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Excellent article de Marianne « Pompidou et Giscard ont-ils instrumentalisé l’enrichissement des banques ? »

Voici les extraits les plus pertinents de l’article de Roland Hureaux disponible sur Marianne2.fr :

Pourquoi la décision de 1973 a-t-elle paru évidente aux gouvernants d’alors ? Pour des raisons idéologiques. Il se répétait depuis des années dans les cours d’économie de la rue Saint-Guillaume que le système français de contrôle du crédit, fondé sur le réescompte des effets de commerce à la Banque de France, l’Etat fixant le taux d’escompte, était archaïque. Le modèle révéré par tous était l’ « open market » pratiqué aux États-Unis (…)

L’autre argument était que, pour assurer le respect de l’équilibre budgétaire, il fallait ôter à l’État la facilité que constituaient les avances à taux zéro de la Banque de France. S’il ne pouvait plus faire marcher la planche à billets, l’Etat deviendrait raisonnable. On sait aujourd’hui ce que vaut cet argument : le verrouillage de la planche à billets n’a pas, au cours des vingt dernières années, empêché les déficits d’exploser en France comme partout en Europe. (…)

Un dernier argument, moins explicite mais plus pernicieux sur le plan idéologique : l’Etat ne devait plus être un acteur privilégié du jeu économique  mais un emprunteur comme les autres : il fallait que, comme tout le monde,  s’il avait besoin d’argent, il aille voir un banquier.  Le prestige de l’Etat gaulliste était encore là, on n’en était pas encore aux dérèglements actuels, marqués par une volonté systématique d’abaisser l’Etat, mais cette tendance néanmoins s’esquissait. (…)

Que les conséquences de cette loi, en particulier l’accumulation des considérables déficits actuels, aient été catastrophiques, que le système bancaire ait, dans la dernière période, tiré un avantage exorbitant de cette situation, sans doute, qu’il faille abroger cette loi, certainement, mais n’imaginons pas, derrière, un sombre complot.

C’est aussi ce que je concluais dans Une conspiration ?

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Une illusion en or

Pour une minorité des débatteurs de la question monétaire, la cause est entendue : tous ces problèmes de dettes insolubles s’originent dans le funeste abandon de l’or (éventuellement de l’argent) comme fondement de la monnaie. Si l’État et les financiers avaient dû se fournir de l’or plutôt que de créer des dettes à partir de rien, rien de toute la tragédie actuelle ne serait advenu, assènent-ils.

À défaut d’avoir raison, les métallistes (c’est leur nom) aiguillonnent le débat et enrichissent une réflexion largement congelée chez les cercles dominants des économistes (on observe toutefois un frémissement avec la crise). Ainsi de la récente venue à Paris d’un spécialiste mondial de l’or, Antal Fekete, organisée par le Cercle Aristote et Pierre Jovanovic.

L’âge d’or qui n’avait jamais existé.

Stabilité. Les métallistes illustrent cette vertu par des exemples du type « la même quantité d’or permet d’acheter un beau costume aujourd’hui ou une toge pour un patricien romain au premier siècle ». Prospérité. L’étalon-or est la monnaie de la révolution industrielle. Évidence. Comment la monnaie pourrait-elle tirer sa valeur autre part que de quelque chose qui a déjà de la valeur ? Le métal précieux fait la préciosité de la monnaie.

Sauf que tout cela relève largement du mythe.

L’inflation est une chose d’autant plus délicate à mesurer que la distance temporelle s’agrandit. Peut-on mesurer le costume sans tenir compte du téléphone portable, du fait qu’il n’y pas que l’État et quelques aristocrates qui peuvent se payer des courriers, etc. ? Si on regarde le niveau général des prix, la tendance générale de l’étalon-or est à la déflation (baisse des prix), c’est-à-dire que les richesses produites tendent à croître plus vite que la quantité d’or en circulation. À l’inverse, comme au XVIème siècle, l’afflux d’or venant des colonies créent une forte inflation en Espagne et en Europe : l’économie réelle peine à croître au rythme de la découverte de l’or, avant de devoir à nouveau baisser ses prix lorsque les filons s’épuisent. Les prix étaient alors multipliés par 3 à 9 selon les marchandises et les pays. Les diverses variantes de systèmes fondés sur l’or sont si instables qu’elles entraient régulièrement en crise, obligeant les pays à retourner à une monnaie purement souveraine et remettre de l’ordre avant de renouer avec le prestige de l’or.

En fait de culmination de la prospérité, ce sont les Trente Glorieuses (environ 1945-1975) en Occident et au Japon qui sont la période culminante de croissance économique réelle la plus forte de toute l’histoire humaine. Or, il s’agit d’un système fondé sur l’or des plus abâtardis selon les métallistes, car les monnaies nationales étaient de papier, convertibles en dollar à taux de change fixes révisables, lui-même convertible en or (appelé étalon de change or). Les Trente Glorieuses étaient également une période de plein-emploi contrairement à l’étalon-or, et là aussi pour une raison simple : une fois le prix d’un bien fixé, le marché ajuste les prix et les quantités des autres biens selon ce premier, c’est-à-dire que si le bien or et le bien travail humain entrent en conflit, c’est au travail de l’homme de s’adapter, en baissant son salaire nominal ou en chômant. Au contraire le système keynésien des Trente Glorieuses, bien que toujours relié à l’or contrairement au vœu de Keynes, avait pour objectif premier le plein emploi et la croissance, plutôt que la stabilité des prix à prix d’or.

La fonction monétaire a sa propre valeur : on n’épargne pas parce que c’est de l’or, on épargne parce que la monnaie est acceptée comme moyen d’échange et peut être stockée en attendant. Toutes les périodes de guerres, crises ou ces quarante dernières années ont montré que l’or n’était que la cinquième roue du carrosse. Il suffit que le souverain décide d’accepter une monnaie comme moyen de paiement et de taxer dans cette monnaie pour que cette monnaie acquièrent de la valeur. Pire, la valeur de l’or et la valeur de la monnaie se parasitent mutuellement : celui qui veut épargner ne peut le faire qu’en or, donc il va renchérir le coût de production des orfèvres, des chimistes qui l’utilisent etc. simplement parce qu’il a un désir d’épargne, et inversement. De même les épargnants ont une « prime » si on trouve une nouvelle utilisation de l’or, ou une  pénalité » si on trouve comment l’économiser. Au Haut Moyen Âge, les places de change évaluaient les cours de changes des mêmes pièces d’or des différents souverains (donc à quantité fixe de métal) et les faisaient varier quotidiennement. Sans plus de respect pour l’« évidence » de la valeur que l’or seul conférerait à la monnaie.

De l’erreur à l’idéologie.

Tout cela est si vrai que des métallistes vont encore plus loin et expliquent que si l’or n’a jamais vraiment fonctionné, c’est parce qu’il n’a jamais vraiment été essayé. Position sans risque puisque l’or est impraticable : le souverain, ne peut, quand bien même il le voudrait, émettre des pièces en or à la valeur de la pépite d’or de même poids car il lui faut payer la frappe de la monnaie, et la différence de valeur s’accroit encore puisqu’il faut que le souverain ait un intérêt, le seigneuriage, à battre monnaie, sans quoi jamais lui et ses rivaux ne se seraient aussi âprement disputé le pouvoir de frapper monnaie. Qu’à cela ne tienne ! Il faut justement, nous disent les métallistes, que les billets valent une quantité d’or fixe et que tous les billets émis correspondent à la quantité d’or effectivement détenue dans les coffres de l’émetteur. Là nous aurions enfin l’âge d’or devenu réalité. Sauf que cela fut déjà tenté : par le Bank Charter Act de 1844, les britanniques tentèrent l’aventure : ce fut un échec avec à nouveau les crises de l’économie ne pouvant baisser ses prix aisément ni trouver de l’or à son rythme. Qu’à cela ne tienne ! Il faut aussi que les crédit soit couvert entièrement par de l’or, nous expliquent-ils… Bref, ce que ces métallistes expliquent (des libéraux de l’école autrichienne le plus souvent) c’est qu’il faut toujours moins de frappe de l’État, toujours moins de billets, de reconnaissances de dettes de toutes sortes, etc., toujours plus d’or jusqu’à un complet retour au troc, ce qui va à l’encontre de leur prétendu amour pour l’ordre spontané générant l’évolution de la monnaie (après tout, ce sont les banques, les financiers qui ont joué la plus grande part dans ce processus, les souverains comprenant rarement aussi bien ce qu’ils faisaient) et de leur prétention à expliquer la monnaie. Ils ne l’expliquent pas, ils l’éliminent.

Les libéraux, partisans des individus contre l’émergence de ce collectif semi-autonome qu’est l’État, ne comprennent pas la monnaie qui est créature de la souveraineté, partant, l’erreur de penser la monnaie sans l’État tend à devenir l’idéologie du marché sans monnaie, de pur troc, illusion sous-tendant toutes les robinsonnades (comme les appelaient Marx) libérales sur le fonctionnement du marché.

Obliger l’État à convertir sa monnaie en or, c’est l’obliger à une contrainte contre-productive, car plutôt que de gérer sa monnaie pour le plein emploi et la prospérité, il s’inhibera pour ne pas risquer la banqueroute dont il s’est imposé artificiellement la possibilité.

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Un puzzle reconstitué !

Merci à Cullen Roche pour l’autorisation de traduire son article originel A puzzle solved ! du 11 novembre 2011.

Juillet dernier Paul Krugman demandait pourquoi les taux d’intérêt sur les bons des Trésors japonais et italien divergeaient en dépit de problèmes démographique et d’endettement similaires. Il n’avait pas de réponse satisfaisante (ce sont ses mots, pas les miens) :

Une question (à laquelle je n’ai pas la réponse complète) : pourquoi les taux d’intérêt sur les bons italiens et japonais sont-ils si différents ? À l’heure où j’écris, les bons du Trésor japonais  à 10 ans rapportent 1,09 % ; les bons italiens à 10 ans 5,76 %.

… Je n’ai pas vraiment d’opinion bien établie. Mais cela ressemble à un puzzle important à reconstituer.

Dans sa chronique du New York Times d’aujourd’hui, il semble avoir résolu ce formidable puzzle :

Ce qui est arrivé, d’après ce qu’il en sort, est qu’en s’embarquant dans l’euro, l’Espagne et l’Italie se sont dans les faits ramenées à un statut de pays du tiers-monde qui doivent emprunter dans la monnaie d’un autre, avec toute la perte de souplesse que ça implique. En particulier, comme les membres de l’eurozone ne peuvent pas frapper monnaie même en cas d’urgence, ils sont sujets à des troubles de financement d’une manière que les nations gardant leurs monnaies ne sont pas.— et le résultat est ce que vous voyez maintenant. Les États-Unis d’Amérique, qui empruntent en dollars, n’ont pas ce problème.

L’autre chose que vous devez savoir est que confrontée à la crise actuelle, l’austérité a été un échec partout où elle a été essayée : aucun pays avec une dette n’est parvenu à se serrer la ceinture jusqu’à retrouver les bonnes grâces des marchés financiers. Pour exemple, l’Irlande est le bon élève de l’Europe, en ayant répondu à son problème d’endettement par une austérité sauvage qui a monté le taux de chômage à 14 %. Cependant, le taux d’intérêt de leur bons du Trésor est toujours au-dessus de 8 % — pire que l’Italie.

Il est merveilleux de voir que nous faisons des progrès pour comprendre tout cela. Et bien que l’article du Dr Krugman fait un excellent boulot pour dissiper tous les mythes ayant trait à l’euro, nous aurions tous pu nous épargner beaucoup de temps, d’énergie et d’effort si nous avions simplement écouté les économistes néochartalistes. Les mêmes personnes qui ont répété tout cela pendant ces vingt dernières annéesComprendre le système monétaire importe. Mais, malheureusement, ça ne vous met pas dans une des chroniques du New York Times.

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Sarkozy : « Je ne conduirai pas une politique d’austérité »

On l’a oublié, mais Nicolas Sarkozy avait promis entre autre dans son discours de Toulon en 2008, face à la crise, de ne pas se lancer dans une politique d’austérité. Florilège de paroles en l’air mais que tout le monde n’oubliera pas :

L’économie de marché, ce n’est pas la loi de la jungle, ce n’est pas des profits exorbitants pour quelques uns et des sacrifices pour tous les autres … Le capitalisme ce n’est pas la prime donnée au spéculateur, c’est la primauté donnée à l’entrepreneur, le capitalisme c’est la récompense du travail, de l’effort et de l’initiative. … Ne rien faire, ne rien changer, se contenter de mettre toutes les pertes à la charge du contribuable et faire comme s’il ne s’était rien passé serait également une erreur … L’autorégulation pour régler tous les problèmes, c’est fini (sourire), le marché tout-puissant qui a toujours raison, c’est fini … Les responsables de ce naufrage doivent être sanctionnés, au moins financièrement. L’impunité serait immorale. On ne peut pas se contenter de faire payer les actionnaires, les clients, les salariés, les contribuables, en exonérant les principaux responsables. Personne ne pourrait accepter ce qui serait ni plus ni moins qu’une injustice de grande ampleur. … La concurrence n’est à mes yeux qu’un moyen et non une fin en soi. … Mais là aussi je vous dois la vérité : dans la situation où se trouve l’économie, je ne conduirai pas une politique d’austérité, parce que l’austérité aggraverait la récession. … J’ai la certitude que nous pouvons réussir à refonder le capitalisme.

Depuis, la reprise ne s’est jamais installé qu’il est devenu le président de l’austérité, ainsi que l’un des candidats de l’austérité pour le prochain quinquennat. Pour sa défense, et à l’instar de nos « élites », Nicolas Sarkozy ne comprend pas que le déficit budgétaire renflouant le secteur privé en cas de récession est le même qui finance la croissance (Ce qu’avait facilement conclu Abba Lerner dès l’après-guerre), ce qui pourtant devrait être assez évident car on ne peut pas concevoir l’un sans l’autre, mais cette illusion de la contrainte budgétaire, de l’État devant équilibrer ses comptes sur le long terme, le pousse à croire qu’un déficit ne peut-être qu’occasionnel, donc réservé aux périodes de crises. Cette illusion est pourtant éventée par des noms aussi prestigieux que le Nobel d’économie Paul Samuelson, ou aussi historiquement fausse que le montre L. R. Wray (seconde partie du billet).

L’exercice est assez cruel, lorsqu’on songe aux actions, ou plutôt aux inactions qui ont suivi, un vide si intense que toute les stratégies de communication possibles ne parviennent pas à le masquer.

Discours de Toulon de Nicolas Sarkozy le 25 septembre 2008 (vidéo Flash). Les extraits cités sont situés respectivement à 7:40, 8:00, 9:15, 10:50, 14:15, 21:00, 29:55, 44:30.

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Une chimère nommée « rilance »

Notre classe politique, composée d’hommes d’action, c’est-à-dire très souvent à courte vue malheureusement, observe les effets immédiats des différentes tentatives de remettre en marche cette boîte noire qu’est pour eux notre système monétaire et financier. Lorsqu’ils font de la relance, l’endettement gonfle, et ils ne peuvent (pour la zone euro uniquement) l’empêcher de sombrer dans une spirale qui attisent tous les spéculateurs. Lorsqu’ils font de la rigueur, l’économie retourne en récession, et les financiers – au premier rang  desquels lesdits spéculateurs – s’insurgent aussi, laissant nos politiques comme l’âne de Buridan, mais entre la peste et le choléra et avec l’obligation de choisir et vite.

Nous autres néochartalistes, nous savons que c’est la contrainte budgétaire qui est fictive et la contrainte économique qui est réelle (cf la série Les Bases), bien que l’euro soit parvenu à créer la contrainte budgétaire de toutes pièces quasiment à la perfection. Il n’y a pourtant rien d’absolument inimaginable là-dedans, la monnaie est une fiction à l’évidence, et l’économie réelle est, comme son épithète l’indique, réelle ; en bonne logique tout le monde devrait donc chercher à adapter la fiction à la réalité plutôt que l’inverse. Pas nos politiques. Aveugles, ils cherchent une troisième voie, et leur manque d’imagination les poussent à synthétiser les deux. C’est le concept de « rilance » mot-valise composé par rigueur et relance, forgé par Christine Lagarde alors ministre français des finances (et très accessoirement de l’économie). Depuis, elle est partie, et, sans reprendre le mot, c’est bien la seule politique imaginée par les gouvernements de toute l’eurozone et même ailleurs, pouvons-nous constater.

En quoi consiste exactement la « rilance » ?

Vu l’aberration que c’est, mieux vaut commencer par définir rigueur et relance.

La rigueur budgétaire consiste à diminuer les dépenses publiques ou à augmenter les recettes publiques (les impôts, principalement), ou le plus souvent un mélange des deux précédents, afin de réduire le déficit public, ou, très rarement, de dégager un surplus budgétaire. En clair : l’État cherche à gagner plus d’argent qu’il ne gagne ou à se rapprocher du moins autant que possible de cette situation, quitte à sommer l’économie réelle de s’adapter.

La relance budgétaire consiste à augmenter les dépenses publiques (financement de ponts, routes, laboratoires de recherche, écoles, etc.) ou à diminuer les recettes publiques, ou le plus souvent un mélange des deux précédents, afin d’augmenter le déficit public, ou, très rarement, de le créer après un surplus budgétaire. En clair : l’État cherche à ce que l’économie réelle gagne plus d’argent et (re)trouve de la croissance, quitte à ce que son budget, son déficit et sa dette impressionnent encore un peu plus les badauds.

Donc, la rilance consiste à… À rien, du coup. Le concept de rilance ne rime à rien car, au lieu d’être une troisième voie, il est simplement la fusion de deux contraires, un oxymore, et conceptuellement : une aporie. Logiquement, la rilance est la perpétuation du budget tel qu’il est. C’est de l’immobilisme politique.

Toutefois, si on tente de lire entre les lignes les projets de rigueur-relance, car les politiques sont très avares de détails sur eux – Et pour cause ! –, (mais on connait suffisamment déjà les premières mesures votées, comme chez les Grecs, les Irlandais, les Espagnols, et nous aussi Français déjà un peu, pour pouvoir deviner la suite), la rilance n’est pas rien mais plutôt le camouflage d’une politique de rigueur dont les politiciens ont peur mais dont ils ne savent pas se défaire. Loin de la relance, la rilance est de la rigueur avec un surcroît d’inhibitions et d’hypocrisie.

Il faut dire que les récessions qui s’ensuivent systématiquement ont effectivement de quoi faire douter. Mais pourquoi ne font-ils que douter, sans même s’arrêter ?

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La vérité finit toujours par éclore…

Voici un très bon article par l’économiste Michael Hudson publié dans le prestigieux Frankfurter Allgemeine Zeitung du 6 décembre 2011 et dont voici la traduction française par Contre Info.

il met le doigt sur le fond du problème, c’est-à-dire la souveraineté monétaire (la pure création de monnaie), et moi qui consacre ce blog précisément à cette question, je ne résiste pas au triomphe de vous citer le paragraphe dont Contre Info a mis la première phrase en exergue :

Si l’euro éclate, c’est en raison de l’obligation faite aux Etats de payer les banquiers avec de l’argent qui doit être emprunté plutôt que créé par leur propres banques centrales. Contrairement aux États-Unis et à la Grande-Bretagne qui peuvent créer du crédit sur les claviers d’ordinateur de la banque centrale afin d’éviter la récession ou l’insolvabilité, la Constitution allemande et le traité de Lisbonne empêchent la banque centrale de procéder ainsi.

Cette bourde monumentale et obstinée n’est que le résultat de l’idéologie libérale, qui s’est tellement gargarisée de ses succès comme au XIXème siècle, qu’elle en a oublié les graves déficiences, déficiences qui ont manqué de peu de la perdre face aux totalitarismes du XXème. Lorenzo Bini Smaghi, membre du bureau exécutif de la BCE l’a récemment reconnu (Encore une bonne information donnée par Contre Info) en citant deux raisons à la crise de l’euro (qui n’en forment qu’une en réalité)  :

  1. L’hypothèse de l’absence de crise financière en dépit de toutes les évidences.
  2. L’hypothèse de perfection des marchés qui peuvent jauger le risque comme par magie.

Et comme le reconnait très explicitement Bini Smaghi, ces deux erreurs sont « chères aux économistes » — tout spécialement les libéraux, aurait-il pu ajouter — en dépit de leur inadéquation avec la réalité. Mais il est tellement plus agréable de concevoir une divine perfection plutôt qu’une machinerie robuste mais à l’air rustique en comparaison !

Joseph Eugene Stiglitz, autre Nobel d’économie, faisait exactement le même constat, mais en tirait les conséquences, lui :

La croyance dans la rationalité est bien ancrée dans la science économique. L’introspection – et, plus encore, un regard sur mes semblables – m’a convaincu que c’était une absurdité. J’ai vite compris que l’attachement de mes collègues au postulat de la rationalité était irrationnel, et qu’ébranler leur foi ne serait pas simple. J’ai donc choisi l’angle d’attaque le plus facile : j’ai accepté le postulat de la rationalité, mais j’ai montré que même d’infimes changements dans les hypothèses sur l’information modifiaient entièrement tous les résultats. À partir de là, on pouvait aisément déduire des théories qui semblaient beaucoup plus conformes à la réalité, dont de nouvelles théories du chômage, du rationnement du crédit et de la discrimination, et il était facile de comprendre pourquoi la structure financière des entreprises (leur choix de se financer en empruntant ou en émettant des actions) avait une énorme importance. […] Ils ont ignoré les analyses qui montraient que même de petites asymétries d’information pouvaient avoir de très gros effets. Ils ont aussi ignoré, purement et simplement, les nombreux traits de l’économie réelle — dont les épisodes répétés de chômage massif — qui ne pouvaient être expliqués par des modèles où l’information est parfaite. Ils ont préféré se concentrer sur quelques faits qui étaient compatibles avec leurs modèles. Toutefois, ils n’avaient aucun moyen de prouver que le marché était presque efficace. C’était une position théologique, et on a vite compris qu’aucune preuve, aucune recherche théorique ne les ferait changer d’avis. […] La cathédrale de l’économie orthodoxe a de nombreuses chapelles, consacrées à des problèmes spécialisés. Chacune a ses prêtres et même son catéchisme.

STIGLITZ Joseph Eugene, Le triomphe de la cupidité, Les liens qui libèrent, Paris, 2010, 473 p., p. 396-397, 390, 409

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Le choix du chômage de masse

Lors de l’immédiat après-guerre, le plein emploi était un impératif politique : face au communisme et au traumatisme de la Grande Dépression ainsi que des totalitarismes, le désespoir des peuples n’était plus jugée négligeable. Pourtant, progressivement, le chômage de masse va retrouver son hégémonie, parallèlement à la remontée en puissance du libéralisme.

Le plus gros du travail de réhabilitation du chômage fut accompli par les économistes eux-mêmes, dont de nombreuses personnes se revendiquant largement de Keynes (même les libéraux comme Hayek et Friedman citeront un article posthume de Keynes pour imposer leurs vues). La pensée keynésienne se défendit d’autant plus mal que son auteur était mort dès 1946.

Un ouvrage retrace très bien cette évolution doctrinale : Full Employment Abandoned : Shifting Sands and Policy Failures (Le Plein Emploi Abandonné : Sables Mouvants et Échecs des Politiques) des auteurs néochartalistes William Mitchell, professeur d’économie à l’Université de Newcastle en Australie et Joan Muysken, à l’Université de Maastricht. En résumé, le déroulement idéologique du libéralisme s’est répété en accéléré à partir d’un corps universitaire moulé dans le libéralisme bien que bousculé par Keynes. L’attention a progressivement rebasculé depuis les comportements des agrégats macroéconomiques vers les interactions microéconomiques des individus. La philosophie libérale est individualiste, fort logiquement, elle mène à l’individualisme méthodologique, c’est-à-dire à la reconstruction de tous les phénomènes à partir des individus seulement, et fort logiquement encore, on s’est mis à chercher des réponses microéconomiques aux problèmes.

Tout d’abord, ce fut le sacre de l’inflation, le marché serait imbattable au point que, si on essaie d’assurer le plein-emploi, le marché n’est leurré qu’un temps et préfère augmenter ses prix plutôt que de baisser la rémunération de ceux qui sont sortis du chômage. Cette relation s’est progressivement renforcée, et culmine avec Milton Friedman : le marché adapte ses prévisions à l’inflation qu’il prévoit, et l’État doit toujours accélérer l’inflation pour assurer le plein emploi. Ultimement, c’est l’hyperinflation, la monnaie ne vaut plus rien, tout le monde s’en débarrasse, l’économie n’est plus capable d’anticiper les conséquences de ses actions. Autrement dit : le chômage est un mal nécessaire au fonctionnement de l’économie de marché. Ce n’est pas grave ! s’enthousiasment les libéraux : elle est la plus capable de produire de la richesse et d’offrir des opportunités ; le chômage et la pauvreté se résorberont tout seul pour peu qu’on la laisse faire. Pour parachever l’édifice, Friedman va réhabiliter une vieille arlésienne libérale : l’activisme du crédit privé, la possibilité pour se dernier de relancer la machine économique plutôt que de simplement l’amplifier en en profitant. Un crédit privé souverain, en quelques sortes. Sauf que les libéraux l’ont toujours essayé et ont toujours dû constater la même leçon : ça ne fonctionne pas. C’est précisément l’unité de décision du souverain qui le rend souverain ; le marché souverain est une aporie.

Ce n’est pas un joli conte pour néophyte, malgré les inévitables simplifications que j’ai dû faire pour expliquer aussi simplement et rapidement ce phénomène complexe. Milton Friedman (Nobel d’économie 1976) déclare de manière parfaitement explicite ce basculement :

Je ne crois pas que la situation politique soit désespérée. En matière politique, on est en voie de revenir sur l’idée que le chômage est plus grave que l’inflation. M. Tanaka vient de tomber au Japon à cause de l’inflation. La même chose est arrivée un peu plus tôt à M. Heath en Grande-Bretagne, toujours à cause de l’inflation. Les hommes politiques vont finir par se rendre compte que l’inflation n’est pas le moyen de se maintenir au pouvoir. Lorsqu’on en sera vraiment convaincu et que la majorité de la population en sera consciente, nous pourrons arrêter le désastre et sortir de cette ronde infernale. Nous arrêterons l’inflation, nous remettrons le gouvernement à sa place et nous rétablirons l’ordre qui veut que les citoyens soient maîtres du gouvernement, et non l’inverse.

FRIEDMAN Milton, Inflation et systèmes monétaires, Calamann-Lévy, Paris, 1985 (1974), 380 p., p. 63

Quant au chômage et à la stagnation, c’est un autre Nobel qui l’explicite, comme le relève, avec ironie, Friedman :

James Tobin [Nobel d’économie 1981], toujours un irréductible Keynésien, me fit un compliment empoisonné lorsque, dans sa contribution au volume Cross, il mentionna mon discours au président comme « très certainement l’article le plus influent jamais publié dans une revue d’économie. Son influence porte bien au-delà de la profession — par exemple, jusqu’aux gouvernements et banques centrales européens et japonais et jusqu’à The Economist et d’autres faiseurs d’opinion. L’Europe n’a jamais vraiment récupéré après ses récessions de 1974-75 et 1979-82, et maintenant l’intégralité du monde capitaliste démocratique stagne » — tout cela à cause de l’épouvantable influence de mon article !

Friedman Milton, Two Lucky People, The University of Chicago Press, Chicago, 1998, xii + 660 p., p. 231

C’est toujours le même problème : le marché n’est ni une production de bien ou de service préféré à d’autres (compétitif), ni de l’argent donné, mais la conjonction des deux. Que l’un vienne à manquer, et le marché s’évapore. Il n’était pas nécessaire de stranguler l’activité économique pour dompter l’inflation ; il suffisait de cibler directement ceux nécessitant une activité économique, plutôt que de faire de la relance budgétaire encore très indistincte. Mais le tabou qu’est l’État pour les libéraux les a empêché de voir des failles cruciales dans leurs raisonnements, ainsi que des opportunités formidables de réaliser la stabilité des prix par le plein emploi.

Depuis, l’impératif du chômage a muté pour se renforcer. De NaRU (Natural Rate of Unemployment, Taux Naturel de Chômage), il est devenu NAIRU (Non-Accelerating Inflation Rate of Unemployement, Taux de Chômage N’Accélérant pas l’Inflation) et il est le discret soubassement des politiques monétaires de la plupart des Banques Centrales occidentales, Fed et BCE en tête. Discret parce qu’il indique que le chômage n’est pas dû au manque d’alternative, mais à un choix politique délibéré, maintenant largement oublié voire occulté, tant il est gênant. En voici le démontage technique :

Modigliani attaqua fortement l’orthodoxie du NAIRU et concluait qu’« il n’y avait rien de conceptuellement inexacte [en cherchant à réduire le chômage et à atteindre l’équilibre mais] la confiance dans le NAIRU comme approche opérationnelle rencontrait de grands problèmes et impliquait de sérieux risques, en raison des énormes difficultés d’estimation et de traçage de u* [le NAIRU dans les équations du modèle] à travers le temps » (emphase tel qu’en l’original). Modigliani dit qu’en raison d’inévitables erreurs de calcul, de sérieuses erreurs de politique sont possibles et auront des résultats catastrophiques pour le chômage lorsque la politique monétaire est « entre les mains d’une Banque Centrale avec la structure et la mission de la Bundesbank ou de la BCE ». Il conclut que le chômage élevé en Europe depuis le milieu des années 1980 est « largement le résultat d’une politique monétaire pusillanime mal conseillée ».

MITCHELL William, MUYSKEN Joan, Full Employment abandoned, Edward Elgar, Cheltenham, 2008, X + 298 p., p. 88-89

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Une conspiration ?

Maintenant que mon lecteur a pris la mesure de la fausseté de l’impératif de l’équilibre budgétaire, la manne qu’elle représente pour les financiers et la soumission aveugle des politiques, mon lecteur est sans doute tenté d’y voir une vaste conspiration à l’œuvre. Je n’y crois pas, et ce billet explique pourquoi.

John Perkins fut employé par MAIN, une des entreprises privées créées par la CIA afin de surestimer les dettes nécessaires au développement économique des pays pauvres et de les enferrer dans une spirale d’endettement, tout en étant immunisées contre les audits du Congrès, puisque de droit privé. Son autobiographie, Confessions of an Economic Hit Man, est l’une des meilleures ventes du New York Times. Il y décrit des manipulations, des trahisons, des meurtres, des guerres, et voici ce qu’il affirme quant à l’explication conspirationniste :

Nous préférons croire au mythe que des millénaires d’évolution des sociétés humaines ont finalement parachevé le système économique idéal, plutôt que de faire face au fait que nous nous sommes simplement embarqués dans un concept faux que nous avons accepté comme parole d’évangile. Nous nous sommes convaincus que toute croissance économique profite à l’humanité, et que plus la croissance est forte, plus généralisés en sont les bénéfices. Finalement, nous nous sommes persuadés les uns les autres que le corollaire de ce concept est valide et moralement juste : que les gens excellant à alimenter les feux de la croissance économique doivent être exaltés et récompensés, tandis que ceux nés aux marges sont disponibles pour exploitation.

Ce concept et son corollaire sont utilisés pour justifier toute piraterie — licence est donnée de violer et piller et assassiner des gens innocents en Iran, Colombie, Irak, et ailleurs. Les TGE [Tueurs à gages économiques, Economic Hit Men, EHMs], chacals [jargon signifiant tueurs à gages classiques], et les armées fleurissent aussi longtemps que leurs activités peuvent être dépeintes comme générant de la croissance économique. Par la grâce des « sciences » biaisées de la prévision, de l’économétrie, des statistiques, si vous bombardez une ville et que vous la reconstruisez, les données montrent un énorme pic de croissance économique.
[…]
Ce serait fabuleux si nous pouvions tout blâmer sur le dos d’une conspiration, mais nous ne le pouvons pas. L’empire dépend de l’efficacité des grandes banques, des grandes sociétés, des gouvernements — la corporocratie – mais ce n’est pas une conspiration. La corporocratie est nous-mêmes – c’est nous qui la faisons advenir – ce qui, bien sûr, explique la plupart d’entre nous trouve difficile de se lever et de s’y opposer. Nous préférerions entrapercevoir des conspirateurs rôdant dans les ombres, parce que la plupart d’entre nous travaille pour une de ces grandes banques, ou gouvernements, ou de quelque façons nous sommes dépendants d’eux pour les biens et services qu’ils produisent et commercialisent.

PERKINS John, Confessions of an economic hit man, Plume, 2006, 303 p., p. 255-256

En bref : ce ne sont pas les conspirations qui font les idéologies, mais les idéologies qui font les conspirations, en retenant les mains des opposants à leur encontre ou en les déchaînant contre leurs adversaires, en suscitant l’espoir de ceux qui pourraient y coopérer et en assurant les cyniques que là réside le succès. Ou en le démontrant par l’absurde : s’il suffisait de conspirer pour contrôler ceux qui s’y refusent, jamais l’idéologie communiste n’aurait pu s’étoffer jusqu’à contrôler un tiers de l’humanité, jamais une fois en place, avec son État policier et ses services secrets omnipotents, elle n’aurait pu s’effondrer1.

Je vais même plus loin dans l’anticonspirationnisme et pense très sincèrement que les conspirateurs eux-mêmes ne maîtrisent pas leurs conspirations, qu’ils en deviennent comme prisonniers. En effet, à mesure que l’aptitude au mensonge, la duplicité deviennent des qualités requises pour intégrer ces cercles, le cynisme ne peut plus faire l’objet de cynisme : tout élément moralement trop pur devient un danger, un témoin gênant pour les autres et doit être impitoyablement éliminé, ce qui laisse les loups entre eux. Puis, lorsqu’il faut se remettre d’accord sur une nouvelle base parce que l’ancienne est à bout de souffle, et qu’il faut accepter que certains de ses intérêts soient lésés ou au moins mal préservés, les loups ne peuvent plus s’entendre.

C’est ce qu’on constate actuellement : les financiers ont tout intérêt à ce que les États renflouent le secteur privé par de généreux déficits, afin de préserver la qualité de leurs bilans (gorgés de prêts à ce même secteur privé), mais ne peuvent s’empêcher de continuer à se solidariser seulement par l’hostilité contre l’État. De peur de se soumettre, ils préfèrent se démettre, et tout le monde avec.

C’est ce que Keynes contemplait déjà en son temps, quoique le cynisme échappe manifestement au grand économiste :

Sauver les apparences et afficher une respectabilité conventionnelle qui passe les possibilités humaines sont des nécessités de la profession de banquier. À s’y astreindre toute sa vie durant, on devient le plus romantique et le moins réaliste des hommes. Et cette conduite fait si bien partie de leur fonds de commerce que les banquiers ne souffrent pas que leur position soit contestée et qu’ils ne se permettent même pas de la contester eux-mêmes avant qu’il soit trop tard. En honnêtes citoyens qu’ils sont, les banquiers ressentent une véritable indignation en face des périls dont fourmillent l’univers mauvais dans lequel ils vivent. Oui, ils s’indignent quand les périls sont sur eux, mais ils ne les prévoient pas. Une conspiration de banquiers ! On en parle ; l’idée est absurde ! Si seulement il y en avait une, voilà ce que je souhaite ! En réalité, s’ils sont sauvés, ce sera, je gage, malgré eux.

Keynes John Maynard, Les effets de l’effondrement des prix sur le système bancaire in essais sur la monnaie et l’économie, Payot, Paris, 1978 (1931), 329 p., p. 78

En résumé : les « conspirateurs » sont beaucoup plus vraisemblablement devenus autistes par une dose énorme (létale ?) d’idéologie.


Note :

(1) Pour ceux qui tiennent à l’argument d’autorité, Gauchet Marcel, L’avènement de la démocratie III À l’épreuve des totalitarismes, NRF Gallimard, Paris, 2010, 661 p., p. 543-544 :

Nous avons bénéficié, depuis lors, d’une sorte de vérification expérimentale a contrario de cette force architectonique de l’idée. Qu’elle vienne à défaillir, et le système qu’elle faisait tenir debout se décompose. On ne peut comprendre autrement les conditions stupéfiantes dans lesquelles s’est opérée la désagrégation du communisme soviétique, loin des scénarios imaginés par les meilleures analyses. C’est du dedans, par la tête, qu’il s’est insensiblement défait. Il n’a pas résisté à la vague de décroyance qui a sapé les bases du pensable et du croyable socialistes dans les années 1970. Si ossifié qu’était le discours officiel, si cynique qu’était devenu le fonctionnement de l’appareil, on s’aperçoit après coup que le régime ne devait sa consistance, en dernier ressort, qu’au semblant de plausibilité que conservait, aux yeux de ses propres maîtres, l’horizon dans lequel il prétendait s’inscrire — horizon qui alimentait chez les plus sincères l’espoir de le réformer.

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L’impossible hégémonie du crédit

J’ai plusieurs fois résumé les arguments clés de l’impossibilité du crédit à se passer d’une monnaie souveraine, mais en un paragraphe voire en une phrase ; je l’ai également expliqué avec détails et graphique dans Pourquoi l’argent des banques centrales et devenu inefficace ?. Il est important de comprendre clairement pourquoi une société du crédit ne peut tout simplement pas advenir, malgré la marche forcée cornaquée par les financiers vers cet objectif.

Supposons une société où la seule monnaie est celle de crédit, c’est-à-dire que l’intégralité des sommes perçues est toujours redevable entièrement à échéance, et avec des intérêts (ou des frais de tenu de compte, etc. car celui qui accorde le crédit ne le fait jamais gratuitement). Or, comment le rembourser, si des dépenses imprévues s’imposent (soins médicaux, accident, etc.) ou si ses clients se font réticents (par exemple, lors de la première guerre du Golfe, la consommation française s’était réduite, dépression économique) ou changent de consommation brutalement (comme lors d’une catastrophe naturelle ou industrielle, en faveur de biens de première nécessité, de soins) ? Faute d’argent, c’est la faillite pour ceux qui ont contracté ces crédits. Pire ils doivent des intérêts, il faut donc de nouveaux crédits avant même la fin des anciens, simplement pour avoir de quoi payer les intérêts. Mais à son tour ces crédits sont à rembourser, avec les intérêts et les intérêts sur les intérêts qu’ils paient pour les crédits précédents, de sorte que pour ceux qui contractent des crédits, l’argent repart toujours plus vite qu’il ne vient et il leur faut sans cesse accélérer leur quête de crédits…

Un moyen de pallier le problème de l’échéancier fixe est d’accorder des dépôts à vue, puis de jouer sur la loi des grands nombres pour espérer qu’il y ai toujours suffisamment d’argent qui entre pour compenser l’argent qui sort (dans notre société de crédit, l’argent en pièce ou en billet n’est qu’une forme alternative de détention de la monnaie de crédit, qui sort l’actif du crédit pour le mettre dans les poches, mais qui ne change rien au fait qu’il faudra rendre le même montant à échéance). Sauf que c’est une illusion également : si lors de ses activités une banque est réputée enregistrer beaucoup de pertes sur ses crédits, alors c’est la ruée sur les guichets de la banque pour retirer ses dépôts, dépôts que la banque n’a plus. C’est même pour ça que l’État fut obligé partout à travers le monde de garantir les dépôts et de surveiller ce qu’en font les banques. Mais dans notre société de crédit, même l’État fonctionne à flux tendus, parce qu’il est lui aussi soumis au crédit, de sorte que sa garantie ne vaut plus grand chose : il ne pourra pas réunir les fonds nécessaires aux dédommagements des déposants. Les dépôts à vue rejettent à jamais l’échéance en la plaçant à n’importe quel moment ; dangereux montage.

Seul moyen restant dans le cadre de cette société du crédit : que ceux qui ont réussi à dégager une épargne sur ceux qui n’ont pu rembourser leurs crédits se mettent à sauver ces derniers en leur faisant crédit de cette épargne et en espérant qu’à échéance, ces derniers rembourseront enfin. Mais, si le mécanisme devient automatique, on perd la possibilité de la faillite, que les libéraux tiennent pour la seule véritable garantie d’une gestion économique saine. Effectivement, c’est une cavalerie, une pyramide de Ponzi qui est générée par un tel système : le risque n’a plus de sens, car il est une alternative entre de juteux profits et une perte sempiternellement différée par crédit. La société de crédit, pour sa survie, oscille donc de manière toujours plus intense entre cavalerie et faillites en cascade.

Les avances de la banque centrale n’y changent pas grand chose : elles signifient simplement que, dans la chaîne du crédit, les banques ne peuvent plus faire faillite, transférant leurs pertes à la banque centrale jusqu’à ce qu’elles dégagent un bénéfice de même montant (plus les intérêts). Mais alors, la banque centrale elle même est menacé de faire faillite, et ne sait plus comment refiler les pertes à d’autres. C’est pour cette raison que la Fed a récemment décidé de simplement mettre en attentes ses pertes (De manière assez drôle CNBC, la chaîne par et pour les financiers s’adressant au grand public a censuré son article sur le sujet). Chassez la nécessité d’un émetteur souverain surplombant tous les aléas parce que dispensé de la contrainte financière, et il revient au galop ! Extraits :

« La Fed peut-elle faire faillite ? La réponse à cette question était “oui”, mais est désormais “non”, affirme Raymond Stone, directeur général chez Stone & McCarthy à Princeton, dans le New Jersey. « Un changement de méthodologie comptable chez la banque centrale permettra à la Fed d’enregistrer des pertes, mêmes des pertes substantielles, sans éroder son capital. »

Ce changement consiste principalement à permettre à la Fed d’enregistrer les pertes des différentes banques régionales de réserves qui composent le système de la Fed en tant qu’engagements au Trésor plutôt que comme perte de son capital. Cela orientera simplement les futurs profits des opérations de la Fed vers cet engagement.

Il faut dire que la Fed a accepté de très nombreux milliards de crédits hypothécaires subprimes et dérivés dont la qualité est pire que douteuse, et qui, une fois parvenus à échéance lui causeront des pertes terribles. Cette capacité à encaisser des pertes, quels qu’en soit le motif, à pouvoir avancer l’argent et à pouvoir ne le reprendre que lorsque la situation est jugée favorable, c’est bien le concept de souveraineté monétaire que ce blog défend opiniâtrement comme la seule possibilité, saine d’esprit, humainement réalisable, dont il faut être conscient si on ne veut pas être le jouet torturé de la comptabilité. Concrètement, la Fed dit « Les pyramides de crédit me donnent mal au crâne. Dorénavant, j’imprime purement et simplement la monnaie. Si vous pouvez essayer de rendre la monnaie et préserver l’illusion du prêt, c’est tant mieux. Si vous ne pouvez pas, c’est déjà lâché dans la nature et tant pis. » ; le prêt n’est qu’une fiction. Notons que ce changement n’était pas nécessaire pour arriver à un tel résultat, il suffisait de faire rouler la dette en interne. Détail d’importance, avant cette mesure, les profits opérationnels de la Federal Reserve étaient reversés au Trésor. Ensuite le trésor fut obligé à trouver, en taxant ou à crédit, son financement. Aujourd’hui, les financiers se sont débarrassés de la nécessité de fournir au Trésor ces crédits puisqu’ils n’ont plus besoin de lui pour éponger les pertes : la Fed joue désormais ce rôle.

Mais les financiers peuvent-ils mettre l’État en défaut de paiement ? Cela signifierait que les juges, la police, les avocats, l’armée, etc. ne seraient instantanément plus payés et ne garantiraient donc plus l’ordre public indispensables aux si juteuses affaires des financiers. Ah, l’increvable souveraineté ! Et comment justifier auprès du peuple parfois rebelle que finalement, de la souveraineté monétaire il y aura toujours, mais que seuls les banquiers en seront bénis ? Les financiers ne se débarrasseront donc jamais du souverain ?

Exactement, jamais.

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Euthanasier la dette publique

Comme toutes les grandes institutions sont à l’heure actuelle en train d’évaluer divers plan de sortie de l’euro, voici ma petite contribution pour contrôler la dette publique.

En effet, libellée dans une monnaie devenue étrangère, la dette publique a l’immense inconvénient de ne pas pouvoir être garantie par l’émetteur souverain de la monnaie, puisque l’État n’est pas l’émetteur de la dite monnaie.

Voici une solution simple pour ne faire perdre aucun centime à qui que ce soit, sans avoir de risque de change pour l’État : le jour-J, jour du changement de monnaie, l’État euthanasie toute ses dettes en euro en stipulant aux détenteurs que ces dettes ne sont plus recevables que comme moyen de paiement à valeurs faciale auprès de son Trésor public, et à la même parité que pour le change de la nouvelle monnaie (typiquement 1 euro = 1 franc pour le cas de la France).

Les banques n’ont en définitive rien de mieux à faire avec la monnaie souveraine que de disposer pour le compte de leurs clients d’un moyen de payer ses taxes à l’État, et ce n’est qu’ensuite que l’acceptation fait boule de neige et que les banques se mettent à s’échanger entre elles cette monnaie, et les particuliers aussi. Donc ils ne perdent rien. En revanche, l’État perd toute incertitude sur la possibilité de financer ou non le paiement de ces bons du trésor car il n’aura aucun euro à se procurer pour cela…

Notons bien qu’il n’est pas souhaitable que toute la dette publique disparaisse, car elle est utile à la banque centrale pour réguler les taux d’intérêt…

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