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La rumeur de la stagnation séculaire

Excellent blog du professeur William Mitchell sur le concept de « stagnation séculaire », le dernier concept néolibéral à la mode pour expliquer pourquoi même avec un résultat calamiteux de croissance nulle et de chômage de masse le néolibéralisme aurait raison. Malheureusement, ce concept est promis à un bel avenir parmi nos élites sociologiques (selon la distinction d’Arnold Toynbee) car le monde s’approche de plus en plus clairement de sa prochaine phase aiguë de crise, et que les élites actuelles appartiennent toujours au même courant libéral. Bonne lecture.

L’année dernière, le concept de stagnation séculaire fut réintroduit dans le lexique économique comme manière d’expliquer le manque de croissance des pays avancés. Apparemment, nous ferions face pour longtemps à un avenir de faible croissance et de chômage élevé et il n’y aurait pas grand chose que nous pourrions y faire. Il semble à présent que de plus en plus de commentateurs et d’économistes sautent dans ce train au point que le concept est dit « envahir la science économique » — cf. Stagnation séculaire : l’effrayante théorie économique qui envahit la science économique. Le soucis est qu’il est apparu dans le débat économique à la fin des années 1930 alors que les économies étaient encore dans la stagnation de la Grande Dépression. Aujourd’hui comme alors l’hypothèse est un pétard mouillé. Le problème des années 1930 fut spectaculairement surmonté par le début de la Seconde Guerre Mondiale lorsque les gouvernements des deux camps augmentèrent leurs dépenses nettes (déficits fiscaux) énormément. [NdT : Bien que ce soit globalement exact, il ne faut pas en déduire que les dépenses de guerre ne dominent l’économie. Dans le cas des États-Unis, la production dépassa son record avant la production de guerre, l’Allemagne parvint à relancer son économie très tôt, dès les déficits publics de 1933, et avant là encore les dépenses de guerre hégémoniques comme l’illustrent les autoroutes dont beaucoup sont encore actives aujourd’hui ou les Volkswagen…] L’engagement pour le plein emploi en temps de paix qui suivit maintint la croissance et la prospérité pour des décennies jusqu’à ce que les boutiquiers néolibéraux redeviennent dominants et commencèrent leur attaque contre l’activisme fiscal. Le remède contre la croissance molle et le chômage important aujourd’hui est le même qu’alors — les déficits gouvernementaux sont beaucoup trop petits.

Qu’est la stagnation séculaire exactement ? Certains croient que cela désigne la réponse du potentiel de production à une récession, où les entreprises arrêtent d’investir dans de nouvelles capacité productives tandis que leurs ventes chutent, et le manque d’investissement clairement mine la croissance future possible pour l’économie. J’ai écrit sur ça dans plusieurs billets — tout récemment — La myopie du néolibéralisme et du FMI est maintenant évidente pour tout le monde.

Ainsi c’est une situation où l’offre globale potentielle se contracte à cause d’un déclin prolongé de la dépense globale et l’économie s’atrophie du point de vue de sa capacité à croître.

D’autres déclarent que ce qui entraîne la stagnation de la croissance économique n’est pas tant une réponse de l’offre (diminution des capacités) qu’une réponse qui dure et s’aggrave de la demande globale (dépense). Les exemples cités sont un déclin de la population en âge de travailler, qui prétendûment sape la dépense et laisse l’économie « en manque persistant de demande » (cf Paul Krugman, Ce que la stagnation séculaire n’est pas – 24 Octobre 2014).

En mars 1939, l’économiste keynésien Alvin Hansen a publié un article – Le progrès économique et le déclin de la croissance économique – le lien vous emmène sur JSTOR si vous y avez accès. Il fut publié dans la Revue Économique Américaine, vol. 29, n° 1, p.1-15.

Hansen s’inquiétait du déclin de la croissance de la population américaine aux États-Unis dans les années 1930, dont il notait qu’elle marquait la fin de la croissance rapide des 25 années précédant la Grande Dépression.

Il répugnait à accepter l’idée avancée par les malthusiens selon laquelle un ralentissement de la croissance de la population serait bénéfique parce qu’elle pallierait la rareté des ressources.

Au lieu de cela, concédant une part de vérité à l’argument, Hansen dit :

… ce serait un optimisme injustifié que dénier les implicites du puissant tournant actuel depuis une expansion rapide vers l’arrêt de la croissance de la population, les sérieux non-ajustements structurels qui ne peuvent être empêchés ou mitigés que si des politiques économiques appropriées à la nouvelle situation sont appliquées.

Son principal argument est qu’un ralentissement de la croissance de la population réduirait le champ pour l’« élargissement » du marché et réduirait l’« inventivité », qui, à son tour, réduirait « la production de richesse ».

La croissance entraîne la croissance et la rareté des ressources est repoussée par de nouvelles découvertes et inventions. C’est pourquoi il considérait les arguments de David Ricardo et Thomas Malthus durant le 19ème siècle concernant les problèmes d’un excès de population comme inutilement pessimistes.

Il écrivait alors qu’il considérait que « le principal problème de notre temps … est le problème du plein emploi » ou son manque. Il considérait que la Grande Dépression avait engendré « le problème du plein emploi de nos ressources productives du point de vue de long-terme, séculaire », ce qui requerrait une compréhension de pourquoi les économies :

tendent à rendre les reprises faibles et anémiques et cela tend à prolonger et approfondir le cours des dépressions. C’est l’essence des reprises malades de la stagnation séculaire qui meurent dans leur enfance et des dépressions qui se nourrissent d’elles-mêmes et laissent un noyau dur et apparemment immuable de chômage.

Et ainsi le terme de stagnation séculaire était né.

Son attention se portait sur la formation de capital (investissement dans les capacités productives) et le rôle qu’elle jouait pour sécuriser la hausse du revenu national avec « le plein emploi des ressources et donc le plus haut revenu possible au niveau de développement technologique du moment. »

De larges dépenses d’investissement étaient jugées nécessaires à une croissance soutenue « afin de combler le fossé entre les dépenses de consommation et le niveau de revenu qui pourrait être atteint si tous les facteurs de productions étaient employés. »

Bien sûr, l’investissement peut être privé et/ou public. Le point est que si les consommateurs ne veulent pas dépenser tout leur revenu (et que le secteur extérieur ne comble pas la différence), alors la dépense d’investissement doit être suffisante pour compléter le manque. Sinon, les ventes seront moindres qu’attendues et la production déclinera et le chômage augmentera.

Il ne croyait pas que la solution à la stagnation viendrait d’une baisse des taux d’intérêt, qui est la croyance de la plupart des gens.

Il a clairement affirmé que :

Je m’avance jusqu’à dire que le rôle du taux d’intérêt comme déterminant de l’investissement a occupé un rôle plus grand qu’il ne mérite dans notre pensée.

L’idée est que les entreprises n’investiront pas dans de nouvelles capacités de production aussi bon marché soient les fonds pour ces investissements si elles ne s’attendent pas à pouvoir vendre la production supplémentaire.

La banque centrale peut diriger les taux d’intérêt à la baisse à des niveaux bas où les entreprises n’emprunteront toujours pas ni ne dépenseront. Les similarités avec la situation actuelle sont fortes.

La dépendance à la politique monétaire pour sortir les économies avancées de la crise était mal choisie et reflétait une faible compréhension de ce qui dirige la croissance du revenu national. Hansen savait clairement cela en 1939 comme beaucoup d’économistes keynésiens.

C’étaient les économistes classiques/néoclassiques qui étaient incapables de laisser s’en aller la doctrine des fonds prêtables, qui dit que l’épargne et l’investissement sont équilibrés par des ajustements du taux d’intérêt. Ainsi lorsque les consommateurs ne veulent pas dépenser ils doivent épargner et le supplément de dépense peut provenir de l’investissement si les taux d’intérêts baissent.

La doctrine des fonds prêtables demeure une partie centrale de la théorie économique néolibérale dominante et est fausse jusque dans ses fondements.

En rapportant tout cela à la croissance de la population, Hansen explique qu’un taux de croissance déclinant et par là-même une population vieillissante redéploie la demande des consommateurs depuis, disons, le logement, vers les services à la personne. Le premier « exige de fortes dépenses de capital, tandis que la demande pour les services à la personne peuvent être satisfaits sans de grosses dépenses d’investissements. »

En d’autres termes :

… une évolution d’une population croissant rapidement puis stagnante ou déclinante peut altérer la composition du flux final de la consommation des biens et le ratio de capital par rapport à la production dans leur ensemble tend à décliner.

Aussi sans un développement technologique rapide qui engendre de nouveaux investissements, Hansen croit que le système capitaliste trouverait difficile de maintenir le plein emploi tandis que la croissance de la population baisserait.

L’économie stagnerait avec d’inadéquate dépense d’investissement. En ce sens, il s’oppose à l’idée que la technologie crée le chômage. En effet, il argue fermement que l’innovation éperonne les dépenses d’investissement, ce qui permet à la croissance économique de persister.

Il pensait que le « problème de notre génération est, avant tout, le problème des débouchés pour l’investissement privé. Ce dont nous avons besoin n’est pas un ralentissement du progrès de la science et de la technologie, mais une accélération de ce taux. »

Son idée — cohérente avec les penchants keynésiens — était que le système du marché laissé à lui-même stagnerait et qu’aucune force du marché ne soutiendrait une correction. Keynes avait clairement démontré la capacité et la propension du système capitaliste à s’enliser dans des états stables (où il n’y a pas de forces de changement) qui donnent un chômage de masse élevé et persistant.

Keynes montra que dans ces cas-là la seule solution est une dépense extérieure (au marché) à injecter dans l’économie — c’est-à-dire que la dépense du gouvernement, qui relancerait l’économie privée.

Et c’est exactement ce qui arriva lorsque, environ, Hansen promut l’idée d’une stagnation séculaire en 1939.

Le pessimisme ou les inquiétudes de Hansen quant à la dérive de l’économie de marché vers la stagnation séculaire furent résolus dans l’année par le début de la Seconde Guerre Mondiale et les dépenses de guerres afférentes.

Il savait parfaitement (dans son article) que « des dépenses gouvernementales perpétuelles jusqu’au point de plein emploi » était possible mais risquait l’inflation si la croissance était poussée au-delà des capacités de l’économie à absorber l’excédent de dépense. Il reconnaissait que le même argument (sur les dangers de l’inflation) « pourrait être pointé tout autant contre l’investissement privé une fois que la limite supérieure de danger est franchie. »

La dépense publique massive associée à l’effort de guerre — d’abord en Allemagne et un peu plus tard dans les nations alliées, mit un terme à la Grande Dépression par un boum (désolé).

Et comme Matthew Yglesias le note dans son article — Stagnation séculaire : l’effrayante théorie économique qui envahit la science économique – les idées de stagnation séculaire furent oubliées après la guerre. Pourquoi ? Il n’a pas développé.

Mais la réponse est que les pays avancés comprirent qu’elles pouvaient maintenir le plein emploi en temps de paix en assurant des déficits gouvernementaux suffisant pour financer le désir d’épargne de l’ensemble du secteur non-gouvernemental (c’est-à-dire de ne pas dépenser tout son revenu).

Hanse n’avait également pas prévu le retour à une plus robuste croissance de la population après la guerre. Mais les économistes d’alors comprirent clairement que la croissance économique pourrait être maintenue par des interventions appropriées de politique fiscale.

Rien n’a changé de ce point de vue pourtant les économistes parlent maintenant de la stagnation séculaire comme si c’était quelque chose qu’on ne peut espérer guérir.

À la conférence du FMI de l’année dernière Lawrence Summers, essayant vraisemblablement de rester pertinent, invoqua cette idée à nouveau pour expliquer pourquoi les économies dominantes se languissaient alors avec une faible croissance (ou sont encore en récession comme dans le cas de l’Europe).

Un certain nombre d’économistes sautèrent dans le train — qui ne mène nulle part si vous réfléchissez clairement à la question.

Ils soulignent tous combien la « reprise » depuis la dernière crise a été très différente des précédentes récessions — beaucoup plus lente et faible et que la politique monétaire semble inefficace malgré des programmes d’achats massifs d’obligations par les banques centrales.

Comme Matthew Yglesias le souligne :

Même aujourd’hui, le taux de chômage demeure à de hauts niveaux bien que la Réserve Fédérale ait maintenu les taux à zéro pendant plus longtemps que n’importe qui aurait cru possible.

Rien de cela n’aurait dû surprendre quiconque comprend vraiment comment fonctionne le système monétaire et la façon dont réagissent les gens lorsqu’ils sont confrontés à un chômage et une perte de revenu massifs.

Espérer une reprise entrainée par le crédit bancaire — parce que les banques centrales accroissent leurs réserves bancaires — se méprend fondamentalement sur le rôle des réserves et le fait que les banques ne les prêtent pas aux entreprises.

Lisez je vous prie les billets suivants — Augmenter les réserves bancaires n’accroîtra pas les crédits et Augmenter les réserves bancaires n’est pas inflationniste – pour plus de discussion.

Jamais la politique monétaire n’aurait pu être suffisante pour résoudre la chute de demande créée lors des premiers jours de la Grande Crise Financière (GCF).

L’autre changement majeur de cette récession comparée aux précédentes a été la domination de la pensée néo-libérale et son rejet des déficits publics.

Il y a des points communs avec les débuts de la Grande Dépression lorsque le point de vue du Trésor Britannique dominait. Lisez je vous prie mon billet — Les contraintes macroéconomiques réduisent l’action individuelle à l’impuissance — pour plus de discussion sur ce point.

Les coupes dans les salaires et le choix exclusif de la politique monétaire avaient alors échoué dramatiquement et la Dépression fut amplifiée chez la plupart des pays. Seule une augmentation massive de la dépense agrégée y mit fin une décennie environ après ses débuts.

Tandis que Hansen pensait que la croissance de la population amènerait l’investissement nécessaire pour maintenir la croissance de la dépenses, nous avons de meilleures alternatives maintenant que nous comprenons mieux les limites écologiques de la croissance et combien de personnes la planète peut supporter de manière durable.

Les villes sont déjà congestionnées et les systèmes de transports défaillants. La dernière chose que nous voulons est un investissement massif dans le logement qui mettent les gens à des kilomètres à l’extérieur des villes et les oblige à dépendre de leurs voitures pour le travail etc., en l’absence de réseaux de transport public robuste.

Le Washington Post (31 octobre 2014) considère la théorie de la stagnation séculaire – Voilà pourquoi l’économie a chuté et ne peut se relever. – et a recyclé le graphique que Lawrence Summers avait introduit, qui montre la croissance effective du PIB réel et les diverses (et déclinantes) estimations du PIB potentiel par le Bureau du Budget du Congrès américain alors que la crise sévissait.

Le graphique est reproduit ici :

L’article du Washington Post pense que la signification du graphique est que :

… en l’absence d’une bulle ou d’une relance, il pourrait ne jamais y avoir assez de demande pour nous garder hors de la quasi-récession, voire pire

Et que la « stagnation séculaire pourrait tourner la demande déficiente en offre déficiente » via le processus d’hystérèse.

L’auteur affirme que cela surviendrait :

… parce que les chômeurs de long-terme pourraient devenir inemployables, et que trop peu d’investissements aujourd’hui pourrait créer un goulot d’étranglement qui empêcherait l’économie de croître autant à l’avenir.

C’est exact seulement si nous continuons à dépendre du marché privé pour notre salut.

J’ai écrit dessus auparavant (c’était une partie majeure de ma thèse doctorale en fait). Par exemple, très récemment – La myopie du néolibéralisme et de FMI est évidente pour tous – pour plus de discussions sur ce point.

L’auteur du Washington Post comprend que les économies du monde :

ont besoin … de plus de dépense d’infrastructures, et de moins de pinaillage sur le déficit qui, contrairement à notre reprise économique, n’est pas un problème urgent. Nous avons besoin de réaliser qu’attendre simplement que la croissance nous rattrape est la nouvelle attente pour Godot — et que nous ne pouvons nous l’offrir. [NdT : faire passer le message à François H.]

Exactement, sauf que le déficit fiscal ne peut jamais être vraiment un problème à moins que le gouvernement soit suffisamment stupide et le pousse au-delà des capacités de l’économie à absorber le supplément de dépense nominale.

L’hypothèse de la stagnation séculaire n’évite d’être un non sequitur seulement si nous excluons la plus importante des intuitions de cette analyse — que le gouvernement peut toujours stimuler la croissance à travers une dépense accrue.

Les prétentions de la stagnation séculaire ne prennent de l’ampleur que parce que nous sommes encore sous l’emprise de l’ensorcèlement libéral.

Les chômeurs de long-terme ne sont pas une contrainte sur la croissance si le gouvernement choisit d’intervenir.

Tandis que l’investissement du secteur privé, qui est gouverné par des considérations de profitabilité, peut être insuffisant (pendant et après une récession) pour accroître le potentiel de production suffisamment rapidement pour réabsorber les chômeurs qui ont perdu leurs emplois lors de la récession, une telle situation ne s’applique pas à un gouvernement émetteur de sa devise voulant introduire un Employeur en Dernier Ressort. [NdT : appelé Job Guarantee par W. Mitchell, cf L’Employeur en Dernier Ressort]

L’idée est que l’introduction d’un Employeur en Dernier Ressort crée simultanément la capacité supplémentaire de production requise pour la viabilité du programme.

Les capacités de dépenses des gouvernements émettant leurs devises ne sont pas contraintes par les anticipations de la demande globale future de la même manière que le pessimisme érode les décisions de dépenser des entreprises qui sont guidées par des considérations de profitabilité.

Des recherches où j’étais impliqué pendant de nombreuses années, la majorité des emplois identifiés comme correspondant aux ouvriers peu qualifiés seraient dans les types d’activité à faible intensité de capital, bien que cela varierait selon les types de besoin particulier (équipement de transport, services à la communauté, santé et sécurité publiques, et le divertissement et la culture etc.).

Le résultat est que le gouvernement a tant la capacité réelle que financière pour investir dans et se procurer le capital requis en temps voulus. Le pessimisme, qui contraint l’investissement du secteur privé au début de la reprise, n’entre pas en compte.

Lisez je vous prie mon billet – Un Employeur en Dernier Ressort crée la capacité supplémentaire de production requise – pour plus de discussions sur ce point.

Il est évident que la situation actuelle où la plupart des économies avancées luttent pour restaurer la croissance en se reposant sur les forces auto-correctrices du marché est le même problème que Keynes et Hansen affrontaient dans les années 1930.

Le remède est le même que celui découvert avec le début de la Seconde Guerre Mondiale – la dépense gouvernementale peut remplacer la dépense privé réticente.

Sans intervention fiscale, le marché privé peut être coincé dans des états d’équilibres (où toutes les décisions obtiennent les résultats anticipés) qui comportent des niveaux de chômage élevés.

Aussi les entreprises en viennent à anticiper une croissance très faible et réduisent le taux de création de capacités tandis que les consommateurs prennent des habitudes de grande prudence. La production et le revenu généré résultants renforcent ces anticipations et il n’y a pas de dynamique pour provoquer un changement. Les entreprises ont suffisamment de capacités productives et l’économie se retrouve coincée à un état avec chômage élevé.

Le problème est aggravé en zone euro parce que, en ignorant les contraintes fiscales ridicules imposées par le Pacte de Stabilité et de Croissance, les gouvernements des États membres sont financièrement contraints par le fait qu’ils utilisent une devise étrangère et que la banque centrale (qui émet cette devise) est réticente à souscrire à ces déficits publics. [NdT : La chose est moins claire en vérité : ce serait plutôt certaines banques centrales nationales, en particulier allemande, qui s’y refusent obstinément. Ainsi, Christian Noyer, l’actuel gouverneur de la Banque de France, a affirmé que « La BCE pourrait acheter des emprunts d’État si nécessaire. »/a>]

Les nations émettant leurs devises ne sont pas contraintes du tout de cette manière. Ces contraintes fiscales sont toutes volontairement imposées et pourraient être éliminées immédiatement du sein du système monétaire existant.

Les contraintes de la zone euro sont inhérentes au cadre de leur système monétaire et requerraient des changements au traité — un processus tortueux. Une nation de la zone euro serait mieux avisée d’abandonner l’euro et de réinstaurer sa propre devise — quelque chose qui peut être fait dans un très court laps de temps s’il y avait la volonté politique.

Mais une nation émettant sa devise pourrait immédiatement créer une croissance économique plus forte avec un Employeur en Dernier Ressort accompagnées par d’autres initiatives de dépenses.

Conclusion

L’affirmation que la croissance est due à une stagnation séculaire ne survit que parce que le débat économique est contrôlé par les cercles intellectuels néo-libéraux.

La croissance serait revenue à plus ou moins sa normale après la récession si les gouvernements avaient suffisamment augmenté leurs déficits et n’avaient pas essayé de les réduire prématurément.

Les gouvernements européens devraient dans presque tous les cas avoir des déficits substantiellement supérieurs (le double voire plus dans certains cas) pour répondre aux effets de moyen et long termes de la crise. Si la BCE garantissait toute émission de dette de la zone euro, il n’y aurait pas besoin de cette austérité.

Tout ce que cela signifie est que les gouvernements devraient faire tout leur possible pour éviter les récessions.

Non seulement cette stratégie de politique d’intervention précoce éviterait une perte massive de revenu à court-terme et une hausse brutale du chômage qui accompagne une récession, mais les dommages à plus long terme aux capacités de production de l’économie et la détérioration de la qualité de la population active pourraient aussi être évités.

Un gouvernement national, émettant sa devise peut toujours fournir suffisamment de dépenses agrégées en un temps relativement court pour compenser un effondrement de la dépense non-gouvernementale, qui, si elle est ignorée, mènerait à ces conséquences dommageables à court et long termes.

L’approche « attendre que le marché fasse son travail » est très largement inférieure et ne ruine pas seulement les vies des individus qui sont forcés à en subir les coûts de manière disproportionnée pendant les récessions économiques, mais sape également la prospérité future de leurs enfants et des générations suivantes.

Le néochartalisme et différents modes de production

Une note aux lecteurs réguliers. Certains commentaires récemment portèrent sur le besoin de basculer vers le socialisme et d’abandonner les tendances destructrices du capitalisme. Apparemment, cela signifie que le néochartalisme [NdT : son nom commercial anglo-saxon : Modern Monetary Theory (MMT)] serait quelque peu à côté de la plaque.

Pas du tout. Le néochartalisme fournit une compréhension du fonctionnement des systèmes monétaires indifféremment d’une propriété privée (Capitalisme) des moyens de production (capital), ou d’une propriété publique (Socialisme) ou d’aucune « propriété » du tout (Communisme).

Les mêmes questions surviennent — y compris celles que nous avons discuté dans le billet d’aujourd’hui.

Ce sera tout pour aujourd’hui !

(c) Copyright 2014 William Mitchell. Tout droit réservé.
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Quand 2 % de chômage était un scandale politique

Pour le premier anniversaire du blog, voici un bel article de presse de David Day, qui concerne l’Australie mais qu’on peut généraliser sans difficulté à l’ensemble de l’Occident, comme nous l’explique Bill Mitchell. Cf également sur ce sujet L’épouvantable NAIRU est toujours d’actualité, ainsi que le livre Full Employment Abandoned de Mitchell et Muysken.

Plus de 300 000 adolescents sortent de l’école en ce moment. Tragiquement, beaucoup d’entre eux vont directement à Centrelink [NdT : l’équivalent australien de la Caisse d’allocations Familiales], rejoignant les centaines de milliers d’Australiens qui sont au chômage ou sous-employés.

Ces dernières années, plus de 15 pour cent des jeunes travailleurs ont été incapables de trouver un emploi et plus de 5 pour cent de tous les travailleurs sont actuellement au chômage. Ce dernier nombre est près de trois fois le taux de chômage qui prévalait à travers la longue expansion économique qui dura de 1940 jusqu’à 1970.

C’est le gouvernement travailliste de John Curtis qui le premier fit du plein emploi un impératif politique et procéda à en assurer la possibilité. Comme le monde a changé.

Le ministre de l’emploi Bill Shorten décrit 5 % de chômage comme le nouveau « plein emploi ». Au même moment, il préside à un système qui dénie leur dignité aux travailleurs au chômage qui luttent pour survivre avec la pitance gouvernementale qui est conçue pour les punir et leur faire honte.

Qu’est-il arrivé au Parti travailliste moderne ? Comment peut-il être à l’aise en punissant les chômeurs pour la détresse dans laquelle il les a mis ? Et pourquoi le Parti Libéral demeure-t-il tranquille ?

Pour que vous ne vous mépreniez pas, sachez que les gouvernements de toutes tendances ont présidé ces dernières années à la création d’un stock délibéré de centaines de milliers de travailleurs au chômage ou en sous-emploi.

Ces travailleurs malheureux sont les munitions humaines que la Reserve Bank garde prête au déploiement contre l’épouvantail de l’inflation vaincu depuis longtemps. Si le chômage baissait nettement en-deçà de 5 pour cent, la banque augmenterait vite ses taux d’intérêts pour relever le chômage à nouveau vers 5 pour cent.

Il n’en a pas toujours été ainsi. En 1972, le chef du parti travailliste Gough Whitlam accusa le gouvernement libéral de Billy McMahon de causer la hausse du taux de chômage vers 2 pour cent. Le discours électoral de Whitlam promettait que sa « première priorité serait de restaurer un plein emploi authentique — sans réserve, ni dérogation ». Initialement, Whitlam réussit. Le chômage fut réduit à un plus normal 1,3 % en 1974. Toutefois, alors que les effets du choc pétrolier de 1973 traversaient l’économie internationale, le chômage en Australie rebondit au-delà de 4 pour cent en juin 1975.

Ce n’était pas la faute du parti travailliste. Tout le monde occidental expérimentait un nouveau phénomène de « stagflation », avec une inflation et un chômage augmentant tout deux fortement.

Les politiques étaient coincés. S’ils essayaient de réduire le chômage, ils alimentaient une inflation déjà élevée. Et s’ils se focalisaient sur la réduction de l’inflation, ils accroissaient un chômage déjà élevé. C’est dans ces circonstances que le but du plein emploi progressivement disparut du programme du parti travailliste. Comme l’historien Frank Crowley l’a observé, « les politiciens devinrent habitués à la notion qui les auraient effaré naguère — un “niveau acceptable” de chômage ».

Au même moment, il y avait une marée montante de critique contre les chômeurs eux-mêmes, comme s’ils étaient les architectes de leur détresse. En 1974, le terme d’« assisté » [dole bludger] fut introduit dans le discours politique par les politiciens libéraux.

Pendant un temps, le parti travailliste demeura passionné dans l’aide aux chômeurs. À l’élection de 1977, lorsque le chômage s’avançait vers 7 pour cent, le chef de l’opposition Whitlam promis de « renverser la tendance croissante vers un chômage de plus en plus élevé ». Ses publicités de campagnes promettaient aux électeurs que l’ALP remettrait « l’Australie au travail». C’était son chant du cygne politique.

Dans l’intervalle jusqu’à la prochaine élection, le chef travailliste Bill Hayden dépeint le plein emploi comme plus un idéal qu’une possibilité pratique. « Chaque Australien doit avoir le droit à un travail, », déclara hayden. « C’est un principe que nous ne pouvons pas abandonner et n’abandonnerons pas. » Toutefois, il ne dit pas quand il pourra l’atteindre. « Ça ne sera pas facile. Mais ça sera tenté. » dit-il. En effet, cela devenait la nouvelle « lumière sur la colline » du parti travailliste, l’objectif distant et inatteignable du parti. Bientôt, ça ne sera même plus cela.

Dans l’intervalle jusqu’à ce que les travaillistes reviennent au pouvoir sous Bob Hawke en 1983, le but du plein emploi était plus distant que jamais. Plus de 10 pour cent des travailleurs étaient au chômage. Mais comme Hawke désespérait de réduire ce nombre, c’était comme pourchasser un mirage. Des centaines de milliers d’emploi furent créés, mais l’entrée croissante des femmes sur le marché du travail assura que ça soit insuffisant. Vers 1989, 5,6 pour cent des actifs étaient toujours au chômage. C’était tout ce qu’on pourrait obtenir. La récession du début des années 1990 vit le chômage rebondir vers plus de 10 pour cent. Après une décennie de durs efforts, on était revenu à la case départ.

C’est dans ce contexte que le gouvernement de Paul Keating donna à la Reserve Bank son indépendance et la responsabilité de maintenir une inflation faible. La focalisation monomaniaque sur l’inflation semblait sensée dans les circonstances.

Vingt ans plus tard, l’inflation est devenue un souvenir lointain. Malheureusement, le plein emploi est un souvenir encore plus lointain.

Ni les travaillistes ni les libéraux ne veulent entretenir l’espoir pour les centaines de milliers d’Australiens qui demeurent au chômage ou sous-employés. Et aucun des deux ne veut prendre la défense des nombreux sortants de l’école qui vont bientôt les rejoindre.

Un niveau de 5 pour cent de chômage est devenu la nouvelle normalité. Curtis et Chifley seraient effarés.

Maintenant que l’inflation est fermement sous contrôle, il ne devrait pas être trop demander que d’attendre du parti travailliste qu’il s’attelle à nouveau à la politique du plein emploi.

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La récession est arrivée, à cause de l’orthodoxie

L’économiste français Jean-Luc Gréau, qui n’est pas néochartaliste mais est un esprit libre et critique que j’avais beaucoup apprécié en lisant son La Trahison des économistes (2008). Le forum démocratique nous fait partager (avant le site de Causeur visiblement !) la première partie de son dernier article : Avis de tempête.

Morceaux choisis, avec quelques liens ajoutés renvoyant à ce que j’expliquais moi-même :

Un chiffre, qui n’est pas affiché à la une, résume la situation : le commerce mondial qui s’accroissait à un rythme de près de 20% l’an à l’été 2011 subissait une décroissance de 3% à la fin du printemps 2012. Ce repli ne souffre pas de difficulté d’interprétation : les grandes zones économiques du monde réduisent leurs importations. Nous sommes donc en présence d’une nouvelle crise de la demande qui semble ne pas épargner les pays émergents qui avaient échappé à la récession il y a quatre ans.

[…]

L’Irlande qui affichait des comptes publics et extérieurs excédentaires en 2007 a basculé dans le gouffre financier qu’avaient creusé ses banquiers en folie : ceux-ci avaient acheté sur fonds d’emprunts d’innombrables actifs financiers et immobiliers, en Irlande et hors d’Irlande, des deux côtés de l’Atlantique. C’est un joueur ruiné par ses paris manqués que l’Europe a cru devoir secourir en 2010. Et l’on a, toute honte bue, mis sur les épaules des contribuables locaux le fardeau du passif ainsi accumulé par les banques. Le Portugal, en revanche, n’a commis d’autre crime que de supporter la contrainte d’un euro exagérément fort tout en s’imaginant que la monnaie unique, qui était un boulet, leur ouvrait une fois pour toutes les voies de la prospérité : c’est ainsi que les entreprises locales, stimulées par un optimisme irraisonné, sont passées au premier rang dans la zone euro sous le critère du taux d’endettement, égal en moyenne à seize fois leur « cash flow ».

[…]

Les gouvernements qui se résignent à pratiquer l’austérité, au risque de précipiter leurs pays dans la récession, puis dans la dépression, ont des circonstances atténuantes à faire valoir : les organismes supranationaux, Commission européenne, Fonds Monétaire International, Banque centrale européenne, qui échappent à la sanction des urnes, le leur réclament. De même, s’agissant des prêteurs du marché du crédit qui sanctionnent le dérapage des déficits publics. Mais tous ceux qui se sont érigés en juges de la conduite des États présentent un fonctionnement bizarre de leurs neurones économiques. Quand, à force de rigueur, les économies plongent dans une récession sans fin, quand les taux de chômage explosent, ils pratiquent ce qu’il faudrait appeler la double peine. Ils exigent de nouveaux plans de réajustement, de nouvelles coupes dans les dépenses, de nouveaux sacrifices fiscaux, sans lesquels le retour à la santé financière des États leur paraît hors d’atteinte. Or ces plans achèvent de détruire la confiance résiduelle des investisseurs et des consommateurs.

[…]

La baisse des salaires atteint ou dépasse 15% en Grèce, certes peu productive, mais aussi en Irlande, dont le solde commercial reste largement excédentaire. Ce taux est dépassé par le Portugal dont le salaire ouvrier a chuté à 10 euros de l’heure (moins du tiers du salaire correspondant en France ou en Allemagne), soit le montant observé en Slovaquie et au Brésil.

Le noir scénario de la crise européenne s’inscrit cependant dans un contexte mondial qui n’incite plus à prendre des paris optimistes. Les dirigeants économiques américains, les analystes locaux se lamentent de la « sluggish and jobless recovery », la reprise anémique et sans emplois, qui contredit leurs attentes. Les grands pays émergents, qui ont fait naître les plus grands espoirs de sortie de la crise « par le haut », donnent à leur tour de la bande.

[…]

L’Italie constitue la véritable énigme dans le paysage économique de la zone euro. Son économie, qui dispose de secteurs d’excellence, reste puissante. Ses comptes extérieurs sont moins dégradés que les nôtres, son budget est à l’équilibre, une fois que l’on a déduit les intérêts dus aux prêteurs. Deux facteurs portent atteinte au crédit du Trésor public de Rome. Premièrement, le poids d’une dette accumulée durant les années soixante-dix et quatre-vingt, contrairement à celle de l’Espagne, qui découle de la dépression économique récente : les sommes que l’État italien doit décaisser année après année, pour honorer ses échéances, l’empêchent de retrouver l’équilibre financier. Deuxièmement, l’impact des politiques de rigueur menées dans différents pays, qui portent atteinte à la capacité d’exporter des entreprises de la péninsule. Ce sont donc deux facteurs que le gouvernement italien ne peut infléchir. Or, Mario Monti, venu tenter de porter remède au discrédit de l’État italien, s’est engagé dans la même politique d’austérité que les autres pays dits « périphériques » au moment même où son économie vacillait. C’est ainsi qu’il a aidé celle-ci à entrer à son tour en récession.

Il n’y a aucune énigme dans le cas de l’Italie, car le déficit public est indispensable à la croissance, entre autre parce les exportations ne peuvent se substituer à un déficit public (au mieux, elles substituent un déficit public étranger à un national). Quant à l’incapacité de l’euro à faire fonctionner nos économies, Portugal, Italie, France ou autre, de manière optimale et résistante, les néochartalistes de la première heure l’ont prédit avant même sa mise en place, dès 1998 pour Wray.

Un autre grand nom du néochartalisme, William Mitchell, abonde dans le même sens :

le FMI a de nouveau fait la leçon au monde quant à la politique économique. Dans son Rapport sur la Stabilité Financière Globale (Global Financial Stability Report) et son Actualisation de la Perspective Économique Mondiale (World Economic Outlook Update) — tous deux publiés hier (16 juillet 2012) le FMI a diminué à nouveau la croissance prévue mais se cramponne au mythe que l’austérité est la voie de la solution et que les réductions de déficits en cours soutiennent pertinemment la croissance. Quelqu’un au FMI comprend-il la logique ? On ne peut à la fois admettre que la croissance chute en-deçà des précédentes prévisions et cependant affirmer que la politique ayant causé cet effondrement de la croissance soutient la croissance. […]

L’article de EUObserver du 16 juillet 2012 — le FMI dit à la zone euro d’actionner la planche à billets — est représentatif de la réaction médiatique aux derniers rapports du FMI, ce qui montre à quel point le FMI est devenu compromis. Je pourrais considérer la dernière Actualisation de la Perspective Économique Mondiale plus en détail demain. Mais l’objectif aujourd’hui est la croyance persistante que la politique monétaire importe.

[…]

La montée en popularité du Monétarisme et de son homologue la Nouvelle Économie Classique n’était pas fondée sur un rejet empirique de l’orthodoxie keynésienne, mais selon les mots d’Alan Blinder :

« … était au contraire un triomphe de la théorisation a priori sur l’empirisme, de l’élégance intellectuelle sur l’observation et, dans une certaine mesure, de l’idéologie conservatrice sur le libéralisme. Ce n’est pas, en un mot, une révolution scientifique kuhnienne. »

La Théorie Quantitative de la Monnaie (TQM) est écrite MV = PQ. Ce qui signifie que le stock de monnaie (M) fois la vitesse de la monnaie — le nombre d’échange de la monnaie par période ou vitesse de la monnaie (V) est égal au niveau des prix (P) fois la production réelle (Q). L’orthodoxie suppose que V est fixe (bien qu’empririquement il bouge en tout sens) et affirme que Q est toujours à plein emploi par la grâce des ajustements du marché libre.

Aussi, cette théorie dénie l’existence du chômage. Les plus raisonnables des économistes orthodoxes admettent que des déviations de court-terme par rapport aux prédictions de la Théorie Quantitative de la Monnaie peuvent peuvent survenir mais qu’à long-terme toutes les frictions génératrices de chômage disparaîtront et que le théorie s’appliquera.

En affirmant ainsi que V et Q sont fixes, il devient évident que des changements chez M causent des changements chez P — c’est l’affirmation monétariste de base qu’augmenter l’offre de monnaie est inflationniste. Ils disent qu’un excès de croissance monétaire crée une situation ou trop de monnaie pourchasse trop peu de biens et que le seul ajustement possible est nominal (c’est-à-dire de l’inflation).

Une des contributions de Keynes était de montrer que la Théorie Quantitative de la Monnaie ne pouvait être correcte. Il observait des changements du niveau des prix indépendants de mouvements de l’offre de monnaie (et inversement) ce qui a changé sa perception de la manière dont opère le système monétaire.

Plus encore, avec des taux élevés de sous-utilisation des capacités et de l’emploi à différentes périodes (dont maintenant) on ne peut que difficilement sérieusement confirmer que Q est fixe. Il y a toujours de la place pour des ajustements réels (c’est-à-dire accroître la production) pour égaler la croissance nominale de la demande agrégée. Ainsi lorsqu’un surcroît de crédit devient disponible et que des emprunteurs utilise les dépôts créés par les prêts pour acheter des biens et des services, il est probable que les entreprises avec des capacités en excès répondront par une production réelle accrue pour maintenir la part de marché.

Plus encore, comme je l’explique sur ce billet — Le multiplicateur monétaire et d’autres mythes et ces billetsConstruire des réserves bancaires n’augmente pas les crédits et Construire des réserves bancaires n’est pas inflationniste — la banque centrale ne peut pas contrôler l’offre de monnaie de toute façon.

Il est vrai, aussi stupéfiant que ce la puisse paraître, que les économistes orthodoxes n’admettent pas le chômage, au sens commun ! Pour eux, le marché a simplement fait son travail en laissant chacun choisir entre travailler et avoir du loisir. C’est leur concept du NAIRU.

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Austérité fiscale – la dernière généralisation fallacieuse

Traduction par mes soins de Fiscal Austerity – the newest fallacy of composition de William Mitchell, professeur d’économie à l’Université de Newcastle en Australie.

Les origines de la macroéconomie remontent à la reconnaissance que l’approche de la science économique dominante, quant à l’agrégation, fut éviscérée par le concept de Généralisation Fallacieuse (« Fallacy of Composition »), erreur de logique survenant en « inférant qu’une propriété est vraie pour l’ensemble par le fait qu’elle est vraie pour tout ou partie des éléments de l’ensemble ». Ainsi la généralisation fallacieuse se réfère aux situations où des actions logiques individuellement deviennent irrationnelles collectivement. Cette erreur est des plus communes dans les raisonnements des macroéconomistes dominants et est utile pour saper leurs propositions politiques. L’actuel passage en force de l’austérité à travers le monde est un énième exemple flagrant de ce type de raisonnement faussé. Le fait même que l’austérité est promue à grande échelle générera les conditions de son échec comme stratégie de croissance. Nous n’apprenons jamais vraiment.

Les origines de cette erreur logique reposent dans le développement historique de la science économique dominante. Elle s’occupait largement de la microéoconomie et commençait ses raisonnements a priori dans la perspective d’un individu atome. Le consommateur seul ou l’entreprise seule. Je n’irai pas ici dans les détails, mais ce corpus théorique rencontra vite de graves difficultés avec le dénommé Problème d’Agrégation (Aggregation Problem).

Ainsi, pour affirmer des choses sur l’industrie, les marchés ou l’économie dans son ensemble, l’école dominante devait agréger leurs analyses individualistes. Bien sûr cela s’avéra impossible en utilisant n’importe quelle base rationnelle et ainsi ils maquillèrent le problème et supposèrent un « ménage représentatif » comme étant le côté de la demande d’un marché spécifique et une « entreprise représentative » comme étant le côté offre. Ensemble, ils vendent et achètent un « produit composé ».

Le maquillage intervient parce que ce tour de passe-passe transpose les principes applicables aux individus jusqu’au composé ou agrégé.

Avant les années 1930, il n’y avait pas de discipline séparée appelée macroéconomie. La théorie dominante – elle l’est encore aujourd’hui – considérait la macroéconomie comme étant l’agrégat des individus. Donc l’entreprise et le ménage représentatifs étaient ainsi simplement devenus plus gros mais les principes comportementaux qui étaient utilisés pour l’analyse étaient ceux appliqués au niveau individuel.

Par là-même, toute l’économie est perçue comme étant simplement comme une entreprise ou un ménage seul. Il s’ensuit que des changements de comportements ou d’environnements qui peuvent bénéficier à l’individu ou à l’entreprise sont automatiquement proclamés profitables à l’économie dans son ensemble.

L’erreur fondamentale de raisonnement qui survient lorsqu’on essaie d’appliquer au niveau macro une logique qui pourrait fonctionner au niveau micro est appelé généralisation fallacieuse. Les économistes néoclassiques ( précurseurs des néolibéraux contemporains) ne comprenaient pas le piège de la généralisation fallacieuse et exhortaient à réduire les dépenses publiques et les salaires au plus fort de la Grande Dépression.

Keynes mena le combat contre l’école dominante en exposant plusieurs généralisations fallacieuses. Bien que ces erreurs abondent dans l’école macroéconomique dominante, il y en a deux particulièrement fameuses dans la pensée macroéconomique : a) le paradoxe de l’épargne ; et b) la résolution du chômage par réduction des salaires.

Lors du premier semestre d’un cours décent de macroéconomie, les étudiants apprennent le paradoxe de l’épargne – où une vertu individuelle peut devenir un vice public. Lorsque les consommateurs essaient en masse d’épargner plus et que rien ne remplace la consommation perdue, tout le monde souffre parce que le revenu national chute (puisque le niveau de production réagit à la baisse de la consommation) et le chômage monte.

Le paradoxe de l’épargne nous dit que ce qui s’applique au niveau microéconomique  (la capacité d’accroître son épargne si on est suffisamment discipliné) ne s’applique pas au niveau macro (si tout le monde épargne de la demande globale, alors, on réduit la production et les revenus sauf intervention du gouvernement). L’économie plongerait même en récession.

En définitive, les revenus chuteraient et les individus seraient empêchés d’accroître leur épargne au total (parce que l’épargne est en fonction du revenu). Ce qui fonctionne pour l’un ne fonctionnera pas pour tous. C’est cela que l’école dominante occulte.

La causalité reflète la compréhension basique que la production et le revenu sont fonctions de la dépense globale (demande) et des ajustements dans la seconde enclenchent des changements dans les premiers. Il est même possible que l’épargne totale diminue en termes absolus lorsque tous les individus essaient d’épargner plus parce que les ajustements par les revenus sont très brutaux.

Keynes et d’autres considérèrent que les généralisations fallacieuses tel le paradoxe de l’épargne donnent un excellent argument pour considérer a priori l’étude de la macroéconomie comme discipline séparée. Comme écrit précédemment, jusqu’alors, les néoclassiques (l’école dominante moderne) a ignoré les caractéristiques particulières de la macroéconomie qui requéraient qu’elle soit étudiée séparément.

Ils supposèrent qu’on pouvait simplement empiler les relations microéconomiques (l’individu ajoute à un segment du marché qui ajoute à l’industrie qui ajoute à l’économie). Ainsi l’entreprise, le consommateur, ou l’industrie représentatif affichait le même comportement et les mêmes contraintes que les sous-éléments individuels. Mais Keynes et d’autres démontrèrent que l’école dominante n’avait pas de théorie de l’agrégation parce qu’elle ne pouvait pas résoudre ces problèmes de généralisations fallacieuses.

Comme elle supposait simplement que ce qui était vrai pour un individu serait vrai pour tous les individus. Cela amena les opposants à l’école dominante à souligner les plus importantes généralisations fallacieuses de la pensée dominante – leurs tentatives de passer du particulier au général échouèrent en raison des différentes contraintes que l’analyse de niveau macroéconomique appelle.

Paul Krugman l’a saisi de cette manière dans son blog du New York Times Comment les consommateurs capitulent :

… un des points culminants du semestre, si vous êtes un enseignant en introduction à la macroéconomie, survient lorsque vous expliquez comment la vertu individuelle peut être le vice public, comment les tentatives par les consommateurs de faire la bonne chose en épargnant plus peut appauvrir tout le monde. La clé est que si les consommateurs réduisent leur dépense, et que rien ne vient la remplacer, l’économie glissera dans la récession, réduisant le revenu de tous. En fait, le revenu des consommateurs peut même baisser plus que leur dépense, de manière à ce que leurs tentatives d’épargner plus se retournent contre eux – une possibilité connue par le nom de paradoxe de l’épargne.

L’expression paradoxe de l’épargne s’invita dans la nomenclature pendant la Grande Dépression lorsque Keynes et d’autres virent ce problème particulier donner un bon argument pour que le gouvernement dépense un déficit public afin de remplacer la consommation perdue lorsque le secteur non-gouvernemental cherche à accroître son épargne.

Là réside le rôle crucial des déficits budgétaires – financer le désir privé d’épargne. Par conséquent, l’économie nationale peut produire un certain volume de biens et de services à tout moment si elle emploie toutes les ressources disponibles (c’est-à-dire un chômage inférieur à 2 % et pas de sous-emploi). Cette production génère un revenu qui peut être dépensé ou épargné.

Si le secteur privé désire épargner, par exemple, 10 pour 100 $ qu’il reçoit alors ces 10 $ sont perdus pour l’ensemble des dépenses. Si rien d’autres n’advient, des stocks invendus surgiront et les entreprises commenceront à licencier des employés parce que le niveau de production est trop élevé relativement à cette demande. Les entreprises projettent la demande attendue et prennent leurs décisions de production sur ce qu’elles pensent pouvoir vendre dans les périodes à venir.

Le déclin de la croissance économique réduit alors le revenu national qui à son tour réduit l’épargne, étant donné que le premier est une fonction positive du revenu national total.

Mais si l’économie veut se maintenir au plein emploi, toute la production doit être vendue. Sur ce vient le gouvernement. C’est le seul secteur qui peut par une dépense nette de 10 $ pour chaque 100 $ venir combler le « manque de dépense » occasionné par l’épargne. Toute la production est vendue et les entreprises sont heureuses de retenir l’emploi à des niveaux créant cette production. Ce système est ce que les économistes appellent un « équilibre de plein emploi ».

Cependant, notez ce qui est arrivé. La dépense nette par le gouvernement (le déficit) ratifie les décisions d’épargne du secteur privé. Le déficit budgétaire maintient la demande globale assurant le plein emploi et le revenu national en résultant génère le niveau d’épargne désiré. Ainsi le déficit budgétaire finance l’épargne privée quotidiennement.

Il n’y a donc pas de problème particulier pour l’économie lorsque les ménages veulent accroître leur épargne. La solution ne repose pas sur une rapide reprise de l’investissement privé, bien qu’une accélération de la formation de capital améliorerait le rythme de la reprise. Aussi longtemps que le secteur gouvernemental « finance » ce comportement d’augmentation de l’épargne de la part des ménages, la croissance économique peut se poursuivre et le paradoxe de l’épargne peut être compensé. La dépense nette en hausse favorise la croissance des revenus et de l’emploi, qui se combinent pour générer le capacité d’épargne désirée par les ménages. Gagnant-gagnant.

En connaissant l’importance de la généralisation fallacieuse dans la macroéconomie dominante de l’époque, elle encaissa un coup terrible pour sa crédibilité. Comme notre mémoire est courte. Comment ces idées dominantes qui furent discréditées si méticuleusement à l’époque ont été capables de se réaffirmer comme le discours dominant est une autre histoire (aux profondeurs abyssales).

L’autre généralisation fallacieuse majeure concerne la solution de l’école dominante contre le chômage. La macroéconomie a émergé de l’échec de la science macroéconomique dominante à conceptualiser des problèmes à l’échelle de l’économie entière – en particulier, le problème du chômage de masse. Cf mon billet – What causes mass unemployment? – pour en savoir plus à ce sujet.

Marx l’avait déjà compris et vous voudrez peut-être lire la Théorie du Surplus de la valeur où il discute du problème de la réalisation lorsqu’il y a du chômage. À mes yeux, Marx fut le premier à réellement comprendre la notion de demande effective – dans sa distinction entre la demande notionnelle pour un bien (un désir) et la demande effective (celle qui est accompagnée d’argent).

Cette distinction, bien sûr, était la base des travaux de Keynes et des débats subséquents dans les années 1960 lorsque Clower et Axel Leijonhufvud ont démoli les tentatives de l’école dominante de saper la contribution de Keynes en avançant une compréhension monétaire sophistiquée de sa Théorie Générale.

Le fait est qu’avant cela l’école dominante échouait à comprendre ce qui arrive à un individu n’arrivera pas à tous les individus s’ils tentent la même chose. En terme de solution au chômage, elle croyait qu’une entreprise pouvait réduire ses coûts en abaissant les salaires de ses employés. Cependant ils échouèrent à voir que si toutes les entreprises font la même chose, la dépense totale chuterait brutalement et l’emploi aussi. Une fois encore, essayer de raisonner au niveau du système sur la base de l’expérience individuelle échoue le plus souvent.

Les salaires sont à la fois un coût et un revenu. L’école dominante ignore le côté revenu de la négociation salariale. Le problème technique vient de la trompeuse supposition que l’offre agrégée et la demande agrégée sont mutuellement indépendantes. C’est une présupposition standard de la science économique dominante et elle est clairement fausse.

Le chômage de masse apparaît lorsqu’il n’y a pas assez d’emplois et d’heures de travail générés par l’économie pour pleinement employer toute la population désireuse de travailler. Et la raison en est qu’il y a une insuffisante dépense agrégée dont la dépense nette gouvernementale est l’une des sources.

La réponse dominante erronée au chômage persistant qui obère la plupart des économies depuis les trois dernières décennies est d’invoquer des mesures du côté de l’offre – réduction des salaires, des tests d’activité plus stricts pour bénéficier des allocations de solidarité, des programmes sans fin de formation. Mais cette approche politique, qui a dominé la période néo-libérale et reflète leur focalisation sur l’individuel, est une proie facile pour le problème de la généralisation fallacieuse.

Ils méprennent un échec systémique pour un échec individuel. Vous ne pouvez pas chercher des emplois qui ne sont pas là. La principale raison faussant l’approche par le côté de l’offre est qu’elle échoue à reconnaître que le chômage se lève lorsqu’il n’y a pas assez d’emplois créés pour satisfaire les préférences de l’offre volontaire de travail. Les recherches sont claires : brasser les gens à travers des programmes d’entraînement déconnectés de l’environnement du travail salarié est un gaspillage de temps et de ressources, et démoralise les victimes de ce procédé – les chômeurs.

Étude de cas : la parabole des 100 chiens et 95 os

Imaginez une petite communauté de 100 chiens. Chaque matin ils vont déterrer des os dans le jardin. Si assez d’os pour tous y sont enterrés alors tous les chiens parviendront à réussir leur quête quelque soit leur niveau de rapidité et de dextérité.

Maintenant imaginez qu’un jour les 100 chiens se mettent à chercher dans le jardin comme d’habitude mais découvrent qu’il n’y a que 95 os enterrés.

Certains limiers particulièrement fins ont déterré deux os comme d’habitude pendant que d’autres n’en déterrent qu’un habituellement. Mais, par construction comptable, il y a au moins 5 chiens qui reviendront sans os à la niche.

Maintenant imaginez que le gouvernement décide que c’est intenable et que ce sont les talents et la motivation des chiens sans os qui sont le problème. Ils ne sont pas assez doués.

Aussi toute une palette de psychologues pour chiens et de dresseurs est appelée pour travailler sur les capacités et les attitudes des chiens sans os. Ces chiens sont évalués et assignés à des agents de suivis. On leur dit que s’ils ne s’entraînent pas ils perdront leur gamelle nocturne que le gouvernement leur donne lorsqu’ils n’ont pas d’os. Ils se sentent découragés.

De toute façon, après que des habiletés à courir et à creuser sont transmises aux chiens sans os, les choses commencent à changer. Chaque jour les 100 chiens vont chercher 95 os, on commence à voir des chiens différents revenir sans os. La file des sans-os semble être remélangée par les programmes d’entraînement.

Toutefois, pour n’importe quel jour, il y a toujours 100 chiens courant sur le jardin et seulement 95 os enterrés là !

Aux États-Unis il y a 90 os pour 100 chiens et en Espagne 80 os pour 100 chiens !
Le fait est que les généralisations fallacieuses pullulent dans les raisonnements de la science macroéconomique dominante et ont conduit à des décisions politiques très malencontreuses par le passé.

Le sophisme du gouvernement bon père de famille

Une autre source majeure d’erreur de raisonnement dans les théories macroéconomiques dominantes qui mène le bal en faveur de l’austérité est l’analogie trompeuse entre un ménage et le budget du gouvernement. J’y ai souvent répondu.

Dans un système à monnaie fiduciaire, un gouvernement souverain n’est jamais contraint par ses revenus parce qu’il dispose du monopole d’émission de la monnaie. Mais les ménages utilisent cette monnaie et sont toujours financièrement contraints. C’est une différence fondamentale.

Mon ami et parfois coauteur Randy Wray a écrit un très intéressant billet l’année dernière intitulé – Teaching the Fallacy of Composition: The Federal Budget Deficit – où il traite de ces problèmes dans le détail.

Il note que l’analogie du budget gouvernemental avec celui d’un ménage « ignore l’impact qu’a le déficit budgétaire sur les autres secteurs de l’économie ». Il utilise l’approche des soldes sectoriels pour montre que :

Au niveau global, la dépense en dollar de chacun des trois secteurs combinés doit être égal au revenu reçu par les trois secteurs combinés. La dépense globale égale le revenu global. Mais il n’y a aucune raison pour qu’un secteur dépense exactement son revenu. Un secteur peut dégager un surplus (dépenser moins que son revenu) aussi longtemps qu’un autre a un déficit (dépenser plus que son revenu).

Et, « si nous avons un secteur étranger à l’équilibre, il n’y a aucun moyen pour que le secteur privé dans son ensemble n’épargne sauf si le gouvernement opère un déficit. Sans déficit gouvernemental, il n’y aurait pas d’épargne privée. Bien sûr, un individu peut dépenser moins que son revenu, mais un autre aura à dépenser plus que son propre revenu ».

Donc la relation dépense/revenu entre les trois secteurs peut être exprimée sous la forme du cadre comptable des soldes sectoriels se contraignant réciproquement.

Cela est très pertinent quant à la manière dont nous pensons à l’actuelle campagne pour l’austérité.

Nous savons que si le secteur gouvernemental essaie d’opérer des surplus lorsqu’il y a un déficit extérieur et que le secteur privé domestique veut épargner, les conséquences en seront mauvaises. La ponction fiscale réduit le pouvoir d’achat, ce qui entame la croissance des revenus et de la production, et ultimement force le secteur privé domestique à diminuer son épargne.

Le seul moyen d’annuler les dégâts survenant de cette ponction fiscale est d’avoir un surplus extérieur (exportations nettes) ajoutant de la dépense à l’économie locale et soutenant la croissance des revenus et le désire d’épargner. C’est la situation norvégienne.

Ainsi nous savons que si le secteur privé domestique désire épargner globalement, agit en conformité et que la nation bénéficie d’un déficit extérieur, alors le seul moyen de soutenir cela est un flux continu de déficits publics. Ils doivent être permanents et dimensionnés pour satisfaire le manque de dépense laissé par les deux autres secteurs.

Plus encore, c’est le seul moyen de réduire le niveau d’endettement du secteur privé lorsque le solde extérieur est en déficit.

Et cela me mène à l’idée que la campagne pour l’austérité est elle-même tombée dans le piège de la généralisation fallacieuse – aussi dévastatrice que les autres qui pullulent à travers la pensée macroéconomique dominante.

L’austérité comme généralisation fallacieuse

Le FMI a promu des stratégies de croissance orientées vers l’exportation dans les pays émergents depuis des années. Parfois fondées sur l’industrie (Corée du Sud, Taïwan, Hong Kong et Singapour) ou d’autres fois fondées sur les récoltes agricoles ou l’extraction de ressources à l’exportation. Tandis que les premières stratégies d’exportations industrielles des tigres asiatiques (qui précédèrent l’offensive des programmes d’ajustement structurel à partir de la fin des années 1970) furent des succès les recherches montrent très clairement que la plupart des nations pauvres ont régressé avec ces programmes.

Dans le cas du commerce, la généralisation fallacieuse consiste en une contrainte à l’« empilement » quant à la capacité des nations à exporter simultanément des biens sur le marché extérieur – ce qui revient pour la plupart des nations à pénétrer les mêmes marchés.

Le FMI et maintenant les fous de l’austérité invoquent leurs arguments habituels. Premièrement, il n’y a aucune contrainte du côté de la demande parce que le nations riches croîtront suffisamment vite pour supporter le volume accru des importations et éviter les engorgements déprimant les prix des exportations. Deuxièmement, les nations pauvres commenceront à commercer entre elles. Troisièmement, les nations pauvres introduisent continument des techniques de production intensives en capital et feront de la place pour les exportations intensives en main-d’œuvre d’autres nations.

Lorsqu’on lit les nombreuses études sur ce sujet, on découvre qu’en réalité les contraintes par la demande survenant par la concurrence sur les marchés limités à l’exportation sont fortes. Plus encore, les marchés engorgés à l’exportation voient leurs prix continuellement baisser pour les pays moins développés qui ont alors eu à emprunter encore plus de fonds au FMI pour joindre les deux bouts. Dans l’intervalle, ces nations minent leur agriculture de subsistance pour en faire des cultures d’exportations et les gens ont faim.

Mais les plans d’austérité actuels ont quelques similitudes avec la stratégie de développement du FMI, ce qui n’est aucunement une surprise étant donné que le FMI a écrit la récente réponse du G20 endossant les programmes d’austérité.

La magazine The Economist (1er juillet 2010) avait un intéressant article – Austerity alarm – où ils ont écrit que « Les deux camps opposés du débat austérité c. stimulus exagèrent, mais le lobby de l’austérité est plus dangereux ». C’était un retournement pour l’analyse traditionnellement néolibérale qu’on lit dans ce magazine.

The Economist écrit :

… le monde développé semble parti pour un ajustement fiscal collectif pesant 1 % de son PIB annuel total l’année prochaine, la plus grosse contraction budgétaire synchronisée depuis au moins quatre décennies.

Pour les critiques keynésiens le basculement vers l’austérité est une bourde monumentale … [qui] … poussera l’économie mondial dans la dépression. Avec le chômage élevé, une production très en dessous de son potentiel, une dépense privée encore fragile et des taux d’intérêts proches de zéro … le stimulus fiscal demeure un soutien essentiel pour l’économie et des réductions de déficits maintenant appelleraient la stagnation et la déflation.

… les partisans de … l’austérité croient que c’est nécessaire et approprié : la dépense déficitaire ne peut se poursuivre éternellement et en stimulant la confiance des entreprises et des ménages et diminuant la prime de risque sur la dette gouvernementale, une consolidation fiscale bien peut en vérité stimuler la croissance … l’épargne fiscale accroîtra la dépense privée en réduisant l’incertitude quant à la politique d’imposition et à la dette gouvernementales.

Il est clair que les terroristes du déficit ne spécifient jamais comment ils répondraient à cette question : Si le gouvernement prend x pour cent de la dépense globale, qu’est-ce qui les remplacera ? Mais, plus encore, le remplacement doit ajouter plus que ce que le gouvernement ôte pour que la croissance continue.

Mis à part les allusions confuses qu’une sorte d’équivalence ricardienne inversée entrerait en action – ainsi les consommateurs et les entreprises dépenseraient soudainement le liquide qu’ils auraient épargné pour payer les taxes supplémentaires anticipée une fois qu’ils réalisent que les déficits chutent – il n’y a que très peu d’arguments consistants présentés pour étayer le choix de l’austérité. Lisez, je vous prie, mon billet – Pushing the fantasy barrow – pour une discussion sur l’absurdité des arguments de l’équivalence ricardienne de la science macroéconomique dominante.

Dans le Wall Street Journal de la semaine dernière (1er juillet 2010), Thomas Frank a écrit que nous devons Éviter le Piège de l’Austérité (Avoiding the Austerity Trap) :

La réduction du déficit est une obsession malsaine.

Les hausses récentes du déficit fédéral ont fait trembler la classe des experts, mais ne sont pas vraiment mystérieuses. Elles sont, pour la plupart, un produit de la récession, qui a réduit les recettes fiscales, justifié les plans de sauvetages et les mesures de relance, et permis les allocations chômage et autres « stabilisateurs automatiques ».

Réglons la récession et nous réduirons le déficit finalement aussi. Le danger réel est qu’à la place nous décidions de regarder le déficit comme un problème en soi – une question quasi-morale qui doit être résolue indépendamment de la vaste économie – et que nous procédions à l’équilibre du budget nous-mêmes tout droit à nouveau dans l’ornière économique. Pour un aperçu de son fonctionnement, jetez un œil à l’Irlande anciennement prospère, où un régime sévère pour contrôler le déficit public a rendu la récession plus ou moins permanente.

L’austérité serait un choix terrible en ce moment, mais la pulsion gaffeuse démange le clergé politique ces jours-ci. Une raison à cela est que la réduction du déficit est le plus souvent un levier pour autre chose, quelques projets politiques qui doivent demeurer obscurs parce qu’ils sont trop écœurants pour être discutés ouvertement.

La lecture de cet article m’a rappelé la prose sur les déficits stratégiques. C’était une phrase du cru de David Stockman directeur du budget du président Ronald Reagan « pour décrire l’utilité de créer des manques à gagner budgétaires de long-terme pour saper le soutien politique à la dépense gouvernementale » (Source en anglais).

Il y a donc clairement des arrière-pensées politiques sous les appels à l’austérité.

Mais le meilleur argument que les fous présentent habituellement est le commerce extérieur et c’est là que nous rencontrons une autre généralisation fallacieuse dévastatrice. J’ai vu quelques papiers sortis ces mois-ci pour prétendument documenter des cas où l’austérité a conduit à la croissance. Deux pays sont souvent tenus pour exemplaires de cette approche – le Canada et la Suède dans les années 1990.

Dans les deux cas les gouvernements ont réduit leurs dépenses nettes et la croissance apparut les années suivantes. L’article de The Economist note que :

Mais dans la plupart de ces exemples les taux d’intérêt ont chuté ou la monnaie s’est dépréciée. Ces remèdes ne sont pas disponibles actuellement : les taux d’intérêts sont déjà bas et les monnaies des pays riches ne peuvent toutes se déprécier simultanément. Sans ces amortisseurs, l’austérité fiscale ne peut probablement pas stimuler la croissance.

Ainsi bien que le Canada ait pu compenser les réductions de sa dépense publique par l’amélioration du solde extérieur ainsi qu’une compétitivité accrue par des ajustement des taux de changes, cette solutions ne peut pas fonctionner si tous les pays s’engagent dans de l’austérité. Là réside la généralisation fallacieuse.

En ce moment, l’Irlande a montré un sursaut du PIB tiré par la croissance britannique et américaine. Mais ces deux nations ralentissent dorénavant en introduisant des politiques d’austérité que ce soit explicitement ou implicitement par l’expiration des mesures de stimulation.

Ainsi la stratégie de croissance par l’exportation ne peut s’appliquer à toutes les nations qui réduisent leurs demandes domestiques.

Il est également ironique que les interventions fiscales les plus importantes (Chine) ont procuré quelque croissance globale. Et même cette injection de dépense sera probablement réduite l’année prochaine.

Le résultat est que vous obtenez la stratégie politique typique de l’UEM – écorcher l’économie domestique en dégradant les allocations, les salaires et les conditions de travail – et espérer une croissance extérieure. Un pays pourrait s’en sortir ainsi mais pas tous.

La seule manière fiable de prévenir une généralisation fallacieuse comme celle-là est de maintenir un soutien fiscal adéquat par la dépense pendant que le secteur privé réduit son endettement excessif par l’épargne.

Cette stratégie est également la meilleure pour stimuler les exportations parce que la croissance du revenu mondial sera plus forte et que les importations sont en fonction de la croissance du PIB.

Les austérichiens [NdT : mot-valise avec autrichiens, une école ultra-libérale, et austérité] ne sapent pas seulement les droits et le bien-être des citoyens mais sapent également  la source des revenus de l’exportation – la demande agrégée domestique.

Digression : La banque centrale australienne maintient ses taux d’intérêt

Aujourd’hui la Reserve Bank of Australia (RBA) a décidé de maintenir constants ses taux d’intérêt en Australie à 4,5 pour cent. On peut lire le Communiqué pour comprendre pourquoi. En gros, ils deviennent un peu pessimistes quant à l’environnement extérieur.

J’aurais préféré une réduction des taux !

Conclusion

Ce sera tout pour aujourd’hui !

Un peu étourdi, j’avais cru que cet article était tout récent, et ne me suis rendu compte de sa date exacte (6 juillet 2010) qu’après avoir largement entamé la traduction. Je l’ai terminée parce que les prédictions de Mitchell se sont avérées et celles des libéraux se sont effectivement démenties, enfin parce que le débat a largement stagné depuis, d’où ma méprise. Espérons que l’austérité continuera à laisser des déficits supérieurs aux critères de Maastricht, on pourrait alors éviter le pire. Mais pour la zone euro, c’est peu probable.

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Quelle différence un président peut faire !

Article du professeur William Mitchell de l’Université de Newcastle (Australie) traduit par mes soins.

Une fois de plus, la presse mondiale attise la frénésie de « la sortie de la Grèce » et ressort les économistes dominants de tous poils qui martèlent avec véhémence que la Grèce aurait besoin de l’euro et qu’elle s’accrochera à la corde s’il y en a une. La majeure partie est de la propagande conservatrice. La réalité est que — bien que la sortie serait un coût immédiat — la situation est actuellement si extrême et les perspectives si négatives que ces « coûts » doivent être rapportés au retour presque immédiat de la croissance si la nation sortait et faisait défaut. Apparemment, les élites politiques grecques (le président et les chefs des deux principaux partis) proposent que les récentes élections, qui ont rejeté l’austérité de la troïka si violemment, soient ignorées et que, en remplacement, un gouvernement de technocrates — qui joueront tous le jeu de la troïka — soit installé aux commandes. Les machinations des néo-libéraux ne cessent jamais de m’impressionner. La Grèce devrait s’inspirer en regardant du côté de l’Islande. Mais là ils avaient un président qui s’enquérait décemment de l’intérêt national.

Récemment, Statistiques d’Islande a fournit les prévisions économiques mises-à-jour pour le printemps 2012 :

La croissance économique a atteint 3,1% en 2011 et est due à une consommation privée accrue et de l’investissement. Les prévisions pour 2012–2017 supposent que le redressement économique continuera avec 2,6 % de croissance en 2012. Une croissance positive est attendue tout au long de la période prévisionnelle, bien que des changements dans les investissements industriels de grande ampleur peuvent altérer la prévision. La croissance économique sera emmenée par l’investissement et la consommation.

Ce pourrait être l’avenir de la Grèce. Voici un graphique sorti de la Prévision Économique pour le Printemps 2012.

Comparez cela à cette représentation de la tragédie grecque. J’ai pensé que c’est une œuvre particulièrement saisissante de la part du dessinateur grec Dimitris Hantzopoulos. Le titre de l’image — ΤΗΣ ΗΜΕΡΑΣ — signifie Le Jour.

Si votre géographie est à la traîne, voici un indice :

L’avant-dernier week-end, les Grecs ont voté pour en finir avec l’austérité — un appel catégorique des dernières élections. Mais il y a de la confusion dans l’électorat parce que la majorité veut garder l’euro. C’est un défaut de pédagogie — ils ne peuvent pas réalistement garder l’euro sous les conditions présentes (ou attendues à l’avenir) et éviter une douloureuse austérité.

Plus encore, même s’ils se sortent de cette crise en une forme plus ou moins défaite, — beaucoup plus pauvres avec des divisions sociales béantes — ce n’est qu’une question de temps avant que le prochain basculement du cycle économique ne les frappe et que les conséquences ou les vestiges de la présente sinistrose se démultiplient avec les nouvelles tensions lorsque la demande globale s’effondrera à nouveau.

L’Union Économique et Monétaire (UEM) telle qu’actuellement construite — sans autorité fiscale supra-nationale crédible avec la mission claire de défendre les régions souffrant de chocs de demande asymétriques (positif ou négatif) — ne peut pas gérer des cycles économiques conséquents. Un système monétaire incapable de faire face à de tels basculements de demande globale n’est pas un socle raisonnable pour organiser des économies complexes — si la prospérité de tous les citoyens est le but.

Donc, si la Grèce souhaite éliminer l’austérité et utiliser ses capacités de production pour restaurer la croissance, alors elle doit abandonner l’euro.

il semble toutefois que les coulisses politiques des élites en Grèce (et ailleurs) manœuvrent pour cracher au visage de l’électorat et pour imposer quelque commission technique pour gouverner le pays.

Les élections récentes ont abouti à une impasse — la répartition du vote est telle que le soutien des partis principaux de la classe moyenne de droite comme de gauche s’est effondré. Le peuple grec peut ne pas comprendre les méandres de la tyrannie du système monétaire qui leur est imposé mais il était clair sur un point — il veut la fin de l’austérité voulue par la troïka.

Il ne peut y avoir de doute là-dessus. Les estimations sont qu’une nouvelle élection consolidera cette vue encore plus et que les deux partis principaux perdront encore des soutiens. Il y aurait alors l’espoir de quelque coalition opposée à l’austérité qui n’inclut pas Aube Dorée. Mais corrigez-moi si je me trompe — je peux difficilement passer pour un expert de la politique grecque.

Les élites de l’euro, bien sûr, émettent toutes sortes d’avertissement et les élites grecques depuis le président jusqu’aux chefs des deux partis principaux (si violemment battus lors des récentes élections) conspirent à présent pour implanter un gouvernements de technocrates et de politiciens. Le peuple grec ne supporte clairement pas l’intronisation de Lucas Papademos (sous pression de la troïka) lorsque le Premier ministre élu a indiqué qu’il proposerait le dernier plan de sauvetage au suffrage populaire.

Ils devraient se mettre à l’école de l’Islande.

L’Islande a tôt appris que lorsque votre gouvernement vous trahit, son seul recours est une intervention de son chef attitré (président). C’est ce qui arriva en Islande lorsque le président intervint en 2010 — en accord avec le sentiment populaire —  et refusa de signer la législation entérinée par l’intention d’un gouvernement coupé des réalités de se gargariser sur la scène internationale en promouvant une admission à l’UEM en dépit des dommages évidents qu’elle causerait à la nation.

Le président islandais a opposé son véto à une loi du parlement qui aurait obligé la nation à « rembourser » 3,4 milliards de livres sterling à la Grande Bretagne et aux Pays-Bas. Ce remboursement était relatif aux montants que les gouvernements britannique et néerlandais payèrent à leurs citoyens qui avaient des dépôts dans une banque islandaise privée qui s’est effondrée au plus fort de la crise financière mondiale.

À présent, l’hystérie journalistique atteint de nouveaux sommets avec toutes sortes d’avertissements extrêmes au peuple grec s’il ose quitter la zone euro et abandonne l’Allemagne à l’Espagne et à l’Italie (et l’Irlande) et bientôt d’autres nations.

Au moment où le président islandais intervint, l’hystérie journalistique atteignait déjà des sommets. La chauvine presse britannique brandit toutes les menaces contre leur minuscule voisin du nord.

Les Islandais toutefois étaient véhéments et outrés que le gouvernement du Royaume-Uni ait utilisé la loi antiterroriste britannique pour geler tous les actifs islandais aux Royaume-Uni fin 2008. C’est ce mouvement qui fut le dernier clou dans la solvabilité des banques islandaises.

La population islandaise a considéré que l’accord obtenu par leur parlement n’était pas dans leur intérêt ni de leur responsabilité et elle a réalisé que les motivations des chefs politiques islandais étaient, en fait, de faire leurs premiers pas dans l’UEM, ce à quoi l’immense majorité de la population se refuse.

La même chose peut maintenant être dite de la population grecque. Ils ont voté avec fracas pour qu’on ne leur impose plus de l’austérité.

Les gouvernements britannique et néerlandais ont sauvé leurs propres citoyens après avoir autorisé Icesave à opérer sous le système « passport ». Ils essayèrent de quémander l’argent au gouvernement islandais — il y eut des affirmations que sous la loi européenne il y a une garantie souveraine des dépôts (c’est douteux — il n’y a aucune obligation de garantie étatique).

Plus encore, ils affirmèrent que l’Islande était discriminatrice (à l’encontre de la loi européenne) en cela qu’elle n’avait sauvé que ses citoyens mais refusait de faire de même pour les citoyens étrangers (également douteux). Les Néerlandais et les Britanniques n’allèrent pas devant une cour de justice indépendante pour que ces questions soient tranchées de manière impartiale. La raison — ils auraient probablement perdu leur brutale capacité à faire pression pour que l’Islande paie.

Exactement les mêmes affirmations sont émises contre les Grecs — menaces légales, menaces économiques — toutes insignifiantes si le gouvernement grec reprend le contrôle de sa monnaie et la laisse se déprécier.

Le problème auquel les citoyens islandais durent faire face était que le parlement islandais, apparemment désireux d’apaiser ceux qui bloqueraient sa proposition d’entrée dans l’UEM (le Royaume-Uni a menacé), ont finalement accepté de rembourser les prêts.Vous pouvez lire plus sur ce que pense le peuple sur la page d’accueil d’In Defence.

Il est clair que les citoyens n’approuvèrent pas cet accord et que la vaste majorité ne voulait pas être accepté par l’euro (c’est-à-dire, entrer dans l’UEM). La protestation populaire accumula des forces en 2009 et donna au président sa motivation pour protéger les intérêts nationaux. Ce n’était que la deuxième fois durant les 66 ans d’histoire de l’Islande comme république que le titulaire avait exercé ce pouvoir.

Rappelez-vous le discours télévisé national que le président fit lorsqu’il annonça sa décision à la nation. Sa déclaration officielle dit qu’après que le parlement entérina la loi pour rembourser les prêts, il :

… avait reçu une pétition, signé par un quart de l’électorat, appelant à ce que cette loi soit soumise à référendum. C’est une proportion de l’électorat beaucoup plus grande que celle citée dans les déclarations et propositions de partis politiques.

Les sondages d’opinion indiquent qu’une écrasante majorité nationale est du même avis. De surcroît, des déclarations faites au parlement et des appels que le président a reçu de parlementaires individuellement indiquent qu’une majorité des parlementaires préfère la tenu d’un tel référendum …

C’est la clef-de-voûte de la structure constitutionnelle de la République d’Islande que le peuple est le juge suprême de la validité de la loi …

Maintenant le peuple a le pouvoir et la responsabilité entre ses mains.

À mettre en regard avec ce qui se passe en Grèce.

Quand l’actuel Premier ministre Georges Papandréou a indiqué qu’il soumettrait le précédent plan de sauvetage à référendum la troïka le limogea en toute hâte. Les Allemands vont jusqu’à suggérer que la Grèce devrait garder son Premier ministre non-élu indéfiniment (c’est-à-dire, évitant les prochaines élections) de la même manière que les Italiens suspendent leur vote démocratique jusqu’en 2013 au moins.

Il est vrai que l’Islande a sa propre monnaie et que la Grèce utilise une monnaie étrangère. Le fait que l’Islande dispose de sa propre monnaie lui a donné un puissant levier contre les marchés financiers internationaux. La Grèce ne dispose pas d’un tel levier. L’Islande pouvait faire défaut pour des dettes libellées en monnaie étrangère et laisser sa monnaie se déprécier.

Les Grecs doivent changer la totalité de leur système monétaire, ce qui ajoute des difficultés — qui sont toutes surmontables.

Pour l’Islande, la crise a imposé des coûts réels massifs sur la nation mais les bénéfices devinrent tangibles relativement rapidement. Un retour plus rapide à la croissance était assuré. La Grèce en est maintenant à sa cinquième année de récession (Dépression) sans la moindre sortie en vue.

Le 17 février 2012 l’agence de notation Fitch a relevé la note islandaise et dit:

La restauration de la notation d’investissement en monnaie étrangère à long terme de l’Islande reflète les progrès accomplis pour restaurer la stabilité macroéconomique, avançant des réformes structurelles et reconstruisant la solvabilité souveraine depuis la crise bancaire et monétaire de 2008 … L’Islande a quitté son programme du FMI avec succès et gagné un accès renouvelé aux marchés des capitaux internationaux. Un redressement économique prometteur est en cours …

Bien que je prenne les affirmations des agences de notation avec des pincettes, elles reflètent effectivement ce que pensent les marchés obligataires. Le fait est que l’Islande est dans une position internationale que les nations membres de l’UEM envient en ce moment même.

Bien que le gouvernement islandais n’a certainement pas fait d’orgie fiscale et a permis aux exportations nettes de récolter les avantages de la dépréciation massive, le gouvernement n’a pas non plus écorché l’économie avec de l’austérité. Ils ont laissé la croissance construire ses revenues de taxation plutôt que d’extorquer un lourd tribut à ses citoyens.

Comme le montre les prévision du printemps 2012 — la consommation privée et l’investissement emmènent la croissance — avec le retour de la confiance — le chômage chute, les salaires réels sont en hausse et la demande globale est stable.

Tout cela était prévisible. Le néochartalisme (Modern Monetary theory, MMT) montre qu’un gouvernement souverain n’est jamais contraint par ses revenus parce qu’il a le monopole d’émission de sa propre monnaie. Ce qui signifie qu’il a toujours la capacité (étant données les ressources réelles) d’améliorer la croissance domestique et l’emploi sans se soucier de ce qui advient dans l’économie privée ou dans le secteur étranger.

Plus encore, une monnaie en change flottant permet à la politique fiscale et monétaire de se concentrer sur la politique domestique sans avoir besoin de s’engager dans des « interventions officielles » (des transactions entre banques centrales sur le marché des changes internationaux) pour stabiliser un taux donné.

Cela signifie que les déséquilibres extérieurs n’ont pas à être résolus par de tragiques dévaluations internes (dégradations des conditions de travail).

Voici quelques preuves illustrées soutenant ce discours.

Comparaison des croissances réelles du PIB – La Grèce et l’Islande

Le graphique suivant est construit avec les dernières données de comptabilité nationale trimestrielle de l’Islande et de la Grèce (fournies par leurs agences nationales de statistiques). Il compare la croissance du PIB réel (corrigé des variation saisonnières et annualisés) du trimestre de mars 2005 au trimestre de décembre  2011 pour chaque nations.

Il n’y a qu’une seule conclusion — la nation qui a le mieux résisté aux élites néolibérales européennes et démontré la solidité de sa direction est en voie de guérison d’un plus gros choc que ce la Grèce a subi. Cette nation — qui s’est toujours plus inclinée devant les demandes irréalistes de ces mêmes élites jusqu’au point d’installer à la présidence un technocrate-banquier-central non-élu — coule.

Je ne suggère pas que l’Islande est entièrement paradisiaque. Loin de là. Mais elle a le contrôle de sa monnaie et a permis la flexibilité inhérente à ce contrôle de jouer à son avantage (mouvements des taux de change, capacité de la banque centrale à fixer les taux d’intérêt et soutien fiscal).

Taux de change réels et nominaux

Le graphique suivant utilise les données disponibles chez la Banque Centrale d’Islande et montre que le dollar des États-Unis, l’euro, et les taux de changes de l’Indice Global des Échange (Broad Trade Index) contre la Couronne islandaise (moyenne mensuelle, mi-taux) de janvier 2000 à Mai 2012.

Vous pouvez en lire plus sur l’Indice Global des Échanges ici, mais il suffit de dire qu’il représente une parité d’échange pondéré en fonction des importances relatives de ses partenaires. La Banque Centrale d’Islande met régulièrement à jour les monnaies du « panier », qui est utilisé pour calculer l’Indice lorsque la configuration des échanges évolue.

En 2010, les principaux partenaires commerciaux de l’Islande étaient les États-Unis (14,4 pour-cent du commerce total), la Chine (13,8 pour-cent), la Russie (8,6 pour-cent), la Suisse (6,6 pour-cent) et la Norvège (4,2 pour-cent) (Source).

La dépréciation de la monnaie islandaise contre les principales monnaies mondiales pendant la crise fut extrême. Le même type d’ajustements surviendrait rapidement en Grèce si elle sortait de la zone euro et restaurait sa souveraineté monétaire.

Mais notez que la dépréciation est terminée ! Ceux qui clament que les nations allant à l’encontre les sentiments des marchés financiers encourent un effondrement de leur monnaie et de ne jamais s’en remettre, échouent à comprendre les dynamiques d’une crise des taux de change. Bien évidemment, une dépréciation majeure survient.

Mais historiquement, les taux se stabilisent et commencent à s’améliorer une fois que les ajustements structurels qu’apporte la dépréciation (changement des termes de l’échange, changement de la composition des industries, etc.) commencent à apparaître.

Considérez le graphique suivant qui montrent le taux de change réel (c’est-à-dire le taux nominal corrigé de l’inflation relative des prix). Les mouvements du taux de change nominal et du niveau des prix relatif (Pw/P) doivent être combinés pour nous dire quelque chose des mouvements relatifs de compétitivité. La taux de change réel saisit l’impact global de ces variables et est utilisé pour mesurer notre compétitivité dans le commerce international.

Le taux nominal peut aussi être ajusté au coût unitaire du travail. Je montre les deux dans le graphique qui suit.

Laissez-vous aller à lire mon blog — Saturday quiz – January 28, 2012 – answers and discussion (Réponse à la Question 2) — pour plus de discussion sur les dérivées du taux de change réel.

La chute rapide du taux de change réel a donné à l’Islande une impulsion fulgurante à sa compétitivité internationale. C’est la même impulsion que la Grèce obtiendrait si elle quittait la zone euro. Pour peu qu’elle puisse isoler les effets sur les revenus réels de l’effondrement du taux de change — ce sera limité et la croissance reviendra presque immédiatement.

Notez que les deux manières de calculer le taux de change réel — les mesures IPC (CPI en anglais, inflation globale) et CUT (coût du travail, ULC en anglais) — évoluent de conserve. Ce qui vous dit que les coûts du travail étaient effectivement contenus alors que les prix des importations augmentaient face à la dépréciation rapide du taux de change nominal. Cela permit à la hausse de la compétitivité de se « coller » (« stick ») (dans le jargon de ma profession).

Les nations membres de l’UEM sont piégées et ne peuvent exploiter la flexibilité d’une monnaie souveraine. Le seul ajustement aux équilibres externes est alors la dévaluation interne qui impose une tendance récessive. Ajouter de l’austérité fiscale au même moment est la raison pour laquelle les comptes nationaux grecques sont dans un état si effarant.

Pour qu’un gouvernement poursuive le bien public il doit contrôler sa propre monnaie et cela signifie qu’elle doit flotter.

Inflation

Qu’en est-il de l’inflation ? Beaucoup de commentateurs clament que les taux de changes flexibles sont dangereux parce qu’ils résultent en une inflation qui s’accélère. La protestation n’est que partiellement vraie et échoue à prendre en compte les ajustements internes (substitutions aux importations) et externes (amélioration de la compétitivité des exportations) qui surviennent lorsque les termes de l’échange évoluent — particulièrement lorsqu’ils sont aussi drastiques que montrés dans les graphiques ci-dessus.

Le graphique suivant est issu de la Banque Centrale d’Islande et vous montre ce qui arriva au taux annuel d’inflation isslandais entre 2000 et 2012.

Il est clair que l’inflation a culminé (le taux annuel passa de 3,4 % en Août 2007 à un pic de 18,6 % en janvier 2009 alors que la Couronne islandaise se dépréciait). Depuis la croissance économique est repartie, le taux d’inflation s’établit à environ 4 % par année.

Il n’y a aucune preuve soutenant l’opinion qu’une large dépréciation a créé un environnement instable de haute inflation. La plupart des effets sur les coûts ont bien été gérés et sont déjà répercutés à travers le système.

La dépréciation a probablement des implications de long-terme pour le niveau des prix sur les salaires (non-négociés) et les prix domestiques se courent les uns après les autres en une spirale de résistance des salaires réels et du taux de profit.

Si la nation est préparée à accepter la perte de salaire réelle incluse dans la dépréciation — qui est généralement limitée — alors l’ajustement des taux travaille en sa faveur (une compétitivité accrue).

Salaires réels

Statistiques d’Islande a également publié un Indice du Salaire Réel qui est montré dans le graphique suivant (de janvier 2005 à mars 2012). Il a culminé à 120,2 en janvier 2008 et atteint alors un creux en mai 2010 à 103,9 (moins 13,6 % que le pic). Il a maintenant récupéré une partie de la perte et en mars 2012 se tenait à 112,1 (moins 6,7 % que le pic).

C’est une séquence prévisible. La dépréciation du taux de change érode le salaire réel lorsque le prix à l’importation augmente.

L’indice du salaire nominal a continué à croître en Islande à travers la crise bien que le taux de croissance s’est ralentie considérablement en 2008 et 2009. Cela concerne un important aspect de la dispute entre Keynes et les auteurs Classiques qui exhortaient à des coupes salariales durant la Grande Dépression. Cela concerne aussi ce qui se passe lorsque les champions de l’austérité avancent de larges réductions des salaires nominaux sur les employés comme ingrédients du soi-disant ajustement structurel.

Keynes notait que les employés résisteraient aux réductions de salaires réels si elles étaient administrées en salaires nominaux mais les toléreraient si elles étaient induites par l’inflation générale. L’explication donnée était que la première solution perturberait la structure des prix relatifs alors que la seconde l’impacte plus ou moins uniformément.
Mais il y a une autre raison à préserver les salaires nominaux qui soit importante.

La plupart de nos engagements contractuels sont libellés en unités nominales (€ ou n’importe quelle monnaie est valable). Aussi lorsque les salaires réels sont réduits par l’inflation (en ce cas par dépréciation du taux de change) mais les salaires nominaux sont préservés, les employés peuvent faire les ajustements de la composition de leur dépense sans, avant tout, miner leur capacité à régler leurs obligations contractuelles (par exemple, les traites de leurs hypothèques).

Attaquer les niveaux de salaires nominaux, mine beaucoup plus directement la capacité des travailleurs à tenir ces obligations contractuelles nominales et rend possible un surcroît d’instabilité (effondrement du crédit).

Comparez la trajectoire des salaires réels en Islande avec cette histoire d’Athens News (27 avril 2012) Real wages tumble by 25% as tax burden soars in 2011. Nous lisons cela en Grèce :

Le think tank localisé à Paris affirme que les salaires réels avant taxe ont chuté dans 18 de ses 34 membres en 2011, avec de loin les plus brutales réductions prenant place en Grèce, où les revenus des salaires bruts ont chuté de 25,3 % …

En chiffres absolus, le rapport de l’OCDE annuel Taxer les Salaires stipule que le revenu brut moyen a décliné depuis 20 457 euros en 2010 à 15 729 euros en 2011, ce qui équivaut à une réduction réelle de 25,3 pour-cent, en prenant en compte le taux d’inflation à 3 pour-cent.

Conclusion

Le président grec devrait faire preuve de la même stature que le chef en titre de l’Islande a démontré lorsqu’il a bloqué les machinations des politiciens comploteurs qui avaient l’intention de jouer selon la cabale de l’élite européenne.

Le fait que l’Islande ait également maintenu leur propre monnaie leur a permis de restaurer la croissance et la confiance relativement vite, malgré la récession massive qu’ils ont traversé.

La Grèce est coincée dans l’austérité sans la moindre échappatoire. Elle ne peut croître de manière robuste et soutenue que si elle quitte la zone euro. Elle devrait déclarer une vacance des banques lundi prochain (en faisant la déclaration pendant le week-end), faire défaut sur toute sa dette libellée en euro et renégocier avec la force de sa propre monnaie.

Elle devrait aussi commencer à imprimer des cartes en allemand pour prendre soin des nuées de nordiques qui voudront profiter du basculement des termes de l’échange.

Ce sera tout pour aujourd’hui !

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L’épouvantable NAIRU est toujours d’actualité

Je n’avais que brièvement mentionné le NAIRU dans Le choix du chômage de masse, un excellent article du professeur William Mitchell d’avril 2009 est l’occasion d’en apprendre plus à mon lecteur. Je remercie très chaleureusement ma cotraductrice Aliena de me l’avoir déniché.

L’épouvantable NAIRU est toujours d’actualité ! Je pensais – de façon optimiste – qu’il disparaîtrait comme il était venu ! Mais désolé de décevoir. Certains économistes n’apprendront tout simplement jamais. Hier l’ABS a sorti les dernières données de la base de données du Modèle du Trésor Australien (MTA, Australia Treasury Model, TRYM) . Vous pouvez l’obtenir ici. Parmi les diverses choses de grand intérêt que vous pouvez trouver dans cette base de données, est l’estimation par le modèle MTA du Trésor du soi-disant NAIRU. Cela a l’air effrayant. Eh bien, le NAIRU (Non-Accelerating Inflation Rate of Unemployment) signifie Taux de Chômage Non-Accélérant d’Inflation et a une place centrale dans la mythologie néo-libérale. Le NAIRU est un élément important du modèle MTA et influence les résultats et les simulations de politique économique. Donc, quelle confiance devons-nous placer dans cet important élément du processus de politique économique?

Réponse : pas beaucoup ! Ma conclusion : tout modèle reposant sur le NAIRU est une connerie !

Selon le Trésor « le modèle Macro-économique du Trésor (MTA) de l’économie australienne a été développé au sein du Trésor du Commonwealth d’Australie. Pendant 25 ans, le Trésor a développé et a maintenu des modèles de la macroéconomie australienne. » Ces modèles sous-tendent les analyses et prédictions de politique économique du Trésor qui influencent les décisions de politique économiques finales du Gouvernement. Ainsi, bien que d’autres informations et analyses soient utilisées par le Gouvernement pour déterminer les résultats des politiques macro-économiques, les services de modélisation du Trésor sont importantes. On espère donc que le modèle est utile.

Je pourrais continuer en détail sur comment sa structure échoue à capturer l’essence d’une économie monétaire moderne, mais alors ce serait un livre et pas un billet de blog.

Les données d’hier montrent que le Trésor considère que le NAIRU (le taux de chômage qui donnerait une inflation stable) en décembre 2008 était de 4,98 pour cent (en hausse depuis le 4,77 pour cent du trimestre de Septembre).

Qu’est-ce que cela veut dire exactement ? Dans la documentation du modèle MTA du Trésor, dans la Section 2.8, nous apprenons que :

L’équation salariale prend la forme d’une courbe de prévision de Phillips incluant les anticipations. Ainsi, la courbe de l’offre globale est verticale sur le long terme à un niveau d’emploi et la production en accord avec le NAIRU estimé. Plus précisément, à l’équilibre de long terme l’économie s’accroit le long d’une trajectoire de croissance stable en accord avec le NAIRU. Il y a une large marge d’erreur autour du NAIRU menant à beaucoup d’incertitude du côté de l’offre

Pour remettre cela dans le contexte, une brève excursion historique nous aidera. Il y a deux développements frappants dans l’économie durant ces trente dernières années.

Premièrement, une révolution théorique majeure s’est produite en macroéconomie (du Keynésianisme au Monétarisme et au-delà). Deuxièmement, le chômage et un taux très important de sous-emploi ont persisté à de hauts niveaux.  Dans des travaux précédents, j’ai écrit au sujet du développement du concept de plein emploi depuis 1940, en commençant par le débat des années 1940 qui soulignait le besoin de créer assez d’emplois pour absorber la main-d’œuvre disponible.

Dans les années 1950, les économistes ont rapidement déporté leur attention et ont débattu de l’ampleur du chômage associé au plein emploi basé sur la notion fausse qui affirme que si le taux de chômage est trop bas alors l’inflation se produit. Ainsi advint l’ère de la soi-disant courbe de Phillips, qui a été remarquée par des décideurs politiques s’efforçant pour réaliser un compromis politiquement acceptable entre inflation et chômage. La courbe de Phillips est une « divinité » en économie et représente la relation entre le chômage et l’inflation comme une courbe inversée lisse. Les statistiques sous-jacentes utilisées pour obtenir cette courbe (et les suivantes) sont fortement douteuses. De toute façon, pendant cette période, des circonstances fortuites ont maintenu un taux de chômage bas mais l‘attention s’était clairement éloignée de la production d’une certaines quantité d’emplois.

Le plein emploi comme but d’une véritable politique économique fut abandonné avec l’introduction de la soi-disant hypothèse du taux naturel (HTN, natural rate hypothesis, NRH) et l’affirmation qu’il n’y a qu’un seul taux de chômage compatible avec une inflation stable. Dans la HTN, il n’y a aucun rôle discrétionnaire pour la gestion de la demande globale et seuls des changements microéconomiques peuvent réduire le taux naturel de chômage. En conséquence, le débat politique en est devenu de plus en plus réduit à la déréglementation, la privatisation et la réduction de l’État-providence avec en même temps, l’institution de régimes monétaires et budgétaires serrés. Le chômage de masse persistait. Le fait que les résultats étaient fortement pro-cycliques rend l’hypothèse du taux naturel intenable.

Mais l’idée d’un taux de chômage stable cycliquement invariable a persisté sous la forme du concept du NAIRU, d’abord introduit au milieu des années 1970. Le NAIRU a été construit de telle façon que si le taux de chômage est au-dessus du NAIRU alors l’inflation devrait ralentir et vice versa.

Tandis que des structures théoriques diverses ont été utilisés pour justifier le NAIRU comme un concept viable, la conclusion est simple : il y a un seul taux de chômage cycliquement invariable associé à une inflation des prix stable. Le concept de NAIRU a dominé les décisions de politique macro-économique dans la plupart des pays de l’OCDE depuis la fin des années 1970 et les stratégies pour combattre « l’inflation absolument » ont infligé un fort taux de victimes sous la forme de chômage et de sous-emploi massif. Sous l’emprise du NAIRU, les décideurs politiques ont dans le monde entier abandonnés la poursuite du plein emploi telle qu’initialement conçue.

Bien sûr ils ne pouvaient pas l’admettre aussi commencèrent-ils à redéfinir ce que le plein emploi signifie. Donc si vous lisez cette littérature, vous vous rendrez rapidement compte que les néo-libéraux définissent le plein emploi comme étant le NAIRU, qui est divorcé de toute notion qu’il doit y avoir assez d’emploi pour satisfaire les désirs de la main d’œuvre disponible. Donc avec un seul petit changement de taxinomie, les gouvernements ont été capables de transformer leur échec à fournir suffisamment d’emploi en succès — eh bien nous avons atteint le plein emploi là parce que nous avons atteint le NAIRU. C’est un concept pernicieux en effet.

En Australie, les principales instances de politique économique — la Banque de Réserve d’Australie (BRA, Reserve Bank of Australia, RBA : la banque centrale australienne) et le Trésor Fédéral ont été influencés de façon significative par le concept de NAIRU. La BRA a été constituée en 1959 pour maintenir le plein emploi comme l’un de ces trois mandats (voir la Section 10 de la Loi de la Banque de Réserve de1959. Sous-section 2). Cependant, depuis l’abandon du ciblage monétaire dans les années 1980 (l’échec de l’expérimentation monétariste), la BRA a été de plus en plus sous l’influence du concept de NAIRU.

Jusqu’à la CFG (Crise Financière Globale), la BRA a religieusement conduit la politique monétaire en Australie pour respecter un objectif d’inflation, et à mes yeux, a abandonné ses obligations légales de maintenir le plein emploi.

Les Communiqués répétées sur la Conduite de la Politique Monétaire, qui exposent l’approche de la BRA dans l’accomplissement de ses trois objectifs de politique économique identifiés, présentent le ciblage d’inflation comme étant le but principal de la BRA.
Les Communiqués évitent typiquement toute discussion au sujet du plein emploi excepté que la stabilité des prix dans certaines conditions générerait le plein emploi bien que la stabilité des prix requerrait « une politique monétaire et budgétaire disciplinée ». Ils justifient ces absurdités en affirmant que, même si la BRA est sensible au niveau d’utilisation des capacités de production quand elle fixe les taux d’intérêts, le compromis entre inflation et chômage n’est pas une inquiétude sur le long terme parce que selon la logique du NAIRU, il n’existe tout simplement pas.

Dans l’approche du NAIRU, les décideurs politiques utilisent le chômage comme un outil pour supprimer les pressions sur les prix et l’expérience des pays de l’OCDE dans les années 1990 et au-delà, montre que cette stratégie a été fructueuse. Les preuves empiriques sont claires et montrent que l’économie australienne n’a pas fourni assez d’emplois depuis le milieu des années 1970 et la conduite de la politique monétaire a contribué au malaise. La BRA a forcé les chômeurs à s’engager dans un combat involontaire contre l’inflation et les autorités fiscales ont encore plus aggravé la situation avec un complément d’austérité.

Dans quelle mesure le NAIRU est utile comme guide à la politique économique ? Bien que le sujet soit vaste, dans ce billet je ne ferais que survoler le NAIRU. Dans mon dernier livre avec Joan Muysken, Full Employment Abandoned (Plein Emploi Abandonné) nous analysons ce sujet en profondeur. Ainsi, si vous êtes à la recherche de références ou d’autorités pour les affirmations que je fais ici, ce livre est un bon point de départ. Non pas que je permette la publicité sur ce blog !

Le premier graphique montre le taux annuel d’inflation et le taux de chômage officiel en Australie de Mars 1970 a Décembre 2008 (en utilisant les données officielles du modèle MTA). L’expérience est commune à la plupart des pays de l’OCDE. Ce qui est apparent sur ce graphique est le comportement discordant du taux d’inflation et du taux de chômage.

Il est difficile d’interpréter un taux de chômage au cours de la période où vous constateriez une accélération de l’inflation si le taux de chômage réel est plus bas ou d’une décélération de l’inflation si le taux de chômage est plus élevé.

Pour mieux le décortiquer j’ai construit le tableau suivant. Il utilise les données ABS trimestrielles (pour le taux de chômage et l’inflation basée sur l’index des prix a la consommation) de Septembre 1970 à Décembre 2008 et compare la fréquence de l’accélération de l’inflation avec le ralentissement de l’inflation pour une fourchette donnée du taux de chômage.

S’il y avait un NAIRU bien défini et stable, nous nous attendrions à trouver une fourchette du taux de chômage où tous les changements de l’inflation sont négatifs et en-dessous de cette fourchette, la plupart des changements de l’inflation sont positifs. Les résultats clairement ne soutiennent pas l’existence d’une telle fourchette. Nous n’allons probablement pas obtenir d’informations définitives des données sur le chômage au sujet des mouvements probables dans le taux d’inflation. Dans d’autres travaux, j’ai estimé une fourchette des dénommées régressions de la courbe de Phillips, qui échouent à trouver une quelconque preuve d’une caractéristique stable NAIRU.

J’ai aussi fait le graphique de la dernière courbe de Phillips que vous pouvez voir ensuite. Bien qu’il y ait une certaine stabilité entre inflation et taux de chômage sur un moment, un choc soudain, particulièrement du côté de l’offre (comme le choc pétrolier des pays de l’OCDE en 1974), peut aggraver le chômage résultant d’une stratégie déflationniste, qui est une tentative d’exploiter une courbe de Phillips donnée. Les données de l’expérience de l’OCDE depuis 1975 suggèrent que les politiques déflationnistes sont effectives pour ralentir l’inflation mais imposent d’énormes coûts à l’économie et à certains groupes démographiques, qui sont rarement évalués ou corrigés.

Mais si vous étudiez le graphique vous verrez qu’il y a très peu de relation entre l’inflation et le chômage à moins que vous soyez préparés à autoriser d’énormes changements périodiques dans la relation qui semblent se produire autour de récessions. Étant donné que les récessions sont des événements liés à la demande, il est difficile d’émettre une interprétation structurelle du changement. La littérature sur le NAIRU essaye et échoue à interpréter ces changements comme des changements structurels (travailleurs devenant plus paresseux ; mauvaise reformes de l’État providence ; une recherche d’emploi moins effective etc.). Toutes ces explications sont absurdes et échouent en fin de compte à passer le test de la preuve.

Qu’en est-il des évaluations du NAIRU lui-même? Des techniques diverses sont utilisées pour inventer cette série temporelle mythologique. Le modèle MTA utilise une approche économétrique d’après une dérivation d’une équation salariale. D’autres tels que l’OCDE et encore beaucoup d’autres sont encore plus malpropres et utilisent ce qui est connu sous le nom de filtre Hodrick-Prescott qui est juste une représentation courbée de l’évolution lissée des données réelles. Le graphique suivant compare les deux méthodes. Avant que vous ne riiez, les personnages qui utilisent ces séries synthétiques sont sérieuses !

Mise à jour : nouveau graphique — Vendredi 17 Avril 2009

J’ai pensé que ces nouveaux graphiques vous aideraient à comprendre à quel point ces estimations techniques du NAIRU sont en fait stupides. Étant donné que le NAIRU est le taux de chômage qui stabilise l’inflation, comment interpréteriez-vous cette série temporelle du MTA dans ce contexte ? L’inflation s’étend à partir de quelque nombre négatif jusqu’aux alentours de 17 pour cent pour la même valeur du NAIRU. Je qualifie cela de stupide. Mais de dangereux aussi étant donné son influence sur la politique économique.

Il y a un énorme ensemble de preuves maintenant qui pose un défi considérable aux niveaux tant théorique qu’empirique pour ceux qui adhérent à l’hypothèse du NAIRU. Voici un résumé de faits Non-NAIRU (nous détaillons les arguments et les discours dans le livre) :

  • Les taux de chômage montrent un haut degré de persistance après des chocs.
  • La dynamique du taux de chômage montre des asymétries prononcées durant le cours du cycle économique. Il y a une accumulation de preuve a charge contre la dynamique qu’implique l’approche du NAIRU. Le chômage répond aux chocs de demande d’une façon asymétrique. Le taux de chômage augmente rapidement et brusquement quand la demande se contracte mais persiste et diminue doucement quand l’expansion se produit.
  • La dynamique de l’inflation ne semble pas en accord avec celles spécifiées par l’hypothèse du NAIRU. Reconsidérez les graphiques et le tableau ci-dessus pour constater ce point.
  • La constante NAIRU a été abandonnée et remplacée par les soi-disant « NAIRU variables dans le temps » (un énième écran de fumée ad hoc), qui ont des marges d’erreurs tellement énormes. Le concept du NAIRU est maintenant complètement dénué de sens pour l’analyse politique. La majeure partie des modèles économétriques développés pour estimer le NAIRU sont imprécis et délivrent des estimations du NAIRU très inexactes. La plupart des résultats de recherche affirment avec assurance que le NAIRU a changé avec le temps mais très peu d’auteurs osent publier leurs marges d’erreur sur leurs évaluations. Je note que la documentation MTA indique a quel point leurs évaluations sont peu fiables en terme statistique. Une étude majeure utilisait des techniques d’estimations prétendument « à la pointe » et affirmait que leurs estimations du NAIRU sont imprécises. En 1994, par exemple, certaines des estimations du NAIRU avec 5 pour cent de marge d’erreur s’étalaient de 2,9 pour cent à 8,3 pour cent. Donc la fourchette d’incertitude quant à la « vraie » valeur du NAIRU est trop vaste pour être utile.
  • Les estimations du chômage de longue durée sont sensibles aux cycles (hystérèse) et par là-même le rejet passé de l’utilisation des politiques monétaires et fiscales pour atténuer l’augmentation du chômage n’a pas de fondement conceptuel.
  • Il n’y a aucune corrélation claire entre les changements du taux d’inflation et le niveau de chômage, telle que l’inflation augmente et diminue à de nombreux taux de chômage différents sans faire système. Voir le tableau ci-dessus.
  • L’utilisation de filtres univariés (filtres Hodrick-Prescott) dépourvus de contenu économique et des filtres de Kalman avec peu ou prou de contenu économique a rendu le concept de NAIRU relativement arbitraire. Les estimations par filtre de Kalman sont extrêmement sensibles aux prémisses implicites quant aux éléments stochastiques et la mesure des équations d’état. De petits changements du ratio signal sur bruit peuvent avoir des impacts majeurs sur la mesure du NAIRU. L’estimation d’une spline est similairement arbitraire dans le choix des points et de l’ordre des polynômes. Pourquoi ne pas vous demander : qu’est-ce qui causa le saut soudain et arbitraire dans l’estimation par le MTA dans le grand graphique aux alentours de 1974 ? Ils n’ont pas d’explications cohérentes. C’est simplement un écran de fumée de données.

Conclusion

C’est de la connerie ! Passons à autre chose.

Digression : La richesse privée s’effondre

La base de données du MTA contient également une série Richesse privée au prix du marché (donc non-déflaté). Le graphique suivant qui est la richesse privée moyenne par habitant (aussi ai-je exprimé les données brutes en milliers de dollars australiens par personnes en Australie) dit tout. Elle connaît son pic en décembre 2008 à 249 000 dollars australiens et une année plus tard c’était à 225 000. Avec les marchés encore en déclin en ce début d’année, la prochaine fois que nous obtiendrons une estimation (le trimestre de Mars) cette perte sera de plus de 24 000 dollars par personne depuis décembre 2007.

Bien sûr, ce chiffre inclut les adultes et les enfants. Si nous ne considérons que la population adulte, alors en décembre 2007, la richesse privée par adulte était en moyenne de 311 320 dollars. Cela s’est effondré à 280 669 jusqu’en décembre 2008, une chute de 30 000 dollars par adulte ou 9,8 pour cent en termes nominaux. Sachant que l’inflation s’est maintenu à environ 4 % sur cette période, la perte est probablement autour de 14 pour cent.

Pour mettre tout cela en perspective,  c’est la première fois depuis Juin 1961 (depuis que les données sont disponibles) que la richesse privée a diminué. Ces derniers temps sont différents, en effet.

Digression : Sir Layard demande un Employeur en Dernier Ressort

Dans The Peninsula, le plus fameux journal qatari anglophone, Sir Richard Layard a souhaité un Employeur en Dernier Ressort (en anglais. Ici un lien le présentant succinctement en français). Par l’Employeur en Dernier Ressort de ce blog, mais une version réduite et abâtardie. Mais c’est un progrès. À mentionner, Layard est professeur de sciences économiques à la London School of Economics et est l’un des principaux architectes des pernicieuses politiques par l’offre du marché du travail qui ont dominé depuis le début des années 1990.

Vous pouvez lire l’article mais Layard est cité disant qu’il est excellent que le gouvernement britannique maintienne une poigne de fer sur l’État-providence, mais il pense que maintenant nous avons besoin d’une « garantie de l’emploi » pour empêcher le chômage de long-terme de devenir un problème plus grave encore. Il propose que des emplois soient proposés aux « jeunes gens qui n’ont pas été employés depuis 18 mois et aux adultes inemployés depuis 18 mois — emplois du style engagements dans des écoles ou des hôpitaux ou du service social. »

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Le choix du chômage de masse

Lors de l’immédiat après-guerre, le plein emploi était un impératif politique : face au communisme et au traumatisme de la Grande Dépression ainsi que des totalitarismes, le désespoir des peuples n’était plus jugée négligeable. Pourtant, progressivement, le chômage de masse va retrouver son hégémonie, parallèlement à la remontée en puissance du libéralisme.

Le plus gros du travail de réhabilitation du chômage fut accompli par les économistes eux-mêmes, dont de nombreuses personnes se revendiquant largement de Keynes (même les libéraux comme Hayek et Friedman citeront un article posthume de Keynes pour imposer leurs vues). La pensée keynésienne se défendit d’autant plus mal que son auteur était mort dès 1946.

Un ouvrage retrace très bien cette évolution doctrinale : Full Employment Abandoned : Shifting Sands and Policy Failures (Le Plein Emploi Abandonné : Sables Mouvants et Échecs des Politiques) des auteurs néochartalistes William Mitchell, professeur d’économie à l’Université de Newcastle en Australie et Joan Muysken, à l’Université de Maastricht. En résumé, le déroulement idéologique du libéralisme s’est répété en accéléré à partir d’un corps universitaire moulé dans le libéralisme bien que bousculé par Keynes. L’attention a progressivement rebasculé depuis les comportements des agrégats macroéconomiques vers les interactions microéconomiques des individus. La philosophie libérale est individualiste, fort logiquement, elle mène à l’individualisme méthodologique, c’est-à-dire à la reconstruction de tous les phénomènes à partir des individus seulement, et fort logiquement encore, on s’est mis à chercher des réponses microéconomiques aux problèmes.

Tout d’abord, ce fut le sacre de l’inflation, le marché serait imbattable au point que, si on essaie d’assurer le plein-emploi, le marché n’est leurré qu’un temps et préfère augmenter ses prix plutôt que de baisser la rémunération de ceux qui sont sortis du chômage. Cette relation s’est progressivement renforcée, et culmine avec Milton Friedman : le marché adapte ses prévisions à l’inflation qu’il prévoit, et l’État doit toujours accélérer l’inflation pour assurer le plein emploi. Ultimement, c’est l’hyperinflation, la monnaie ne vaut plus rien, tout le monde s’en débarrasse, l’économie n’est plus capable d’anticiper les conséquences de ses actions. Autrement dit : le chômage est un mal nécessaire au fonctionnement de l’économie de marché. Ce n’est pas grave ! s’enthousiasment les libéraux : elle est la plus capable de produire de la richesse et d’offrir des opportunités ; le chômage et la pauvreté se résorberont tout seul pour peu qu’on la laisse faire. Pour parachever l’édifice, Friedman va réhabiliter une vieille arlésienne libérale : l’activisme du crédit privé, la possibilité pour se dernier de relancer la machine économique plutôt que de simplement l’amplifier en en profitant. Un crédit privé souverain, en quelques sortes. Sauf que les libéraux l’ont toujours essayé et ont toujours dû constater la même leçon : ça ne fonctionne pas. C’est précisément l’unité de décision du souverain qui le rend souverain ; le marché souverain est une aporie.

Ce n’est pas un joli conte pour néophyte, malgré les inévitables simplifications que j’ai dû faire pour expliquer aussi simplement et rapidement ce phénomène complexe. Milton Friedman (Nobel d’économie 1976) déclare de manière parfaitement explicite ce basculement :

Je ne crois pas que la situation politique soit désespérée. En matière politique, on est en voie de revenir sur l’idée que le chômage est plus grave que l’inflation. M. Tanaka vient de tomber au Japon à cause de l’inflation. La même chose est arrivée un peu plus tôt à M. Heath en Grande-Bretagne, toujours à cause de l’inflation. Les hommes politiques vont finir par se rendre compte que l’inflation n’est pas le moyen de se maintenir au pouvoir. Lorsqu’on en sera vraiment convaincu et que la majorité de la population en sera consciente, nous pourrons arrêter le désastre et sortir de cette ronde infernale. Nous arrêterons l’inflation, nous remettrons le gouvernement à sa place et nous rétablirons l’ordre qui veut que les citoyens soient maîtres du gouvernement, et non l’inverse.

FRIEDMAN Milton, Inflation et systèmes monétaires, Calamann-Lévy, Paris, 1985 (1974), 380 p., p. 63

Quant au chômage et à la stagnation, c’est un autre Nobel qui l’explicite, comme le relève, avec ironie, Friedman :

James Tobin [Nobel d’économie 1981], toujours un irréductible Keynésien, me fit un compliment empoisonné lorsque, dans sa contribution au volume Cross, il mentionna mon discours au président comme « très certainement l’article le plus influent jamais publié dans une revue d’économie. Son influence porte bien au-delà de la profession — par exemple, jusqu’aux gouvernements et banques centrales européens et japonais et jusqu’à The Economist et d’autres faiseurs d’opinion. L’Europe n’a jamais vraiment récupéré après ses récessions de 1974-75 et 1979-82, et maintenant l’intégralité du monde capitaliste démocratique stagne » — tout cela à cause de l’épouvantable influence de mon article !

Friedman Milton, Two Lucky People, The University of Chicago Press, Chicago, 1998, xii + 660 p., p. 231

C’est toujours le même problème : le marché n’est ni une production de bien ou de service préféré à d’autres (compétitif), ni de l’argent donné, mais la conjonction des deux. Que l’un vienne à manquer, et le marché s’évapore. Il n’était pas nécessaire de stranguler l’activité économique pour dompter l’inflation ; il suffisait de cibler directement ceux nécessitant une activité économique, plutôt que de faire de la relance budgétaire encore très indistincte. Mais le tabou qu’est l’État pour les libéraux les a empêché de voir des failles cruciales dans leurs raisonnements, ainsi que des opportunités formidables de réaliser la stabilité des prix par le plein emploi.

Depuis, l’impératif du chômage a muté pour se renforcer. De NaRU (Natural Rate of Unemployment, Taux Naturel de Chômage), il est devenu NAIRU (Non-Accelerating Inflation Rate of Unemployement, Taux de Chômage N’Accélérant pas l’Inflation) et il est le discret soubassement des politiques monétaires de la plupart des Banques Centrales occidentales, Fed et BCE en tête. Discret parce qu’il indique que le chômage n’est pas dû au manque d’alternative, mais à un choix politique délibéré, maintenant largement oublié voire occulté, tant il est gênant. En voici le démontage technique :

Modigliani attaqua fortement l’orthodoxie du NAIRU et concluait qu’« il n’y avait rien de conceptuellement inexacte [en cherchant à réduire le chômage et à atteindre l’équilibre mais] la confiance dans le NAIRU comme approche opérationnelle rencontrait de grands problèmes et impliquait de sérieux risques, en raison des énormes difficultés d’estimation et de traçage de u* [le NAIRU dans les équations du modèle] à travers le temps » (emphase tel qu’en l’original). Modigliani dit qu’en raison d’inévitables erreurs de calcul, de sérieuses erreurs de politique sont possibles et auront des résultats catastrophiques pour le chômage lorsque la politique monétaire est « entre les mains d’une Banque Centrale avec la structure et la mission de la Bundesbank ou de la BCE ». Il conclut que le chômage élevé en Europe depuis le milieu des années 1980 est « largement le résultat d’une politique monétaire pusillanime mal conseillée ».

MITCHELL William, MUYSKEN Joan, Full Employment abandoned, Edward Elgar, Cheltenham, 2008, X + 298 p., p. 88-89

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