Archives de Tag: utilitarisme

Fascinante offensive à outrance

Une des changements que la Première Guerre mondiale est le fort déclin de la doctrine de « l’attaque à outrance », chez les généraux français comme étrangers d’ailleurs. L’offensive à outrance était l’idée simpliste que, face aux développement des mitrailleuses, des artilleries légères, etc., il fallait encore plus d’abnégation, de sacrifices de soldats montant en masse au front pour emporter malgré tout la victoire, « à tout prix ». Le prix d’une guerre courte pensait-on en 1914. Le résultat était une extrême boucherie, pour des changements de fronts le plus souvent dérisoires… Le même esprit prévaut à nouveau en économie, et c’est une fois de plus le libéral de l’école autrichienne Joseph Schumpeter qui nous l’avoue sur la question du commerce extérieur en particulier :

on aurait pu s’attendre à voir ces pays si pauvres en ressources et si riches en possibilités se ruer vers l’entreprise concurrentielle. Cette hypothèse n’aurait été cependant que partiellement justifiée. La pauvreté n’est pas un bon chaland, et les risques normalement associés aux affaires sont grandement accrus là où il faut non seulement attirer, mais créer la richesse d’où la demande est censée procéder. Dans les affaires comme partout ailleurs, la stratégie offensive doit très souvent être complétée d’une stratégie défensive, ce qu’à toutes les époques la plupart des économistes se refusent obstinément à voir.

Schumpeter Joseph Aloïs, Histoire de l’analyse économique : I – L’âge des fondateurs, Gallimard, Paris, 2004 (1954, 1983), XVIII+519 p., p. 214 (Comme mon lecteur régulier a déjà pu s’en rendre compte, je recommande vivement la lecture de son Histoire de l’analyse économique, il est un trésor d’érudition pour qui veut approfondir la pensée économique.)

Ce que Schumpeter écrivait en 1950 — sorte d’auto-critique libérale alors que la Grande Dépression et la guerre était dans tous les esprits et que le keynésianisme avait repris les rênes — est à nouveau vrai aujourd’hui que le libéralisme est revenu au faîte de son influence. Les auteurs néochartalistes sont souvent devenus tels en cessant de se focaliser sur l’offre de travail (ou demande d’emploi) — qui ne serait jamais assez flexible, toujours trop chère, etc. — pour scruter la demande de travail (ou offre d’emploi) comme explication à l’irrésistible marée montante du chômage et de la précarité. Et là, bingo ! (Voir aussi, de Joan Muysken et William Mitchell Full Employment Abandoned : Shifting Sands and Policy Failures) : oui, c’est l’activité qui crée l’activité, mais à condition de mettre l’argent sur la table pour acheter cette activité. La relance par le troc a peu de chance de fonctionner dans nos économies. Voici le graphique traçant en bleu le pourcentage d’entreprises dont la préoccupation première est le nombre de vente et le taux de chômage en noir :

Bleu : Les ventes comme problème le plus prioritaire.
Noir : Taux de chômage
r = 0,88

Pour régler le problème de la demande d’activité (donc demande de travail), le plus simple et le plus efficace consiste à injecter des fonds dans l’économie via les stabilisateurs automatiques pour compléter l’activité générée par le crédit (lui-même ne faisant que démultiplier l’activité des fonds injectés avant…). Une autre solution consiste non pas à augmenter l’activité, mais à se la réserver, c’est la stratégie commerciale dite protectionniste. Bien qu’elle n’élimine pas la nécessité du déficit public, elle la pallie beaucoup ; mieux, elle sélectionne le type d’activité qui prospère sur le territoire beaucoup mieux que ne le fait un simple déficit néochartaliste. Une fois compris que le Trésor (et parfois un peu la banque centrale qui ne cesse de vouloir le supplanter…) ne peut faire défaut malgré lui dans la monnaie qu’il émet, et que l’inflation est supprimée avant tout par les stabilisateurs automatiques plutôt que par le niveau de déficit (il suffit de comparer les déficits publics de la crise actuelle, beaucoup plus importants que ceux des années 1970, pour une inflation bien moindre qu’alors, pour le comprendre.), par le niveau de réserves des banques, parce qu’elle semble financée à crédit, ou par le niveau de la dette… Mais une protection commerciale demeure une excellente solution comme le prouve la recherche historique (et non les modélisations mathématiques arbitraires).

Les libéraux refusent tout cela. Déficits publics, protections commerciales aux frontières, tout.

Seul compte le peu d’argent gagné à « la sueur de son front », ou alors par la rente privée… Pour ceux qui n’en possèdent pas, il serait scandaleux d’accéder au guichet du Trésor public, digne d’accès seulement celui du banquier, scandaleux de cultiver un art de vivre et une qualité de vie à l’abri de frontières semi-perméables, etc. Tout est condamné en bloc comme « repli sur soi », pourtant même le tigre commence par se replier sur lui-même avant de bondir, les meilleurs généraux savaient observer des replis tactiques (Napoléon adorait attirer ainsi les troupes ennemis dans des pièges), etc. et on ne voit aucune raison valable pour que l’économie n’ait pas elle aussi besoin de se refaire avant de repartir de l’avant. Je ne connais aucun guerrier, même le plus redoutable, qui ne distingue un front, du camp d’entraînement et de l’arrière. Pourquoi serait-il scandaleux qu’une partie du marché national soit réservée comme terrain d’entraînement économique national ? Pourquoi serait-il scandaleux que certains ne gagnent leurs revenus qu’en épargnant lentement et prudemment en travaillant pour le Trésor plutôt que de ne gagner qu’à crédit, et à gérer leurs portefeuilles d’actifs mieux que ne le font les banques elles-mêmes ?

Je crois qu’il y a une fascination assez perverse et immature pour l’affrontement, pour le déchaînement des forces, pour cet instant paroxystique où elles sont si visibles. Une fascination aveuglante qui fait croire que seule la force ainsi éprouvée est authentique. Qu’elle seule a droit de cité. Écoutons Pascal Lamy l’un des chantres du libre-échangisme :

La vérité économique c’est que vous allez protéger des emplois… qui sont de moins bonnes qualité… que ceux que vous allez perdre à l’exportation.

C’est un raisonnement simpliste : il n’est pas nécessaire que l’emploi lui-même soit de moins bonne qualité pour qu’il soit ainsi perdu, car il suffit que l’étranger qui nous concurrence le fasse pour un salaire considérablement plus faible. Il suffit de produire le luxe avec la misère pour que tout le raisonnement s’effondre : plus personne ne pourra s’offrir le luxe ainsi produit, puisque toute activité ne sera le labeur que de misérables, et notre belle civilisation de classe moyenne des Trente Glorieuses achèvera de sombrer. Le voici autrement dit par Keynes :

Le XIXe siècle a excessivement étendu le champ d’application de ce qu’on peut appeler, pour faire bref, le critère du résultat financier, au point de mesurer à son aune l’opportunité de toute forme d’action, qu’elle relevât de l’entreprise privée ou de l’action collective. L’existence tout entière semblait la parodie d’un cauchemar de comptable. Au lieu d’utiliser les ressources matérielles et techniques, considérablement accrues, dont on disposait, pour bâtir la cité des merveilles, on construisait des taudis ; et on pensait que c’était bien et opportun, parce que les taudis, selon le critère de l’entreprise privée, « ça paye », alors que bâtir la cité des merveilles eût été une entreprise d’une prodigalité insensée, qui aurait, dans l’idiome imbécile de la finance, « hypothéqué l’avenir » ; bien qu’on ne voie pas en quoi bâtir aujourd’hui de grands et magnifiques édifices pourrait appauvrir l’avenir, à moins d’être obnubilé par de fausses analogies avec des calculs comptables tout à fait hors de propos. Même aujourd’hui, nous passons notre temps — la moitié en pure perte, l’autre, dois-je admettre, avec succès — à essayer de convaincre nos concitoyens que la nation tout entière serait plus riche si l’on utilisait les hommes et les machines inemployés à construire des logements, tellement obscurcis par des calculs trompeurs qu’ils se défient de conclusions qui devraient sembler évidentes, s’ils ne s’en remettaient pas à un système de comptabilité financière en vertu duquel ils se demandent si une telle opération sera « payante ». Nous devons rester pauvres parce que ça ne « paye » pas d’être riche. Nous devons vivre dans des taudis, non pas parce que nous sommes incapables de construire des palaces, mais parce que « nous ne pouvons pas nous le permettre ».

Keynes John Maynard, L’autosuffisance nationale in La pauvreté dans l’abondance, Gallimard, Paris, 2002 (1933), xiii + 290 p., p. 206

Et au cas où on voudrait croire que cela est « dépassé » (selon une stupidité qui me stupéfie encore : les situations peuvent se répéter, se retrouver à travers l’histoire), voici une piqûre de rappel des plus récentes, dont l’auteur écrit suite à l’écœurement (au sens littéral voudrait-on ajouter) qu’il subit par l’envahissante laideur de ce qui est commun, architecture et d’autres arts, de ce qui est devenu le fief du rationalisme libéral :

Que tout soit utile : voici le commandement auquel les esclaves obéissent, libres et heureux.
Que tout soit sec, desséché, simple et pratique. Comme si tout n’était que l’affaire de gens simples et sans façons (encore l’égalitarisme ?…).
Comme si nous étions tous devenus pauvres comme des rats, comme si les moyens dont nous disposons étaient devenus misérables et radins. […]
Ce qui en nous est engourdi, ce n’est pas le « sens esthétique ». C’est la capacité de nous laisser emporter par la sombre lumière du sacré. La lumière sombre et merveilleuse que s’obstine à ne pas voir l’homme qui réduit le monde au manipulable et à l’utilitaire, à l’intelligible et au rationnel, à ce qui exclut toute émotion et tout bouleversement — « ces fantaisies de l’imagination ».

Portella Javier, Les esclaves heureux de la liberté, Traité contemporain de dissidence, David Reinharc, Paris, 2012 (2011), 302 p., p. 41-51

Sur l’utilitarisme, voir également Pourquoi le libéralisme dégénère toujours et sur les liens aux libre-échange voir L’autre dogme libéral. En général, le libéralisme est une idéologie finement axiomatisée, au point que chaque bout de cette idéologie amène mécaniquement tous les autres. Pour sortir du libéralisme, il faut renoncer au primat de la liberté, à partir de là, toutes les recompositions intellectuelles redeviennent possibles, à commencer par celles qui accorde de l’importance à cette liberté, mais une importance secondaire, ou alors premier exæquo.

5 Commentaires

Classé dans Paroles Tenues

L’autre dogme libéral

Je n’en fais pas mystère, ce blog est dédié aux questions monétaires. Toutefois, la réalité étant un tout continu plutôt qu’une armoire à tiroirs bien séparés, il est inévitable que certains sujets connexes reviennent souvent. Parmi eux, la question du commerce international : elle s’invite dans l’équation fondamentale du néochartalisme en servant à reculer l’inéluctable déficit, elle est la solution favorite des candidats à la présidentielles, et constitue l’autre source majeure de nos sous-performances économiques de ces dernières décennies (du moins parmi les questions strictement économiques). Ce billet consiste à dissiper spécifiquement ce dogme et fait suite à celui expliquant pourquoi le libéralisme dégénère toujours (l’utilitarisme inhérent au primat de la liberté).

Empiriquement, c’est plutôt le protectionnisme qui est facteur de croissance. Voici les résultats des recherches du professeur Paul Bairoch de l’université de Genève (mythes et paradoxes de l’histoire économique, La Découverte, Paris, 1994 (1993), 286 p., p. 233-234):

Le premier est ce que les historiens de l’économie appellent la grande dépression européenne, celle qui débuta vers 1869-1873 alors que les politiques européennes avaient atteint un degré de libéralisme sans précédent (et qui ne fut d’ailleurs égalé à nouveau qu’après 1962). Ce fut une dépression très grave, beaucoup plus profonde et plus longue que celle des années trente. […]
Le deuxième fait indiscutable n’est pas seulement qu’il y eut ralentissement de la croissance économique, mais aussi régression du volume des échanges internationaux, ce qui est pour le moins paradoxal en période libérale.
Le troisième fait indiscutable est que les États-Unis, qui n’avaient pas pris part au mouvement de libre-échange et, au contraire, avaient relevé le niveau de leur protection, connurent une période de forte croissance alors que l’Europe était en pleine dépression. Cette période peut même être considérée comme la plus prospère de l’histoire des États-Unis.
Le quatrième fait indiscutable est que la reprise de la croissance exogamique date du moment où l’Europe continentale s’engagea à nouveau dans une politique protectionniste de plus en plus marquée. Au niveau de chaque pays et indépendamment de la date de la révision des politiques, le retour au protectionnisme fut rapidement suivi d’une accélération de la croissance économique. […]
Enfin, et c’est très important, le sixième fait indubitable est qu’au XIXème siècle l’expérience de libéralisation des échanges échoua complètement dans le tiers monde. Il n’est pas exagéré de dire que l’ouverture de ces économies fut l’une des premières causes de l’absence de développement au XIXème siècle. On est même très en-dessous de la réalité en parlant de non-développement puisqu’il s’agit là d’un processus de désindustrialisation et de bouleversement des structures qui devait ultérieurement rendre le développement économique plus difficile.

Le Nobel d’économie français Maurice Allais confirme le diagnostic pour la période contemporaine (La mondialisation, la destruction des emplois et de la croissance, La Découverte, Paris, 1999, 647 p., p. 53-54 ) :

Une mondialisation généralisée des échanges entre des pays caractérisés par des niveaux de salaires très différents aux cours des changes ne peut qu’entraîner finalement partout, dans les pays développés comme dans les pays sous-développés, chômage, réduction de la croissance, inégalités, misères de toutes sortes. Elle n’est ni inévitable, ni nécessaire, ni souhaitable.

Pire encore, les diverses puissances mondiales qui ont dominé le monde se sont toutes bâties sur du protectionnisme : la Grande-Bretagne, les États-Unis, et aujourd’hui la Chine. Les deux premières a connu et connait leurs déclins au beau milieu de leur phase libre-échangiste. Le milieu des historiens de l’économie, malgré le fort attrait qu’exerce sur eux la domination des économistes, ne peut se résigner à préférer le libre-échange, tant l’histoire enseigne une leçon contraire.

Mais pourquoi un tel dogmatisme ? J’ai expliqué que les libéraux préféraient encore un fonctionnement économique toujours plus médiocre plutôt que de s’avouer l’importance indispensable de l’État (cf sa préférence explicite pour le chômage), il en va de même pour le commerce international. Idéologiquement, si on reconnait la nécessité de l’État sur le point particulier du commerce international, on ouvre la « boîte de Pandore », on risque de voir se poser la question de la pertinence de l’État sur d’autres questions, jusqu’à ce que le Marché soit ravalé du statut de divinité harmonisatrice à celui d’outil commode mais rustique d’allégement de l’administration du pays. Or, les libéraux sont les apôtres du Marché. Donc, comme nous l’explique Joseph Schumpeter, l’un des plus fins esprits de toute l’histoire de la pensée libérale :

la politique de libre-échange représente beaucoup plus qu’une manière de traiter les questions de commerce extérieur. En fait, on pourrait soutenir que c’en est là l’aspect le moins important, et qu’un homme pourrait être libre-échangiste, même s’il donne peu de considération à la cause purement économique du libre-échange comme tel. Il est facile de voir […] que la politique de libre-échange est avec les autres politiques économiques un rapport tel que, pour des raisons politiques aussi bien qu’économiques, il est difficile de poursuivre ces autres politiques sans une politique de libre-échange, et vice versa. En d’autres termes, le libre-échange n’est qu’un élément d’un vaste système de politique économique, et il ne faut jamais l’examiner isolément. Et ce n’est pas tout. L’argument de réelle importance qu’il faut faire ressortir, c’est que ce système de politique économique impose ses conditions à quelque chose dont il dépend dans le même temps, quelque chose de plus vaste encore, à savoir une attitude ou une vision générale, politique et morale, qui s’affirme dans tous les secteurs de la vie nationale et internationale, et qu’en vérité l’on peut rattacher à l’utilitarisme.

SCHUMPETER Joseph Alois, Histoire de l’analyse économique, tome II, Gallimard, Paris, 2004 (1954), 499 p., p. 36-3

Pour rappel, l’utilitarisme est l’idéologie selon laquelle tout est calcul d’utilité, c’est-à-dire des plaisirs et des peines, en évacuant tout la dimension irrationnelle de l’humanité, celle qui prend sur elle par espoir, celle qui à l’inverse désespère qu’elle soit ou non matériellement ouatée, celle qui se projette et se trompe, parfois, et découvre des mondes nouveaux, parfois. Celle qui fait toute la grandeur et la saveur de l’aventure humaine.

Envolée lyrique complètement creuse ? Voici deux autres extraits pour montrer à mon lecteur que ce n’est pas le fruit de mon imagination. Le premier concerne la faillite du paradigme utilitariste, du calcul mécanique des plaisirs et des peines, comme voie principale du bonheur. Elle est commentée par d’autres auteurs prestigieux et tourne autour de John Stuart Mill, l’un des plus célèbres économistes libéraux :

Bentham avait poussé l’absurde très loin : « De ce mépris, en théorie comme en pratique, de la culture de la sensibilité résultait naturellement une sous-évaluation de la poésie, et de l’imagination en général en tant qu’élément de la nature humaine. On voit couramment – ou l’on voyait – dans les utilitaristes des ennemis de la poésie : cela fut vrai, en partie, de Bentham lui-même : il avait coutume de dire que « toute poésie est une fausse représentation » ; mais, au sens où il l’entendait, on eût pu le dire de tout discours visant à impressionner, de toute représentation ou persuasion de nature plus oratoire qu’une somme arithmétique. » (MILL John Stuart, Autobiographie, Aubier, Paris, 1993 (1873), 261 p., p. 112).

Le principal effet de cette doctrine est la dépression qu’elle engendre inéluctablement : l’utilitarisme nie la générosité d’une chose en l’originant strictement et entièrement dans une seconde chose qui assignerait la première à ses propres fins, mais si cette seconde chose n’est aussi qu’utilité, et ainsi de suite récursivement, la générosité disparait complètement comme le vécut le célèbre économiste libéral, fils d’économiste libéral, John Stuart Mill (p. 132) :

Telles furent les pensées qui se mêlèrent à l’accablement, lourd et sec, du mélancolique hiver de 1826-1827. Toutefois, elles ne m’empêchaient pas de vaquer à mes occupations usuelles. Je les poursuivais machinalement, par la seule force de l’habitude. J’avais été si bien conditionné que je pouvais continuer un certain type de réflexion alors que tout l’esprit s’en était évaporé. J’allai même jusqu’à composer et prononcer plusieurs discours dans la Société de débats, mais sans savoir par quel miracle ni avec quel succès. De mes quatre années d’interventions continues, c’est la seule dont je ne me rappelle presque rien.

En un sens férocement ironique, on peut parler de réussite : J. S. Mill est bien devenu l’automate décrit par la théorie. C’est uniquement en prenant la vie comme une aventure, un défi, un enchantement plutôt qu’un algorithme à appliquer, qu’il parvient à retrouver le bonheur — précisément ce que l’utilitarisme pensait atteindre le plus efficacement ! « Les grâces de la vie (telle était désormais ma théorie) sont suffisantes pour qu’on puisse en jouir quand on les cueille en passant [en fr.], sans en faire son objet principal. Sitôt qu’elles le deviennent, on ressent leur insuffisance. Elles ne supportent pas un examen attentif. Demandez-vous si vous êtes heureux et vous cesserez de l’être. La seule chance est de traiter non pas le bonheur, mais quelque but qui y est extérieur, comme la fin dernière de la vie. Laissez votre conscience de vous, votre analyse, vos doutes, s’épuiser là-dessus ; et si en outre vous êtes chanceux, vous respirerez le bonheur avec l’air que vous inhalez, sans vous attardez sur lui ni y penser, sans le prévoir par l’imaginaire ou le mettre en fuite par des interrogations fatales. Tel était à présent le fondement de ma philosophie de la vie. » (p. 134). Schumpeter ne cache pas son admiration : « Avec une honnêteté et une liberté d’esprit qui ne seront jamais assez admirées, il a porté sa critique jusqu’aux fondements de sa religion laïque et utilitariste — car c’est bien d’une religion qu’il s’agissait » (SCHUMPETER Joseph Alois, Histoire de l’analyse économique, tome II, Gallimard, Paris, 2004 (1954), 499 p., p. 207).

La seconde citation concerne le retour du calcul utilitariste, dans la foulée de la mort de Schumpeter, on peut déjà constater, à la dernière phrase, l’absorption mortelle de la vie par le glacial calcul égoïste :

Il y a cependant quelque chose de trompeur dans le fait que cette stratégie conduit à une victoire complète de Sherlock Holmes, alors que, comme nous l’avons vu, l’avantage (c’est-à-dire de la valeur d’une partie) est définitivement en faveur de Moriarty. (Notre résultat pour E, N indique que Sherlock Holmes est mort à 48 % quand son train s’ébranle à Victoria Station. Suggestion de Morgenstern : le voyage est inutile, car le perdant pourrait être déterminé avant le départ.)

VON NEUMANN John, MORGENSTERN Oskar, Theory of Games and Economics Behavior, 1953, in SÉRIS Jean-Pierre, La Théorie des jeux, PUF, Paris, 1974, 96 p., p. 35

Voilà deux auteurs qui ont tout compris à la littérature et à l’humanité…

Le prochain billet reprendra la suite d’Au programme avec le septième candidat à la présidentielle Marine Le Pen.

2 Commentaires

Classé dans En vrac