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Le déficit public et non la guerre mit fin à la Grande Dépression

Qu’on se rassure, je suis bien vivant. J’expliquerai dans un prochain billet les raisons de ma longue absence. En attendant, voici un billet qui, je l’espère, vous plaira.

Les libéraux n’aiment pas parler de la Grande Dépression : c’est en effet l’événement qui a imposé la mise en place de doctrines qui leur sont contraires, et ils ont dû longtemps faire profil bas. Avec leur retour en grâce, principalement durant les années 1970, ils se sont même mis à répandre divers mensonges qui leur rende la mémoire beaucoup plus confortable, comme la prétendu accession de Hitler par l’hyper-inflation de la République de Weimar. Mais c’est un point plus général que je voudrais éclaircir ici : leur allégation selon laquelle c’est l’économie de guerre qui a fait la croissance post-Grande Dépression, et qu’une économie ne peut pas croître de manière pérenne avec l’aide de déficits publics, qui ne causeraient qu’inflation et réductions de la croissance. Je reviendrais sur l’après-guerre, mais il est important de noter que dès l’entre-deux guerres, on pouvait réfuter cette affirmation, grâce au cas des États-Unis (l’Allemagne ne s’autorise le déficit public qu’en 1933, avec l’accession de Hitler au pouvoir). Voici un graphique rassemblant les variables clés par trimestre du prétendu « échec » du New Deal :

La production industrielle n’est pas toute la production domestique, mais on peut facilement vérifier que l’allure de la courbe est identique en comparant avec la série GDPCA. La série sur la production industrielle a deux avantages : elle exclut la finance, elle peut être étudiée par trimestre, contrairement à GDPCA, série annuelle.

On remarque d’abord la dramatique contraction économique à partir de la fin 1929 : entre leurs pics du troisième trimestre 1929 et leurs planchers, le niveau des prix chute de 27 %, et la production industrielle de 51 %. Cette période de trois ans et sept mois mérite sincèrement son nom de « grande dépression ». Elle a suivi un entre-deux-guerres composé de surplus budgétaires annuels, de récessions épisodiques (janvier 1920 à juillet 1921, mai 1923 à juillet 1924, octobre 1926 à novembre 1927), de croissance néanmoins (75 % de production industrielle en plus), d’euphorie spéculative par le crédit comme sur l’immobilier en Floride, avec aussi bien sûr les fameux marchés boursiers. Toutefois, l’instabilité du crédit fait que les gains sont tout simplement plus qu’effacés : la production depuis son pic en juillet 1929, redescend en juillet 1932 18 % en dessous de son plancher d’entre-deux-guerres (mars 1919). La magie du crédit s’est clairement évaporé. Pourtant, les techniques de production n’ont pas disparu, les usines n’ont pas subi de tremblement de terre, ouragan, inondation et autre à travers tout le pays, les employés sont toujours là, sauf qu’ils sont massivement au chômage (de 0,58 % de chômage au troisième trimestre 1929 à 25,37 % au deuxième trimestre 1933, série M0892AUSM156SNBR), etc. Quelle peut-être la solution face à ce qu’il faut bien appeler un échec du libre marché ?

Le marché indique tout seul la marche à suivre et force le budget fédéral à quitter ses « sains surplus assurant l’avenir » en faveur de déficits publics, à la plus grande peur des dirigeants. Hoover tente laborieusement de faire passer l’austérité fiscale, et y parvient très largement fin 1932, ce qui brise nette la timide reprise de la production industrielle au quatrième trimestre 1932. Retour à de plus amples déficits. Sur ce, Roosevelt est élu, qui promettait lui aussi l’équilibre budgétaire, et en est tout près au troisième trimestre de 1933 ; la production industrielle rechute encore lourdement au trimestre suivant. Ensuite, voici les fameux mais encore timides déficits publics du New Deal avec une croisade : redonner du travail au plus de monde possible. Grands travaux tous azimuts, augmentation des commandes publiques, agences publics employant les chômeurs fortement augmentées ou crées, etc. mais en limitant les budgets. Inquiet du financement des déficits, Roosevelt détend la contrainte de l’or qui servait de guide à Hoover, en diminuant la quantité d’or promise par dollar de 41 % ; les déficits oscillent à un étiage élevé : entre 500 et 1 000 millions de dollars (c’était alors beaucoup). La production industrielle cahote un peu mais remonte. Avec le Deuxième New Deal décidé en 1935, les mesures prises sont sans équivoque et le déficit public aussi : presque 2 500 millions de dollars au deuxième trimestre 1936. La production industrielle n’hésite plus et remonte en ligne droite, dépassant son pic de 1929. Le chômage est en-dessous de 12 % les trois premiers trimestres de 1937. Puis, à partir de la mi-1937, les faucons de l’austérité reprennent la main, et sont décidés des déficits réduits. La production industrielle replonge, le chômage dépasse 19 % mi-1938, les prix se remettent à baisser. Retour aux déficits publics, mais cette fois la guerre est inévitable, les États-Unis deviennent de fait l’arsenal des démocraties avant d’entre directement en guerre, et effectivement, la production industrielle dépasse à nouveau son pic de 1929 pour s’envoler après un dernier accroc (concomitant à une réduction du déficit naturellement), parce qu’ensuite plus personne n’ose s’opposer aux déficits publics qui crèvent le plancher. Les prix connaissent alors une forte inflation, mais n’ont toujours pas retrouvé leur niveau de 1929 lors de l’entrée en guerre. Le chômage atteint 1,26 % au deuxième trimestre 1942.

Remarquons aussi que la Federal Reserve fut impuissante durant tout le processus : confrontée à un retrait d’or massif, elle augmente son taux directeur en pleine dépression, après avoir tenté de stimuler le crédit par des baisses. Ensuite, elle maintient son taux ou l’abaisse encore, laissant transparente la corrélation entre les déficits publics et la production industrielle. Il faudra attendre les généreux déficits publics d’après-guerre pour que l’économie soit suffisamment riche pour se permettre d’être sensible au crédit et donc aux variations de son taux d’intérêt.

La conclusion s’impose : Une fois la bulle du crédit épuisé, la monnaie promise par ce crédit reprend tous ses droits et devient l’aiguillon incontesté de l’activité. Ce n’est pas la prétendue inaptitude des déficits publics à relancer l’activité qui serait prouvée par les années Roosevelt, et que seul la guerre aurait relancé l’économie. Au contraire, les déficits publics avaient relancé l’économie bien avant, et l’industrie avait retrouvé son pic avant que ne viennent les commandes d’armement. C’est tout à l’inverse la manie libérale de ligoter l’État dans un corset budgétaire qui a permis aux commandes d’armement de prétendre aussi au titre de fin de la Grande Dépression. Il est symptomatique que les libéraux préfèrent très souvent dire de l’industrie qu’elle n’a retrouvé son niveau de 1929 qu’alors, en éludant tous les développements entre les deux. Si les libéraux avaient fait ce qu’ils prétendent faire — démystifier l’économie pour donner à tous les clés de la prospérité — alors Hoover n’aurait pas été si entêté, ni Roosevelt si hésitant, et la Grande Dépression aurait été bien moindre.

Voilà un billet qui illustre une autre partie du fameux article de Kalecki. C’est tout autre chose que la théorie complètement ad hoc du déficit public qui ne pourrait rien relancer, sauf en cas de guerre, sans qu’on sache comment la guerre rendrait exceptionnellement ce déficit efficace.

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Panique à la BCE

La BCE à commencer par son président, est une institution officielle qui affiche en toutes circonstances un visage rassurant de maîtrise des difficultés. C’est son rôle, de maîtriser les difficultés, et c’est donc presque son rôle d’afficher une olympienne sérénité. En toutes circonstances, surtout les pires, comme actuellement. Mais en privé, ils sont beaucoup plus diserts et beaucoup plus francs !

Officiellement, les États sont coupables de déficits publics excessifs, et c’est cela, et uniquement cela qui met la zone euro dans de tels affres. Aussi vite que les peuples auront leur système social rationné, ils retrouveront la compétitivité pour faire la croissance qui financera les surplus budgétaires tant désirés, c’est la thèse officielle, Keynes est mort, les plans de relance sont une utopie qu’on se le dise ! La Grèce ne devrait plus tarder à en donner la confirmation, à moins qu’elle soit congénitalement incompatible avec les universelles lois du marché. Officieusement, le charismatique député européen Daniel Cohn-Bendit nous rapporte quelques unes de leurs confessions :

D. C.-B. : Un des grands problèmes de la sphère financière aujourd’hui — et tout le monde ! Tous les banquiers vous le disent. Moi j’ai été à la Banque Centrale Européenne, je suis à Francfort, c’est à même pas un kilomètre de mon appartement. Hein, je les vois. Eh bien quand on discute avec eux, ils disent : « Si on n’arrive pas à débloquer un plan de relance, eh bien la spéculation va repartir parce qu’on ne sera pas crédible !

Henri Guaino : Oui.

D. C.-B. : L’austérité n’est pas crédible !

H. G. : Oui, oui, mais vous prêchez un convaincu, et vous le savez très bien, Daniel.

D. C.-B. : Eh bien alors !

Comme je l’écrivais lorsque je démontais la rilance de Christine Lagarde, les politiques sont perdus (et les banquiers centraux sont les plus politiques des financiers) : ils ont érigé le dogme de l’équilibre budgétaire et la sacralisation de la monnaie bancaire par idéologie libérale, envers et contre toute recherche rigoureuse des faits, et ils ont l’impératif du déficit public, de la relance, au nom du principe de réalité. Entre les deux, ils restent tétanisés tel l’âne de Buridan. Le choix se fera, fût-ce par effondrement de la zone euro, et il se fera en faveur d’émission de la monnaie par l’émetteur de la monanie, mais on peut beaucoup souffrir encore avant de l’admettre, à la grecque. Suspens hitchcockien.

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« L’austérité est un masochisme »

C’est ce que nous dit littéralement le célèbre chroniqueur Martin Wolf du plus célèbre encore Financial Times dans son dernier article Arrêtez ce masochisme dans le choix de vos politiques.

Herbert Hoover, vous aviez raison. C’est le consensus de toutes les personnes de droite quant à la politique fiscale du Royaume-Uni. (…)
Remarquablement, l’Institut d’Études Fiscales, qui est aussi droitier que possible, (…) affirme que « l’argumentaire pour un stimulus fiscal de court-terme pour tonifier l’économie est plus fort aujourd’hui qu’il ne l’était il y a un an. Les décisions prises au Discours d’Automne ont eu un impact probablement faible mais positif sur la croissance. Les arguments pour persévérer en ce sens ne sont pas univoques : la présente incertitude sur la future situation fiscale et l’importance de la crédibilité argumentent contre, mais la faiblesse persistante de l’économie et les faibles chances que l’austérité monétaire l’annule la rende plus attrayante qu’il y a un an.

C’est une constante, confronté au principe de réalité qui inflige une véritable bastonnade à nos politiciens (pourrissement de la situation économique, réélection quasi-impossible, etc.), ils se mettent à douter et ne savent plus trop que penser.

Au passage, je préfère éventer l’argument de la politique monétaire qui aurait de quoi intimider la politique fiscale. Certes, lorsque un déficit budgétaire menace d’être inflationniste tant il est volumineux, la banque centrale peut (et doit) décider de corseter cette monnaie créée par déficit en limitant le volume de crédit (quasi-monnaie qui permet de faire circuler plus vite la monnaie d’État). Mais cela ne signifie pas que la politique budgétaire de déficit ait échoué : elle est au minimum parvenue à désendetter le secteur privé, puisque ce dernier reçoit plus de monnaie et diminue son endettement en cours…

Mais le plus intéressant est à venir :

L’argumentaire serait renforcé si la perspective économique du Royaume-Uni se détériorait brutalement ».
Ma seule différence avec cette analyse est que la performance économique est déjà lamentable. Elle n’a pas besoin de se détériorer plus. Jusqu’à quel point faut-il être masochiste ?

Nous voilà au cœur du problème. Je finis aussi par penser que le ressort le plus intime de l’équilibre budgétaire s’apparente au sado-masochisme. Il n’y pas à être masochiste. Ce sadisme n’a aucune justification valable et nous ne devrions pas nous y complaire en développant le masochisme actuel. Il faut, prétend-on, limiter le budget à l’équilibre sinon l’État dépenserait n’importe comment. Certes, il y avait des dépenses critiquables dans les budgets de l’État lorsqu’il se croyait presque dispensé d’équilibrer son budget, mais le budget est-il devenu plus raisonnable ? Pas du tout, avec la décentralisation et l’européanisation, rarement nous avons eu un État aussi lourdement inefficace ; quant au secteur privé, il regrette ce temps béni des Trente Glorieuses et n’a pas eu l’explosion de dynamisme bénéfique et impétueux qu’on promettait. Sous prétexte que l’inflation était une punition pour un mauvais budget de l’État, on a imposé des punitions pires encore avec l’équilibre budgétaire, devenus critères de Maastricht puis du Pacte de Stabilité et de Croissance (une antiphrase digne de 1984), puis les plans d’austérité toujours plus fréquents et intenses, puis la volonté actuelle des Allemands de ni plus ni moins saisir les pays récalcitrants, en abolissant complètement et officiellement leurs souverainetés, comme on peut le voir avec la Grèce.

Seul un masochiste peut se réjouir d’avoir échappé à l’inflation à ce prix. Une personne saine d’esprit aurait considéré l’inflation comme une punition en elle-même suffisante pour le manque de discernement dans la politique économique, et se serait attachée à réduire ce problème en préservant voire en augmentant les progrès déjà accomplis sur les autres fronts, et non en choisissant le chômage de masse délibérément.

Précision utile de Martin Wolf :

 comme Jonathan Portes de l’Institut National de Recherches Économique et Sociale le note, la « dépression » du Royaume-Uni — la période pendant laquelle la production est en dessous de son pic d’avant-crise — est maintenant plus longue que la Grande Dépression, en laissant de côté les récessions suivantes.

Le Royaume-Uni est peut-être aujourd’hui le seul pays dans ce cas, mais de toute façon, en poursuivant le suicide de l’austérité, tous les pays finiront inéluctablement par faire le même constat à leurs tours…

La question, dès lors, porte sur la faisabilité. Les opposants à la politique fiscale argueraient que la politique monétaire est effective en elle-même, que la politique fiscale serait désastreuse, ou les deux. L’argument que la politique monétaire est efficace d’elle-même est au strict minimum indémontrée quand les taux d’intérêts sont déjà tellement bas. Jusqu’à présent, la politique monétaire non-conventionnelle choisie par la Banque d’Angleterre — achat de bons gouvernementaux du Royaume-Uni — ne semble pas très efficace. Je soupçonne que des taux d’intérêt à long-terme plus bas, même s’ils sont atteints, ne feraient que « pousser avec une corde ». Cependant, avec la masse monétaire et le prêt bancaire qui se réduisent, l’argument pour la Banque de faire plus est également très fort.

Non, justement cela le rend très faible. Comme je l’ai expliqué, les banques essaient déjà d’endetter tout ce qu’elles peuvent, et leur offrir de la monnaie supplémentaire à prêter n’y change rien : elles ont besoin de cette monnaie pour s’acquitter de leurs paiements, mais sitôt ces paiements effectués, elles cherchent à la prêter pour gagner des intérêts. Si la Banque d’Angleterre pouvait faire plus, alors l’abaissement des taux d’intérêt, et cette monnaie supplémentaire auraient abouti à un accroissement du volume de crédit bancaire, c’est-à-dire de la masse monétaire, pas à sa réduction. La passivité du crédit était déjà expliqué par Keynes, notamment avec la métaphore de la corde citée par Wolf, et elle fut encore récemment confirmée par les experts de la BRI, à l’encontre de la vulgate obstinément prêchée par les manuels néolibéraux régnant sur l’université (c’est très schématique, je le reconnais). Milton Friedman avait tout faux : l’effondrement du volume des prêts lors de la Grande Dépression ne prouvait pas que la Fed en était responsable, elle ne pouvait pas agir efficacement de toute façon…

Reste la politique fiscale. L’argument massue contre elle est qu’elle détruirait la crédibilité et mènerait à une crise sauce grecque. Ne dites jamais jamais. Mais cet argument apparaît très faible. Premièrement, il semble de plus en plus clair que les emprunteurs non-souverains de l’eurozone sont dans une position différente d’un pays souverain, tel que le Royaume-Uni. Deuxièmement, un déterminant primordial de la positon d’endettement ultime est à quelle vitesse l’économie se restaure. Ainsi, le but doit être d’adopter des mesures fiscales qui sont crédiblement temporaires et promeuvent une demande additionnelle, à court terme, et une offre additionnelle à long terme. Ce n’est pas impossible. Ça demande juste un peu d’imagination.

Tout est là, oui, le seul argument contre la politique fiscale, c’est le tabou de la planche à billet, cette prétendue nécessité d’équilibrer le budget inventée de toutes pièces, et oui, si l’émetteur est souverain, la catastrophe promise ne peut pas arriver, car la monnaie souveraine, la seule vraie monnaie en définitive, celle qui n’oblige à aucun paiement futur, celle qui permet de clore les comptes et de savoir où on en est, cette monnaie souveraine n’a aucune autre destination que les mains du souverain, et avant d’y retourner elle crée techniquement un déficit. Mais Martin Wolf, tout en effleurant la solution, ne parvient pas à s’y donner complètement : il croit que la souveraineté ne suffit pas tout à fait, et commet du coup une bourde. Il faut, dit-il, que la dépense gouvernementale crée d’abord de la demande, puis se retire pour laisser de l’offre. C’est la théorie du bon déficit, celui d’investissement. Il est absurde au niveau macroéconomique. À ce niveau, le déficit gouvernemental vient efficacement créer de la demande pour cette activité économique qui ne parvient pas à se réaliser sur le marché, faute de débouché. Mais pourquoi, oui vraiment pourquoi, lorsque le déficit sera coupé ultérieurement et que de cet investissement il résultera alors un supplément d’activité économique cherchant débouché, pourquoi elle se mettrait enfin à trouver toute seule la monnaie pour être achetée ? Au contraire, tant pour financer la croissance que l’épargne, le déficit public est nécessaire puisque le secteur privé ne peut émettre la monnaie supplémentaire nécessaire à la stabilité des prix et de l’endettement.

Après quelques cafouillages dans la même veine, Martin Wolf se rapproche encore d’un cran de la solution :

Lorsque le gouvernement peut emprunter à des intérêts réels en-dessous de zéro, de bons projets d’investissement limités dans le temps doivent avoir du sens. Finalement, on se coordonne avec la Banque pour faire usage de sa volonté de créer de la monnaie, ou « dette publique perpétuelle à taux zéro », pour financer temporairement les augmentations de déficit.

Le tabou de la planche à billet saute presque : le montage pour faire fonctionner la planche à billet est dit créer cette dette perpétuellement, sans plus se soucier de son financement, mais il est encore dit que ce montage ne doit être que temporaire. Que cela signifie-t-il ? La dette obéirait à ce stupide système de Ponzi qui fait faussement croire qu’elle est hors de contrôle, puis, lorsque le gouvernement est suffisamment effrayé et réduit trop le déficit nécessaire à la santé de l’économie, on lui ré-autoriserait le déficit cette fois à taux zéro c’est-à-dire sans pyramide de Ponzi, on la mettrait sur un compte séparé, celui où elle est automatiquement roulée à taux zéro, c’est-à-dire en séparant la dette publique en deux, l’une à ne jamais rembourser à taux zéro, et l’autre augmentant par ses taux et qui ne serait jamais remboursée non plus, bien qu’on fasse semblant de le croire ? Alors, est-ce qu’on ne ferait seulement semblant de ne pas croire qu’elle serait remboursée, pour la dette perpétuelle constante, ou l’espère-ton secrètement encore ? Si tout cela est une hypocrisie aussi grossière et un secret de polichinelle, pourquoi ne pas simplement accepter l’idée que l’État crée la monnaie en la dépensant, et qu’il la détruit en la taxant ? Pourquoi créer de pseudo-échéances dans l’intervalle ? Le caractère futilement Ponzi de la dette n’a aucune incidence tant sur le financement technique que sur l’inflation.

Mieux vaut abandonner ces derniers restes d’instinct masochiste et se proclamer souverain de sa destinée, délivré de tout servage pour dette (citations du billet), et possédant une monnaie due à personne parce qu’émise sans être due à personne. Se croire vil et indigne attire des sadiques opportunistes sans la moindre garantie tangible de rédemption…

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Quand Milton Friedman était presque néochartaliste

Le Nobel d’économie 1976 Milton Friedman est surtout connu pour être la figure fondatrice du monétarisme (doctrine par laquelle le libéralisme est revenu au pouvoir monétaire), un libéral acharné, le propagandiste talentueux de Free to Choose, est un féroce adversaire du budget public et de l’inflation, quitte à s’accommoder du chômage. Pourtant, il n’en fut pas toujours ainsi. Dans l’American Economic Review de juin 1948, il publia un article intitulé Une doctrine monétaire et fiscale pour la stabilité économique1 qui est une sorte de consensus autour de la finance fonctionnelle d’Abba Lerner. Florilège (l’emphase et la traduction sont de mon fait) :

Pendant la fin du 19ème siècle et le début du 20ème, les problèmes du jour focalisaient les économistes sur l’allocation des ressources et, dans une moindre mesure, sur la croissance économique, et presque pas sur les fluctuations de court-terme à caractère cyclique. Depuis la Grande Dépression des années 1930, l’attention est inversée. Les économistes tendent dorénavant à se concentrer sur les mouvements cycliques, à agir et parler comme si n’importe quel amélioration, aussi minime soit-elle, pour le contrôle du cycle justifie n’importe quel sacrifice, aussi important soit-il, de l’efficacité à long terme. (…) Une conséquence de cette attitude est que l’attention consacrée à la possibilité de satisfaire aux deux catégories d’objectifs simultanément est inadéquate.

En construisant la doctrine monétaire est fiscale proposée dans cet article, je donne délibérément une considération première pour les objectifs de long-terme. (…)

La proposition extrêmement simple que ces objectifs de long-terme m’amènent à avancer ne contient aucun élément nouveau. Et même, au regard du nombre de propositions qui ont été faites pour altérer l’une ou l’autre des parties de la doctrine monétaire et fiscale actuelle, il est difficile de croire que quelque chose de complètement neuf peut être ajouté. La combinaison qui émerge de ces éléments fait un peu moins cliché ; cependant, aucune revendication d’originalité ne peut être faite pour autant. Comme il n’est peut-être pas surprenant après ce qui vient d’être dit, cette proposition est peut-être quelque chose comme le plus grand dénominateur commun de beaucoup de propositions différentes. (…)

Le montant absolu de dépenses, toutefois, variera selon le cycle automatiquement. Elles tendront à être élevées lorsque le chômage est élevé et faibles lorsque le chômage est faible. (…) La structure de la taxation ne doit pas varier en fonction des fluctuations cycliques, bien que la recette fiscale effective le fasse. (…) Le gouvernement ainsi tiendra deux budgets : le budget stable, dans laquelle tous les chiffres se rapportent au revenu hypothétique, et le budget effectif. Le principe d’équilibrer dépenses et recettes pour un revenu hypothétique donné se substituera au principe d’équilibre des recettes et dépenses effectives.

L’essence de cette quadruple proposition est d’utiliser l’adaptation automatique du budget public au flux de revenu pour compenser, au moins en partie, les changements dans la demande globale et pour changer la création monétaire de manière appropriée. (…)

Par la présente proposition, les dépenses gouvernementales seront financées entièrement soit par les recettes fiscales ou par la création de monnaie, c’est-à-dire, l’émission de titres ne portant pas d’intérêt au public. Le gouvernement n’émettra pas de titres portant intérêt auprès du public (…) Une autre raison parfois donnée pour émettre des titres portant intérêt est qu’en période de chômage il est moins déflationniste d’émettre ces titres que de lever des taxes. C’est vrai. Mais il est encore moins déflationniste d’émettre de la monnaie.

Les déficits et les surplus du budget gouvernemental seraient reflétés au dollar près dans les changements de la quantité de monnaie ; et réciproquement, la quantité de monnaie ne changera qu’en conséquence des déficits et des surplus. Un déficit signifie une augmentation de la quantité de monnaie ; un surplus, une réduction.
Les déficits et les surplus eux-mêmes deviennent des conséquences automatiques du niveau d’activité économique. (…)
La taille et les effets automatiquement produits par les changements du revenu national dépendent évidemment de l’étendue des activités que le gouvernement entreprend, puisque cela déterminera en retour l’ordre de grandeur général du budget public. Toutefois, un élément essentiel de cette proposition est que les activités entreprises par le gouvernement sont déterminées selon des fondements entièrement différents. (…)

Par cette proposition, la quantité globale de monnaie est automatiquement déterminée par les nécessités de la stabilité domestique. Il s’ensuit que des variations de la quantité de monnaie ne peuvent être également utilisées — comme ils le sont dans un étalon-or pleinement opérationnel — pour parvenir à l’équilibre du commerce internationale.  L’accord international qui semble être la contrepartie logique de la doctrine proposée est des taux changes flexibles, librement déterminées sur des marchés de changes étrangers, de préférence entièrement par des transactions privées. (…)

S’il en est ainsi au point de rendre le système raisonnablement efficace, l’amélioration tendra à être cumulative, puisque l’expérience de fluctuations atténuées amènera des habitudes de prédiction de la part tant des hommes d’affaires que des consommateurs qui rendraient rationnels pour eux d’agir de manière à atténuer encore plus les fluctuations. Cet heureux résultat ne surviendra, toutefois, que si le système proposé fonctionne raisonnablement bien sans une telle aide ; aussi, de mon point de vue, cette proposition, et toutes les autres par la même occasion, devraient être jugées avant tout sur leurs effets directs, pas sur leurs effets indirects stimulant une atmosphère psychologique favorable à la stabilité. (…)

La proposition a bien sûr ses dangers. Le contrôle explicite de la quantité de monnaie par le gouvernement et l’explicite création de monnaie pour financer les déficits effectifs du gouvernement peuvent établir une atmosphère favorable à l’action irresponsable des gouvernements et à l’inflation. Le principe d’un budget équilibré pourrait ne pas être suffisamment fort pour contrer ces tendances. Ce danger pourrait bien être plus grand pour cette proposition que pour d’autres, cependant d’une certaine manière il est commun à la plupart des propositions pour mitiger les fluctuations cycliques. Cela ne peut être empêché vraisemblablement qu’en s’engageant dans une direction totalement différente, c’est-à-dire, vers une monnaie entièrement métallique, l’élimination de tout contrôle gouvernemental, et le re-couronnement du principe du budget effectif en équilibre. (…)

Une proposition telle que la présente, qui ne s’occupe pas de la politique immédiate mais de réforme structurelle ne doit pas être précipitée vers le public à moins et jusqu’à ce qu’elle ait résisté au test de la critique professionnelle. C’est dans cet esprit que le présent article est publié.

Ces simples extraits sont éloquents à plusieurs points de vue :

  1. La finance fonctionnelle d’Abba Lerner, qui est un peu le squelette du néochartalisme, était alors si bien ancrée dans la pensée des économistes que Milton Friedman la qualifie non de proposition révolutionnaire, mais de « plus grand dénominateur commun ».
  2. L’erreur qui a consisté pour les libéraux d’avant 1919 à se focaliser sur quelques problèmes intéressants mais limités pendant que le reste devenait hors de contrôle fut répétée par les keynésiens qui absolutisèrent la relance et le plein emploi, avant d’être répétée par les néolibéraux qui ne jurent plus que par la stabilité des prix.
  3. Frapper monnaie n’est nullement un acte absolument catastrophique, et c’est pour des raisons politiques, par procès d’intention contre le gouvernement qu’il préfèrerait le faire fonctionner selon le mythe pré-analytique du budget à l’équilibre. C’est même pour cette raison que Milton Friedman se montre favorable à l’or. Laisser le gouvernement frapper monnaie, imprimer des billets, des « titres ne portant pas intérêts au public », n’est pas une impossibilité technique, mais un tabou libéral et un choix antipolitique.
  4. Bien que Milton Friedman défende une variation du schème d’Abba Lerner, il semble le faire avant tout pour le mettre en doute auprès de ses lecteurs, et j’ai coupé de longues digressions sur les conjectures qu’il enchaîne quant à la fiabilité et la préférabilité de sa proposition. Le final est plus explicite : il désavoue sa proposition à demi-mots et appelle ses confrères à taire la chose jusqu’à ce qu’il soit décidé de son opportunité politique…
  5. Ceux qui ont peur d’avouer le statut d’émetteur de la monnaie intrinsèque au souverain, ont peur de la chose, partant, seront facilement retournés. Si Milton Friedman appelle à ce que la création monétaire ne se fasse que pour le déficit, c’est qu’il veut cacher qu’il n’a pas besoin, logiquement, de taxer pour financer tout le reste. Il suffit de retarder la taxe après la dépense, pour que cette dernière devienne un déficit créateur de monnaie et la taxation une simple destruction. Une fois le verrou du tabou de la planche à billet éliminé, il est évident que la fonction du budget est avant tout celle de stabilisation économique, et indirectement seulement, de financement des dépenses (du déplacement des ressources réelles en faveur de l’État)…
  6. La politique d’austérité prétendant ramener la croissance parce qu’elle ramènerait la confiance est absurde : c’est l’effet intrinsèque qui amorce l’effet psychologique cumulatif, et non l’inverse. C’est la relance qui crée la confiance alimentant cette relance, et non l’hypothétique confiance donnée par l’équilibre du budget public à grand renfort d’austérité s’abattant sur ceux qui doivent retrouver confiance qui leur permettent de participer à la relance.

Abba Lerner avait approfondi la relance keynésienne en l’épurant par le chartalisme de Knapp et en donnant la finance fonctionnelle (le simple circuit monétaire dans la théorie néochartaliste). Après, le néochartalisme s’est constitué en enrichissant la finance fonctionnelle de la notion de stock-tampon, en l’appliquant au problème du chômage, et sous la forme de cette idée géniale : assurer la stabilité des prix par le plein emploi grâce à l’Employeur en Dernier Ressort.

PS : Après avoir lu ces premiers écrits de Friedman recommandant la planche à billet nécessaire pour financer les déficits eux-mêmes nécessaires à la stabilité économique, ce passage beaucoup plus tardif semble très hypocrite, pour ne pas dire une mystification malveillante bien qu’essayant peut-être de ne pas éliminer le nécessaire déficit public :

La loi telle qu’initialement proposée se consacrait entièrement à limiter la dépense gouvernementale. Elle ne requérait pas un budget équilibré. C’était notre point de vue que le plus important était de couper dans les dépenses gouvernementales, quelle que soit le financement de celles-ci. Un prétendu déficit n’es qu’une forme déguisée et cachée de taxation, et par la-même une mauvaise forme de taxation. Le réel fardeau sur le public est que le gouvernement dépense (et ordonne à d’autres de dépenser), pas qu’une partie de ses dépenses soit financée par des taxes ostentatoires. Comme je l’ai répété de nombreuses fois, je préférerais un gouvernement dépensant 1 000 milliards de dollars avec un déficit de 500 milliards qu’un gouvernement dépensant 2 000 milliards de dollars sans déficit.

Friedman Milton, Two Lucky People, The University of Chicago Press, Chicago, 1998, xii + 660 p., p. 354-355


Note :
(1) Milton Friedman, A Monetary and Fiscal Framework for Economic Stability in The American Economic Review, juin 1948, vol. 38, n° 3

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Pourquoi l’argent des banques centrales est devenu inefficace ?

« Préparez-vous à l’inflation et à des taux d’intérêts plus élevés — L’expansion sans précédent de création monétaire pourrait faire passer les années 70 pour bénignes. » C’était ce que titrait la célèbre agence de presse économique Bloomberg en juin 2009, et ce titre a horriblement mal vieilli : depuis pas d’inflation notable, encore moins à faire rougir les années 1970, et des taux d’intérêts au plus bas depuis de nombreuses années… En défense de Bloomberg, elle ne faisait que refléter le consensus régissant la science économique dominante. Mais pour les enfoncer, le Japon avait essuyé le même échec pendant le début des années 2000. Pourtant ce sont quelques 250 milliards de dollars (en yens) injectés par la Banque du Japon sur trois ans, environ 250 milliards de dollars (en livres sterling) fin 2009 puis puis 300 milliards fin 2010 par la Banque d’Angleterre, environ 1 500 milliards de dollars par la Federal Reserve entre fin 2008 et juin 2010, plus des cacahuètes et encore 600 milliards fin 2011. Résultat : néant. Comme je l’explique sous toutes les coutures, le crédit est passif.

Mais où est passé l’argent ?

C’est là qu’est tout le problème : tout ce que font les banques centrales, c’est acheter des emprunts détenus par les banques commerciales contre de l’argent frais. Autrement dit, si ces banques commerciales peuvent payer plus de transactions, elles ne sont pas plus riches pour autant. Comme les banques centrales font déjà cela contre des emprunts sûrs (des bons du Trésor) pour assurer au système financier une trésorerie suffisante, et s’arrêtent avant que les banques commerciales n’aient trop de trésorerie et ne parviennent plus à l’investir. Bref, comme l’expliquent les experts de la vénérable Banque des Règlements Internationaux, le levier à actionner pour stimuler l’économie par le crédit n’existe que peu ou prou : le volume de crédit est déjà déterminé par le désir d’emprunt et la solvabilité des emprunteurs tels que perçus par les prêteurs…

C’est visible sur ce simple graphique, avec en vert les réserves empruntées par les banques commerciales auprès de la Fed, en rouge les réserves non-empruntées placées sur les comptes des banques commerciales, et en bleu les réserves excédentaires :

On remarque d’abord plusieurs décennies de calme plat : emprunts de réserves à la banque centrale quasiment inexistant, des réserves non-empruntées très faibles en volume, quoique que connaissant un pic particulièrement aplati en 1994, et des réserves excédentaires inexistantes : moins de un milliards de dollars jusqu’en 1985, et moins de 2,2 milliards jusqu’en 2001, où, en réaction au 11 septembre, ces réserves excédentaires montent à 20 milliards, un record à l’époque. Puis vient la crise des subprimes (si seulement elle ne concernait que l’immobilier à l’instar des S&Ls éclatant dans les années 1980-1990…) : les réserves non-empruntées deviennent négatives au cours de l’année 2008 : elle passent de plus de quarante milliards de dollars à -120 milliards en juillet avant que Bernanke ne décide l’Assouplissement Quantitatif, c’est-à-dire que les réserves qu’utilisaient les banques pour solder leurs comptes, au lieu d’avoir un petit matelas au niveau global, étaient en déficit de 120 milliards — les banques se créaient des quasi-réserves entre elles par crédit, attention aux banques qui feront faillites ! L’Assouplissement Quantitatif est radical : les réserves excédentaires grimpent jusqu’en décembre à plus de 750 milliards de dollars (40 824 % d’augmentation depuis juillet) et les réserves non-empruntées après avoir enfoncé les -330 milliards en octobre, se redresse en décembre à plus 166 milliards. Le système bancaire est sauvé, il peut solder ses comptes. Ensuite, on peut constater que l’assouplissement quantitatif est devenu inutile : elles n’empruntent plus auprès de la Fed (vert) et les réserves non-empruntées deviennent quasiment toutes excédentaires. Depuis ces réserves excédentaires totalisent 1 600 milliards de dollars, soit les deux tiers des plus de 2 600 milliards de la base monétaire (triplement depuis le début de la crise), mais l’inflation elle, n’a ni triplé, ni même dépassé ses niveaux d’avant-crise. Voilà qui est gênant pour une base monétaire censée dicter le niveaux des prix, et les réserves excédentaires qui sont supposées être « une intenable planche à billet »…

Alors, personne ne peut y gagner quoi que ce soit ?

Pas absolument : Si les emprunts que rachète la banque centrale valent moins que le prix d’achat à cause de probables défauts de paiements, alors le Quantitative Easing (nom de cette technique de création monétaire) est une subvention déguisée. Ça expliquerait pourquoi la Federal Reserve s’est dispensé en douce de payer les pertes qu’elle subit sur les titres ainsi achetés : elle pourrait faire faillite sinon.

La relance monétaire, par le crédit, est donc une illusion, tant théorique que pratique. Reste la relance fiscale, par un plantureux déficit budgétaire de l’État. Ah, zut, c’est justement celui que la science économique encore dominante se refuse à envisager, le fameux tabou de la planche à billet.

Mais qu’adviendra-t-il si on continue comme ça ?

Si on continue exactement la même politique, la création souveraine d’argent se fera de moins en moins par le budget public allant dans toutes les poches selon des compromis politiques, mais de plus en plus par les seuls banquiers, eux qui n’ont pas à équilibrer leurs comptes puisque, au pire, leur banque centrale prend les pertes. Ces mêmes banquiers exigeront encore plus des crédits usuriers. Alors ne pourront épargner que ceux qui font leur luxueux train de vie (et dans la mesure où les banquiers acceptent de se l’offrir), ainsi que ceux, dans une moindre mesure, qui commercent avec ce groupe, à l’image des cuisiniers de Mao Zedong préparant des plats fabuleux pour le Grand Timonier et déportés dès qu’on découvre qu’ils récupéraient les restes pour nourrir leurs familles affamées. À moins qu’une révolte de grande ampleur ne survienne d’ici-là, et ne se fédère autour d’un programme cohérent, comme l’Employeur en Dernier Ressort. Ce retour au pire servage n’est pas une dystopie saugrenue ; la dégradation de la situation est déjà largement entamée :

Si, dans le climat actuel, il semble peu vraisemblable et même utopique d’imaginer une extension des avantages sociaux, il reste un défi à relever sans plus attendre, celui de la défense de leurs droits. La classe moyenne américaine est attaquée comme elle ne l’a jamais été, et sur tous les fronts. Par exemple, la loi fédérale sur la faillite de 2005, qui élimine toute éventualité d’un nouveau départ pour les personnes endettées, va condamner de plus en plus les sous-employés à une vie de « servage pour dettes ».

Ehrenreich Barbara, On achève bien les cadres, Grasset, Paris, 2007 (2005), 344 p., p. 334-335

Tous les adolescents ont été inondés d’offres de cartes de crédit. De nombreuses familles se sont endettés énormément, et, prises dans un cercle vicieux ressemblant beaucoup au servage, elles ont travaillé pour payer la banque. Une part toujours plus massive de leurs revenus a été engloutie par les pénalités et les intérêts exorbitants, et les intérêts sur les intérêts et sur les pénalités, leur laissant peu de chances d’en voir jamais la fin. Les financiers auraient pu demander que l’on revienne au temps d’Oliver Twist et des prisons pour dette, mais à l’époque actuelle la loi de 2005 était la meilleure possible pour eux. On pouvait saisir le quart du salaire. Enhardis par la nouvelle loi, les prêteurs ont alors approuvé les pires crédits hypothécaires, ce qui explique peut-être pourquoi tant de contrats toxiques ont été signés après le vote de la loi.

Stiglitz Joseph Eugene, Le triomphe de la cupidité, Les liens qui libèrent, Paris, 2010, 473 p., p. 300

PS : Graphiques avec commentaires ajoutés.

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Une chimère nommée « rilance »

Notre classe politique, composée d’hommes d’action, c’est-à-dire très souvent à courte vue malheureusement, observe les effets immédiats des différentes tentatives de remettre en marche cette boîte noire qu’est pour eux notre système monétaire et financier. Lorsqu’ils font de la relance, l’endettement gonfle, et ils ne peuvent (pour la zone euro uniquement) l’empêcher de sombrer dans une spirale qui attisent tous les spéculateurs. Lorsqu’ils font de la rigueur, l’économie retourne en récession, et les financiers – au premier rang  desquels lesdits spéculateurs – s’insurgent aussi, laissant nos politiques comme l’âne de Buridan, mais entre la peste et le choléra et avec l’obligation de choisir et vite.

Nous autres néochartalistes, nous savons que c’est la contrainte budgétaire qui est fictive et la contrainte économique qui est réelle (cf la série Les Bases), bien que l’euro soit parvenu à créer la contrainte budgétaire de toutes pièces quasiment à la perfection. Il n’y a pourtant rien d’absolument inimaginable là-dedans, la monnaie est une fiction à l’évidence, et l’économie réelle est, comme son épithète l’indique, réelle ; en bonne logique tout le monde devrait donc chercher à adapter la fiction à la réalité plutôt que l’inverse. Pas nos politiques. Aveugles, ils cherchent une troisième voie, et leur manque d’imagination les poussent à synthétiser les deux. C’est le concept de « rilance » mot-valise composé par rigueur et relance, forgé par Christine Lagarde alors ministre français des finances (et très accessoirement de l’économie). Depuis, elle est partie, et, sans reprendre le mot, c’est bien la seule politique imaginée par les gouvernements de toute l’eurozone et même ailleurs, pouvons-nous constater.

En quoi consiste exactement la « rilance » ?

Vu l’aberration que c’est, mieux vaut commencer par définir rigueur et relance.

La rigueur budgétaire consiste à diminuer les dépenses publiques ou à augmenter les recettes publiques (les impôts, principalement), ou le plus souvent un mélange des deux précédents, afin de réduire le déficit public, ou, très rarement, de dégager un surplus budgétaire. En clair : l’État cherche à gagner plus d’argent qu’il ne gagne ou à se rapprocher du moins autant que possible de cette situation, quitte à sommer l’économie réelle de s’adapter.

La relance budgétaire consiste à augmenter les dépenses publiques (financement de ponts, routes, laboratoires de recherche, écoles, etc.) ou à diminuer les recettes publiques, ou le plus souvent un mélange des deux précédents, afin d’augmenter le déficit public, ou, très rarement, de le créer après un surplus budgétaire. En clair : l’État cherche à ce que l’économie réelle gagne plus d’argent et (re)trouve de la croissance, quitte à ce que son budget, son déficit et sa dette impressionnent encore un peu plus les badauds.

Donc, la rilance consiste à… À rien, du coup. Le concept de rilance ne rime à rien car, au lieu d’être une troisième voie, il est simplement la fusion de deux contraires, un oxymore, et conceptuellement : une aporie. Logiquement, la rilance est la perpétuation du budget tel qu’il est. C’est de l’immobilisme politique.

Toutefois, si on tente de lire entre les lignes les projets de rigueur-relance, car les politiques sont très avares de détails sur eux – Et pour cause ! –, (mais on connait suffisamment déjà les premières mesures votées, comme chez les Grecs, les Irlandais, les Espagnols, et nous aussi Français déjà un peu, pour pouvoir deviner la suite), la rilance n’est pas rien mais plutôt le camouflage d’une politique de rigueur dont les politiciens ont peur mais dont ils ne savent pas se défaire. Loin de la relance, la rilance est de la rigueur avec un surcroît d’inhibitions et d’hypocrisie.

Il faut dire que les récessions qui s’ensuivent systématiquement ont effectivement de quoi faire douter. Mais pourquoi ne font-ils que douter, sans même s’arrêter ?

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