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Une alternative à l’EDR : le Revenu de Base

Sur le vaste spectre des solutions au problème de la pauvreté, l’Employeur en Dernier Ressort (EDR) occupe une place plutôt médiane entre le pôle individualiste et le pôle collectiviste. Cela lui vaut de nombreuses critiques des deux côtés. Ceux qui sont libéraux ou libertaires, parfois jusqu’à l’anarchisme, y voient la main-mise rampante et sournoise de l’État (par exemple le courant MMR) ; les collectivistes les plus acharnés y voient une compromission et une pérennisation coupable du capitalisme qui, ils en sont convaincus, ne manquera pas de déliter ces structures trop favorables dès le vent du boulet passé (Et l’histoire leur donne parfois raison. On trouve parmi eux ceux qui se revendiquent ouvertement anarchistes).

Depuis peu, je fus amené à étudier plus précisément le Revenu de Base (RB), aussi appelé Allocation Universelle, Dividende Universel, etc. Sa version la plus simple consiste à allouer à chacun la même somme inconditionnellement et périodiquement. Cet excellent article du journaliste indépendant Stanislas Jourdan sur Bastamag (via creationmonetaire.info) expose bien la chose. En résumé, et contrairement aux vulgates libérales les plus primaires, lors des différentes initiatives depuis les États-Unis jusqu’au village Otjivero-Omitara (Namibie), la mise en place des divers systèmes ne se traduit pas par l’effondrement du travail au profit de l’assistanat, mais par une amélioration significative du niveau de vie.

Dans le détail, on observe des disparités quant à l’évolution du rapport au travail, dont on pourrait dire qu’il sont une relativisation de cette valeur :

Dans le village africain d’Otjivero-Omitara, le revenu avant RB augmente de 29 % (et de 86 % avec le RB) en une année avec l’impulsion économique donné à ce pays autrefois laminé par la misère (il arrivait fréquemment qu’on s’endorme en ayant rien mangé de la journée). C’est-à-dire que, comme le mentionnait l’économiste canadien Marc Lavoie, pour les pays sous-développés aussi, le manque de demande globale, c’est-à-dire de pouvoir d’achat dans l’économie, aboutit à une sous-utilisation des capacités productives. Ce n’était pas très difficile à imaginer : un misérable errant en vain toute une journée pour s’endormir le ventre vide peut-il vraisemblablement être estimé « employé à pleine capacité » ? Les résultats sont assez spectaculaires, toutes proportions gardées : les enfants arrivent nourris et en forme à l’école, les revenus de l’auto-entreprenariat ont quadruplé, et l’ensemble de l’expérience semble globalement indubitablement positive.

Aux États-Unis, on n’observe pas une telle floraison d’activité économique mais plutôt un recentrage : les gens continuent à travailler, avec une baisse du volume horaire de 1 à 8 % chez les hommes mariés, contre 15 à 20 % chez les femmes mariées, et même de 15 à 27 % chez les mères isolées. L’interprétation est assez claire : le travail demeure une valeurs prisée, mais l’autonomie délivrée par le RB permet de moins le subir, tout particulièrement les mères isolées, éternelles proies du temps partiel subi, le loisir ou d’autres foncions comme l’éducation des enfants s’émancipent de la logique marchande.

Sitôt une certaine sécurité économique assurée, on envisage sereinement l’option parmi d’autres de travailler. On travaille pour améliorer sa vie, plutôt que pour fuir la misère. C’est un point de vue qui me semble très respectable : pourquoi faudrait-il s’enchaîner à la misère pour la fuir ? Pourquoi faudrait-il sans cesse recréer le gouffre de la misère sous nos pieds pour avoir envie de s’enrichir ? N’est-ce pas précisément pour fuir ce harcèlement du quotidien qu’on s’enrichit, et l’obligation de devoir trouver des motivations plus nobles que la chute dans la misère pour continuer à s’efforcer au travail n’est-elle pas souhaitable ?

Le gros avantage du Revenu de Base par rapport à l’Employeur en Dernier Ressort est que l’immixtion de l’État dans les affaires individuelles est minimaliste : ça plait aux individualistes de tout poil. Ainsi, même Alternative Libérale, le très libéral parti soutenu par le non-moins libéral Alain Madelin, soutient l’idée, une idée qu’avait déjà défendue Milton Friedman par pragmatisme, sous forme d’un impôt sur le revenu négatif lorsque le revenu est trop faible. Au contraire, l’EDR leur donne de l’urticaire.

Le gros inconvénient, c’est qu’il n’y aucune espèce de pédagogie dans le RB. Le besoin est si criant que le village namibien a créé un comité de conseil quant à son utilisation. Il n’y a aucune valeur intrinsèque à ces simples revenus, et on voit que le taux de chômage un an après demeure élevé à 45 %, bien en deçà des 60 % initiaux il est vrai. Un EDR serait beaucoup plus efficace contre le chômage, et beaucoup plus pédagogique quant au lien entre la monnaie donnée par la collectivité et le sens de la contrepartie qu’elle devrait entraîner (puisque la communauté fait l’effort de la donner). Stanislas Jourdan cite l’exemple un peu caricatural de l’homme s’écriant qu’« il est maintenant un homme » parce qu’il est vêtu. Nous sommes tous bien sûr très heureux qu’il puisse enfin s’habiller, et qu’il ait fait tant de progrès en une année, mais je crois que nous souhaitons tous également qu’il parvienne à un sens plus subtil de la dignité humaine, même s’il lui faudra de toute façon du temps. Une éternelle aporie du libéralisme est de ne pas voir que la liberté est trop faiblement constructrice : plus on veut construire ambitieux, vite et grand, plus il faut une organisation centralisée, précisément ce que les libéraux veulent éviter. Mais il est vrai que la liberté est un puissant correcteur de trajectoire, lorsque le plan d’ensemble dévie de son objectif…

Bien. Maintenant, qu’est-ce qu’un regard néochartaliste pense de tout cela ?

D’abord, tout comme l’EDR, le RB est optionnel et ne doit pas amener le lecteur rebuté par ce genre de perspective à rejeter l’ensemble du néochartalisme. Ensuite, toutes les versions du RB ne se valent pas, selon les objectifs économiques que le néochartalisme cherche à atteindre : stabilité des prix, plein emploi, croissance élevée.

Les néochartalistes tiennent beaucoup aux stabilisateurs automatiques : ils font varier les sommes de chacun reçues ou payées par l’État de manière à redonner au fonctionnement du marché sa stabilité et son financement. Or, donner un revenu uniformément à tous et sans considération des conditions économiques peut être inflationniste : si l’activité est déjà soutenue, le marché déjà en situation de plein emploi et l’inflation déjà à contenir, rajouter ce revenu donnerait un pouvoir d’achat qui n’aurait pas sa contrepartie réelle, donc qui surenchérirait sur l’existant de manière inflationniste. Il est vrai que nous en somme loin actuellement en Occident. Mieux, à mesure que l’inflation augmenterait les prix, les taxes de l’État augmenteraient et les allocations baisseraient (très peu, le RB est justement destiné à remplacer beaucoup de ces allocations) jusqu’à compenser l’injection par RB, et les prix se stabiliseraient à ce nouvel étiage. Si le RB ne vise pas une somme fixe, mais un standard de vie, il pourrait y avoir une inflation pérenne, voire une hyperinflation, car le RB servirait à surenchérir sur ce niveau de vie et augmenteraient donc avec ses prix. Exemple caricatural mais clair : Si on fixe un RB pour élite à hauteur du prix du tableau de la Joconde de Vinci, même si une partie de ces élites achèteront d’autres tableaux, ceux qui désireront la Joconde surenchériront et le RB ne cessera d’augmenter jusqu’à ce qu’ils fuient la Joconde maudite ou qu’on change le mode de calcul du RB.

Le RB est souvent inefficace : il dilue sur tout le monde la monnaie dont tout le monde n’a pas également besoin. Mieux vaut un impôt négatif qui profite d’abord à ceux qui n’ont pas de revenu, et leur permet de toujours bénéficier d’un revenu supérieur malgré la perte progressive de revenu de base, plutôt qu’un don uniformément réparti. Voici un exemple de calcul d’un RB respectueux du néochartalisme :

I = T x R – RB

Avec I le montant d’impôt à payer sur son revenu, T le taux d’impôt sur ce revenu, R ce revenu, et RB le Revenu de Base. Si T = 30 %, RB = 1 400 (le Smic français actuel), et R = 500. Alors I l’impôt à payer est de – 1 250, soit 1 250 à recevoir, donc un revenu total de 1 750. On ne pourrait alors pas descendre en-dessous de 1400 (avec R = 0) et I remonte à 0 lors d’un revenu de 4 667, après on paie toujours plus d’impôt avec l’augmentation de son revenu. On peut imaginer d’autres modes de calcul pour affiner le RB qu’on souhaite distribuer. Ça remplacerait avantageusement le RSA, mais Alternative Libérale propose un autre calcul avec un RB plus faible : I = T x (R + 400) ; on peut en imaginer encore d’autres.

Point beaucoup plus important encore pour un néochartaliste : il est impératif de comprendre le fonctionnement réel de la monnaie si on ne veut pas que les efforts dans un RB soient réduits à néant. En effet, si on poursuit simultanément l’objectif d’un RB par la redistribution et un déficit zéro « pour rendre les finances de l’État pérennes », prétendument pour pérenniser aussi le RB, on détruirait intégralement toute l’économie, avantages du RB inclus. Au mieux, dans un premier temps, le RB accélérera la paupérisation des plus riches et ralentira celle des plus pauvres voire permettra une amélioration initiale, puis, à mesure que toute la dette publique dont on fait la contrepartie de l’émission de monnaie souveraine sera remboursée sans nouvelle dette (conséquence d’un déficit zéro), l’économie sera vidée de sa monnaie, les crédits ne seront plus soldés et une panique bancaire s’ensuivra, enfin, pour continuer à équilibrer son budget, et ne pouvant taxer que de moins en moins vu la monnaie toujours plus rare qui reste dans l’économie, le Trésor taillera dans les dépenses dont, inéluctablement, le RB lui-même. Peut-être comrpendra-t-il enfin qu’il lui faut d’abord distribuer la monnaie dans laquelle il taxe, vu que c’est lui qui détient le monopole de son émission.

Un RB « financé par l’impôt » comme le reste du budget serait la mort du RB.

Conclusion

Bien que ma préférence personnelle aille vers l’Employeur en Dernier Ressort, je ne serais que faiblement surpris que ce soit le Revenu de Base qui finisse par l’emporter dans notre société française contemporaine. L’individualisme me semble tout simplement trop ancré dans les mœurs, le sens d’un projet commun, ou même d’une communauté de destin trop affaiblie pour assurer un EDR qui le renforcerait pourtant.

Détails intéressants, ceux qui préfèrent le RB à l’EDR font très souvent preuve d’un grand amateurisme en matière économique (y compris au sens noble), et on sent que c’est la préoccupation sociale qui les motivent d’abord, et qu’ils cherchent la cohérence économique ensuite. À l’inverse, ceux qui préfèrent le « marché » à l’EDR sont le plus souvent des sceptiques individualistes plutôt anarchistes et abhorrent encore plus le RB (par exemple les partisans de l’étalon-or), préférant la « valeurs-travail », celle d’ailleurs, à l’origine de la pensée libérale, chez Adam Smith. Et les néochartalistes sont les seuls que je connaisse à avoir autant la valeur du travail à cœur que la valeur d’harmonie sociale (tant collective qu’individuelle).

PS : Voici en anglais une évaluation d’une expérience d’EDR en Inde. Dans Full Employment Abandoned, William Mitchell et Joan Muysken discute d’autres expériences analogues encore.

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