peut être un choc par réduction de l’offre, comme lors des chocs pétroliers). Qu’importe que les déficits ne soient pas nécessairement générateurs d’inflation comme le montre par exemple la comparaison entre les années 1970 et ces dernières années (la période à plus faibles déficits des années 1970 a connu une plus forte inflation). Qu’importe comment la réalité fonctionne pourvu que le dogme du Marché soit intact.

D’où les catastrophes récurrentes. Tant que le bon rapport de causalité n’est pas compris, on reste prisonnier des libéraux : aussitôt qu’on veut faire de la relance, les libéraux traite les impétrants d’irresponsables qui vont mettre le pays en faillite. Alors il faut attendre la récession et ses souffrances pour qu’on se réautorise (un peu) à faire du déficit. Et on recommence ainsi, en brisant chaque reprise dans l’espoir de réduire l’endettement public, fallacieusement assimilé à une dette privée alors qu’elle est celle de l’émetteur de la monnaie ! Une dette factice donc. Aux États-Unis, les périodes de réduction substantielle de la dette (plus du quart) ont systématiquement précédé chacune des six dépressions économiques de leur histoire économique.

On tombe très facilement et très naïvement dans ce piège libéral : l’esprit humain appréhende ce qu’il ne connait pas par analogie avec ce qu’il connait et qui lui ressemble. Ici le budget de l’émetteur de la monnaie avec le sien. Celui qui souhaite une économie pleinement financée mais ne comprend pas ce piège idéologique se retrouve, confronté à la concurrence impitoyable pour ce qui reste de monnaie imposée par les libéraux, à demander à son bourreau de faire durer le supplice un peu plus. Voici une dernière citation, d’un Nobel d’économie, pour aider à méditer ces questions :

Je pense qu’il y a un élément de vérité dans l’opinion que la superstition assurant que le budget doit être équilibré en permanence, une fois éventée, enlève une des sécurités que toute société doit avoir contre les dépenses hors contrôle. Il doit y avoir une discipline dans l’allocation des ressources ou vous aurez un chaos anarchique et inefficace. Et une des fonctions d’une religion ancienne manière était d’effrayer les gens avec ce qui pourrait être vus comme des mythes afin de se comporter de la manière qu’une civilisation à long terme requiert. […] Maintenant j’en viens à croire que, si je puis paraphraser, apprenez la vérité et la vérité aidera à vous rendre libre et peut-être même efficient.

Paul Samuelson in Blaug Mark, John Maynard Keynes : Life, Ideas, Legacy, St. Martin’s Press, New York, 1990, 95 p., p. 63– 64

2 Commentaires

Classé dans Général

Le tabou de la création monétaire, sur Monnaie Libre

Merci beaucoup à Stéphane de m’avoir invité à son très bon podcast.

Voici les sources promises :


L’eurosystème est le seul émetteur des billets de banques et des réserves de la zone euro. C’est-à-dire qu’il a le monopole d’émission de la base monétaire, qui consiste en [pièces et billets, et réserves].
En vertu de son monopole, la banque centrale est capable de gérer la situation de la liquidité sur le marché monétaire et d’influencer les taux d’intérêt du marché monétaire.

Source


Le point le plus crucial du système est le fait que la Reserve Bank of New Zealand ne met aucune limite au montant d’argent qu’elle emprunte ou prête aux taux se référant à l’OCR

L’OCR est principal taux directeur de la banque centrale néo-zélandaise ; source.


Pays dont les institutions sont souveraines et dont j’ai fait le graphique illustrant le suivisme des taux de la dette publique par rapport aux taux directeurs : le Japon (article recommandé), le Royaume-Uni, les États-Unis, l’Afrique du Sud et le Brésil. (d’autres suivront)


DUFFY: … Quand vous achetez des actifs, d’où vient l’argent ?
BERNANKE : Nous créons des réserves dans le système bancaire qui sont simplement tenues par la Fed. Cela ne sort pas au grand public.
DUFFY : Sont-elles des dollars taxés, qui achètent ces actifs ?
BERNANKE : Elles ne le sont pas.
DUFFY : Êtes-vous tout simplement en train d’imprimer de l’argent ?
BERNANKE : Nous n’imprimons pas d’argent. Nous créons des réserves dans le système bancaire.

Minutes des auditions. Via le blog de William Mitchell


L’irremboursable dette publique américaine.


La Fed préfère ne pas trop jouer la comédie du crédit.


Paul Samuelson :

Je pense qu’il y a un élément de vérité dans l’opinion que la superstition assurant que le budget doit être équilibré en permanence, une fois éventée, enlève une des sécurités que toute société doit avoir contre les dépenses hors contrôle. Il doit y avoir une discipline dans l’allocation des ressources ou vous aurez un chaos anarchique et inefficace. Et une des fonctions d’une religion ancienne manière était d’effrayer les gens avec ce qui pourrait être vus comme des mythes afin de se comporter de la manière qu’une civilisation à long terme requiert. Nous avons ôté la croyance en l’intrinsèque nécessité d’équilibrer le budget — si ce n’est chaque année, à brève échéance. Si le Premier ministre Gladstone revenait à la vie il dirait « Oh, oh, oh, qu’avez-vous fait ? », et James Buchanan argumentait de même.
Je dois dire que je vois de la vérité dans ces propos, nulle part plus qu’au sujet de l’économie reaganienne. Ce que nous avons à présent est un cas, non de plans gauchisants sauvages financés par un résidu de cette nouvelle liberté licencieuse, mais plutôt par des dépenses militaires, des réductions de taxes ; de sorte qu’à mes yeux les États-Unis ont vendu la maison aux Japonais, à l’Océan Pacifique, à certains pays continentaux excédentaires.
Mon espoir a toujours été de remplacer des disciplines irrationnelles par des disciplines rationnelles, qu’on devrait comprendre pourquoi Buchanan pense que le fait que ces résultats soient advenus soit démoniaque, et de construire dans notre population éduquée à l’université […] une compréhension d’où germe le mal d’un déficit structurel reaganien, et pourquoi le mal d’un déficit structurel — j’utilise le langage d’avant — diffère de la vertu d’un déficit cyclique du type prescrit par les experts économiques de Kennedy-Camelot.
Il n’y a rien d’incohérent à être en faveur d’un déficit alors et opposé à lui maintenant. Si Herbert Hoover m’avais demandé comme étudiant un conseil, je lui aurai dit qu’il ne devrait pas essayer de relever les taxes au milieu d’un effondrement et d’une dépression. Il devrait délibérément fabriquer un déficit thérapeutique. Mais je dirai exactement l’inverse à Ronald Reagan. Voilà la différence. Maintenant j’en viens à croire que, si je puis paraphraser, apprenez la vérité et la vérité aidera à vous rendre libre et peut-être même efficient.

Samuelson Paul in Blaug Mark, John Maynard Keynes : Life, Ideas, Legacy, St. Martin’s Press, New York, 1990, 95 p., p. 63– 64


Bernard Lietear sur ce tabou affronté par les néochartalistes et ce qu’en disent Paul Krugman et Jonh Kenneth Galbraith :

En vérité ils montrent qu’il est possible d’avoir un système monétaire assurant le plein emploi ET la stabilité des prix, mais à condition de franchir le Rubicon de l’émission monétaire par le gouvernement. [sifflotements, puis chantant :] Tabou, tabou ! Personne n’en parle. Mmmh ?! Ces types habitent à l’Université du Missouri à Kansas City, ce qui est équivalent dans le système soviétique à la Sibérie. Vous envoyez les gens là-bas et vous n’entendez plus jamais parler d’eux.
[…]
surtout, on entretien un grand flou artistique autour de la monnaie. L’économiste John Kenneth Galbraith disait : « Le domaine de la monnaie est, en économie, celui dans lequel la complexité est utilisée pour cacher la réalité plutôt que pour l’expliquer. » Les lobbies sont ultra-sophistiqués sur le plan sémantique, vous sortent un vocabulaire au sens biaisé et des équations à tomber raide mort. Tout ça n’est pas innocent.
[…]
Lors d’un congrès à Séoul, Paul Krugman, qui sort comme moi du MIT, me confiait : « Il y a un conseil de nos professeurs du MIT que j’ai toujours religieusement suivi : « Ne touchez jamais au système monétaire »


Michal Kalecki expliquant pourquoi les libéraux imposeraient le tabou monétaire actuel.


Milton Friedman expliquant comment et pourquoi faire sauter le tabou, mais se ravisant in extremis par pulsion libérale anti-État.


L’explication néochartaliste (et pourtant très standard) de la stabilité des prix, ainsi que celle de l’inefficacité des assouplissement quantitatifs à causer de l’inflation généralisée, quoiqu’elles peuvent faciliter des bulles spéculatives.


L’Employeur en Dernier Ressort.


35 Commentaires

Classé dans En vrac, Monnaie Libre

« Il faut rendre la croissance » !

L’émission Les Experts du lundi 2 avril à 9 heures, présentée par Nicolas Doze sur BFM Business, fut l’occasion d’approfondir cet étrange mélange de génie et d’aveuglement pur et simple qu’est l’esprit humain. Le passage le plus marquant est le suivant (20’20 ») :

Dans mon analyse, il n’y a plus de bonne solution, pour une raison simple. Ça fait trente ans que, de façon folle, on a acheté de la croissance à crédit. C’est très bien, le crédit s’arrête il va falloir rendre la croissance. Comme tout crédit en fait.

Ce n’était donc qu’un rêve ! Toutes ces richesses, le minitel, les TGVs, Internet, les téléphones mobiles, une quantité prodigieuse de nourriture, des bâtiments, des tanks, etc., en bref tout ce que nous appelons richesse, tout ce qui constitue la croissance, tout cela n’était qu’un rêve ! Les banquiers ont été bien généreux de nous le prêter, mais vous avez abusé, maintenant il faut tout rendre. Comment cela ? Vous osez suggérer que ce sont les banquiers qui ont abusé en mettant en place un système où toute la monnaie ne semble être que du crédit, et vous trouvez qu’on a été assez généreux de les subir jusque-là ! Mais c’est scandaleux. Tout doit revenir aux banquiers, et avec intérêts (Allez, pour vous aider à payer les intérêts, on va vous accorder un nouveau prêt… avec intérêt bien sûr.). Vous devez comprendre que vous n’avez aucun droit sur la richesse que vous avez créée, qu’au plus, quand vous échangez entre vous, vous donnez du crédit qu’une banque a octroyé, et qu’il faut rembourser, et en plus payer les intérêts.

Je cesse de moquer cette idée absurde de « rendre la croissance » et redeviens sérieux. Tout de même, quelle absurdité ! La conclusion logique, naturelle voudrait-on dire serait, me semble-t-il, d’affirmer que la solution existe et qu’elle consiste à supprimer la création monétaire par crédit et à imposer l’émission monétaire pure et simple (c’est-à-dire de monnaie souveraine : qui n’oblige à aucun paiement futur, qui pourrait éventuellement payer simplement. Comme lorsque nous détenons des billets dans nos poches, et contrairement au crédit qu’il faut rembourser.). Fini le servage pour dette, c’est au système monétaire de se mettre au service de l’économie plutôt que l’inverse, c’est à la fiction de s’adapter à la réalité plutôt que l’inverse.

C’est Olivier Berruyer qui affirme la citation en exergue et cela rend la chose particulièrement intéressante. Comme on peut le constater tout au long de l’émission, il est le plus original des trois experts. Contrairement aux deux autres, il ne limite pas sa réflexion aux seuls agents économiques (microéconomie) mais s’intéresse aussi au résultat agrégé des actions de chacun (macroéconomie). Il ne se laisse pas démonter par le prétendu modèle Allemand cachant la nécessité du déficit par les exportations. Il n’est pas aigri, il est même le plus enthousiaste du plateau (toute proportion gardée, et ce malgré son pessimisme affiché). Il n’y a chez lui pas d’espoir mal caché d’un passage en force du fédéralisme européen à la faveur du désarroi actuel (« On avance même étrangement l’idée de « fédéralisme », alors que 17 États insolvables fédérés font seulement un énorme État insolvable. »). Il n’est pas sadique, mais au contraire dénonce le sacrifice des « non-compétitifs » comme étant un massacre des innocents. Etc. Alors pourquoi un individu aussi équilibré, intelligent, compétent et non-conformiste qu’Olivier Berruyer affirme une citation aussi idiote que celle-là ? Il tourne autour de la nécessité du déficit public, encore et encore, sans jamais la voir, comme ici :

Quel pays limite au maximum l’austérité et dépense ? Les États-Unis. Quels grand pays occidental a la croissance la plus forte ? Les États-Unis.

Par construction, la relance keynésienne marche très bien, évidemment.

Son vice est que, en effet, sans création de moteur de croissance pérenne (et il ne peut en avoir), c’est vain. Cela revient à vivre à crédit en pensant qu’on en payera jamais la facture… Et tout s’écroulera brutalement avec la fin des dépenses gargantuesques…

Non seulement l’exemple des États-Unis montre une fois de plus que ce n’est pas la « vertu » conforme à la stupidité libérale qui crée de la croissance et de la richesse, mais même, c’est au contraire la réduction de la dette qui entraîne grandes dépressions voire petites récessions (seconde partie du lien). On peut camoufler la création monétaire de l’État derrière le crédit, mais on ne peut pas le faire fonctionner comme un crédit.

Alors ? Comment expliquer cet aveuglement ?

Un indice est la dernière phrase du passage : « comme tout crédit en fait ». L’esprit d’Olivier Berruyer sent l’ampleur du basculement qu’il s’apprête à faire, et se cabre, tétanisé par le vertige du vide glacial. « Revêtons nos préjugés, ils nous tiennent chaud » disait Barrès désabusé. Si tout repose sur le crédit, et que le crédit ne serait plus à rembourser mais à faire arbitrairement rouler (dans le cas du Trésor public), il semble ne plus y avoir de fondement ! Il y a un basculement de vision du monde à opérer, et Berruyer l’actuaire ressent quelque chose du Copernic effrayé à l’idée de sortir la Terre du centre du monde, et de comprendre qu’elle n’y a jamais été, et que tous ceux qui l’enseignaient avaient tort. Plutôt que de croire en un crédit qui correspond bien à la richesse, qui la suit, qui la colle, devenir néochartalisme implique de comprendre que ce sont deux choses pas plus reliée entre elle que deux planètes ne sont liées par la gravitation : plutôt que fermement tenues dans quelques sphères célestes bien imbriquées les unes dans les autres, elles sont deux éléments distincts flottants dans l’infini et mécaniquement mais lâchement reliés. Quand on a trop peur, on se met en positon fœtale, comme bien enveloppé au sein de sa mère ; l’infini effraie.

[Copernic] ne dit pas que l’Univers est infini dans l’espace. Il préfèrera, avec sa prudence habituelle, « laisser la questions aux philosophes ». Mais il renversa un courant de pensée inconscient en faisant graviter la Terre au lieu du Ciel. Tant que l’on imagina le Ciel en giration, on était amené automatiquement à le concevoir comme une sphère solide et finie : autrement, comment aurait-il tourné en bloc toutes les vingt-quatre heures ? Mais une fois la ronde quotidienne de la Terre, les astres pouvaient reculer indéfiniment ; il devenait arbitraire de les situer sur une sphère solide. Le Ciel n’avait plus de limites, l’infini entrouvrait sa gueule immense, et le libertin de Pascal, saisi d’agoraphobie cosmique, allait s’écrier cent ans plus tard : « Le silence éternel de ces espaces infinis m’effraie. » […]

Cela signifiait entre autres choses que l’intimité entre l’homme et Dieu devait cesser. L’homo sapiens avait vécu dans un univers enveloppé de divin comme en des entrailles maternelles ; on allait le chasser de ce sein. D’où le cri d’horreur de Pascal. […]

l’Univers aurait encore des dimensions raisonnables : seule rétrécirait la taille physique de l’homme. Mais cela ne diminuerait pas sa taille morale, « autrement le crocodile et l’éléphant seraient plus proches de Son cœur que l’homme parce qu’ils sont plus gros. À l’aide de cette pilule intellectuelle et d’autres semblables, nous pourront peut-être digérer cette monstrueuse bouchée ». En fait on n’a pas encore trouvé de pilule pour nous faire digérer l’infini. […]

Kepler lui-même fut effrayé par des affolantes perspectives qu’ouvrait la lunette de Galilée : « L’Infini est impensable, s’écriait-il, angoissé, l’Infini est inconcevable. »

Koestler Arthur, Les somnambules, Les belles lettres, Paris, 2010 (1959), 595 p., p. 214, 216, 364

La limitation de la création monétaire par l’État est vaine : l’étalon-or sautait lorsque la crise était trop forte (notamment lors des guerres) ; le crédit gonfle pour l’englober sans discontinuer et sans difficulté. Au mieux, l’or et le crédit effraient l’État qui fait alors de l’austérité à tort et à travers, je devrais donc dire au pire. La monnaie achète des pyramides comme des bulles de savons, de l’eau comme de la merde en boîte labellisée art contemporain ou un credit default swap sur la dette grecque. Et il n’y a vraiment pas plus de lien que cela, celui qui sacrifie, qui massacre les innocents comme le dit Berruyer, pour essayer de se rassurer quant à ce lien est criminel de manière indéniablement contre-productive. René Girard démontre qu’à l’origine de tout mythe des anciennes religions, il y a un meurtre fondateur. Le Nobel d’économie Paul Samuelson nous précise la nature du déficit zéro :

Je pense qu’il y a un élément de vérité dans l’opinion que la superstition assurant que le budget doit être équilibré en permanence, une fois éventée, enlève une des sécurités que toute société doit avoir contre les dépenses hors contrôle. Il doit y avoir une discipline dans l’allocation des ressources ou vous aurez un chaos anarchique et inefficace. Et une des fonctions d’une religion ancienne manière était d’effrayer les gens avec ce qui pourrait être vus comme des mythes afin de se comporter de la manière qu’une civilisation à long terme requiert. […] Maintenant j’en viens à croire que, si je puis paraphraser, apprenez la vérité et la vérité aidera à vous rendre libre et peut-être même efficient.

Blaug Mark, John Maynard Keynes : Life, Ideas, Legacy, St. Martin’s Press, New York, 1990, 95 p., p. 63– 64

Une citation à méditer.

Mais il fallait plus qu’un petit idéologue, ou esprit médiocre pour s’en rendre compte. Pour ne pas mettre cela sur le compte de la stupidité, du conformisme, de la paresse intellectuelle, du sadisme ou autre, il faut des personnalités plus intéressantes comme Olivier Berruyer.

Note :

Arthur Koestler a aussi écrit Le Zéro et l’Infini, sur l’URSS, où le zéro est l’individu et l’infini la machine totalitaire. Comme le conclut Berruyer, il faut équilibrer l’un par l’autre et réciproquement si on veut éviter les désillusions « Bref, un système équilibré entre le « Tout Égalité » qui a sombré en 1989, et le « Tout Liberté », que nous essayons désespérément de renflouer, en pure perte comme nous allons le voir… », mais il est manifestement à court d’idée quant au mécanisme d’équilibrage monétaire, il va jusqu’à appeler de ses vœux une monnaie internationale, donc très difficile à mettre en place, et prône le défaut de paiement sur la dette, l’interdiction des déficits hors récession et faire redescendre les pertes des financiers sur les personnes physiques (vous et moi), précisant bien ainsi ce qu’il appelle rendre la croissance. Sachant qu’en plus il veut limiter le crédit et la spéculation, une fois la croissance rendue, on n’est pas prêt d’en retrouver : il faudra à chaque fois une récession pour engranger de la monnaie finançant la croissance et soldant la limitée accumulation de crédits !

11 Commentaires

Classé dans Paroles Tenues

La délicate question du pouvoir

J’avais rapidement abordé dans La genèse des Shadoks la si délicate question du pouvoir. Bien qu’il s’agisse d’un des arguments qui tiennent le plus au cœur des partisans de l’équilibre du budget public, je m’étais en substance défilé en retournant la question : En quoi la situation est-elle meilleure maintenant que ce sont les financiers qui détiennent le pouvoir d’émettre la monnaie ? C’est une remarque très pertinente mais qui a l’inconvénient de pousser soit à moins craindre l’État, certes mais : soit au contraire à craindre et l’État et tout pouvoir de création monétaire, jusqu’à ce que mon interlocuteur finisse métalliste, anarchistes libéral ultimement. Cette fois-ci, je vais tenter, très difficilement, d’expliquer pourquoi il existe, pourquoi la lucidité impose de s’en méfier, et pourquoi il faut le préserver et parfois le favoriser néanmoins.

La meilleure approche que j’ai pu trouver du pouvoir me fut donnée par René Girard dans Des choses cachées depuis la fondation du monde, en voici la substance : Comme ont pu le constater les anthropologues, sans pouvoir l’expliquer, les sociétés premières sont d’abord religieuses puis, progressivement, politiques ; elles sont fondées sur des meurtres fondateurs qui sont transformés en mythes, meurtres ayant le déroulement d’une crise mimétique avec sacrifice d’un bouc-émissaire ; ce sacrifice est ensuite ritualisé, progressivement on passe des sacrifices humains aux sacrifices animaux côté religieux. Parmi les rites sacrificiels humains, Girard en décèle quelques uns qui sont des états intermédiaires entre religieux et politiques car, sans être à proprement parler des chefs politiques, des individus se voient octroyés des pouvoirs refusés aux autres membres de la communauté, notamment sur l’accès aux femmes, avant d’être sacrifiés, plus ou moins longtemps après. La chose était tellement sue de tous à l’avance que, chez certaines tribus, on ne trouvait un volontaire à ces privilèges que malgré lui. À l’extrême, le meilleur moyen de faire de ce privilégié une future victime émissaire parfaite était de la laisser tuer quelques membres, pour s’assurer de sa culpabilité aux yeux de tous, tous ces autres pouvant ensuite se défouler contre lui avec une conscience apaisée.

Il en existe des restes, dans nos sociétés travaillées par la dénonciation du rite sacrificiel du bouc-émissaire. Ainsi, lors de la fête « de la galette des rois », un participant est désigné roi par le jeu du hasard ou le choix du plus jeune, le plus innocent donc, puis ce roi dispose de quelques privilèges et peut s’adonner à quelques excentricités tandis que les autres peuvent se moquer de lui, tous ensemble. Dans nos sociétés si individualisées et si matérialistes, on ne garde souvent que la galette et la couronne allant à celui qui croque la fève ; mais il suffit de plonger dans les souvenirs familiaux ou autres pour retrouver maints aspects mentionnés par Girard. On peut encore retrouver ces liens obscurs entre rites sacrificiels et pouvoir dans les fameux trois L médiatiques (Lécher, Lâcher, Lyncher) qui se sont abattus entre autres sur Sarkozy et Royal en 2007 ou DSK en 2011, ou encore dans la littérature :

Un intellectuel qui n’a plus confiance en rien ni en personne ne peut vivre ainsi. N’est-ce pas ? Eh bien, cela fut mon point de départ : en rien ni en personne. C’est mon Lucifer. Mais je ne pouvais pas vivre dans ces conditions-là ! Et c’est alors que j’ai pris Lénine pour idole. Les spécialistes des religions savent du reste que, lorsque meurent les grandes religions, naissent des religions dénaturées, des sectes. C’est toujours la même chose ! C’est le moment où apparaissent les idoles. C’est le fameux pouvoir charismatique du chef, et cela a existé bien avant Staline ! Le chef est l’Unique. On n’a confiance en personne et on choisit alors un homme en qui on aura confiance. C’est une vieille histoire. Elle remonte au moins l’époque du Romantisme. Ainsi Kirieïevski, ce slavophile post-romantique, à écrit que la politique est une telle honte, un tel crime, qu’il est préférable qu’un seul homme en prenne sur lui tout le poids. De cette façon, la honte était selon lui épargnée à la nation. C’était la justification théorique de l’autocratisme russe : le Tsar se sacrifiait, il prenait sur lui la honte de toute la nation, la honte de diriger l’État. Et tout le sang versé, tous ces crimes terribles sans cesse perpétrés, ils existent, bien sûr ; mais il y a ce personnage sacré, ce Tsar ou ce Lénine, ce personnage charismatique qui rachète tout, en qui l’on place les plus hautes espérances et qui prend sur lui le poids de tout le péché. Je soutiens donc le communisme. Je ne « fais » pas le communisme, puisque je ne suis pas en Russie, et pourtant je le « fais », en Pologne. Je soutiens le communisme, tout en sachant à quelles épreuves il conduit. Et je ne pêche pas, puisque c’est mon sauveur, Lénine, qui a pris sur lui le péché.

Wat Alexandre, Mon siècle, confession d’un intellectuel européen, dialogue avec Czeslaw Milosz, Éditions de Fallois, L’Âge d’Homme, Paris, 1989, 725 p., p. 94

Autrement dit, le pouvoir politique, c’est l’existence abordée depuis son chaos. C’est l’arbitre que se trouve la communauté pour trancher leurs différends, mais qui reproduit la rivalité mimétique avec ce qu’elle comporte d’irrationnel et de sordide au niveau des arbitres. La communauté n’a pas gagné sa guerre contre la chaos, elle a seulement acquis « une profondeur stratégique » comme disent les militaires, c’est-à-dire un espace où on peut poursuivre la lutte, où on n’a pas encore perdu et où la paix règne le plus souvent. Lorsque deux communautés se rencontrent, sans cet arbitrage, on retourne au chaos initial. Ainsi, la Corée du Nord procéda au rapt de plusieurs personnes étrangères dans leurs pays respectifs pour satisfaire aux désirs de feu Kim Jung Il. Sans recours autre que le rapport de force.

Le libéralisme est particulier : il ne croit pas que le pouvoir soit cet espace frontière où se décident ce qui peut être sauvé et ce qui doit être sacrifié, en essayant de limiter la part du feu, il croit que le pouvoir est le feu, est le mal. Aussi, lorsqu’un problème politique se pose, le libéral tend à n’avoir qu’une seule solution : le rite sacrificiel, directement. On sacrifie le souverain et son pouvoir, et on croit que les arbitrés seront tout aussi bons voire mieux sans l’arbitrage. C’est la prétendue autorégulation des marchés ; c’est leur aveuglement catastrophique envers la fraude délibérée des PDG, véritable tabou chez eux. Le libéralisme fonctionne ensuite comme une mythologie, avec son recrutement par conformité idéologique, son « état de secte » (Gauchet Marcel, L’avènement de la démocratie III À l’épreuve des totalitarismes, NRF Gallimard, Paris, 2010, 661 p., p. 559). Lorsque j’affirmais que « les appels à l’austérité se révèlent aussi finement analysés et compris par nos dirigeants que les sacrifices humains par les grands prêtres de l’empire aztèque finissant », ce n’est pas une innocente métaphore, un peu excessive. C’est tout au contraire le très réel doublement des suicides grecs depuis la crise de 2008 et ses sysiphiens plans d’austérité, la guerre économique qui pousse au suicide puisqu’« on ne fait pas d’omelette sans casser des œufs » (soit l’aphorisme de Lénine qui perturba tant Wat cité au-dessus, au point de le faire quitter le communisme…). Mais, selon un mode typiquement libéral, le rite sacrificiel n’est pas assumé collectivement, il s’agit d’un acte individuel, même s’il est collectivement voulu et favorisé : le suicide.

Entre d’une part le libéralisme préférant éliminer l’État pour prétendument libérer l’individu, quitte à faire reposer sur ce dernier le poids d’une perfection mathématique du crédit qu’il est incapable de faire fonctionner concrètement, et d’autre part un jeu lucide et assumé par les néochartalistes consistant à laisser de la souveraineté lorsqu’il faut aider les individus et quitte à s’appuyer ensuite sur ces individus renforcés contre les abus de l’État, il faut choisir. Pour ma part, je suis le Nobel d’économie Paul Samuelson :

Je pense qu’il y a un élément de vérité dans l’opinion que la superstition assurant que le budget doit être équilibré en permanence, une fois éventée, enlève une des sécurités que toute société doit avoir contre les dépenses hors contrôle. Il doit y avoir une discipline dans l’allocation des ressources ou vous aurez un chaos anarchique et inefficace. Et une des fonctions d’une religion ancienne manière était d’effrayer les gens avec ce qui pourrait être vus comme des mythes afin de se comporter de la manière qu’une civilisation à long terme requiert. […] Maintenant j’en viens à croire que, si je puis paraphraser, apprenez la vérité et la vérité aidera à vous rendre libre et peut-être même efficient.

Blaug Mark, John Maynard Keynes : Life, Ideas, Legacy, St. Martin’s Press, New York, 1990, 95 p., p. 63– 64

La force que donne le collectif a été trop chèrement payée pour nous permettre en plus de la dilapider ; l’intelligence commande au contraire d’en extraire toujours plus efficacement le meilleur plutôt que de sommer les individus de faire disparaitre le mal sur le champ ou de disparaître, en supprimant ce qu’ils sont si laborieusement parvenus à construire contre lui. Le libéralisme est involutif et recherche un utopique état de nature robinsonien ; le néochartalisme est évolutif et veut poursuivre l’œuvre civilisationnelle d’émancipation de l’individu, d’arrachement à sa misère initiale.

3 Commentaires

Classé dans En vrac

5. Une dette insoutenable ?

Au nom de la dette, la plupart des pays occidentaux subissent un terrorisme intellectuel sans précédent : pour les budgets gouvernementaux que les citoyens n’ont décidé que de manière lointaine, par la politique que leurs représentants font le plus souvent dans leur dos, on leur explique qu’« Ils ont vécu au-dessus de leurs moyens ! », et ceci juste après avoir fait bondir la dette pour sauver las banques sous prétexte qu’elles ne nous auraient plus prêté, ne nous permettant plus de vivre à la hauteur de nos moyens. Nous sommes donc trop chiches lorsque les banques veulent placer des prêts rapportant de juteux intérêts et éponger les pertes des précédents, mais trop gourmands lorsque nous bénéficions de nos salaires ou de nos prestations sociales. Mais qu’en-est-il de l’argument qui nous est présenté comme imparable : l’insoutenabilité de la dette ? Deux choses sont à distinguer : le défaut et l’inflation.

1. Le défaut de paiement

La première chose à laquelle on pense lorsqu’on évoque une insoutenabilité de la dette, c’est au défaut de paiement. L’État n’aurait tout simplement plus les sous à débourser pour honorer ses engagements. C’est ce scénario qui a tenu en haleine les États-Unis cette année, ne trouvant une solution provisoire au Congrès qu’in extremis.

Mais un État émetteur souverain de sa monnaie peut-il faire défaut ? Être un émetteur souverain signifie disposer entièrement du pouvoir d’émission de cette monnaie ; en pratique, c’est ne pas être conditionné par toute autre source d’approvisionnement : la monnaie doit-être flottante, tant vis-à-vis de l’or (c’est-à-dire que le prix de l’or fluctue dans cette monnaie), que d’une monnaie étrangère même souveraine (taux de change variant au grès des volontés des acheteurs et vendeurs libres de ces devises), etc., bref, elle ne doit s’encombrer d’aucune contrainte autre que d’être acceptée en paiement auprès de l’État émetteur. C’est le cas de nombreux pays comme les États-Unis, la Suisse, l’Australie, le Danemark, l’Afrique du Sud, l’Argentine, la Nouvelle-Zélande, la Suède, le Brésil, le Royaume-Uni, le Japon, le Canada, Taïwan, et la plupart des pays à travers le monde… Un tel État peut-il faire défaut ? Non, bien sûr. Dans ce cas de figure, s’il ne paie pas, c’est par un pur choix arbitraire, car il ne peut pas plus être à court de monnaie qu’un arbitre de sport n’est à court de points à distribuer. Personne ne peut obliger cet État à faire défaut. Et c’est bien ce qu’affirmait en filigrane le débat au Congrès !

En effet, le débat se résumait au dilemme suivant : soit on vote le relèvement du plafond de la dette et on continue, soit on ne le vote pas et on fait défaut pour s’assurer de finances-saines-qui-ne-mènent-pas-à-la-faillite. Sachant que le simple vote d’un Congrès suffit pour que le plafond de la dette ne soit plus, il est évident pour tous que la contrainte était artificielle, que l’État se l’imposait lui-même sans aucune justification technique, par pur jeu politique. Et effectivement, une fois le plafond de la dette relevé, les États-Unis ont continué à payer, sans plus de considération comptable pour le psychodrame politique. Quant à la seconde proposition de l’alternative, elle est encore plus absurde : faire faillite, c’est fondamentalement faire défaut ; donc, sous prétexte de ne pas faire défaut (ce qui est présenté à juste titre comme la calamité suprême), il est décidé de faire défaut en ne relevant pas le plafonds de la dette ! Et comme concession pour ne plus défendre cette position absurde, les Républicains ont obtenu au moins en principe de nouvelles coupes budgétaires, c’est-à-dire de l’argent qui n’est pas versé par l’État. Autrement dit, pour ne plus avoir cet obstacle artificiel juridico-politique poussant au défaut, ils exigent du gouvernement qu’il fasse l’équivalent par le budget : car dans les deux cas, l’argent de l’État n’arrive pas. Et cela alors que la cause première, la possibilité d’un défaut pour raison financière, était strictement impossible ; les effets du défaut sans ses causes ! Les Républicains sont les meilleurs amis du défaut de paiement.

Voici la confession d’un Nobel d’économie, Paul Samuelson, sur la prétendue nécessité d’équilibrer les comptes plutôt que d’accumuler des déficits successifs :

Je pense qu’il y a un élément de vérité dans l’opinion que la superstition assurant que le budget doit être équilibré en permanence, une fois éventée, enlève une des sécurités que toute société doit avoir contre les dépenses hors contrôle. Il doit y avoir une discipline dans l’allocation des ressources ou vous aurez un chaos anarchique et inefficace. Et une des fonctions d’une religion ancienne manière était d’effrayer les gens avec ce qui pourrait être vus comme des mythes afin de se comporter de la manière qu’une civilisation à long terme requiert. […] Maintenant j’en viens à croire que, si je puis paraphraser, apprenez la vérité et la vérité aidera à vous rendre libre et peut-être même efficient.

Blaug Mark, John Maynard Keynes : Life, Ideas, Legacy, St. Martin’s Press, New York, 1990, 95 p., p. 63– 64

Ce qui nous mène à la seconde objection contre l’accumulation de déficits, donc de dettes, par l’État : l’inflation. C’est-à-dire qu’en dépensant à tout va, l’État créerait plus de monnaie que nécessaire et cette monnaie excessive surenchérissant sur ce qui existe déjà, les prix montent pour les mêmes services, et chaque pièce ou billet vaut moins. C’est le plus souvent présenté comme un défaut déguisé.

2. L’inflation

L’accumulation de la dette publique peut-elle mener à l’inflation incontrôlée, voire l’hyperinflation de la République de Weimar ou du Zimbabwe (jusqu’à 231 000 000 % d’inflation en vitesse de pointe !) ?

Comme nous l’avons vu au chapitre 3 de la série Les bases, et comme l’ont confirmé les experts de la BRI, il ne suffit pas de gonfler les bilans des banques en réserves ou en d’autres actifs d’État équivalents, ici les bons du Trésor (dette de l’État), pour que l’économie réelle voit une avalanche de crédit lui tomber dessus et dérégler les prix. Il faut pour cela que ces crédits soient voulus par le secteur privé et que ces emprunteurs soient jugés suffisamment fiables par les banquiers prêteurs. Or, et contrairement au mythe de commentateurs financiers lançant de démagogiques « La finance, les fonds de pensions, c’est chacun de nous, c’est tout le monde. », la monnaie n’arrive pas aussi facilement dans les poches des consommateurs ; l’inflation est un mécanisme que je développerai dans un autre billet et qui est particulièrement retors. Voici quelques exemples historiques d’endettement sans inflation :

La France de l’entre-deux-guerres avait stabilisé le franc et sa dette à hauteur de 140 % du PIB sans difficulté particulières. Bien au-delà des 100 % du PIB censés sceller notre désespoir. Le Japon actuellement, connait une dette publique supérieure à 200 % du PIB, au lieu d’hyperinflation, il connaît une légère déflation (baisse des prix). Le trio d’auteurs Cécile Bastidon Gilles, Jacques Brasseul et Philippe Gilles dans leur Histoire de la globalisation financière note que les consols britanniques montèrent jusqu’à 260 % sans que le système ne s’effondre ni ne cause une hyper-inflation. Comme le reconnaissent nos trois auteurs, personne ne connait vraiment le niveau d’insoutenabilité de la dette, ni s’il y en a un… L’arbitraire des critères de Maastricht est confirmé de manière croustillante par Guy Abeille dans un article de La Tribune (via Les Crises, avec l’article complet).

Certains esprits peu éclairés arguent que le Japon peut se permettre d’être aussi endetté parce que sa dette est détenue pour l’essentiel par les Japonais eux-mêmes. En quoi une dette est plus susceptible de faire défaut ou d’être dépréciée par l’inflation si elle est détenue par des mains étrangères plutôt que nationales ? Quelle différence entre le statut d’utilisateur nationale de la monnaie face à l’émetteur de la monnaie d’une part, et d’autre part celui d’utilisateur étranger de la monnaie face à l’émetteur de la monnaie ? Je n’ai jamais pu trouver une explication valant la peine d’être mentionnée.

Plus encore, si on désire que l’État aie une maîtrise plus saine de l’échéancier, on peut lui retirer l’obligation d’emprunter le montant de monnaie qu’il crée afin de le laisser simplement la créer puis la taxer en temps utiles. Pour des raisons de politique de taux directeurs, la Banque Centrale a néanmoins besoin de substituer un certain montant de cette monnaie par un actif alternatif portant intérêt. Elle a donc besoin de jouer entre les réserves et les bons du Trésor. Si on fait abstraction des dénominations pour ne s’intéresser qu’au fonctionnement de ces deux actifs, l’un est une reconnaissance de dette, un montant de taxes « prépayées » ne portant pas intérêt, et l’autre est une reconnaissance de dette portant intérêt, échangeable à terme contre ladite monnaie mais aussi à tout moment puisque le rôle de la banque centrale est justement d’assurer la liquidité de cet actif. Donc le bon du Trésor est la même reconnaissance de dette mais portant intérêt. Quant au taux versés sur la dette publique, que mon lecteur ne s’inquiète pas : un État souverain maîtrise parfaitement ces taux, c’est justement le rôle de sa banque centrale que de régler les taux d’emprunt à partir d’un taux de référence (appelé « taux directeur ») : on peut le constater empiriquement sur des graphiques nets et sans bavures tant pour le marché interbancaire que pour celui de la dette publique. Ceux qui prétendent qu’avec une crise, un État souverain peinera à « se financer » et devra emprunter plus cher pour « trouver des épargnants acceptant de lui prêter » content une divertissante sornette sans rapport aucun avec la réalité des systèmes monétaires de ces États.

4. Le commerce extérieur < Série Les Bases > 6. La stabilité des prix

4 Commentaires

Classé dans Les Bases