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Toutes les austérités mènent à Speenhamland

Je profite de nouvelles informations pour revenir sur l’une des affirmations de mon livre qui peuvent sembler à première vue particulièrement osée. Pages 372 et 373 :

Le système maladroit, car complexe et administrativement lourd, des aides diverses et variées, combinée à l’obsession de l’austérité, nous amène lentement mais sûrement vers un nouveau Speenhamland. […] les individus se verraient incapables de pouvoir exister économiquement en dehors de l’État

Rappelons que Speenhamland était un système d’aide sociale aux plus misérables du tournant 18ème-19ème siècles. Il fut décrié par les libéraux comme une sorte d’hérésie par rapport au marché, et il est vrai que les salariés misérables subventionnés faisaient une concurrence déloyale aux salariés normaux qui devaient à leur tour baisser leurs salaires et tomber dans la pauvreté et le système social. De sorte que, pour éviter de fournir un déficit public au nom de la préservation du libre marché, tout en empêchant les effets les plus désastreux de paupérisation des masses, ce type de système aboutit à une soviétisation rampante de l’économie, paradoxalement !

Or, je lisais récemment un très bon rapport, Fast Food, Poverty Wages du UC Berkeley Labor Center publié le 15 octobre, sur ces questions, dont voici les meilleurs extraits traduits par mes soins pour vous :

  • 52 % des familles des travailleurs en première ligne dans la restauration rapide font partie d’un ou plusieurs programmes publics d’assistance, contre 25 % de tous les travailleurs. […]
  • Le coût de l’assistance publique aux familles des travailleurs dans l’industrie de la restauration rapide est de presque 7 milliards de dollars par an. […]
  • En raison de faibles revenus, les familles des travailleurs de la restauration rapide reçoivent une moyenne annuelle de paiements de 1,04 milliards de dollars et 1,91 milliards de Crédit d’Impôt sur le Revenu
  • Les gens travaillant dans la restauration rapide vivent plus fréquemment dans la pauvreté ou presque. Une famille sur cinq avec un membre travaillant dans la restauration rapide ont un revenu en-dessous du seuil de pauvreté et 43 % ont un revenu jusqu’au double du seuil fédéral de pauvreté.
  • Même les temps complets ne sont pas suffisants pour compenser les bas salaires. Les familles de plus de la moitié des travailleurs de la restauration rapide employés 40 heures ou plus font partie des programmes d’assistance publique.

[…]
Après cinq ans de baisse, la croissance de l’emploi est lentement revenue aux États-Unis. Cependant, les nouveaux emplois sont souvent des remplacements inadéquats pour ceux récemment perdus. Les emplois de classes moyennes comptaient pour 60 pour-cent des pertes d’emplois entre 2007 et 2009, mais ne représentent que 20 pour-cent de la hausse de l’emploi post-récession. Ces nombres indiquent que les emplois à faibles salaires font le gros, plutôt que le supplément, de la reprise. Une analyse récente du National Employment Law Project montre que les postes à bas salaires comptent pour presque trois emplois générés sur cinq pendant les trois premières années de reprise économique.

Le résultat, comme le résume Jack Temple, analyste pour le National Employment Law Project, : « Qu’importe que vous achetiez ou travailliez chez McDonalds ou non, le modèle à bas salaires est coûteux pour tout le monde. Les boîtes … font en gros peser une partie de leurs coûts sur les contribuables. »

L’austérité est impitoyable : elle rationne l’économie en monnaie. Plus on diminue la quantité de monnaie, plus il faut étaler la monnaie restante sur la population, ce qui s’achève d’une manière ou d’une autre par la misère. Misère tant des employés du secteur privé supposés être protégés par cette austérité que de la pensée libérale dont le prestige pâtit beaucoup de voir le privé autant dépendant des subsides de l’État, pensée libérale qui est alors très tentée de remettre en cause jusqu’à ces derniers filets de sécurité et de s’enfoncer encore plus dans l’erreur.
Dès qu’on choisit l’austérité, tous les chemins mènent à Speenhamland.

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Robert Mundell, le mauvais génie de l’euro

À de nombreuses reprises, et malgré que je ne croie toujours pas qu’une conspiration puisse tout expliquer, j’ai montré comment le libéralisme produit les théories qui se conforment moins à la réalité qu’à ses désirs idéologiques. Une pièce de choix nous est fournie par Greg Palast lors d’un article pour le Guardian, traduit par Gilles, et parvenu jusqu’à moi via le Forum Démocratique. En voici les meilleurs extraits :

L’idée selon laquelle l’euro aurait échoué est dangereusement naïve. L’euro fait exactement ce que le géniteur des principes de l’euro (et le 1% des plus riches qui en avait soutenu le principe) avait prévu et planifié qu’il fasse.

Le géniteur des principes de l’euro est l’ex-économiste de l’Université de Chicago  : Robert Mundell. Le théoricien de « l’économie de l’offre » est maintenant professeur à l’Université de Columbia, mais je le connaissais à travers son lien avec mon professeur de l’Université de Chicago : Milton Friedman […]

Mundell, un canado-américain volontaire et obstiné, était résolu à faire une chose : trouver une arme […] : l’euro.

L’euro fera vraiment son travail quand la crise aura frappé, expliquât alors Mundell. Le retrait du contrôle du gouvernement sur la monnaie empêchera alors l’utilisation des politiques monétaire et budgétaire keynésiennes par les vilains petits élus pour sortir une nation de la récession. [Note : Exactement comme anticipé par Kalecki dès 1943, et plus récemment la stratégie du choc par Naomi Klein.]

« L’euro mettra la politique monétaire hors de la portée des hommes politiques », a-t-il dit. « Et sans la politique budgétaire, la seule façon pour les nations pour pouvoir conserver des emplois est la surenchère dans la réduction des règles du commerce. »

Il citât, alors les lois du travail, les règlements environnementaux et, bien sûr, les taxes et les impôts. Tout cela serait éliminé par l’euro. La démocratie ne serait pas autorisé à interférer avec le marché.

Comme un autre lauréat du prix Nobel, Paul Krugman l’avait remarqué, la création de la zone euro violait une observation de base de l’économie concernant les « zones monétaires optimales ». Cette observation pratique avait pourtant été théorisée par Robert Mundell en personne.

Pour lui, ce n’était pas une objection qui tienne. Pour Robert Mundell, le but de l’euro n’était pas de faire de l’Europe une puissante unité économique unifiée. Son but était approximativement le même que celui de Reagan et Thatcher : la révolution conservatrice.

« Ronald Reagan n’aurait pas été élu président sans l’influence de Robert Mundell », a écrit Jude Wanniski dans le Wall Street Journal.

[…]

Ainsi, nous voyons que le Premier ministre (non élu) Mario Monti exige la « réforme » du droit du travail en Italie pour rendre plus facile le licenciement pour les employeurs […] Mario Draghi, la tête (non élue) de la Banque centrale européenne, appelle à des « réformes structurelles » – un euphémisme pour l’écrasement des protections légales des travailleurs. […]

Monti et Draghi ne peuvent pas expliquer de manière crédible comment, si tous les pays du continent déprécient leur main-d’œuvre, que tous puissent ainsi acquérir un avantage concurrentiel.

Mais ils n’ont pas à expliquer leurs politiques ; ils n’ont qu’à laisser les marchés travailler sur les obligations de chaque nation. Par conséquent, l’union monétaire est la lutte des classes par d’autres moyens.

[…]

Loin d’échouer, l’euro, qui était le bébé de Mundell, a réussi probablement au-delà rêves des plus fous de son géniteur.

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