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Modéliser ? (avec Wynne Godley)

J’ai récemment achevé la lecture de Monetary Economics — An Integrated Apporach to Credit, Money, Income, Production and Wealth, seconde édition chez Palgrave MacMillan, par Wynne Godley, connu chez les néochartalistes surtout pour la relation des soldes sectoriels (une des points les plus décisifs de notre argumentaire en faveur des déficits publics), et par Marc Lavoie, que j’avais eu l’occasion de qualifier de quasi-néochartaliste. J’ai hésité à en faire un billet, mais finalement, cet article du New York Times, via L. R. Wray, m’a décidé à vous partager les réflexions que ce copieux livre très technique m’a fournies. Après tout, si le très généraliste New York Times en parle, pourquoi pas mon blog nettement plus spécialisé.

Commençons par la question de la pertinence de la modélisation en économie, et par là de ce qui m’amène à vous en parler, moi qui d’habitude n’en parle que pour la rabrouer. En essayant de donner une image qui ne soit pas trop grossière, il y a fondamentalement deux approches de la connaissance, qu’on retrouve en sciences et en particulier en économie. Ces deux approches se clivent selon les oppositions suivantes : L’une est inductive et l’autre déductive. L’une est empirique et l’autre théorique. On pourrait décliner encore longtemps le clivage avec beaucoup d’autres binômes se recoupant plus ou moins parfaitement, mais la ligne de séparation est essentiellement la suivante : d’un côté on part du réel pour venir à l’idée qu’il exprime, de l’autre on part de l’idée qu’on cherche ensuite à faire valider par le réel. A priori les deux approches sont bonnes. Pourtant elles divergent radicalement quant à leurs forces et faiblesses.

L’approche empiriste est nettement supérieure pour découvrir comment le réel fonctionne. Elle s’y immerge et s’en imprègne ; le refléter lui est facile. Au contraire, l’approche hypothético-déductive, passé un certain seuil de complexité de l’objet étudié (et l’économie, que ce soit l’individu humain ou la macroéconomie, est redoutablement complexe), cette approche dérive facilement au jeu de fléchettes à l’aveugle. On invente une théorie qui parait séduisante, dans son ciel des idées, puis on espère qu’il survienne qu’elle soit en accord avec les résultats que donne le réel. Non seulement ces résultats sont souvent en contradiction, mais en plus, même lorsqu’ils semblent confirmer la théorie, il arrive souvent que ce soit pour d’autres raisons, et que, sans prévenir, le réel prenne soudainement un autre chemin que celui prédit par la théorie. C’est en extrêmement résumé la position défendue par Keynes dans son Essay on Probability. C’est cette position qu’adopte les néochartalistes en général, et mon livre en particulier (publié d’ici deux semaines), et elle consiste à s’appuyer sur les certitudes qu’offre le réel, puis à en suivre à partir de là toutes les conséquences, de manière bien chaînée, c’est-à-dire avec des vérifications empiriques régulières. La position inverse, c’est-à-dire de théoriser comme ça vous plait, puis d’obtenir quelques confirmations empirique a posteriori, quand même, est la position libérale traditionnelle, qu’on retrouve (entre autres variantes) chez Friedman dans son Essay on Positive Economics. La plus célèbre application de cette méthode par Friedman est sa « démonstration » de la relation fixe entre la quantité de monnaie banque centrale et le volume de crédit : Friedman cherche à défendre le marché libre et croit trouver une faille du keynésianisme dans cette relation, il la postule et la « démontre » moyennant des « délais longs et variables », et tout en précisant à quel point il n’a presque aucune idée de comment la relation entre les deux s’effectue (citation pages 213-214 de mon livre). Enfin, une fois que les politiques monétaristes seront officiellement tentées, elles échoueront à se comporter comme le prédisait Friedman, au point que l’avis est aujourd’hui qu’il n’y a pas de rapport entre les deux masses monétaires même à long terme ! (page 209 du livre)

Apparemment, donc, le débat est tranché, en faveur des empiristes contre les théoriciens. Et tous ceux qui pensent comme moi que la pensée économique est malade de sa manie de la modélisation qui l’égare dans de féériques modélisations dont on espère vaguement qu’elles auront un rapport utile avec la réalité (cf Schumpeter éreintant Ricardo, page 142), à l’instar du vaste public, à la fois écœurés par la docte incompétence des économistes dominants et tiraillés par le besoin d’avoir une boussole dans la jungle économique, choisissent résolument l’empirisme et rejettent les modélisations comme une sorte de nid à idéologues.

J’aurais aimé que les choses soient aussi simples.

En vérité, les deux approches ne peuvent pas être absolument opposées l’une à l’autre. Il suffit d’imaginer un « empirisme absolu » pour se rendre compte de son absurdité. En cet extrême, il est interdit de déduire la moindre projection de ce que sera le futur, car cela présuppose un fonctionnement logique, un modèle dont on ne sait s’il est observé ou s’il partage seulement son apparence avec le fonctionnement réel, ni donner la moindre idée de toutes les observations accumulées, car c’est déjà une modélisation, c’est déjà un choix théorique, bien qu’il n’en ait été tirée aucune conséquence encore. Même poursuivre les observations est interdit, car choisir de poursuivre dans telle voie plutôt que dans telle autre procède d’une projection de ce qui pourrait être intéressant au dépend de ce qui ne le serait pas, donc d’une modélisation encore, d’une théorie même embryonnaire. Bref, un empirisme absolutiste finirait tout simplement par paralyser la pensée.
Faut-il en conclure que même le plus acharné des empiristes peut être victime de l’illusion théorique ? Hélas oui. L’un des pères de la science moderne, Isaac Newton, professait que ses constructions intellectuelles avaient l’immense mérite d’être inférées du réel, d’être simplement induites par l’observation rigoureuse. Pourtant, sa théorie s’est révélée très « fantaisiste » à mesure que se sont accumulées les observations dans l’infiniment petit (ce qui a donné la physique quantique) et dans l’infiniment grand (ce qui a donné la relativité générale).
Faut-il renvoyer dos-à-dos les deux approches ? Non. Aujourd’hui encore, la physique newtonienne « dépassée » est très suffisante pour énormément d’applications pratiques, et les observations qui ont amené à sa formulation peuvent toujours être répétées avec succès. Au contraire, des théories extrêmement abstraites en économie ne cessent de revenir hanter la profession et la société, avec toujours les mêmes échecs. Comme la théorie quantitative de la monnaie, accommodée à la sauce Friedman ci-dessus, qui poussent les économies vers la dépression.

Plutôt ouvert d’esprit, et malgré mes réticences initiales, j’ai donc lu un ouvrage entier de modélisation (500 pages, quand même), en me disant que Godley m’offrirait de m’exercer à cette pratique si répandue chez les économistes, tout en m’offrant son intelligence supérieure. Leur livre refermé, voici mes conclusions : Malgré toute leur bonne volonté, le travail de modélisation prend rapidement une allure exponentielle. À chaque fois, ils sont donc amenés à simplifier, aux dépends du réalisme. C’est à ce tournant que les attendent les idéologues façon Friedman : pourquoi choisir leurs approximations plutôt que les leurs ? Justement, le modèle était supposé trancher la question ; ça tombe mal. Un exemple concret : Dans le modèle de Godley et Lavoie (G&L) n°2 (Model PC), le fonctionnement du modèle contredit le paradoxe de l’épargne keynésien (p. 117), tandis que le fonctionnement du modèle n° 5 (G&L modèle BMW) au contraire se comporte conformément au paradoxe de l’épargne. Pourquoi ? Parce que dans le modèle n° 5, il y a un secteur bancaire, mais pas de secteur gouvernemental, tandis que dans le modèle n° 2, il y a un secteur gouvernemental, mais pas de secteur bancaire. Justement, ce que Keynes disait, et que je démontre dans le livre, c’est que le crédit privé est incapable de stabiliser seul les fluctuations économiques, par exemple pour satisfaire un besoin collectif d’épargne, et que seul le déficit public peut y parvenir. C’est un cas flagrant où il valait mieux partir du réel, plutôt que d’émettre des modèles à hypothèses toujours critiquables. Or, de nombreuses autres hypothèses, mêmes beaucoup moins flagrantes, peuvent faire basculer les résultats. En fait, devenir réaliste devient si vite si complexe que ce n’est qu’à partir du modèle n°8 (G&L INSOUT) que les choses deviennent « sérieuses », et c’est justement à partir de lui que les deux co-auteurs cessent d’expliquer chacune de leurs équations parce qu’elles deviennent trop nombreuses (plus d’une centaine). Même ainsi, cela n’empêche pas la présence d’hypothèses très irréalistes, parfois résorbées très tardivement, comme les changes flottants qui n’apparaissent qu’à la fin du dernier modèle de commerce international, jusque là fondé sur… l’étalon-or. Dès lors, le lecteur ressort frustré par l’aventure, bien qu’il en ait été prévenu par l’ouvrage dès l’introduction.

Allez, deux petites citations pour finir :

Pourquoi un modèle importe ? Il détaille explicitement la pensée de l’économiste, dit le docteur Bezemer. Les autres économistes peuvent l’utiliser. Ils ne peuvent aussi facilement cloner l’intuition. […]
Le docteur Lavoie dit qu’un des modèles dont il a aidé le développement parvient à tracer le cours d’une crise. Il incorpore des compagnies qui font défaut sur leurs prêts, ce qui érode les profits bancaires et leur cause des hausses sur les taux d’intérêt : « Au moins, nous regardions dans la bonne direction. »

Extrait de l’article du New York Times ci-dessus.

Le mépris affiché avec lequel les théoriciens de haute volée, et les adversaires du libéralisme, traitaient ce groupe n’est donc pas justifié. Prenons, par exemple Yves Guyot (1843-1928), qu’un brillant théoricien a un jour appelé « ce pauvre Guyot » [en fr.]. Il avait peut-être raison si son point de référence implicite était, disons, Pareto. Mais j’ajouterai que si j’avais été un homme d’affaires ou un homme politique, j’aurais préféré demander à Guyot — qui avait un don de divination en matière d’économie appliquée — plutôt qu’à Pareto son avis sur les perspectives de l’emploi, ou sur l’évolution du prix des métaux dans les six mois. Nous sommes tous susceptibles de mériter l’épithète méprisante ce pauvre lorsqu’on nous force à nous mesurer avec une tâche qui n’est pas à notre mesure.

Schumpeter Joseph Aloïs, Histoire de l’analyse économique : III – L’âge de la science, Gallimard, Paris, 2004 (1954, 1983), 710 p., p. 131

Effectivement, il serait préférable que, s’il advenait que je me hisse à la perspicacité de Guyot, ce savoir ne se perde pas aussitôt qu’il sortirait de mon esprit. Pour le reste, je crois que je resterai encore longtemps un indécrottable empiriste. À suivre…

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Soldes financiers sectoriels français

Dans le cadre de mon livre, je traite évidemment des fameux soldes financiers sectoriels, qu’affectionnait tant Wynne Godley, et qui sont l’un des arguments les plus efficaces des néochartalistes pour expliquer la nécessité du déficit public. Jusqu’alors, je n’avais fait que reprendre les graphiques construits ailleurs, mais cette fois, pour le livre, j’en ai construit un de bout en bout. Le voici :

Soldes financiers sectoriels français

On y voit très bien, je trouve, l’équilibre des trois soldes qui se somment toujours à zéro (effet de symétrie par l’axe des abscisses), sur une longue période, et très fréquemment puisque la série est trimestrielle. C’est probant. Remarquez aussi le travail que je poursuis sur la lisibilité du graphique ; j’essaie de le prévoir pour qu’il soit lisible sur la page d’un livre standard, si possible en mode portrait. N’hésitez pas à commenter sur ce point, à me dire si vous avez besoin d’agrandir l’image, ou si elle vous parait une bonne candidate pour le livre, ou d’autres commentaires encore, bien sûr.

Dans le livre, une partie des annexes concernera les sources et méthodologies des graphiques, afin que mon lecteur puisse vérifier le sérieux de mon travail. Ce graphique-ci fut obtenu avec des séries provenant du site de l’Insee, avec la série 1615191 pour le secteur public, la série 1615194 pour le secteur étranger, et les séries 1615189, 1615190, 1615192 et 1615193 pour le secteur privé domestique, en effet, il est éclaté dans le traitement de l’Insee entre sociétés non-financières (entreprises), sociétés financières (banques), ménages et ISBLSM (associations). Lorsque l’on somme tous ces soldes, on obtient le plus souvent 0, parfois 1 ou -1, rarement 2, -2 ou -3. Des erreurs d’arrondis négligeables. Présenter ces séries requiert un peu plus d’astuces : les soldes sectoriels sont très inégaux, et pire encore ils sont très faibles durant la première moitié, alors que les mouvements économiques sont maîtrisés et que le volume des transactions, mais beaucoup plus élevés vers la fin du graphique. Pour rendre lisible la première moitié, j’ai donc exprimé les soldes en pourcentage du PIB, afin de voir aussi clairement le solde lorsque le PIB ne fait que 13 030 que lorsqu’il fait 1 996 583. Manque de chance, la série longue du PIB français que j’ai pu trouver sur insee.fr est annuelle, et non trimestrielle. J’ai simplement estimer le PIB trimestriel à un quart du PIB annuel. L’alternative eut été de ne traiter mes soldes sectoriels que par année, ce qui aurait divisé par quatre le nombre de fois ou les soldes s’annulent — mauvais pour le but du graphique — ou de me replonger dans le site peu agréable de l’insee pour trouver la ou pire les bonnes séries trimestrielles du PIB. Cette méthode un peu grossière surestime généralement le PIB en début d’année et le sous-estime en fin d’année, mais n’importe quelle grandeur étalon peut rééchelonner les soldes tout en préservant leur annulation commune. De toute façon les abscisses ne précise à quels trimestres correspondent les barres que tous les sept trimestres, il y a peu de chance que quelqu’un commence à utiliser ce graphique pour calculer à partir des soldes affichés… Ce pourrait être légèrement chagrinant si un maniaque connait déjà un solde trimestriel particulièrement proéminent et constate que le pourcentage du PIB qu’il représente et légèrement approximatif. Dans tous les cas, ça m’a semblé être la manière la plus efficace de travailler.

Vous pouvez maintenant commenter à plaisir, et à bientôt.

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Nouvelles directions dans la théorie monétaire : Un entretien avec Marc Lavoie (2ème partie)

Article original sur Naked Capitalism, traduit par mes soins. Vous pouvez trouver l’essentiel du système d’ensemble de Wynne Godley, un précurseur du néochartalisme, dans 4. Le commerce extérieur. Voir aussi la première partie de cet entretien.

Marc Lavoie est professeur au Département de Science Économique de l’Université d’Ottawa. Il est l’auteur de nombreux livre d’économie post-kéynésienne. Son dernier ouvrage « Monetary Economics » écrit avec feu Wynne Gogley, est maintenant disponible en version broché sur Amazon.

Entrevue conduite par Philip Pilkington.

Philip Pilkington : Je pense que la première partie de cet entretien fournit une assez bonne esquisse de que vous et Godley ont construit dans ce livre – bien que, évidemment, ça n’effleure qu’à peine la surface et qu’il y a beaucoup plus que cela dans le livre. En dépit de cela, je crois que les lecteurs devraient être capable de saisir l’objectif global du livre, au moins.

Si vous le voulez bien, j’aimerais passer à des questions plus pratiques. Les modèles que vous lancez dans le livre conduisent à des conclusions très différentes de celles des modèles orthodoxes dominants autant que des effets sur la politique macroéconomique peuvent l’être. Cela a des implications colossalement importantes tant pour les décideurs politiques que les personnes travaillant sur les marchés financiers. Je creuserai ultérieurement cela un peu plus, mais d’abord j’aimerais attirer l’attention sur le fait qu’un modèle simple dérivé du cœur de votre travail avec Godley est déjà utilisé par des praticiens du marché et des économistes marqués par Keynes, comme Martin Wolf du Financial Times [NdT voir un de ses articles L’austérité est un masochisme, lui aussi quasiment néochartaliste]. Les aficionados de ce qui est venu à s’appeler Modern Monetary Theory (MMT) [NdT : synonyme courant de néochartalisme] reconnaîtront également le modèle qui est, bien sûr, appelé « Modèle de la Demande Globale par les Soldes Financiers Sectoriels ». Pourriez-vous brosser brièvement ce que ce modèle décrit et montrer son importance pour l’analyse économique ?

Marc Lavoie : D’abord je dois dire que j’ai appris tout cela de Wynne. Oui, il est vrai que cette analyse fondée sur les soldes financiers sectoriels suscite beaucoup d’intérêt, et il utilisa ce modèle intensivement pour ses prévisions conditionnelles depuis la fin des années 1990. Même la Pieuvre Géante, Goldman Sachs, fournit des analyses fondées sur cette équation, qui dit que le solde financier par le secteur domestique privé (épargne moins investissement) et le secteur domestique public (les recettes totales de l’impôt moins les dépenses totales du gouvernement) doit égaler le solde de la balance courante (BC : exportations nettes plus revenu extérieur net), ou avec la notation standard : (S-I) + (T-G) = BC [NdT : Effectivement, en bon néochartaliste je l’avais développée dès 4. Le commerce extérieur].

Cette équation peut être tirée de nos modèles à deux pays dans le livre. Wynne considérait que c’était une percée lorsqu’il a découvert cette identité comptable macroéconomique au milieu des années 1970, une identité mise en avant également par Joseph Steindl (un élève de Kalecki [NdT : Aspects politiques du plein emploi, par Michal Kalecki]) alors qu’il se plaignait du délabrement de la théorie macroéconomique (déjà alors en 1984). De manière intéressante, cette identité, que j’appelle identité comptable fondamentale, peut être trouvée également dans le manuel de première année de Baumol et Blinder [NdT : sic]. Donc, ce n’est pas comme si les auteurs orthodoxes n’en avaient jamais pris conscience.

Quelle est l’utilité de cette identité ? Initialement, Wynne voyait l’identité comme une manière appropriée de vérifier la cohérence des hypothèses et prévisions incluses dans diverses partie d’un modèle : prévisions sur l’investissement, taux d’épargne, déficit gouvernemental, solde extérieur, et ainsi de suite. Ensuite il utilisait cette identité comme une manière d’évaluer si certains déséquilibres étaient viables ou non, en regardant leurs implications quant aux stocks. Finalement, vers la fin de sa vie, il essayait de l’utiliser de la manière dont vous l’avez défini, comme « modèle de la demande globale par les soldes financiers sectoriels ». Autant j’étais à l’aise avec les deux premières utilisations, autant je n’ai jamais été vraiment convaincu par sa capacité à en dire beaucoup sur la demande globale. L’identité est formidable pour pointer les incohérences : ainsi, lorsque le gouvernement britannique réalise quelques prévisions à propos des exportations nettes futures et des déficits gouvernementaux, alors, en connaissant l’épargne privée, il est clair grâce à cette identité que le gouvernement britannique suppose une énorme hausse de l’investissement privé, quelque chose qui ne peut tout simplement pas survenir dans le climat actuel, quelle que soit la confiance générée par les politiques d’austérité parmi la classe des affaires.

Et à propos de la demande globale ? Le PIB comporte quatre composantes : la consommation, l’investissement, les dépenses gouvernementales et les exportations nettes. Il se peut que le solde (S-I) soit négatif, signifiant que le secteur privé domestique emprunte, stimulant ainsi l’économie, mais ça ne signifie pas grand chose pour la demande globale si l’investissement est quasi-nul ou si les dépenses gouvernementales sont très faibles.

Je pense qu’il y a toute une controverse à propos de cela dans la blogosphère [NdT : Effectivement voir par exemple mon billet avec graphique traitant du jeu entre endettement privé et endettement public]. Donc l’identité est utile et pertinente, mais il y a une limite à ce qu’elle peut nous dire. Je pense que la contribution pratique de notre livre est que nous avons réhabilité l’utilisation et l’importance des analyses en flux financiers et de leurs inhérents soldes au bilan de la comptabilité nationale. C’est un point rendu très clair par l’économiste danois Bezemer, lorsqu’il revendique que ceux qui ont vu la crise venir, et ont fourni des raisons analytiques à la crise, sont principalement des économistes préoccupés par les flux financiers et bilans macroéconomiques. En effet, j’ai récemment vu des papiers par des économistes travaillant à la BCE et à la Banque d’Angleterre qui se réfèrent à notre analyse et argumentent que les liens entre les bilans peuvent aider au repérage de futurs épisodes de fragilité financière. Malgré la longue tradition de l’analyse en flux de monnaie, la plupart des macroéconomistes, tout particulièrement ceux dominants, sont parvenus à la conclusion qu’il n’y a presque rien de significatif qui peut en être tiré. J’étais moi-même sceptique dans les années 1980, après avoir supervisé des thèses de maîtrise sur les flux financiers canadiens. Mais nous avons tous réalisé que les flux financiers et les stocks de dettes sont importants pour comprendre l’évolution de l’économie. Bien sûr les lecteurs de Minsky savent tout cela depuis longtemps. Je dirais que le travail de Godley, et partant de notre livre, fournit un cadre pour simuler et développer ces idées.

PP : Vous avez raison, il y eut un peu de controverse sur les blogs à propos du secteur privé dans ce modèle. Peut-être, étant donné que vous avez travaillé aux côtés de Godley, pourriez-vous nous donner quelques idées de plus à ce sujet. Pourquoi ne pensez-vous pas que l’emprunt par le secteur privé contribue à la demande globale ? Je pense que les partisans de ce point de vue vous diraient que la dette nette du secteur privé est dépensée dans l’économie  pour acheter des biens et services et devrait ainsi être considérée comme une composante de la demande globale. Que diriez vous de cela ?

ML : Si les entreprises empruntent pour investir dans de nouvelles machines ou de nouvelles constructions, cela contribuera assurément à la demande globale. Toutefois, vous pourriez certainement décider d’emprunter pour acheter des actions, parce que vous pensez que la valeurs de ces actions montera ; le type qui vend ces actions pourrait penser à l’inverse que le marché des actions va s’écraser, aussi ce gars va-t-il entreposer la recette de la vente sur un compte en banque. Comment cela aide-t-il la demande globale ? La dette globale a monté, mais pas la demande globale. Également, vous pourriez considérer la parabole de la banane utilisée par Keynes dans les années 1930. Supposez qu’il s’y déroule une campagne pour l’épargne, où les ménages sont incités jusqu’à l’apshyxie, de manière à ce que le prix des bananes baisse. Les entreprises auront des pertes, et elles auront besoin d’emprunter aux banques pour couvrir leurs pertes. Là aussi, la dette globale, cette fois chez le secteur des entreprises, a monté, mais l’économie s’effondre. Le bilan des banques s’accroit, le surcroît de monnaie des ménages dans le bilan a comme contrepartie les avances supplémentaires que les entreprises devaient prendre, mais l’économie est à l’arrêt.

PP : Bien vu. Mais la même chose ne pourrait-elle pas être dite des déficits du secteur public utilisés pour recapitaliser des banques zombies et/ou payer les intérêts de la dette publique en cours ?

ML : Tout à fait exact quant aux banques zombies ! Lorsque les gouvernements achètent les actions de banques insolvables, cela ajoute à la dette globale, pas nécessairement à la dette nette. Au Canada, la dette du gouvernement fédéral s’est accrue de 75 milliards de dollars avant que l’économie canadienne n’entre en récession et alors que le gouvernement avait un budget toujours à l’équilibre : le gouvernement a indirectement acheté pour 75 milliards de dollars d’hypothèques immobilières. Mais bien évidemment l’argument ici était que les banques devaient être sauvées pour éviter un effondrement du système financier, et par là de mauvaises conséquences pour l’économie réelle.

Les paiements des intérêts sur la dette publique en cours sont un peu plus compliquées : ils ne font pas partie du PIB, bien qu’ils y étaient dans la première version de la comptabilité nationale, avant en 1953. Mais les paiements des intérêts sont comme des taxes négatives : ils s’ajoutent au revenu disponible. Tous ceux qui reçoivent des paiements d’intérêt sur des obligations gouvernementales pourraient les dépenser en consommation, tout comme ceux qui empruntent pourraient choisir de dépenser la monnaie supplémentaire en consommation. Donc c’est pour cela que les paiements des intérêts ne font pas partie de la demande globale ; d’un autre côté ils peuvent avoir un effet indirect à travers la consommation ou même la composante investissement. En fait, tenir compte de ce flux d’intérêt de la dette publique est une des différences clés entre les modèles comptablement cohérents [stock-flow consistent] et les modèles standards, qui souvent omettent ce flux dans leur comptabilité.

PP : Vous dites que le revenu des intérêts du gouvernement – qui est un revenu, après tout – ne se traduit pas directement en demande globale ; diriez-vous la même chose pour certains types de revenus spéculatif du secteur privé comme les gains tirés du marché des actions, des expansions immobilières et d’autres sortes de spéculation ? Et cela se lie-t-il avec votre conception de la dette privée et de ses effets sur l’économie plus généralement ? Et liez-vous cela à vos modèles ?

ML : En effet, c’est similaire. Les gains de capitaux, qui sont différents du revenu courant, mais qui s’ajoutent à ce revenu tel que défini par Hicks, Haig et Simons, s’ajoutent à la richesse, et nous savons qu’il y a une relation empirique entre la richesse et la consommation, un ajout de 100 dollars de richesse apporte environ 4 dollars supplémentaires de consommation. Donc, oui, il y a une relation indirecte entre ces gains de capitaux et la demande globale. Nous avons cela dans nos modèles théoriques, et de même pour les modèles empiriques inspirés de Godley utilisés au Levy Institute. En effet, c’est une idée de Wynne qui remonte aux années 1970, lorsque, avec ses collègues Francis Cripps et Ken Coutts, Godley a argumenté qu’il existait une norme en flux-stock entre la richesse désirée et le revenu effectif. Ce n’est que plus tard qu’il réalisa que cette norme pouvait être dérivée de l’hypothèse que les ménages dépensent une certaine proportion de leur revenu courant et une (beaucoup plus faible) proportion de leur richesse. Personnellement, je ne pense pas considérer ce genre de norme lorsque je choisis ma consommation, mais Wynne revendiquait le faire !

PP : Passons à des découvertes plus surprenante de vos modèles simulés par ordinateur que votre livre a initiés. L’un d’eux est que les déficits publics sont à la base des variables endogènes. C’est-à-dire qu’ils ne sont pas véritablement « décidés » par le gouvernement du tout [NdT : C’est ce qu’avait déjà conclu la plupart des économistes keynésiens après-guerre, au point que Milton Friedman l’avait lui-même admis du bout des lèvres], mais le sont à la place par d’autres variables comme l’épargne du secteur privé et la balance commerciale. Peut-être pourriez-vous expliquer l’importance de cette découverte dans un monde où les décideurs politiques et les professionnels de la finance ensemble avec de nombreux économistes exigent des budgets publics équilibrés au moins à moyen ou long terme ?

ML : Eh bien, nous sommes de retour aux soldes sectoriels. Nous savons, comme identité, que le déficit public doit égaler le déficit de la balance courante plus l’épargne financière nette du secteur privé. Donc ce dont nous avons besoin maintenant est un modèle qui simulera certaines équations comportementales et certaines causalités. En conditions réelles, en regardant les données, par exemple tant aux États-Unis qu’au Canada, il y a une ferme relation entre l’épargne financière du secteur privé et le déficit public. Comme Kalecki l’aurait demandé, lequel des deux est le plus susceptible d’influencer l’autre ? Je tends à penser que plus probablement l’investissement et le comportement de l’épargne influence le solde budgétaire public. Similairement, du moins lorsque les économies atteignent un état semi-stationnaire, avec aucune croissance, les déficits gouvernementaux et les déficits publics vont de pair. Dans ce cas, la causalité est bidirectionnelle. Des déficits budgétaires peuvent survenir parce que les gouvernements souhaitent dépenser plus ; mais ils peuvent survenir aussi parce que, quelle qu’en soit la raison, la balance commerciale s’aventure dans le rouge. Tout le monde est suffisamment intelligent pour comprendre que tous les pays ne peuvent simultanément avoir une balance courante excédentaire ; mais s’il n’y a pas de croissance, cela implique également que tous les pays ne peuvent simultanément avoir des surplus budgétaires. Et ainsi, si certains pays opèrent des surplus budgétaires, les autres en arriveront à avoir des déficits budgétaires.

Ces relations sont particulièrement importantes lorsqu’on considère ce qui se passe dans la zone euro, qui est grosso modo à l’équilibre pour sa balance courante avec le reste du monde. Les Allemands ne semblent pas réaliser que si les pays du sud de l’Europe ont des balances courantes déficitaires et des déficits publics, cela pourrait être en rapport avec le fait qu’ils ont restreint les salaires et la demande globale domestiques en Allemagne, de manière à ce que les Allemands opèrent un plantureux surplus sur leur balance courante, ce qui résulte en des déficits jumeaux [NdT : déficit public et déficit de la balance courante] chez beaucoup d’autres pays de la zone euro. Ailleurs que ce que nous disons dans le livre sur les économies ouvertes, nous avons développé un modèle à trois pays dans un article publié dans le Cambridge Journal of Economics en 2007, deux de ces pays (disons l’Allemagne et l’Italie) étant dans la zone euro avec une banque centrale unique. Là, si l’Allemagne améliore sa compétitivité par rapport à un troisième pays, disons les États-Unis, cela générera un déficit de la balance courante et un déficit budgétaire en Italie. Ainsi en effet, le solde budgétaire est endogène, et le déficit sans faute de la part du pays déficitaire. Ça n’a rien à voir avec une conduite irresponsable.

PP : Mais cela a d’énorme conséquences pour la politique macroéconomique, n’est-ce pas ? Presque toute politique macroéconomique aujourd’hui – que ce soit les arbitraires critères de Maastricht en Europe ou les plafonds d’endettement aux États-Unis – est cornaquée par d’arbitraires restrictions budgétaires qui sont fondées sur la prémisse que les décisions de dépense gouvernementale sont déterminées de manière exogène par le gouvernement. Mais si les gouvernements n’ont virtuellement aucun contrôle sur leurs décisions de dépenses alors pratiquement tous les gouvernements du monde font fausse route eu égard à leur politique. Peut-être pourriez-vous énumérer quelques unes des implications possibles ?

ML : Je le dirai ainsi : Dans une économie fermée, les modèles existants comptablement cohérents montrent que les ratios de dette publique rapportée au PIB vont probablement se stabiliser de manière endogène, même si les gouvernements poursuivent des politiques de plein emploi et laissent les dépenses gouvernementales et les déficits publics augmenter pour atteindre cet objectif, en supposant que les taux d’intérêt réels après taxes ne sont pas trop élevés. Ainsi, cela sera en accord avec ce que les économistes néo-chartalistes (MMT) disent : occupons-nous d’abord du problème du chômage, et le problème du déficit se résoudra de lui-même avec le temps., que ce soit par la croissance ou par la hausse des paiements des intérêts par le gouvernement, qui générera plus de consommation donc plus de demande globale, comme il était clairement le cas dans l’Italie des années 1980, lorsque la dette souveraine italienne était détenue par les Italiens.

Dans une économie ouverte, avec un taux de change flexible, où le gouvernement emprunte dans sa propre monnaie, Wynne et moi dirions qu’en gros cette conséquence tient toujours. Toutefois lorsque le gouvernement emprunte dans une monnaie étrangère, comme c’est le cas de la plupart des pays, alors cela en soi est de nature à créer toutes sortes de problèmes. Dans le cas d’un taux de change fixe, ou dans le cas de l’euro, la politique expansive d’un pays seul aggravera le déficit de son gouvernement. Dans ce cas-ci, on a clairement besoin de coopération. Si un pays seul s’embarque dans des politiques d’austérité, alors que tous les autres continuent leur expansion, ce pays réussira à réduire ses déficits budgétaire et commerciaux. Toutefois, comme vous le mentionnez, les critères de Maastricht en Europe demandent à tous les gouvernements de réduire leurs dépenses, aussi ces politiques d’austérité concertées auront des effets néfastes sur tous ; ceux opérant de vastes déficits sur leur budget public et leur balance courante continueront ; et tous les pays arriveront avec un PIB réduits ou au mieux un moindre taux de croissance du PIB.

De même, nous pourrions très bien avoir des politiques de relance dans tous les pays, et principalement dans les pays qui ont des surplus commerciaux actuellement, afin que tous finissent avec un PIB plus élevé ou avec des taux de croissance supérieurs du PIB, c’est-à-dire, cibler un équilibre élevé plutôt qu’un plus bas, et ainsi convaincre les marchés financiers que tout le monde est sur la bonne voie, et qu’avec un peu de chance les problèmes du déficit se résoudront de manière endogène, comme dans le cas d’une économie fermée. Je ne pense pas qu’il y ait quoi que ce soit d’extraordinaire dans tout cela : même le FMI a demandé avec insistance aux pays avec une bonne position financière et commerciale d’initier des programmes de relance et de différer les dénommés programmes de consolidations à moyen terme.

PP : Le modèle des soldes sectoriels a été adopté par des sources plutôt dominantes – notamment Martin Wolf chez le Financial Times (il l’appelle son « graphique favori »)  et des analystes chez Goldman Sachs. Était-ce votre objectif avec Godley – je veux dire un échange sérieux avec ceux à l’extérieur des cercles économiques hétérodoxes ?

ML : Il est difficile de parler pour Wynne, maintenant qu’il n’est plus là, mais je vais le faire, en me fondant sur plusieurs conversations que nous avions eu en écrivant le livre. Wynne était parfaitement conscient qu’il avait dédié un sacré bout de temps à la prévision et à la politique économique, mais il sentait que sa contribution la plus durable serait consacrée à la théorie, par là-même il attachait une grande importance à l’écriture du livre, bien qu’il en était constamment détourné par l’actualité.

Il est évident que, toute sa vie, Wynne voulait avoir un impact sur la politique économique, comme démontré par l’incroyable masse d’articles et de lettres aux éditeurs qu’il publia dans des journaux durant sa vie académique. Aussi, certainement, le fait que Martin Wolf au Financial Times ou Jan Hatzius à Goldam Sachs ont utilisé son approche par l’identité fondamentale a certainement fait plaisir à Wynne, parce que ça signifiait que ses idées seraient ultimement reprises par la sphère politique. Mais je pense que Wynne savait qu’il était considéré comme un rebelle au sein de la sphère académique, et qu’il y avait peu de chance qu’il ait de l’influence en dehors des cercles académiques hétérodoxes. C’était aussi mon point de vue, et c’est pourquoi nous avons senti que le réel public du livre était les économistes hétérodoxes ou peut-être également quelques économistes pratiques ou des participants du marché intéressés par la théorie économique.

L’autre principal attrait du livre est qu’il fournit une approche formelle de la théorie post-keynésienne, reconnaissant que les modèles comptablement cohérents qui intègrent les secteurs financier et réel ne sont pas le seul type de modélisation formelle qui peut être fait. Il y a des étudiants en économie autour de nous qui recherche quelque chose d’autre que la science économique néoclassique, parce qu’ils sentent qu’elle manque de réalisme, mais qui pour autant ne veulent pas abandonner tout formalisme. Aussi pour eux, le livre est un apport bienvenu, et peut-être que cela aidera quelques brillants étudiants au sein de la science économique hétérodoxe ou post-keynésienne. Comme Gennaro Zezza et moi-même l’avons pointé dans notre introduction aux Selected Writings of Wynne Godley (2012), Wynne voulait donner une contribution à la théorie économique, mais seulement dans la mesure où ses méthodes et modèles aidaient à fournir des moyens pour trouver des réponses à des questions clés de la politique économique.

PP : Bien, je suppose que la meilleure manière de finir tout cela serait de vous demander une question vraiment générale. Je ne pense pas qu’il serait dépourvu de mérite de dire que ce livre de vous et de Godley est l’un des plus prometteurs pour intéresser le reste de la profession à la science économique hétérodoxe. La plupart des plaintes soulevées par la profession – bien que, je dois le dire : elles ne sont pas aussi répandues chez les membres les plus jeunes – se fondent sur le fait que les théories alternatives ne sont pas étayées par des modèles complets. Mais avec ce livre je ne pense pas qu’ils puissent réellement encore faire cette critique. Aussi, pensez-vous que, à la suite de la crise mondiale, la science économique néoclassique peut être évincée de la profession ? Bien que je doute de devoir vous l’expliquer, par cela je ne veux pas dire qu’une espèce de nouvelle synthèse néoclassique-keynésienne de modèle ISLM prendra place ; je veux dire, croyez-vous qu’il y ait la moindre chance que des perspectives réellement hétérodoxes puissent se frayer suffisamment la voie durant les prochaines décennies pour influencer les économistes plus jeunes, etc ?

ML : Les économistes hétérodoxes ont toujours eu quelque influence sur les économistes dominants, par exemple l’hypothèse du salaire d’efficience, populaire parmi les auteurs néo-keynésiens, qui dit que des salaires plus hauts induisent les employés à travailler plus dur ou les induiront à moins tirer au flanc au travail, est une idée qui a été prise aux auteurs marxistes ou institutionnalistes. Mais ces idées hétérodoxes sont empaquetées dans un cadre néoclassique standard, fondé sur la maximisation de l’utilité ou du profit. Aussi est-il probable, après la crise financière des subprimes, que plus de concepts hétérodoxes auront un certain impact sur la pensée macroéconomique dominante, par exemple l’idée que la dette personnelle a des conséquences macroéconomiques nuisibles, comme suggéré par Minsky, ou que les flux du crédit, non le stock de monnaie sont réellement la clé. Mais je ne pose pas vraiment ces questions moi-même. J’avance mes idées, comme nous le faisons dans le livre, et j’espère que des universitaires les choisiront et les développeront plus avant, et j’espère que certains lecteurs verront leur potentiel pour la politique économique.

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Nouvelles directions dans la théorie monétaire : Un entretien avec Marc Lavoie (1ère partie)

Marc Lavoie est professeur au Département de Science Économique de l’Université d’Ottawa. Il est l’auteur de nombreux livre d’économie post-kéynésienne. Son dernier ouvrage « Monetary Economics » écrit avec feu Wynne Gogley, est maintenant disponible en version broché sur Amazon.

Entrevue conduite par Philip Pilkington.

Philip Pilkington : Monetary Economics prend très délibérément ses distances contre le paradigme néoclassique et en même temps se propose l’ambitieux objectif de produire des modèles concis et cohérents. Aussi, commençons par le commencement : Pourquoi vous et Godley avez ressenti le besoin de vous séparer aussi implacablement du paradigme néoclassique ? Que vous en arracher de manière aussi intransigeante comme proclamée dans l’introduction de votre livre me suggère que vous et Godley l’avez trouvé déficient au niveau le plus fondamental. Pourriez-vous expliquer pourquoi il en est ainsi ?

Marc Lavoie : Tout d’abord je dois souligner que Monetary Economics était au départ un projet initié par mon co-auteur Wynne Godley au début des années 1990. Déjà dans un document publié en 1993, et par là-même écrit beaucoup plus tôt, Wynne avait annoncé la préparation d’une monographie substantielle, en collaboration avec un collègue de Cambridge. Mais bien que Wynne Godley parvint à écrire des documents de travail pour son projet de livre, il n’avait écrit qu’un brouillon plutôt squelettique du livre lui-même quand je l’ai rencontré pour la première fois à la fin de 1999. Aussi doit-il être clair que l’esprit de ce livre vient de Wynne, et qu’on pourrait dire que son corps vient de moi !

Ayant traité d’économie concrètement, par sa position au Trésor britannique jusqu’en 1970, Wynne fut convaincu que la science macroéconomique dominante n’avait tout simplement aucun sens, que ce soit le monétarisme ou le modèle keynésien standard IS/LM d’alors ; en fait il ne pouvait pas comprendre qu’une personne raisonnable, avant tout bourrage de crâne par des cours de science économique dominante, pouvait accorder la moindre crédibilité aux manuels et aux sophistiqués modèles de l’économie orthodoxe. Aussi est-il clair que Wynne souhaitait se séparer de la science économique néoclassique, et recommencer de zéro, ce qu’il fit dans une certaine mesure déjà lorsque Wynne et son collègue Francis Cripps écrivirent un livre profondément original publié en 1983, Macroeconomics. Ce livre fut écrit parce que Wynne devint convaincu que les keynésiens de toutes sortes perdaient leur guerre contre Milton Friedman et les monétaristes, parce que les keynésiens ne savient répondre que des réponses très alambiquées à des questions aussi simples que : « D’où vient l’argent ? Où va-t-il ? Comment le flux des revenus s’organisent avec la masse de monnaie ? Comment une nouvelle production est financée ? »

Notre livre Monetary Economics essaie également de fournir des réponses adéquates à ces questions. Nous nous sommes tourmentés pendant longtemps entre essayer d’engager un dialogue constructif avec nos collègues orthodoxes et d’autre part cibler un public non-orthodoxe, ou peut-être essayer d’atteindre les deux buts. À la fin, nous conclûmes qu’il était très difficile de plaire aux deux publics [NdT : Ô que oui.], et nous avons choisis de nous focaliser sur un public hétérodoxe. Dans tous les cas, j’ai passé l’essentiel de ma carrière académique à développer des vues alternatives et des modèles alternatifs de science économique — ce qui est maintenant appelé science économique hétérodoxe ; c’est la littérature que nous connaissons le mieux. Aussi nous avons fait de notre livre une contribution formelle à cette littérature plus spécifiquement comme contribution à la pensée économique post-keynésienne.

PP : Je sais que c’est une question un peu vague, mais qu’est-ce que vous et Wynne sentez être les plus fondamentales faiblesses de la théorie néoclassique/monétariste ? Dans votre livre vous magnifiez beaucoup le dynamisme et le changement, était-ce un point majeur de divorce avec l’orthodoxie ?

ML : Eh bien, c’est une question plutôt vaste ! Les critiques de l’école néoclassique, et du monétarisme de Friedman, ont écrit des douzaines de livres et des centaines de pages sur ce sujet. Pour commencer, je suppose que Wynne s’opposait aux explications basiques de l’inflation par excès de demande, où l’excès de création monétaire génère une demande globale excessive et ainsi de l’inflation. Wynne pensait que la demande de monnaie est endogène [NdT : ici, on parle d’abord de la monnaie de crédit, et non de la monnaie souveraine, l’endogénéité de la monnaie est aussi appelée passivité du crédit.], entraînée par les nécessités de l’économie, principalement par le temps pris par le processus de production, qui implique des productions intermédiaires et des produits encore invendus, dont la production doit être financée à crédit. Wynne rejetait également l’explication orthodoxe de l’inflation parce que son travail sur la théorie de la fixation des prix le conduisit à croire que les prix étaient fondés sur le coût unitaire normal, avec aucune relation claire entre une plus forte production et ce prix unitaire normal, ni entre l’augmentation de la production et un enchérissement. Ainsi toute relation qui pourrait être trouvée entre les prix et la monnaie était probablement due à une causalité inversée. En effet, Wynne n’a jamais cru au concept du taux naturel de chômage, le NAIRU [NdT : cf le très complet L’épouvantable NAIRU est toujours d’actualité], ou la courbe de Phillips associée ; et les plus sophistiquées analyses et méta-analyses économétriques lui ont donné raison.

La causalité inversée affecte également le lien entre l’investissement et l’épargne : pour les keynésiens, l’investissement induit l’épargne, alors que dans l’optique néoclassique, l’épargne permet l’investissement. L’importance de trouver la causalité correcte est claire de nos jours : un auteur vraiment néoclassique arguerait que les ménages doivent épargner plus pour fournir aux entreprises les fonds nécessaires pour qu’elles investissent ; mais si les ménages réduisent leurs dépenses de consommation, les entreprises vendront moins, pourquoi voudraient-elles investir plus ? La macroéconomie néoclassique est essentiellement centrée sur l’offre ; c’est pour nous une faiblesse fondamentale : les économies capitalistes, le plus souvent, sont menées par la demande. Elles souffrent le plus souvent d’un manque de demande effective, non d’un manque de capacité ou un un manque de force de travail. Ainsi nous nous focalisons principalement sur les variables qui déterminent la demande globale. J’avais l’habitude de penser que seules les économies avancées avaient des capacités sous-utilisées ; mais ensuite j’ai lu un livre de 1983 par Lance Taylor, montrant les caractéristiques particulières des économies moins développées et comment elles devaient être modélisées : il défendait aussi l’hypothèse de capacités sous-utilisées !

Il est également vrai comme vous le pointez que dans notre livre nous soulignons la transition depuis la position de départ vers le nouvel équilibre — c’est-à-dire que nous allons au-delà des équilibres statiques comparés, au-delà de la comparaison entre l’état de départ et l’état d’arrivé du modèle. En partie, c’est parce que les résultats à court-terme peuvent être à l’opposé de l’impact à long-terme. Un exemple : dans un de nos modèles sophistiqués, le désir des ménages d’emprunter un plus grand pourcentage de leur revenu personnel a un impact favorable sur la consommation et le PIB à court-terme, mais ça a un impact négatif sur ces deux variables à long-terme. Nous faisons cela avec des simulations ; mais bien sûr, avec des mathématiques suffisamment attrayantes, vous pouvez également le montrer avec de l’algèbre, si le modèle n’est pas excessivement complexifié.

PP : C’est une réponse impressionnament succincte à une question très générale.

Je suppose puisque nous allons aborder cette question tôt ou tard, que le moment est pourquoi pas venu de le demander puisque vous le soulever. Vous venez de dire que vous et Godley utilisez, en fait, quand même la notion d’équilibre dans votre livre. Mais je crois comprendre que vous l’utilisez d’une manière différente de celle de la théorie néoclassique. J’en ai compris que votre version de l’équilibre ne doit pas être située dans la tradition walrasienne. Peut-être pouvez-vous expliquer comment vous et Godley utilisez la notion d’équilibre dans votre livre et comment cela contraste-t-il avec l’usage néoclassique/walrasien ?

ML : Dans la tradition néoclassique, le mécanisme d’équilibrage opère à travers les prix relatifs, par la loi de l’offre et de la demande. Les prix sont supposés refléter la rareté. Mais depuis la controverse des deux Cambridge, nous savons que ça n’est pas nécessairement le cas, et nous savons depuis le milieu des années 1970 et la découverte des conditions de Sonneschein-Mantel-Debreu que les plus sophistiqués modèles d’équilibre général walrasien ne peuvent démontrer l’accomplissement de l’équilibre par les changements de prix, ce qui signifie que les changements de prix ne peuvent pas en général remettre la demande en phase avec l’offre. En effet, comme tout le monde a pu le constater avec les récentes bulles du marché des actions et de l’immobilier, les prix en hausse dans les marchés financiers, où on aurait pu penser que la loi de l’offre et de la demande s’appliqueraient, peuvent générer des quantités demandées accrues – pas réduites.

Aussi cette manière de penser doit être abandonnée. Dans la tradition de Cambridge, les prix reflètent le coût unitaire, ou plus précisément le coût unitaire normal, c’est-à-dire les coûts unitaires estimés en opérant dans des circonstances normales (à des taux normaux d’utilisation des capacités à des ratios ciblés inventaires/ventes). Où se situera le taux de profit – la différence entre le prix et le coût unitaire normal – n’est pas facile à estimer, mais plusieurs post-keynésiens expliquent que c’est une fonction du taux de croissance des ventes de l’industrie. Ainsi les prix – sauf peut-être sur les marchés financiers et certains marchés de matières premières – ne cherchent pas à égaliser l’offre et la demande. Les prix sont au contraire le moyen d’obtenir des profits suffisants pour l’expansion. Les variations de la demande de production sont absorbées par les fluctuations dans les quantités ou les taux d’utilisation des capacités, comme il était argumenté par Keynes et les keynésiens.

L’autre mécanisme d’ajustement souligné par Wynne Godley sont les fluctuations des inventaires. Les stocks des inventaires fonctionnent comme des tampons qui absorbent les fluctuations de demande ou dans la production. Lorsque la demande diminue, une hausse de l’inventaire prend le relai, et non une baisse des prix. Une des notions clés que nous essayons de magnifier dans notre livre est que tous les secteurs incorporent un tampon. Dans le cas des entreprises, les inventaires sont des tampons évident. Du côté financier, la contrepartie aux fluctuations (non-désirées) du tampon sont le fluctuations des lignes de crédit contractées par les entreprises. C’est l’existence de ces tampons qui rend l’économie relativement stable.

Pour des gens comme nous, le solde de monnaie sur nos comptes courants bancaires sont notre principal tampon. Les fluctuations de notre revenu ou de nos dépenses de consommation. Dans le cas des banques, le principal tampon est le portefeuille d’actifs sûrs et liquides dont ils disposent, et qui peuvent être acquis ou vendus. Au niveau des banques individuelles, la gestion actif-passif agirait comme un tampon. Dans le cas d’un gouvernement, leur tampon est la quantité de titres du Trésor qu’ils ont émis. Dans le cas de la banque centrale, leur tampon est le montant de dette gouvernementale qu’elles détiennent (en Amérique du nord) ou le montant d’avances qu’elles donnent au système bancaire (en Europe continentale). Dans l’eurosystème, le tampon sont les soldes Target 2 crédités ou débités à la Banque Centrale Européenne, dont tout le monde parle tant à présent. L’équilibre, en un sens beaucoup plus faible que ne le comprendraient les néoclassiques, est achevé grâce à ces tampons. Les agents économiques réagissent ensuite plus ou moins fortement aux variations de ces tampons ou dans la mesure ou ces tampons sont éloignés de possibles objectifs. Un équilibre est atteint lorsque l’objectif de tampon est accompli.

PP : Je suppose que ce vers quoi je m’avance est un peu plus fondamental maintenant. Mon sentiment – et je pense que ce fut montré dans un très célèbre article de Spiro Latsis étudiant d’Imre Lakatos – est que la pensée économique néoclassique ne laisse pas de place significative aux agences. Tout le monde fait ce qu’il est supposé faire dans ce modèle. Vous voyez, vous êtes supposé consommer selon votre utilité marginale et vous êtes supposé investir selon la productivité marginale. Mais ces modèles de vous et Godley sont ouverts, n’est-ce pas ? Je crois que c’est cela qui m’intéresse. C’est le fait que vous avez construit des modèles cohérents qui demeurent néanmoins ouverts et ne reposent pas sur une sorte de, eh bien, « métaphysique », comme Robinson l’aurait appelé… Peut-être pourriez-vous en dire quelques mots ?

ML : Il y a en effet une distinction à la mode chez les méthodologistes en économie, entre les systèmes ouverts et fermés, avec l’argument que les systèmes ouverts laissent de la place pour les agences, alors que les modèles à systèmes fermés non. Je ne me sens pas à l’aise avec cette distinction. Si j’étais économiste néoclassique, j’argumenterais que les résultats accomplis par un modèle basé sur l’utilité marginale dépendent des éléments inclus dans la fonction d’utilité ; et certaines personnes pourraient dire que nos modèles comptablement cohérents [stock-flow consistent] sont, par construction, des modèles fermés. Je me sens plus à l’aise face à l’argument  que nos modèles comptablement cohérents sont des systèmes d’ensemble, qui peuvent être ajustés pour prendre en compte différents cadres institutionnels, et qui sont fondés sur des hypothèses réalistes, avec des variables qui sont liées à des choses réelles.

En un sens, je suis d’accord avec ce que vous avez dit : l’investissement ne dépend pas de la productivité du capital ; il dépend des ventes, des taux d’utilisation des capacités, de la rentabilité, de l’apparition de nouveaux produits, et d’autres éléments, dont l’optimisme des entrepreneurs.

PP : En fait, cela m’amène à une citation de Geoff Harcourt que vous mettez dans l’introduction de votre livre. Vous citez Harcourt en disant que les anciens post-keynésiens, comme Joan Robinson, ont essayé de regarder l’économie en la segmentant et en en examinant chacune des parties séparément. Harcourt poursuit en disant que c’est cette approche que Robinson et d’autres ont estimée être un échec. Vous venez justement de dire que vos modèles dans votre livre sont des « systèmes d’ensemble ». Est-ce alors la solution aux problèmes soulevés par des approches post-keynésiennes ? Si c’est le cas, pourriez-vous esquisser les différences entre les deux approches ?

ML : Oui, je dirai que l’approche par système d’ensemble pourrait être la plus importante contribution de notre livre à la littérature post-keynésienne, et possiblement à la science économique en général. J’ai argué en quelques occasions que le Saint Graal de la pensée macroéconomique est d’intégrer l’analyse du côté réel de l’économie (production, revenu, emploi, investissement, etc.) avec le côté monétaire (crédit, dette, actifs financiers, le financement de l’activité, la conduite des banques et des autres institutions).

Lorsque j’étais étudiant en troisième cycle à Paris, tous mes enseignants parlaient de l’intégration de la sphère monétaire dans l’économie réelle ; toutefois personne ne savait comment s’y prendre. Redécouvrir les travaux de Wynne Godley en 1996, en particulier son document de travail de 1996 au Levy Institute où cette intégration était accomplie fut une vraie révélation pour moi, et je me souviens raconter à mon collègue de toujours Mario Seccareccia alors, que c’était ce que nous aurions dû faire. Dans les chapitres les plus sophistiqués Wynne et moi analysons le flux de production et de revenu, nous lions cela avec le flux de crédit et de création monétaire surgissant du secteur bancaire, et nous lions cela au stock de capital, au stock de richesse financière et au stock de dette des ménages, entreprises et gouvernement.

Au contraire, Joan Robinson, dans son livre de 1956 The Accumulation of Capital, que je considère être l’un des plus formidables livres jamais écrits, se concentre sur la production et la technologie dans les deux premiers tiers du livre, et ne discute la monnaie et le crédit que lors des derniers chapitres (que personne ou presque ne lit, étant épuisé par la lecture des analyses complexes du choix technologique des chapitres précédents). Les deux ne sont pas intégrés. La plupart des post-keynésiens firent de même, traitant séparément de la production et de la distribution du revenu dans certains documents, et traitant de la monnaie endogène et les taux d’intérêt de l’autre. Effectivement, Wynne me disait souvent combien il regrettait que Nicholas Kaldor ne prit jamais le temps ou ne trouva jamais le temps de mettre ensemble, en une synthèse, toutes ses théories.

Maintenant, je ne déclare pas qu’on devrait toujours poursuivre une analyse à l’échelle de l’ensemble du système, ou que tout le monde devrait faire des analyses comptablement cohérentes. Mais certainement certains d’entre nous doivent s’y coller pour avoir la vision d’ensemble. Dans tous les cas, je dois souligner que d’autres auteurs dans le passé ont accompli d’une manière ou d’une autre cette approche à l’échelle de l’ensemble du système de l’économie post-keynésienne, en particulier Peter Skott (1989) et Alfred Eichner (1989) dans leurs livres. Plus récemment, Peter Flaschel et ses différents coauteurs ont écrit plusieurs livres animant cette approche d’ensemble, bien qu’ils reposent trop sur des hypothèses néoclassiques à mon goût, et Peter Skott revisite ses travaux précédents en faisant à nouveau une analyse d’ensemble.

PP : En fait, vous avez mentionné l’approche endogène de la monnaie. Concentrons-nous sur cela pour l’instant. Comme vous le savez il y a eu quelques controverses sur les blogs à propos de cette théorie. J’ai trouvé qu’une part effroyable du débat entre néoclassiques et post-keynésiens – du moins lorsqu’on en arrive à la théorie monétaire – est habituellement fondé sur l’adhésion ou non à la théorie endogène de la monnaie. Je ne vous demanderai pas les détails de la théorie parce qu’elle est déjà articulée suffisamment souvent sur la toile, mais pourquoi pensez-vous que les néoclassiques lui sont si hostiles ? Et pourquoi est-ce si important pour votre cadre théorique ?

ML : Ici je ne peux dire mieux que ce qu’Alain Parguez, un professeur remplaçant à Paris quand j’y étais arrivé étudiant en troisième cycle, a professé depuis toujours : les économistes néoclassiques se fondent sur le concept de rareté. Sans le concept de rareté, il n’y a aucune pensée économique néoclassique. En rendant le stock de monnaie exogène, le concept de rareté est recouvré, même lorsqu’on discute de création monétaire. Cela rend la théorisation possible pour les économistes orthodoxes. Ainsi il y a deux sortes d’économistes néoclassiques.

Premièrement, il y a ceux qui argumentent toujours conformément aux manuels scolaires, qu’il y a une quantité donnée de monnaie là, fermement liée au montant des réserves déterminé par une banque centrale responsable ; ils sont ceux que Basil Moore a appelé les « verticalistes », et ils ont clairement perdu le contact avec la réalité. Deuxièmement, il y a des auteurs néoclassiques qui reconnaissent que le processus de création monétaire dans les systèmes financiers modernes rend le stock de monnaie endogène, mais qui voudraient que la banque centrale se conduise d’une telle façon que le stock de monnaie serait exogène à nouveau. Une variante de la seconde vue est d’argumenter qu’il existe un taux d’intérêt naturel unique, déterminé par les forces côté offre de la productivité et de l’épargne, et que la banque centrale devrait définir son objectif de taux d’intérêt de telle manière que le taux d’intérêt effectif soit égal au taux d’intérêt naturel. Il n’y a aucune alternative pour une banque centrale autre qu’évaluer le taux naturel d’intérêt et d’agir en fonction.

Au contraire, les post-keynésiens expliquent que soit le taux naturel d’intérêt n’existe pas, soit qu’il y en a une multiplicité. Avec vos mots, on peut dire que l’optique post-keynésienne est qu’une banque centrale a de la place pour les agences. J’expliquerai une fois encore que la demande agrégée importe et aura un impact sur la production potentielle, de manière à ce que le principe de rareté ne s’applique pas, même à long terme, et qu’ainsi le taux naturel d’intérêt n’est pas une construction utile, pas plus utile que le concept de taux naturel de chômage. Là maintenant, au milieu d’une crise, quel est le taux naturel ?!

PP : Intéressant. L’idée que la banque centrale doit fixer son taux d’intérêt en fonction du taux naturel m’a toujours frappé comme étant quelque part entre la divination et le mysticisme. Qu’importe, continuons avec la monnaie pour le moment. Dans le livre que vous et Godley écrivez que vous voulez « rendre à la monnaie ses attributs naturels ». Pourriez-vous expliquer ce que vous entendez par là et en quoi est-ce important ?

ML : Eh bien, comme dit précédemment, la version du manuel scolaire de la science économique néoclassique et même les modèles orthodoxes sophistiqués partent du principe que la monnaie est fixe et exogène. Notre vision est que la monnaie est un tampon.

Comme dit précédemment, les variations dans le revenu et les dépenses de consommation des ménages seront absorbées par les fluctuations des soldes de notre compte en banque ; on pourrait argumenter que ces fluctuations des soldes en monnaie des ménages seront exactement compensés par des fluctuations inverses des comptes en banques des entreprises ; mais il est également possible que les entreprises endettées auprès des banques utiliseront le procédé de ventes supplémentaires ou inattendues pour réduire leur soldes de passif auprès des banques, et ainsi ces fluctuations mèneront effectivement mèneront effectivement à des fluctuations dans le stock de monnaie. Aussi ce que nous professons est que la banque centrale ne peut pas contrôler le stock de monnaie, tandis qu’elle peut agir pour contrôler une gamme de taux d’intérêt.

Plus encore, parce que nous magnifions la cohérence comptable, nous soulignons le fait que la monnaie comme actif doit avoir une contrepartie au passif, quelque chose qui est difficile à maintenir si vous supposez que le stock de monnaie est une variable exogène.

Article original sur Naked Capitalism, traduit par mes soins. Vous pouvez trouver l’essentiel du système d’ensemble de Wynne Godley, un précurseur du néochartalisme, dans 4. Le commerce extérieur. Voici le lien vers la deuxième partie.

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