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La monnaie souveraine chez des régulationnistes

Intéressant billet sur le blog de Bertrand Renouvin. On retrouve un certains nombre d’aspects que j’avais voulu faire sortir de la chape libérale, par exemple dans La délicate de question du pouvoir qui se nourrit également de René Girard, ou dans l’histoire du chartalisme. Les recherches d’Aglietta et Orléan viennent fort à propos compléter ces succinctes incursions de mon blog.

Les auteurs intimident. Michel Aglietta et André Orléan sont d’authentiques savants, cofondateurs de l’école de la régulation, et qui peuvent être considérés comme des maîtres – qui le sont, pour ce qui me concerne. Leurs travaux sont impressionnants et ceux que je veux présenter brièvement (1) semblent réservés aux seuls spécialistes : la monnaie, quoi de plus technique et de plus théorique ! Apparemment…

Car il ne faut pas avoir peur de pénétrer cette étrange matière, que les doctes déclarations de MM. Duisemberg et Trichet rendent impénétrable. On aura la surprise de découvrir, derrière la fameuse « masse monétaire » et sous les maquis des taux d’intérêt, le monde qui nous est familier. La monnaie, c’est de la violence, du sang, du sacrifice, donc du sacré, des relations aux dieux (à Dieu) et entre les hommes, du désir, mais aussi de la loi, de la légitimité – la politique même. Autant de mots que ces messieurs de Francfort, de Bruxelles et de Bercy évitent de prononcer, autant de concepts qu’ils récusent.

Ce qui incite à penser que la fameux « lancement de l’euro » a eu lieu dans la méconnaissance des « réalités » que les puissants de l’heure prétendent dominer par l’étendue de leur savoir. Mais Michel Aglietta et André Orléan nous avaient avertis, voici près de vingt ans, que la science économique ne s’intéressait pas à la nature des phénomènes monétaires, et qu’elle ne faisait pas intervenir la monnaie dans ses spéculations sur l’échange. Dans le domaine du savoir, y aurait-il un champ autonome ? Non point : il n’y a pas de théorie de la monnaie, mais seulement une théorie de la quantité de monnaie – le monétarisme dont on fait grand cas depuis vingt ans.

[…]

Dès lors, pourquoi privilégier les écrits de deux économistes, même s’ils sont éminents ? Parce que Michel Aglietta et André Orléan, sans oublier Marx, ont beaucoup fréquenté René Girard qui a attiré leur attention sur la rivalité mimétique et les modes de circulation de la violence. Parce qu’ils ont travaillé avec des historiens et des anthropologues qui apportent d’indispensables contributions à la compréhension du problème.

[…]

La première opération monétaire est le don que l’homme fit au prêtre chargé de sacrifier les animaux pour attirer sur le croyant la bienveillance d’un dieu : les rites de l’Inde ancienne nous en apprennent long sur ce fait anthropologique fondamental, où se trouvent déjà liés l’argent, le sang et le sacré. Donnée à un prêtre médiateur entre l’homme et le dieu, la monnaie permet d’opérer une coupure salutaire dans le fil de la violence.

La bienveillance des dieux inspire à l’homme le sentiment qu’il est leur débiteur. Il leur doit la vie (le mot ma signifie à la fois le devoir et la dette) et l’homme est un homme qui vit stricto sensu à crédit : l’indo-européen kred désigne en effet cette portion de pouvoir magique que l’homme reçoit du ciel pour se protéger. L’homme qui a confiance dans ses dieux (pensons au credo latin) bénéficie en échange d’une assurance-vie.

[…]

Dans leurs tours de verre et d’acier, les financiers mondialisés croient que tout cela est dépassé. A tort. Mark Anspach cite un article récent de Newsweek décrivant les « tueurs à gages » qui « offrent leurs employés comme sacrifices humains à Mammon, dieu de Wall Street, espérant faire hausser le prix de leurs actions ».

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À tous ceux qui veulent se faire réélire

Aux Sarkozy, Zapatero, Schröder etc. et même à ceux qui ne furent réélus que sur le fil, voici une histoire à méditer :

Olafur Grimsson vient d’être réélu président de l’Islande pour un 5ème mandat, ce qui constitue un record. Il a recueilli 52,8 % des voix contre 33,2 % pour sa principale concurrente.

En janvier dernier, M. Grimsson, socialiste, avait affirmé qu’il ne se représenterait pas à l’issue de son 4ème mandat de 4 ans.

Il ne le voulait pas car il estimait qu’il fallait laisser la place à d’autres, et qu’à son âge (69 ans), il avait mérité de jouir d’une heureuse retraite.

Mais quelques semaines plus tard, une pétition signée par plus de 30.000 Islandais – soit environ 10% de la population ! – a exigé qu’il revienne sur sa décision et qu’il se déclare finalement candidat. Ce qu’il finit par accepter de faire.

POURQUOI ?

La fonction de président de la République d’Islande est essentiellement honorifique, car le pouvoir exécutif est exercé par le gouvernement. Mais le chef de l’État détient quand même un pouvoir significatif : celui de ne pas promulguer une loi.

Or c’est exactement ce que M. Grimsson a fait, en refusant par deux fois de promulguer une loi qui prévoyait l’indemnisation, par les Islandais, de la Grande-Bretagne et des Pays-Bas dont les épargnants avaient été lésés par la faillite de la banque en ligne Icesave en 2008.

[…]

Depuis quelques années, c’est de nouveau d’Islande que nous viennent des leçons de démocratie :

– par des manifestations populaires (qualifiées de « Révolution des casseroles ») contre le système financier, les Islandais ont refusé et obtenu de ne pas payer les dettes de leurs banques ;

– suite à ces manifestations, et depuis novembre 2010, les Islandais ont décidé d’écrire une nouvelle Constitution, avec un Conseil constitutionnel élu par les citoyens. Cette nouvelle Constitution, actuellement en discussion, s’est élaborée sur la base d’un apport de tous les citoyens, notamment par Internet, ce qui constitue une première mondiale ;

– aujourd’hui, c’est une information pleine d’espoir et rassurante qui nous vient de Reykjavik : les Islandais viennent de nous prouver que l’on peut encore trouver en 2012, à la surface de la terre, un chef d’État :

a) – qui ose défendre l’intérêt de ses compatriotes contre les appétits de l’oligarchie financière ;

b) – et qui ait encore de la « vertu » au sens romain du terme, puisqu’il voulait quitter de lui-même ce pouvoir, un peu comme Solon avait quitté le pouvoir après avoir installé la démocratie à Athènes quelque 600 ans avant notre ère.

Preuve qu’il ne faut jamais perdre tout espoir.

François ASSELINEAU

Défendez vos peuples, et ils vous défendront. Il n’y a aucune raison valable pour sacrifier le peuple sur l’autel de l’austérité. Aucune.

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Le vent salubre de la controverse

Superbe article d’Evans-Pritchard au Telegraph, dont le site Les crises d’Olivier Berruyer donne une traduction française. Même si beaucoup de confusion règne, on peut constater qu’à force de tâtonner dans l’obscurité et de s’énerver contre l’impuissance ambiante, nombre de vases sacrés sont renversés ; petit florilège :

« Nous sommes en très grave danger. Le monde est en dépression dans les Big Three, aux États-Unis, en Europe et au Japon, une mini-dépression que nous n’avons pas connue depuis les années 1930 », dit-il, parlant lors de la conférence de Lindau, où la moitié des Prix Nobel d’économie du monde sont rassemblés

Il est toujours bon d’entendre de hautes personnalités sortir des circonlocutions destinées au grand public pour avouer pleinement la vérité, sans la peur de déclencher un éventuel mouvement de panique, peur souvent simple prétexte à toutes les lâchetés.

Toutefois, le professeur Mundell, Nobel 1999, s’égare lorsqu’il cherche à défendre coûte que coûte l’eurosystème, et se fourvoie complètement en confondant les problèmes de la demande globale et de la compétitivité, impasse habituelle, mais se rattrape lorsqu’il évente le mythe de l’inflation des années 1970 due à une politique budgétaire et monétaire laxiste. :

« Nous sommes au milieu d’une crise très forte parce que rien n’a encore été fait pour convaincre les marchés qu’il y a eu un changement fondamental. Pour sauver l’Europe, il doit y avoir un mouvement dans la direction d’un gouvernement partagé. »

Il admet que ne sera pas facile. Alexander Hamilton a réussi à créer un pool de la dette américaine en 1792 (face à une résistance acharnée), arguant que les dettes des 13 états étaient modestes et avaient été principalement accumulées durant la guerre d’Indépendance. Ce fut donc un intérêt partagé. Les retraites grecques ne sont pas du même type. “Vous ne pouvez pas faire ça en Europe”, dit-il.

“Il y a un énorme problème dans cinq ou six pays de la zone euro. Mais la solution n’est pas la fin de l’euro, parce que cela créerait plus de problèmes que cela n’en résoudrait. Il y aurait une ruée énorme sur le système bancaire, et les pays ayant abandonné l’euro auraient encore à faire face à toutes leurs dettes. ”

Le Professeur Mundell a déclaré qu’il serait utile que la BCE abandonne son mandat relatif à la stabilité des prix puis qu’elle prenne des mesures proactives pour forcer la baisse de l’euro, à 1,30 US$. Cela entrainerait la baisse de l’euro du même montant par rapport au yuan chinois, et créerait un système global à 3 voix – ou DEI comme il l’appelle. (…) “La BCE devrait suivre une politique plus simple. Bien sûr, elle a un règlement strict pour se protéger contre l’inflation, mais ce règlement n’est pas bon. Je n’ai jamais cru que les banques centrales devaient avoir un ciblage de l’inflation rigide. Ce n’est pas une bonne chose de se stabiliser. Il n’y a rien dans la théorie économique pour étayer cette thèse. ” (…) Il a ajouté qu’il est insensé de resserrer la politique monétaire pendant une flambée du prix du pétrole “déflationniste” (comme la BCE l’a fait en 2008 et comme elle vient de le faire à nouveau). “C’est exactement la mauvaise chose à faire”.

En effet, l’inflation ainsi tolérée aurait largement érodé le bénéfice de l’oligopole du pétrole : au lieu de s’incliner lorsque les pétroliers dictent leur prix, on aurait fait jouer le fait que nous savons bien mieux tirer partie de cette énergie qu’eux-mêmes, et nous aurions effacé une partie de la valeur de l’augmentation du prix du pétrole simplement en augmentant nos propres prix. Mais cette inflation aurait également érodé les capitaux financiers, aussi il survint une coalition objective des rentiers : plutôt une économie en récession que de se voir supporter une partie du fardeau de l’ajustement, même si cela l’aurait allégé pour l’ensemble.

Sur le point de l’eurosystème innocente victime expiatoire de la prodigalité des États, Ambrose Evans-Pritchard lui porte magnifiquement la réplique :

Je suis d’accord pour dire qu’un euro faible aiderait à lever la périphérie de l’UEM hors des récifs, mais cela arrive très tard et ignore le cœur du problème, à savoir que les monnaies sont massivement alignées au sein de l’UEM. L’écart de compétitivité des coûts salariaux unitaires entre le Nord et le Sud a augmenté de 30 %. Le Professeur Mundell ne semble pas avoir d’autre réponse à cela qu’une déflation destructrice dans le bloc du Club Med et en Irlande. L’Espagne et l’Irlande n’ont jamais violé les limites de Maastricht sur les déficits. Les deux ont enregistré un excédent budgétaire important au cours du boom, lorsque la politique monétaire a été conservée pour aider à éviter à l’infirmière Allemagne une mini-crise. L’Italie est en excédent budgétaire primaire. L’Irlande est proche d’éliminer complètement sa dette publique.

Le vrai problème est que l’UEM a alimenté une bulle de crédit du secteur privé. Ce qui s’est avéré mortel.

Comme Jean-Claude Trichet de la BCE nous le rappelle constamment, les rapports dettes publiques / PIB en Europe sont inférieurs à ceux des États-Unis, du Royaume-Uni ou du Japon. Alors, pourquoi donc l’union monétaire souffre-t-elle d’une crise existentielle? Pourquoi la BCE devrait-elle intervenir pour faire cesser la spirale conduisant l’Italie et l’Espagne vers le défaut?

Le bouquet final, magnifique, nous est donné par Stiglitz, Nobel 2001, où il embroche la primauté de la stabilité de la monnaie, tant l’euro que son lointain ancêtre l’étalon-or, qui reproduisait le même état de fait où on traverse les frontières avec en définitive la même monnaie, et les souverains incapables de faire face aux fluctuations de leurs économies, cette fois à nouveau par Evans-Pritchard :

Joseph Stiglitz affirme que les événements vont de l’avant indépendamment des vœux pieux politiques. Le taux de croissance de 8 % de l’Argentine, après l’abandon de son ancrage au dollar en 2001, offre un exemple tentant pour les pays en manque de consentement populaire et démocratique pour l’austérité imposée par Berlin, si l’Allemagne n’abandonne pas l’euro la première. “Il y a une vie après le défaut, et une vie après avoir quitté un régime de change fixe”, a déclaré Stiglitz.

On pourrait aussi ajouter que l’éclatement de l’étalon-or était le préalable nécessaire à la reprise dans le début des années 1930, car il a cassé une spirale négative qui contraignait les économies en contraction à se contracter plus encore.

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« L’austérité est un masochisme »

C’est ce que nous dit littéralement le célèbre chroniqueur Martin Wolf du plus célèbre encore Financial Times dans son dernier article Arrêtez ce masochisme dans le choix de vos politiques.

Herbert Hoover, vous aviez raison. C’est le consensus de toutes les personnes de droite quant à la politique fiscale du Royaume-Uni. (…)
Remarquablement, l’Institut d’Études Fiscales, qui est aussi droitier que possible, (…) affirme que « l’argumentaire pour un stimulus fiscal de court-terme pour tonifier l’économie est plus fort aujourd’hui qu’il ne l’était il y a un an. Les décisions prises au Discours d’Automne ont eu un impact probablement faible mais positif sur la croissance. Les arguments pour persévérer en ce sens ne sont pas univoques : la présente incertitude sur la future situation fiscale et l’importance de la crédibilité argumentent contre, mais la faiblesse persistante de l’économie et les faibles chances que l’austérité monétaire l’annule la rende plus attrayante qu’il y a un an.

C’est une constante, confronté au principe de réalité qui inflige une véritable bastonnade à nos politiciens (pourrissement de la situation économique, réélection quasi-impossible, etc.), ils se mettent à douter et ne savent plus trop que penser.

Au passage, je préfère éventer l’argument de la politique monétaire qui aurait de quoi intimider la politique fiscale. Certes, lorsque un déficit budgétaire menace d’être inflationniste tant il est volumineux, la banque centrale peut (et doit) décider de corseter cette monnaie créée par déficit en limitant le volume de crédit (quasi-monnaie qui permet de faire circuler plus vite la monnaie d’État). Mais cela ne signifie pas que la politique budgétaire de déficit ait échoué : elle est au minimum parvenue à désendetter le secteur privé, puisque ce dernier reçoit plus de monnaie et diminue son endettement en cours…

Mais le plus intéressant est à venir :

L’argumentaire serait renforcé si la perspective économique du Royaume-Uni se détériorait brutalement ».
Ma seule différence avec cette analyse est que la performance économique est déjà lamentable. Elle n’a pas besoin de se détériorer plus. Jusqu’à quel point faut-il être masochiste ?

Nous voilà au cœur du problème. Je finis aussi par penser que le ressort le plus intime de l’équilibre budgétaire s’apparente au sado-masochisme. Il n’y pas à être masochiste. Ce sadisme n’a aucune justification valable et nous ne devrions pas nous y complaire en développant le masochisme actuel. Il faut, prétend-on, limiter le budget à l’équilibre sinon l’État dépenserait n’importe comment. Certes, il y avait des dépenses critiquables dans les budgets de l’État lorsqu’il se croyait presque dispensé d’équilibrer son budget, mais le budget est-il devenu plus raisonnable ? Pas du tout, avec la décentralisation et l’européanisation, rarement nous avons eu un État aussi lourdement inefficace ; quant au secteur privé, il regrette ce temps béni des Trente Glorieuses et n’a pas eu l’explosion de dynamisme bénéfique et impétueux qu’on promettait. Sous prétexte que l’inflation était une punition pour un mauvais budget de l’État, on a imposé des punitions pires encore avec l’équilibre budgétaire, devenus critères de Maastricht puis du Pacte de Stabilité et de Croissance (une antiphrase digne de 1984), puis les plans d’austérité toujours plus fréquents et intenses, puis la volonté actuelle des Allemands de ni plus ni moins saisir les pays récalcitrants, en abolissant complètement et officiellement leurs souverainetés, comme on peut le voir avec la Grèce.

Seul un masochiste peut se réjouir d’avoir échappé à l’inflation à ce prix. Une personne saine d’esprit aurait considéré l’inflation comme une punition en elle-même suffisante pour le manque de discernement dans la politique économique, et se serait attachée à réduire ce problème en préservant voire en augmentant les progrès déjà accomplis sur les autres fronts, et non en choisissant le chômage de masse délibérément.

Précision utile de Martin Wolf :

 comme Jonathan Portes de l’Institut National de Recherches Économique et Sociale le note, la « dépression » du Royaume-Uni — la période pendant laquelle la production est en dessous de son pic d’avant-crise — est maintenant plus longue que la Grande Dépression, en laissant de côté les récessions suivantes.

Le Royaume-Uni est peut-être aujourd’hui le seul pays dans ce cas, mais de toute façon, en poursuivant le suicide de l’austérité, tous les pays finiront inéluctablement par faire le même constat à leurs tours…

La question, dès lors, porte sur la faisabilité. Les opposants à la politique fiscale argueraient que la politique monétaire est effective en elle-même, que la politique fiscale serait désastreuse, ou les deux. L’argument que la politique monétaire est efficace d’elle-même est au strict minimum indémontrée quand les taux d’intérêts sont déjà tellement bas. Jusqu’à présent, la politique monétaire non-conventionnelle choisie par la Banque d’Angleterre — achat de bons gouvernementaux du Royaume-Uni — ne semble pas très efficace. Je soupçonne que des taux d’intérêt à long-terme plus bas, même s’ils sont atteints, ne feraient que « pousser avec une corde ». Cependant, avec la masse monétaire et le prêt bancaire qui se réduisent, l’argument pour la Banque de faire plus est également très fort.

Non, justement cela le rend très faible. Comme je l’ai expliqué, les banques essaient déjà d’endetter tout ce qu’elles peuvent, et leur offrir de la monnaie supplémentaire à prêter n’y change rien : elles ont besoin de cette monnaie pour s’acquitter de leurs paiements, mais sitôt ces paiements effectués, elles cherchent à la prêter pour gagner des intérêts. Si la Banque d’Angleterre pouvait faire plus, alors l’abaissement des taux d’intérêt, et cette monnaie supplémentaire auraient abouti à un accroissement du volume de crédit bancaire, c’est-à-dire de la masse monétaire, pas à sa réduction. La passivité du crédit était déjà expliqué par Keynes, notamment avec la métaphore de la corde citée par Wolf, et elle fut encore récemment confirmée par les experts de la BRI, à l’encontre de la vulgate obstinément prêchée par les manuels néolibéraux régnant sur l’université (c’est très schématique, je le reconnais). Milton Friedman avait tout faux : l’effondrement du volume des prêts lors de la Grande Dépression ne prouvait pas que la Fed en était responsable, elle ne pouvait pas agir efficacement de toute façon…

Reste la politique fiscale. L’argument massue contre elle est qu’elle détruirait la crédibilité et mènerait à une crise sauce grecque. Ne dites jamais jamais. Mais cet argument apparaît très faible. Premièrement, il semble de plus en plus clair que les emprunteurs non-souverains de l’eurozone sont dans une position différente d’un pays souverain, tel que le Royaume-Uni. Deuxièmement, un déterminant primordial de la positon d’endettement ultime est à quelle vitesse l’économie se restaure. Ainsi, le but doit être d’adopter des mesures fiscales qui sont crédiblement temporaires et promeuvent une demande additionnelle, à court terme, et une offre additionnelle à long terme. Ce n’est pas impossible. Ça demande juste un peu d’imagination.

Tout est là, oui, le seul argument contre la politique fiscale, c’est le tabou de la planche à billet, cette prétendue nécessité d’équilibrer le budget inventée de toutes pièces, et oui, si l’émetteur est souverain, la catastrophe promise ne peut pas arriver, car la monnaie souveraine, la seule vraie monnaie en définitive, celle qui n’oblige à aucun paiement futur, celle qui permet de clore les comptes et de savoir où on en est, cette monnaie souveraine n’a aucune autre destination que les mains du souverain, et avant d’y retourner elle crée techniquement un déficit. Mais Martin Wolf, tout en effleurant la solution, ne parvient pas à s’y donner complètement : il croit que la souveraineté ne suffit pas tout à fait, et commet du coup une bourde. Il faut, dit-il, que la dépense gouvernementale crée d’abord de la demande, puis se retire pour laisser de l’offre. C’est la théorie du bon déficit, celui d’investissement. Il est absurde au niveau macroéconomique. À ce niveau, le déficit gouvernemental vient efficacement créer de la demande pour cette activité économique qui ne parvient pas à se réaliser sur le marché, faute de débouché. Mais pourquoi, oui vraiment pourquoi, lorsque le déficit sera coupé ultérieurement et que de cet investissement il résultera alors un supplément d’activité économique cherchant débouché, pourquoi elle se mettrait enfin à trouver toute seule la monnaie pour être achetée ? Au contraire, tant pour financer la croissance que l’épargne, le déficit public est nécessaire puisque le secteur privé ne peut émettre la monnaie supplémentaire nécessaire à la stabilité des prix et de l’endettement.

Après quelques cafouillages dans la même veine, Martin Wolf se rapproche encore d’un cran de la solution :

Lorsque le gouvernement peut emprunter à des intérêts réels en-dessous de zéro, de bons projets d’investissement limités dans le temps doivent avoir du sens. Finalement, on se coordonne avec la Banque pour faire usage de sa volonté de créer de la monnaie, ou « dette publique perpétuelle à taux zéro », pour financer temporairement les augmentations de déficit.

Le tabou de la planche à billet saute presque : le montage pour faire fonctionner la planche à billet est dit créer cette dette perpétuellement, sans plus se soucier de son financement, mais il est encore dit que ce montage ne doit être que temporaire. Que cela signifie-t-il ? La dette obéirait à ce stupide système de Ponzi qui fait faussement croire qu’elle est hors de contrôle, puis, lorsque le gouvernement est suffisamment effrayé et réduit trop le déficit nécessaire à la santé de l’économie, on lui ré-autoriserait le déficit cette fois à taux zéro c’est-à-dire sans pyramide de Ponzi, on la mettrait sur un compte séparé, celui où elle est automatiquement roulée à taux zéro, c’est-à-dire en séparant la dette publique en deux, l’une à ne jamais rembourser à taux zéro, et l’autre augmentant par ses taux et qui ne serait jamais remboursée non plus, bien qu’on fasse semblant de le croire ? Alors, est-ce qu’on ne ferait seulement semblant de ne pas croire qu’elle serait remboursée, pour la dette perpétuelle constante, ou l’espère-ton secrètement encore ? Si tout cela est une hypocrisie aussi grossière et un secret de polichinelle, pourquoi ne pas simplement accepter l’idée que l’État crée la monnaie en la dépensant, et qu’il la détruit en la taxant ? Pourquoi créer de pseudo-échéances dans l’intervalle ? Le caractère futilement Ponzi de la dette n’a aucune incidence tant sur le financement technique que sur l’inflation.

Mieux vaut abandonner ces derniers restes d’instinct masochiste et se proclamer souverain de sa destinée, délivré de tout servage pour dette (citations du billet), et possédant une monnaie due à personne parce qu’émise sans être due à personne. Se croire vil et indigne attire des sadiques opportunistes sans la moindre garantie tangible de rédemption…

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Pourquoi seul l’État frappe monnaie ?

Pour simplifier la présentation du néochartalisme, j’ai affirmé à plusieurs reprise que seul l’État peut frapper la monnaie et que seule la monnaie frappée par l’État mérite le titre de monnaie. Il s’agit d’une approximation qui pourrait chagriner ceux qui s’attachent à diverses tentatives de monnaie hors de l’État. Ce billet a pour objet d’expliquer simplement pourquoi elles sont si nombreuses tout en étant si peu connues.

Il suffit de prendre le problème dans l’autre sens pour comprendre. Tout le monde peut créer de la monnaie, c’est-à-dire que tout le monde peut décider de créer avec une feuille de papier et un stylo des comptes dans une unité monétaire ad hoc, appelée Schtroumpf par exemple, et proposer à quiconque d’échanger ses biens et ses services contre des prix en ces Schtroumpfs, par un compte supplémentaire ou mis à jour, tenant le compte des transactions effectuées en Schtroumpfs. Après tout, chacun est libre, pourquoi ne pas se mettre d’accord pour utiliser des Schtroumpfs plutôt que des euros à l’avenir douteux. Et, conformément au vœu de Hayek, chacun choisirait la monnaie dans laquelle il a le plus confiance en l’échangeant au cours qu’il souhaite par rapport aux autres, avec la bonne monnaie chassant la mauvaise, par le jeu du marché. Sauf que des problèmes se posent historiquement, qui éradiquent cette possibilité :

Si nous recherchons une monnaie, c’est pour avoir un moyen de paiement universellement accepté, la référence étalonnant toutes les autres. Nous tendons donc encore plus qu’à l’accoutumé au paradoxe de la concurrence : un seul acteur survit à la compétition est devient de fait un monopole. Pour choisir entre différentes monnaies concurrentes, nous choisirons d’abord celles qui nous sont le plus indispensables, ensuite celles qui sont très largement acceptées à défaut d’être indispensables, enfin éventuellement seulement nous accepterons d’autres monnaies. Or, l’État, par décision souveraine, peut imposer la demande pour sa monnaie en taxant dans ladite monnaie ; il suffit donc qu’il la gère grossièrement aussi bien que ses concurrents privés pour qu’il les éliminent inéluctablement, chacun préférant une monnaie dont la valeur pour soi est sûre plutôt qu’une monnaie soumise à conditions. À côté, les tickets restaurants font pâle figure, même si je concède volontiers qu’ils sont l’objet de pratiques monétaires.

Plus fort encore, si les autres monnaies ont des cours flottants, par exemple parce que ceux qui les acceptent en paiements exigent néanmoins des décotes, alors la monnaie d’État devient refuge de l’esprit pour les simples particuliers : ils pourront s’acquitter de leurs taxes sans se soucier de les changer trop tôt ou trop tard, mais attirera les spéculateurs qui feront parfois de grosses fortunes en brutalisant les cours, donc ils radicaliseront le réflexe de refuge vers la monnaie d’État. Ainsi des Bitcoins, qui, malgré une certaine vogue, restent un curiosité vu qu’en l’espace d’une seule année, leur valeur en dollar a varié de 1 à 10, pareil pour l’euro :

Cours du Bicoin en euros

On peut s’amuser à détenir quelques bitcoins pour participer à l’aventure, mais veut-on vraiment, anxieusement, savoir quand racheter ou revendre ses bitcoins pour payer ses taxes en euros ? Les bitcoins sont un loisir, lorsque les comptes en euro sont déjà solides, on s’offre un compte en bitcoin et on voit ce qu’on peut faire avec. La seule chance pour le bitcoin de s’imposer est que l’eurosystème s’effondre, il le remplacerait comme le Rand sud-africain a remplacé le dollar zimbabwéen. L’espoir lui est permis, mais même en ce cas, ça ne durera qu’un temps.

Historiquement, ce problème de change est partiellement pallié en prenant une couverture : il est promis d’échanger la monnaie de son porteur contre autre chose. Hier, c’était de l’or ;aujourd’hui, c’est la monnaie d’État elle-même, pour la monnaie bancaire comme pour les chèques-restaurant. Il a l’immense inconvénient de ne pas suivre le volume de production, créant tantôt inflation, et le plus souvent déflation. La déflation est la plus redoutable : les prix baissant parce qu’il n’y a pas assez d’argent, mieux vaut épargner pour pouvoir acheter plus de chose avec la même somme plus tard ; mais en épargnant on retire de la monnaie de la circulation… Pire, pour baisser les prix, il faut prédire en temps réel l’évolution de la production entre la décision du prix et son paiement (par exemple les salaires versés par un employeur, les mensualités d’un prêt) et négocier la variation de prix dû à l’évolution entre offre et demande. Le rapport de force joue déjà beaucoup lorsque les prix sont stables, dans de tels conditions, les agents économiques seront encore plus aux abois : les adaptations coûteront le plus aux plus fragiles, qu’on n’empêchera de couler qu’en extrême nécessité. Le bitcoin est un cadeau particulièrement empoisonné de ce point de vue : à terme, la masse de bitcoins dans le monde n’évoluera plus, ce qui veut dire que ce problème de masse monétaire accommodant l’épargne, résolu par Keynes et qui est revenu depuis le retour du libéralisme dans les années 1970 (la différence entre l’Investissement et l’Épargne excédentaire, déprimant l’économie) se posera de manière paroxystique.

Or, en cas de désordre laissant les individus désemparés, pour retrouver une emprise sur nos destins, nous nous adressons à la structure par excellence destinée à trancher les nœuds gordiens et rétablir un ordre commun : l’État. Pourquoi dès lors chipoter mesquinement sur la présence d’une monnaie d’État, pourquoi plutôt ne pas conseiller une meilleure gestion de cette monnaie ? C’est la position néochartaliste.

L’État n’est pas le seul à frapper monnaie parce que les autres n’essayent pas, mais parce qu’ils n’y parviennent pas aussi efficacement : tout comme la police ou l’armée, la monnaie est par excellence un bien commun dont la gestion lui incombe…

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L’OIT dénonce le cannibalisme économique allemand

Un récent article du quotidien Le Monde confirme partiellement et soutient que se répand l’analyse néochartaliste que j’avais résumé dans mon billet sur le commerce extérieur : l’Allemagne fait la course en tête d’un jeu pervers où tout le monde est en définitive perdant. Extrait :

« L’amélioration de la compétitivité des exportateurs allemands est de plus en plus identifiée comme la cause structurelle des difficultés récentes dans la zone euro », souligne l’institution onusienne basée à Genève, qui critique notamment les réformes engagées en 2003 par le gouvernement Schröder.

L’OIT y voit au contraire un frein à la croissance européenne. « Les coûts du travail en Allemagne ont chuté depuis une décennie par rapport aux concurrents, mettant leur croissance sous pression, avec des conséquences néfastes pour la viabilité de leurs finances publiques », note l’organisation qui vise à promouvoir le travail décent à travers le monde.

Ce n’est pas encore la thèse néochartaliste, car le rapport n’indique pas d’où vient la monnaie payant ces salaires, mais on s’en rapproche d’un bond : si le commerce extérieur ne fait que déplacer le problème vers un autre pays, alors la question se repose : quelle est la source première de cet argent, avant qu’on se le partage en salaires et autres. Comme je l’avais démontré (simplement en reprenant la démonstration de néochartalistes expérimentés) cette source est le déficit public, la dépense nette de l’État, émetteur de la monnaie. Ou du moins devrait l’être.

C’est déjà un progrès par rapport à la vulgate de la compétitivité et de l’export comme solutions à tous nos maux…

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Dupont-Aignan : un bon exemple de réflexion à mi-chemin

De passage dans On n’est pas couché, l’émission phare présentée par Laurent Ruquier sur France 2, Nicolas Dupont-Aignan est l’occasion de réviser la réflexion sur le plateau, déjà très néochartaliste quoique inconsciemment, qui se dégage progressivement de la gangue libérale où elle fût enfermée si longtemps. Extraits :

2:52, N. D.-A. : Comment un pays qui était sorti de la guerre, où tout était détruit, qui a réussit à se reconstruire, qui a donné une dignité aux femmes et aux hommes qui l’ont reconstruit, qui a donné un avenir à nos enfants, et nous là, on devrait s’écraser, on devrait rien faire

Constat profondément vrai et pertinent, malgré sa trivialité ! Les politiques dominants, ceux qui exercent le pouvoir, se retrouvent toujours avec la même impuissance : les lois de l’économie dans toutes ses incarnations (globalisation, concurrence, dichotomie privé/public en faveur du privé, traitement du chômage, etc.) seraient des lois non pas sociales, c’est-à-dire que les êtres humains se donnent et se modulent, mais des lois aussi impersonnelles et intangibles que la loi de la gravitation. Les démonstrations de l’absurdité de cette position demanderaient de longues heures d’épistémologie et de philosophie, mais elles sont devenues assez inutiles par l’invraisemblable béance entre la cause d’une part : il n’y aurait plus d’argent alors qu’on en trouve par milliers de milliards pour les banques, et les conséquences complètement disproportionnées d’autre part : chômage et précarisation toujours plus massifs, aggravation de l’instabilité financière tant par la fréquence que par l’intensité des crises, une croissance du PIB quasi-logarithmique, appauvrissement de la majorité de la population combiné à un accroissement continuel de la productivité.

Mais quel désastre a bien pu éreinter à ce point l’Occident ? Une guerre nucléaire ou mondiale ? Non. Une nouvelle peste noire ? Non. Une guerre civile ? Non. Alors quoi : on a survécu à tout cela, qu’est-ce-qui nous arrête ? Nous sommes confrontés à pire que tout cela : une histoire de comptable… Ah, vraiment ? Alors cette fois nous sommes vraiment foutus ! Voilà ce qu’il faudrait dire et penser sans la moindre ironie.

3:45, N. D.-A. : Je serais le candidat du protectionnisme.

Le commerce extérieur et la monnaie sont deux sujets distincts et n’ont en commun que d’être pris en otage par des impératifs idéologiques libéraux : si l’État est inférieur au marché, alors le commerce internationale ne doit pas pouvoir poser plus de problème que le commerce intérieur, et la monnaie privée de crédit ne doit pas être incapable de remplacer avantageusement la monnaie publique digne de ce nom. Nombre de néochartalistes anglo-saxons sont pour un vague libre-échange, ainsi L. Randall Wray se dit pour le juste échange. Entrent en conflit le soin qu’ils apportent aux conditions réelles d’exercice de leurs activités par les personnes et d’autre part ce que l’on peut appeler l’internationalisme de gauche, généreux mais aveugle aux rapports de force entre les États et les communautés qui se frayent un destin.

Comme Dupont-Aignan est aussi favorable à une dévaluation, c’est le très classique piège de l’enfouissement du problème monétaire par le problème du commerce extérieur qui se profile.

8:55, N. D.-A. : on pourra se refinancer à zéro pour-cent auprès de la banque de France sans passer par les marchés financiers — A. Pulvar : …en faisant marcher la planche à billets. […]
9:45, N. D.-A. : nous devons équilibrer nos compte, c’est évident.

Nicolas Dupont-Aignan aborde là le fond du problème monétaire mais est malheureusement coupé à mauvais escient par Audrey Pulvar :

Les banques ont des caisses beaucoup trop vides. C’est cela que signifie le jargon de « la nécessaire recapitalisation » (et Alan Greenspan lui-même a finit par officiellement reconnaître qu’elles sont sous-capitalisées depuis quarante ou cinquante ans, c’est-à-dire depuis le retour en force du libéralisme !) ; elles nécessitent un sauvetage par les États dès qu’une crise survient, et sur elles devrait reposer la création monétaire ? Absurde.

La création monétaire réduite au crédit « pour s’assurer que chaque centime est durement gagné » n’est qu’une ineptie imposée par l’idéologie libérale : les banques n’ont jamais autant gagné qu’en étant de véritables parasites sociaux, l’économie est bien moins gérée, bien moins efficace que pendant les Trente Glorieuses dont les Trente Piteuses libérales ont voulu s’émanciper. Il n’existe aucun billet de banque en ce monde qui n’ait été imprimé par une planche à billets, aucun. Dire « c’est de la planche à billets », ce n’est pas faire preuve d’une quelconque capacité analytique, mais au contraire produire une réponse pavlovienne n’éclairant en rien la réflexion : ce qui compte c’est combien est imprimé par cette planche, pour quoi, et pour qui, pas que ce soit de la planche à billet (Plus drôle encore, c’est maintenant pour l’essentiel des manipulations électroniques, et non les planches à billets qui créent la monnaie…). Dupont-Aignan fait quelques bonnes remarques à ce sujet lorsqu’Audrey Pulvar lui assène son rappel de tabou. Malheureusement, il commet cette erreur dangereuse à la fin d’approuver le prétendu équilibre du budget.

En supposant qu’il applique son programme, ça ne poserait pas de problème technique immédiat : à chaque fois que l’État voudrait prendre l’initiative de dépenser, donc de créer de la monnaie, il lui suffirait d’ordonner à sa banque centrale de procéder à ce petit manège pour qu’il puisse le faire. Ça plaira à ceux qui aiment le protocole. Beaucoup plus dangereux est le fait que le déficit public ainsi créé paraîtra illégitime, fruit d’une facilité que beaucoup jugeront une entourloupe. C’est précisément sur cette faille que les libéraux ont récupéré le pouvoir de création monétaire, principalement en l’accusant d’être la source de l’inflation. C’est d’ailleurs ce que reconnait implicitement Dupont-Aignan lorsqu’il professe l’équilibre budgétaire, en dépit des évidences historiques (la citation en seconde partie du billet). L’argument de l’inflation ne vaut pourtant pas grand chose : une pyramide de Ponzi crée-t-elle une inflation plus légitime parce qu’elle est à crédit plutôt que par pure émission monétaire ? La bulle des subprimes en devient-elle légitime ? Non, bien sûr. Mieux vaut s’attaquer aux règles de la pure émission monétaire comme aux règles d’émission de crédit bancaire pour régler la question de l’inflation, plutôt qu’en strangulant l’activité économique ou en désignant l’une de ces deux sources comme bouc-émissaire.

L’emprunt à taux zéro auprès de la banque de France à l’initiative du Trésor est un moyen de retrouver la maîtrise technique de l’échéancier, mais il n’en donne pas la maîtrise psychologique. Il est préférable que l’État s’assume émetteur de la monnaie, assume qu’il ignore donc la contrainte budgétaire du défaut de paiement, par conséquence logique de son statut d’émetteur, et qu’il s’occupe des questions de la contrainte des ressources réelles, la seule qui l’intéresse.

10:00, N. D.-A. : Ils ont tous les deux perdu leurs boulots. J’aurais pu leur dire (…) qu’il faut réduire votre train de vie : vous allez quitter votre logement, vous allez supprimer vos dépenses, vendre votre voiture, vous allez vivre sous un pont, votre budget sera équilibré (…) le premier devoir que j’ai à chaque fois que je reçois quelqu’un dans cette situation, c’est de lui dire qu’est-ce que je peux faire pour que vous trouviez un boulot ou même un petit boulot, pour que vous puissiez financer vos charges

Là encore, Dupont-Aignan frappe juste. La science économique consacre des efforts colossaux simplement à démontrer théoriquement pourquoi le marché est indépassable, alors même que les échecs s’accumulent en pratique1. La pensée économique dominante crève de sempiternellement sacrifier la réalité concrète au profit de la pureté théorique. Commencer par s’occuper de savoir comment assurer un emploi aux personnes, ce n’est pas de la démagogie, c’est au contraire infiniment moins démagogique et plus intellectuellement honnête que de présupposer un ordre le produisant spontanément. C’est justement par le plein emploi que les néochartalistes parachèvent la stabilité des prix. Le néochartalisme poursuit le keynésianisme qui avait accompli le plein emploi, le libéralisme lui n’a connu que le chômage croissant ou la précarisation, il ne faut donc pas se laisser impressionner par ce genre d’accusations faciles…


Note :

(1) Ainsi, voici ce qu’écrivait le Nobel d’économie Paul Krugman, illustration frappante des pseudo-découvertes de la science économique ne servant qu’à conforter ses préjugés, exemple d’autant plus frappant qu’il est depuis devenu protectionniste (tout comme Keynes de son vivant).

Pourtant, jusqu’à la fin des années soixante-dix, l’accord ne s’était pas fait sur le moyen de modéliser la concurrence imparfaite en situation d’équilibre général. Comme la force et l’unité de la théorie dominante des échanges venait du fait qu’elle était exprimée en termes d’équilibre général formel, les autres thèses se trouvaient reléguées aux notes infrapaginales. […] Rétrospectivement, Cette conclusion est évidente. Après tout, la majeure partie des échanges concerne des biens produits par des branches que les économistes classent sans hésitation dans la catégorie des oligopoles lorsqu’ils les envisagent au niveau national. Cela a représenté pourtant une révolution radicale de la théorie du commerce international.
Si les nouveaux modèles remettent en question la thèse classique qui veut que les échanges commerciaux soient toujours le résultat de l’exploitation d’un avantage comparatif, la nouvelle théorie n’a d’abord pas remis en question le fait que tous les partenaires bénéficient des échanges. En effet, l’introduction des rendements croissants et de la concurrence imparfaite dans la théorie ne fait que renforcer l’idée que les échanges sont toujours bénéfiques.

Krugman Paul, La mondialisation n’est pas coupable, la découverte, Paris, 1998 (1996), 218 p., p. 198-199

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Après la perte de son AAA, la France emprunte moins cher…

C’est ce que nous rapporte le Figaro. Et j’expliquai déjà pourquoi lors de cette dégradation. En substance : l’émetteur de la monnaie peut laisser les marchés s’amuser ou se faire peur, de toute façon, son statut d’émetteur et leur statu d’utilisateur a plié le jeu à l’avance. Le reste est psycho-drame et hystérie, ou « société d’opinion » selon l’expression de Frédéric Lordon rapportée par ce très bon site contre le libre-échange.

La perte du AAA n’a pas eu d’effets sur les conditions d’emprunt de la France ce jeudi. L’Agence France Trésor, qui gère la dette française, a émis 7,965 milliards d’euros d’obligations à moyen terme avec des taux moins élevés que fin 2011. La baisse est particulièrement marquée sur le taux pondéré à 5 ans, qui chute de plus d’un point, à 1,89% contre 2,82% en novembre dernier.

Suivons attentivement la suite…

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Que change la dégradation de Standard & Poor’s ?

Pas grand chose, en vérité.

Souvenons-nous, en août, Standard & Poor’s (déjà elle même s’il y en a que trois) avait abaissé le AAA américain. Comme ou peut le constater sur ce graphique (cliquez dessus pour l’agrandir), ce moment de la dégradation correspond très exactement à une poursuite de la tendance baissière des taux d’intérêt :

On peut, pour sauvegarder un peu du prestige des agences de notations, estimer que la hausse observée début 2011 anticipe la dégradation. Donc qu’elle n’est pas totalement sans effet. Les mauvaises langues (dont je fais partie) rétorqueront que les S&P’s et consorts ne font que suivre les mouvements du marché et acter ce qu’elles estiment être une insolvabilité détectée par lui. Mais bien pire encore est le fait qu’une fois cette dégradation enfin survenue, la crise mimétique retombe à plat ! Les spéculateurs peuvent faire monter la mayonnaise, en l’occurrence les taux, tant que le défaut est « imminent », mais lorsqu’il doit être là et que tout le monde peut constater son absence, les taux retrouvent leur tendance globales de ces dix dernières années : à la baisse. Il semble même que les spéculateurs soupçonnaient leur supercherie, puisque seuls les bons du Trésor à 10 ans ont anticipé la dégradation, les bons à 1 an se cramponnant à leur platitude.

À l’inverse, et toujours si on soupçonne les spéculateurs d’avoir des arrières-pensées, entre 2004 et mi-2007, ils se sont mis à anticiper un gros accident, mais passager : seuls les bons à 1 an montent et rejoignent ceux à 10 ans jusqu’à les hisser à leur tour le premier semestre 2006 (normal : on ne va pas offrir un prêt moins cher si l’emprunteur met plus longtemps pour le rembourser). La précédente fois ou les deux courbes étaient jointes était la crise des .com, elle aussi un crise grave mais passagère. De mi-2006 à mi-2007 ils retiennent leur respiration, puis, trop pressés de faire face à leurs échéances lors du déclenchement de la crise, ils n’ont plus le cœur à ce petit chantage inconséquent : au lieu d’éprouver plus de difficultés encore à se financer, comme la thèse du budget de l’État identique à celui d’un ménage le suggère, il y trouve un surcroît de facilité. Au Japon, cela fait deux décennies que les spéculateurs n’essaient plus, peu ou prou, de rouler des mécaniques…

On peut encore remarquer d’autres choses, mais ce qui compte c’est de comprendre que, lorsqu’un État disposant de sa souveraineté monétaire laisse cette marge de manœuvre aux financiers de pouvoir jouer un petit chantage en faisant croire qu’ils pourraient avoir mieux à faire que de laisser les réserves excessives être épongées par les bons du Trésor, alors les marchés financiers ne peuvent que jouer à se faire peur, moduler un peu les taux d’intérêt, avant de rentrer dans le rang, tels des enfants capricieux faisant semblant de bouder le repas familial et menaçant de prendre le grand large, avant de s’installer à table et de soulager leurs estomacs criant famine. Comme je l’avais expliqué en citant Jacques Rueff, la monnaie souveraine est la créature de l’État et n’a pas d’utilité autre que celle que lui donne l’État. Dégradation ou pas dégradation.

Maintenant la France. La dégradation de la France a-t-elle un impact ? Non plus, mais l’euro complique encore plus la chose. Au lieu de ne pouvoir financer qu’un seul Trésor, les banques commerciales en ont plusieurs à disposition, elles peuvent donc encore plus crédiblement jouer à se faire peur, en préférant un Trésor au dépend de l’autre. Contrairement à leurs banques centrales, les Trésors ne sont presque que de quelconques ménages ou entreprises. Mais tout comme les banques centrales, et parce qu’elles sont les États, les garants de l’ordre public à commencer par les contrats de prêts, je crois pouvoir affirmer qu’on trouvera toujours un arrangement pour empêcher le défaut de paiement, mais en se faisant beaucoup plus peur dans l’intervalle. L’autre problème de ces inéluctables arrangements, c’est qu’ils sont politiquement très visibles, plutôt que d’être les opaques et désincarnés marchés. En Grèce, par exemple, la population se doute manifestement de quelque chose… J’avais expliqué que le système de pur crédit ne peut que faire faillite ou dégénérer en cavalerie, nous y sommes.

Une autre chose protège la France : Malgré tout, elle demeure la seconde puissance économique de l’eurozone, s’il faut fuir un Trésor pour se réfugier vers un autre de la zone euro, la France sera nettement plus le second par une tendance très lourde. Ce n’est pas éternel, car, à force de se faire dépecer sa puissance, industrielle notamment, les marchés pourront jouer à lui faire beaucoup plus peur, c’est-à-dire à exiger beaucoup plus avant de se résoudre à l’inévitable financement du Trésor français. Les Grecs peuvent en témoigner. Sous la contrainte psychologique que l’élite s’est elle-même créée, elle est capable d’imposer à un peuple ainsi déboussolé la pseudo-nécessité de plans de rigueur, d’appauvrissement généralisé, de renoncement à son modèle social, puisqu’il « n’y a plus d’argent », et effectivement de ne plus mettre l’argent sur la table en pratique ! La règle d’or, encore imposée aujourd’hui alors qu’il n’y a même plus l’or, est l’arme pour conformer la réalité à l’idéologie. En vain, si l’on en croit l’histoire et la philosophie : tout principe rencontre son maître une fois confronté au principe de réalité. En l’occurrence, à force de supprimer tout ce qui ne cadre pas avec l’idéologie, l’économie sera morte guérie par une dépression de grande ampleur type années 1930…

Il est temps de retrouver un pacte social fondé sur la coopération, plus que la compétition de marché. Un pacte social fondant la monnaie sur le plein emploi, plutôt que sur l’illusion que tout le monde peut créer de l’argent comme il le souhaite plus que personne n’en crée : ce n’est que  du crédit à rembourser avec intérêts… C’était un système fondée sur l’hypocrisie et qui s’effondre dans la confusion ; il ne méritait pas mieux. Reste à sauver les pauvres hères embarqués dedans sans s’en rendre toujours compte, loin s’en faut.

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La Grande-Bretagne garde son AAA… parce qu’elle a gardé sa souveraineté monétaire !

Et on trouve cette analyse dans un article du très officiel Figaro :

Dans cette liste des mieux notés, la Grande-Bretagne apparaît d’ores et déjà comme une exception. La dette du royaume dépasse les 80 % du PIB et les perspectives économiques sont moroses. Si Londres bénéficie toujours auprès des agences de la meilleure notation avec perspective stable, c’est grâce à son indépendance monétaire. La Banque d’Angleterre n’hésite pas à acheter des bons du Trésor, alors que la BCE se voit interdire par les traités de voler au secours des États.

Même si on conserve le camouflage du Trésor ordonnant à sa banque centrale de lui permettre la création monétaire en son nom, c’est bien de la décision souveraine de frapper ou non la monnaie dont il est question : le Trésor n’a plus de contrainte budgétaire, seulement des considérations sur l’opportunité d’injecter de l’argent dans l’économie, où et selon quel volume (et réciproquement de le détruire, en le retirant d’où et en quel volume).

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