« Un joyeux mélange d’intérêt personnel et d’idéologie »

Je reprends ici quelques informations glanées à travers des pérégrinations cybernétiques initiées par le blog de William Mitchell. C’est l’intervention de Skidelsky qui m’a décidé à rédiger ce billet.

Le premier article est ancien, puisqu’il date de décembre 2008, mais il a notamment l’avantage d’être écrit par un Nobel d’économie connu, Robert E Lucas, et de prendre date pour mesurer l’évolution des mentalités cinq ans après.

Les marchés financiers sont pris dans une « fuite vers la qualité » analogue à la « fuite vers la devise » [NdT : Il s’agit bien du terme choisi par Lucas, currency, et non money ou credit.] qui a paralysé l’économie dans les années 1930. Tout le monde veut détenir des actifs issus par le gouvernement ou garantis par le gouvernement, pour des raisons tant de liquidité que de sécurité. Les individus ont essayé de le faire en vendant leurs autres titres, mais sans augmentation de l’offre de titres de « qualité » ces tentatives ne peuvent rien faire d’autre que diminuer le prix des autres actifs. La seule autre action que peut accomplir comme individu est d’accumuler des stocks de liquide [cash] et des créances émises par le gouvernement sur du liquide en réduisant leurs dépenses. Cette réduction est le principal facteur induisant ou empirant la récession. Ajouter directement des réserves — l’actif ultime, liquide et sûr — ajoute aux réserves de « qualité » et soulager le besoin perçu de réduire les dépenses.
[…]
Le rendement sur les bons du trésor est maintenant environ le même que le rendement sur le liquide : zéro. Mais les écarts de taux entre les bons du trésor et les obligations émises par le privé sont larges pour toutes les maturités.

En 2008 donc, un Nobel d’économie, certes critiquable par ailleurs, constate que :

  1. La différence entre la crise de 1929 et celle de 2008 c’est que ce dont a besoin l’économie était la devise nationale hier et de la dette gouvernementale aujourd’hui. Ça tombe bien, le néochartalisme explique que la dette publique n’est que le déguisement de la devise nationale, et que le déficit public est la seule solution pour durablement redonner de la qualité aux actifs de l’économie.
  2. De manière contradictoire, la solution espérée consiste non pas à donner ces devises (financièrement parlant, car elle peuvent être données contre travail, bien sûr) mais à les prêter puisqu’elles achètent des actifs, c’est-à-dire promesses de paiements au détenteur. Or, si la banque centrale fait son travail aussi efficacement qu’elle le prétend, c’est-à-dire qu’elle dégage un profit tout en servant la prospérité du marché, elle doit n’acheter de ces actifs que dans la mesure où ils sont sûrs. Mais si elle le fait, l’opération est nulle : elle n’a ajouté aucune qualité au portefeuille d’actifs de l’économie (ou plutôt de la finance). Et si au contraire, la banque centrale prend sur elle de contresigner, de fait, suffisamment d’actifs en les garantissant par rachats, elle interfère alors massivement avec le fonctionnement privé du marché censé être la justification contre les déficits publics.

Bref, il y a le constat de l’échec, mais aussi un vide intellectuel face à lui.

Adam Posen, lors d’un article pour le Financial Times récemment, constate à quel point la béance est apparente.

La grande leçon de la crise financière pour la politique monétaire est qu’il n’y a pas de taux d’intérêt qui détermine ou même représente les conditions du crédit dans l’économie moderne. Ces trente dernières années, tant la science économique que les milieux politiques ont confortablement présupposé que les mouvements du principal taux d’intérêt de la banque centrale affecterait toute l’économie de manière prévisible. Cela permit au analystes académiques et marchands d’essayer d’expliquer la conduite de la banque centrale en termes de règles simples.
[…]
Cela sera intellectuellement et opérationnellement difficile, comme pour toutes les banques centrales. Nous connaissons la nécessité de tels outils mais nous ne savons pas encore comment ils fonctionnent. Pour la Fed, le défi supplémentaire est que le Congrès s’est occupé de limiter ses pouvoirs depuis que la crise a commencé, particulièrement concernant les actifs que la banque peut acheter. C’est une chance extrême que l’achat de titres adossés à des hypothèques soit toujours permis et qu’il arriva qu’ils soient ce qu’il fallait exactement acheter pour traiter la crise des hypothèques.

Posen constate ce que les néochartalistes ont toujours défendu lorsqu’ils affirment que la banque centrale n’est pas la colonne vertébrale de l’économie, que l’essentiel du travail de stabilisation et de financement est assuré par le déficit public, et la banque centrale peut au plus moduler ces évolutions, mais non les contrecarrer éternellement. C’est la notion de passivité du crédit qui est ici abordée.

Posen se trompe lorsqu’il qualifie la possibilité d’acheter des produits dérivés d’hypothèques de « chance extrême ». La Fed le peut parce que Fannie Mae et Freddie Mac sont deux agences privées « sponsorisées par le gouvernement », et que la Fed est une créature de ce même gouvernement, et voit son existence garantie par ce même gouvernement. Au moment de choisir quels titres financiers peuvent être achetés par la Fed, avec en théorie un risque de pertes financières, ainsi que des avantages impressionnants en termes de sécurité pour ceux qui se font racheter ces actifs par elle, la Fed et le gouvernement doivent faire un choix. Or, les dettes du gouvernement sont des actifs particuliers selon ces optiques : si le gouvernement s’effondre la Fed sa créature s’effondre aussi (elle est un monopole légal, issu et maintenu par le gouvernement), donc ne pas posséder de titres gouvernementaux n’améliore pas les perspectives de la Fed. Pire, si même le gouvernement fédéral n’est pas assez puissant dans le jeu économique, lui qui est énorme, et peut lever l’impôt à discrétion, qui peut l’être ? Enfin, plus que toute entreprise privée, sécuriser la dette gouvernementale est le choix le plus susceptible de ne pas favoriser tels groupes particuliers aux dépens de tels autres. Le choix de la dette publique s’impose donc naturellement comme monétisation privilégiée de la part de la banque centrale.

La confusion est pire encore. Lorsque l’État s’est décidé pour le choix monétaire de société à crédit, il s’est décidé pour une aberration du point de vue de la technique économique. En effet, lorsque la création monétaire par la banque centrale est effectuée par un prêt (elle crée de la devise en échange d’une promesse de remboursement plus intérêts), le système monétaire n’a de fait plus le choix qu’entre le Ponzi et la faillite (Cf Les Bases). Le système s’essoufflant, l’État s’est décidé à ré-inciter à un Ponzi privé en donnant un peu de sa garantie au Ponzi via Fannie et Freddie. C’est fou ce que le tout-puissant marché a besoin d’être sous assistance respiratoire étatique pour fonctionner. Las ! Comme le constatait Lucas, ça n’a toujours pas suffit à éviter une crise de 1929, et comme Posen l’a vu, la garantie de l’État continue à porter à bout de bras l’économie, laissant totalement absurde la prétention du marché à sélectionner les activités fondant sa sécurité.

Nous en venons à Robert Skidelsky, économiste assez connu ayant récemment écrit pour The Economist un papier particulièrement franc :

L’assouplissement quantitatif, dont personne ou presque n’avait entendu parler il y a cinq ans, est une grande nouvelle découverte. Les décideurs politiques ont mis leur foi en lui comme moteur de la reprise ; les variations de la quantité de monnaie fournie par la banque centrale est passé de mesure d’urgence à outil permanent. Comme Adam Posen l’a récemment dit, étant donné l’échec de la politique des taux d’intérêt seuls à déterminer les conditions du crédit, les futurs gouverneurs des banques centrales « auront à rendre conventionnels les politiques monétaires non-conventionnels ».

Ce nouvel enthousiasme pour la politique monétaire non-conventionnel est d’autant plus remarquable que personne n’est vraiment sûr de comment elle fonctionne. Il y a plusieurs mécanismes de transmissions possibles depuis la monnaie vers les prix (ou les revenus nominaux) — notamment le canal du prêt bancaire et le canal de rééquilibrage des portefeuilles d’actifs. Ils ont été extensivement essayé, avec des résultats mitigés.

Tout cela a mené John Kay à se demander pourquoi autant d’attention a été donné aux politiques monétaires non-conventionnelles « avec aucune explication claire de comment il pourrait être attendu d’elles qu’elles fonctionnent et avec peu de preuves de leur efficacité ? » Sa réponse : elles sont utiles au secteur financier et à ceux qui y travaillent.

Voici une autre réponse, donnée par l’économiste de l’Université de Chicago Robert Lucas au Wall Street Journal. L’assouplissement quantitatif, écrit-il « n’induit aucune entreprises gouvernementales nouvelles, ni positions financières gouvernementales dans des entreprises privées, ni fixation des prix ou autres contrôles des opérations des affaires individuelles, ni rôle gouvernemental dans l’allocation du capital… Ce me semble être d’importantes vertus. »

En bref, un joyeux mélange d’intérêt personnel et d’idéologie. Il en a toujours été ainsi ; ce qui n’a pas empêché les économistes de discuter les questions de politiques comme si la seule chose à trouver était la théorie de la matière !

C’est tout à fait ce que je constate aussi : la théorie économique dominante est dominante non pas par ses mérites analytiques et prédictifs, qui sont lamentables, mais parce qu’elle donne à entendre ce que les dominants veulent entendre. Ce qui est tout différent. Encore une bulle qui éclatera…

4 Commentaires

Classé dans En vrac

4 réponses à “« Un joyeux mélange d’intérêt personnel et d’idéologie »

  1. Jeudi 25 juillet 2013 :

    « La crise de l’euro va s’aggraver à la fin de l’automne »

    Il y a un an, le président de la BCE Mario Draghi a annoncé son intention de tout faire pour sauver l’euro. L’ancien économiste en chef de la BCE Jürgen Stark estime que cette crise de l’euro lui sera fatale. Il craint que la BCE doive bientôt soutenir la France avec des rachats d’obligations de l’Etat français.

    L’ancien économiste en chef de la Banque centrale européenne (BCE), Jürgen Stark, met en garde contre un rebond violent dans la crise de la dette en zone euro.
    « Je pense que la crise va s’aggraver à la fin de l’automne. Nous entrons dans une nouvelle phase de gestion de la crise », a dit Jürgen Stark au Handelsblatt (édition du vendredi). « Après les élections législatives allemandes à la fin du mois de septembre, la France va accroître la pression sur la BCE et sur l’Allemagne. Le programme de rachat des obligations d’Etat OMT devrait en fait être utilisé en Espagne et en Italie. Mais la pression sera énorme pour que la BCE utilise cet instrument en France. Et sans ce déclenchement du programme de rachat d’obligations, il faudra mettre sur pied un plan de sauvetage », a déclaré Stark.

    http://www.handelsblatt.com/politik/konjunktur/geldpolitik/ex-ezb-chefvolkswirt-stark-die-euro-krise-wird-sich-im-spaetherbst-zuspitzen/8549974.html

    La réalité, ici encore, rattrape le petit corrézien François Hollande, qui aura donc fait une erreur de 5 points de PIB dans ses estimations de croissance entre 2012 et 2014 ! S’il n’avait pas raconté n’importe quoi, on produirait en 2014 plus de 70 milliards d’euros en plus et on aurait 35 milliards de déficit en moins. Conséquences : le gouvernement n’a donc pas les moyens d’appliquer la politique pour laquelle il a été élu, et il est même obligé de faire le contraire de ce qu’il avait promis… Pire, la parole de la France perd encore de la crédibilité parce que tout le monde sait bien qu’on ne tiendra pas nos engagements européens, même révisés. Et puis notre économie s’en remet encore une fois à la très grande mansuétude des copains de Pépère, les marchés financiers. Attendez qu’ils s’énervent, et c’est le défaut de paiement…

    Nos amis les européens.

    Jürgen Stark, l’ancien chef économiste de la BCE, a jeté un joli pavé dans la mare hollandiste cette semaine, en reconnaissant s’attendre à un défaut de paiement français à l’automne. En d’autres termes, il prédit la faillite de la France dans les 4 mois qui viennent… On se dit d’abord qu’il n’a pas écouté Pépère le 14 juillet, ce monsieur, puisqu’il nous annonçait en fanfare que la reprise « était là » ! Remarquons que Pépère n’en était pas à son coup d’essai : il nous claironne depuis quelques temps déjà que la crise européenne est derrière nous alors qu’on continue de donner entre 5 à 6 milliards à la Grèce tous les 3 mois… de l’argent d’ailleurs que nous n’avons pas… Tout ça va mal finir, on pressent… Manquerait plus qu’Angela repasse en Allemagne, et Pépère se retrouverait bien, tiens…

    Source : 24heuresactu.com/2013/08/02/une-semaine-en-hollandie-45/

  2. Tout récent de The Economist http://www.economist.com/blogs/freeexchange/2013/08/fiscal-policy-developing-countries

    – Les économistes orthodoxes ont échoué à prédire la hausse des multiplicateurs fiscaux parce qu’ils n’ont pas compris la gravité de la crise (épuisement du crédit https://frappermonnaie.wordpress.com/2012/09/10/lepuisement-du-credit/ )

    – Les investissements dans les infrastructures sont massivement plus efficaces pour relancer l’économie que les dépenses courantes de l’État (elles-mêmes massivement plus efficace que des sauvetage de financiers, voudrait-on ajouter)

    – Le FMI entame visiblement une mue idéologique, en faveur d’une vision beaucoup moins caricaturale que le traditionnel impératif de l’austérité.

  3. Conversation entre un président de la République française (de gauche ou de droite, peu importe) et un Premier ministre français (de gauche ou de droite, peu importe) :
    En 2009 :
    – Le Premier ministre : Chef, la Grèce est en faillite.
    – Le Président de la République : Qu’on lui prête 10 milliards d’euros !
    – On ne les a pas.
    – Qu’on les emprunte, et ensuite qu’on les prête à la Grèce !
    En 2010 :
    – Le Premier ministre : Chef, la Grèce est en faillite.
    – Le Président de la République : Qu’on lui prête 50 milliards d’euros !
    – On ne les a pas.
    – Qu’on les emprunte, et ensuite qu’on les prête à la Grèce !
    En 2011 :
    – Le Premier ministre : Chef, la Grèce est en faillite.
    – Le Président de la République : Qu’on lui prête 100 milliards d’euros !
    – On ne les a pas.
    – Qu’on les emprunte, et ensuite qu’on les prête à la Grèce !
    En 2012 :
    – Le Premier ministre : Chef, la Grèce est en faillite.
    – Le Président de la République : Qu’on lui prête 150 milliards d’euros !
    – On ne les a pas.
    – Qu’on les emprunte, et ensuite qu’on les prête à la Grèce !
    En 2013 :
    – Le Premier ministre : Chef, la Grèce est en faillite.
    – Le Président de la République : Qu’on lui prête 200 milliards d’euros !
    – On ne les a pas.
    – Qu’on les emprunte, et ensuite qu’on les prête à la Grèce !
    En 2014 :
    – Le Premier ministre : Chef, la Grèce est en faillite.
    – Le Président de la République : Qu’on lui prête 240 milliards d’euros !
    – On ne les a pas.
    – Qu’on les emprunte, et ensuite qu’on les prête à la Grèce !
    En 2015 :
    – Le Premier ministre : Chef, la Grèce est en faillite.
    – Le Président de la République : Qu’on lui prête 300 milliards d’euros !
    – Mais le plan de sauvetage de la Grèce a déjà coûté 240 milliards d’euros aux contribuables européens ! Et la Grèce est toujours en faillite !
    – On s’en fout ! Les contribuables européens sont des cons !

    Mardi 9 juillet 2013 :

    Eurogroupe : la Grèce va recevoir 5,8 milliards d’euros.

    La Grèce a reçu lundi soir l’assurance d’obtenir 5,8 milliards d’euros de prêts de l’Eurogroupe et du FMI d’ici à la fin du mois, contre la promesse d’efforts de redressement redoublés. Il s’agit d’une des dernières grandes injections programmées avant l’expiration, fin 2014, d’un plan de secours de 240 milliards. Mais sur fond de récession et de crise politique, il risque d’y en avoir d’autres.

    http://www.lefigaro.fr/conjoncture/2013/07/08/20002-20130708ARTFIG00537-grece-l-eurogroupe-pret-a-debloquer-8milliards-d-euros.php

    Lundi 12 août 2013 :

    La Grèce aura besoin d’une aide supplémentaire en 2014, selon la Buba.

    Depuis la déclaration des ministres des Finances de l’Eurogroupe, le 27 novembre dernier, il ne fait plus de doute que la Grèce bénéficiera, d’une façon ou d’une autre, d’un nouveau soutien financier. Les créanciers d’Athènes s’y sont clairement engagés à étudier de nouvelles mesures de réduction de la dette pour autant que le pays soit parvenu à dégager un excédent primaire de son budget (c’est-à-dire hors charges de la dette). Ce dont le gouvernement d’Antonis Samaras s’est fait une priorité absolue pour la fin 2013.

    Dans le document cité par le « Spiegel », présenté comme un rapport de la Bundesbank destiné au ministère allemand des Finances et au FMI, la banque centrale allemande prédit que les Etats européens « vont certainement s’accorder sur un nouveau plan d’aide à la Grèce » d’ici au début 2014 au plus tard. Au début du mois d’août, le FMI avait publié un rapport indiquant qu’il manquerait 11 milliards d’euros à la Grèce pour les années 2014 et 2015 pour tenir son objectif d’endettement.

    http://www.lesechos.fr/journal20130812/lec2_entreprise_et_marches/0202944751283-la-grece-aura-besoin-d-une-aide-supplementaire-en-2014-selon-la-buba-594565.php

  4. Pingback: La nouvelle bulle théorique libérale : le market monetarism | Frapper monnaie

Commenter

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s