Association des néochartalistes francophones

Bonjour à tous,

La chose me fut déjà demandée par le passé, et je n’ai que trop tardé. En effet, j’ai croisé un certain nombre de personnes avec des talents très différents, des miens comme de chacun des leurs, et, trop timide sans doute, j’ai hésité à fédérer toutes ces énergies qui passaient par moi. Mieux vaut tard que jamais, et afin de dynamiser le néochartalisme en langue française, je lance son association officielle. Comme elle a vocation à dynamiser et fédérer, elle doit être la plus souple, accueillante et efficace possible.

Voici ma proposition de statut d’association loi 1901 :

Vision :

L’association promeut la meilleure compréhension possible de la monnaie le plus largement auprès de tous les divers publics, grâce au courant de pensée néochartaliste.

Fonctionnement :

Projets. Chaque membre de l’association peut lancer un projet en accord avec la vision de l’association. Pour cela, il lui suffit 1) de préciser par avance son projet, en détaillant tout ce qui pourrait être utile, 2) d’attribuer son projet respectivement à sa personne, ses collaborateurs et l’association 3) de ne pas faire l’unanimité du reste de l’association contre ce projet.

Communication interne à l’association. L’association dispose d’une communication interne centralisée permettant à tous les membres de s’identifier et de communiquer à tous, par exemple une liste de publipostage électronique, un groupe secret de réseau social, etc.. Chaque membre de l’association dispose d’exactement un identifiant pour la communication interne, dans notre exemple une adresse électronique. Tout ce qui concerne l’association et la poursuite de sa vision doit y être publié au su de tous. La communication des projets doit donc au moins en partie se faire via la communication interne (annonce, choix des collaborateurs, compte-rendus, etc.).

Évolution des statuts. Sur proposition officielle d’un membre, une évolution des statuts peut être soumise au vote. Pour une meilleure clarté, la proposition reproduira l’intégralité des statuts et mettra l’emphase (par exemple en gras) sur les différences. Si elle recueille l’approbation de la majorité qualifiée, elle est validée définitivement avec enregistrement de sa date de vote et des résultats du vote et devient les nouveaux statuts de l’association.

Vote. Chaque membre a un droit de vote à hauteur d’exactement une voix. Pour être validée, une des propositions d’un vote doit recueillir au minimum la moitié des membres plus une voix. Une abstention et des votes négatifs totalisant la moitié des membres rejettent donc la proposition ayant récolté un tel résultat. Plusieurs votes peuvent toujours être menés simultanément pourvu que chaque votant au sein de la communication interne distingue bien chacun de ses votes. Rien n’est secret lors des votes. Par unanimité, il est compris neuf membres ou plus sur dix de l’association ; par majorité qualifiée, les deux tiers ou plus de l’association. Un vote à majorité qualifiée ou à l’unanimité doit être annoncé au moins une semaine à l’avance, avec sa ou ses propositions complètes, son ouverture et sa fermeture de vote. Un membre peut solliciter un vote sur tout sujet qu’il juge nécessaire, ne serait-ce que pour s’assurer d’une certaine légitimité de son action par rapport au reste du groupe.

Membre. Peut devenir membre toute personne participant à un projet de l’association. Chaque membre donne son identité réelle à tous les autres membres, mais peut éventuellement demander l’anonymat ou le pseudonymat à l’extérieur de l’association. Afin de garder l’association dynamique et vivante, tout membre n’ayant travaillé à aucun projet depuis plus d’un an cesse d’être membre. Un membre peut signifier par communication interne son désir de ne plus être membre ; il est alors radié, mais peut être réintégré comme tout nouveau membre.

Bonne foi. Les présents statuts ne doivent pas faire illusion : c’est la bonne foi des membres qui préside à l’édification de l’association, c’est elle qui la rendra toujours plus vivante et dynamique, et c’est surtout elle qui rendra plaisant d’y œuvrer. Aussi, les règles servent surtout à mettre des mots sur un esprit que les membres cherchent à partager au sein de l’association. Si, par exemple, un membre a commencé un projet sans en avertir les autres, parce que les circonstances ne lui permettaient pas d’attendre (ex. : contact précieux croisé de manière exceptionnelle) et qu’il jugeait que cela ferait avancer la vision de l’association, et n’avertit l’association qu’ensuite, il est parfaitement concevable que les membres passent outre les règles et valident sa démarche quand même. Pour cela, une simple absence de réaction négative suffit ; cependant, s’il y a des réactions négatives, un vote peut forcer le membre contrevenant à revenir aux accords communs, en particulier aux statuts, même s’il s’estime sincère. La souplesse n’est pas le laisser-aller.
Réciproquement, même si la lettre des statuts est respectée, si un membre fait l’unanimité contre lui sur un point, il doit s’ajuster sur ce point et privilégier un minimum de bonne entente.

Garant et exclusion. Des membres ne parvenant pas à résoudre leurs désaccords entre eux peuvent solliciter la médiation du garant pour aider à surmonter ces frictions si humaines, en vue d’une conciliation pour le meilleur de chacun et de la vision. À intervalle d’un an maximum, un vote a lieu ou chaque membre peut voter pour autant de membres qu’il souhaite, à hauteur d’exactement une voix pour chaque autre membre, afin de désigner un nouveau garant de l’association. Devient le nouveau garant le membre ayant obtenu le plus grand nombre de voix, une majorité des deux tiers, et ayant accepté ce titre. Si personne ne satisfait aux trois conditions, le garant est le précédent titulaire. Le premier garant de l’association est Jean-Baptiste Bersac ; si un garant n’avait pas de successeur, chaque différend pourrait être résolu par un garant intérimaire désigné d’un commun accord par les membres en conflit, ou par un vote d’urgence pour désigner finalement un garant. Il est toujours possible de voter pour désigner un nouveau garant.
Si par malheur, un de ces quelques esprits tordus prenant un plaisir particulièrement vain à empêcher les gens de collaborer entre eux en bonne intelligence et avec le plus de bonheur possible devait s’immiscer dans l’association, l’exclusion d’un membre ne se ferait qu’individuellement, après tentative de conciliation par le garant et à condition qu’il réunisse contre lui soit un vote à l’unanimité, soit la majorité qualifiée plus l’accord du garant. Il s’agit là d’une assurance destinée à ne jamais être utilisée, du moins espérons-le. Un exemple d’une telle personnalité dérangée serait une personne qui passe peu de temps sur quelque projet mais un temps fou à décrier d’autres membres ou à lancer des votes d’exclusion contre eux ; afin d’assainir l’ambiance, il pourrait malheureusement être indispensable d’exclure cette personne. Une personne exclue peut redevenir membre seulement par vote.

Pour ceux que ça intéresse, je me suis librement inspiré de ces nouvelles organisations si efficaces dont parlent Frédéric Laloux, Isaac Getz, et d’autres, qui puisent leurs origines dans des pionniers aussi divers que Jean-François Zobrist, la sociocratie ou du professeur Clare Graves… [Édition du 27 février : Un reportage sur ces entreprises est diffusé par Arte.]

Ces statuts, et jusqu’au nom de l’association sont à finaliser avec ceux qui accepteront de la lancer avec moi (je prendrai les premiers frais à ma charge, jusqu’à quelques centaines d’euros, après nous verrons…). L’idée demeure néanmoins d’avoir la structure la plus souple et dynamique possible. Je ne me sens aucune vocation pour être un de ces présidents à vie d’association qu’ils ont fondées, qui ne les dépassent guère, et qui meurent avec eux. Si la vitalité de l’association dépassait mes capacités, ce serait formidable…
Ensuite, vive la vie :) !

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Après la Suisse, le Danemark

Le Danemark aussi fixe la parité de sa devise par rapport à l’euro, tout comme la Suisse il y a encore peu. S’il est vrai que le franc suisse est plus côté, traditionnellement parmi les valeurs refuge, l’économie danoise est aussi très solide, et il faut préserver ses euros d’une éventuelle chute de cours, voire démantèlement pur et simple (cf le billet précédent de ce jour même. L’actualité est intense comme je le disais.), à défaut de francs suisses, la couronne danoise est une excellente candidate. Le communiqué de la banque centrale danoise est très explicite, c’est exactement le scénario suisse, et je vous le traduis en intégralité :

À parti du 6 février 2015, le taux sur les certificats de dépôts de la Danmarks Nationalbank est réduit de 0,25 points de pourcentage à -0,75 %. Le taux de prêt [NdT : d’urgence], le taux d’escompte et le taux sur les dépôts demeurent inchangés à 0,05 %, 0,0 % et 0,0 pourcent, respectivement. [NdT : même la BCE, avec ses taux respectifs à 0,30 %, 0,05 % et -0,20 % paraitrait soudainement d’une rigueur toute germanique.]

La réduction de taux d’intérêt suit les achats par la Danmarks Nationalbank sur les marchés de change.

À la suite de la décision par la Banque Nationale Suisse de rompre le taux de change minimal et la décision par la Banque Centrale Européenne de lancer un programme étendu d’achat d’actif, il y un afflux considérable de devise étrangère.

Les instruments monétaires traditionnels d’une politique de de taux de change fixe sont les interventions sur les marchés de change étrangers et la modulation de l’écart de taux par rapport à la zone euro. Les interventions de la Danmarks Nationalbank sur le marché de change s’élèvent à 106,3 milliards de couronnes en janvier et le taux sur les certificats de dépôts a été abaissé plusieurs fois. De plus, le ministre des finance a décidé de suspendre l’émission de nouvelles par des nationaux comme par des étrangers jusqu’à nouvel ordre, sur recommandation de la Danmarks Nationalbank. Ces mesures sont prises avec l’intention d’inhiber l’influx de devise étrangère.

« La politique de taux de change fixe est un élément indispensable de la politique économique au Danemark — et cela depuis 1982. La Danmarks Nationalbank a les instruments nécessaires pour défendre une politique de taux de change fixe aussi longtemps que nécessaire », a dit Lars Rohde. [NdT : président de la banque centrale danoise. Cela fait penser au « quoiqu’il en coûte » de Drahgi. L’heure de vérité est venue et, généralement, c’est lorsque leurs promesses sont devenues les plus intenables que les présidents des banques centrales les répètent avec véhémence.]

Lars Rohde continue : « Il n’y a pas de limite supérieure aux réserves de change. Le seul but des instruments de politique monétaire est de maintenir une taux de change de la couronne fixe par rapport à l’euro. Le revenu de la Danmarks Nationalbank est affecté positivement par l’accroissement des réserves de change. »

Rappelons que la Banque Nationale Suisse avait utilisé quasiment le même taux négatif de -0,75% sur les dépôts, en vain (que seuls les certificats de dépôts plutôt que les dépôts eux-mêmes ne soient pénalisés suggère que la mesure sera encore plus inefficace pour faire fuir les spéculateurs). Comment, en effet, empêcher un tel tsunami d’euro sur la petite couronne danoise de se transformer soit en taux de change qui s’envole, soit en inflation (puisque la Banque Nationale du Danemark s’oblige à aligner suffisamment de couronnes fraichement créées pour ne pas changer la aprité face à tous ces euros, et se refuse aussi à ce qu’ils s’investissent dans une spéculation sur actifs. Le même dilemme que pour la Banque Nationale Suisse, dilemme qui s’est terminé comme on le sait…] Et ce mouvement sent la panique : quatrième baisse surprise depuis le 19 janvier !

2014 fut l’année du calme avant la tempête. 2015 est l’année de la tempête, selon toute vraisemblance.

Via ZeroHedge.

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J moins un.

Court billet pour commenter l’actualité qui se précipite, à l’image de la tectonique des plaques qui accumulent une tension toujours plus forte, sur de longues périodes, jusqu’à ce qu’un séisme acte brutalement la rupture.

J’avais annoncé que le séisme était imminent, cette fois, nous en sommes à l’extrême limite.

La BCE a montré les dents en éliminant le refinancement direct de la dette publique grecque par elle-même et à son taux de référence. Cependant, elle ne mord pas encore, comme elle l’a fait contre Chypre, et les banques grecques sont toujours admises au sein de l’eurosystème. Les financiers s’inquiètent à nouveau d’une sortie de la Grèce et les taux d’intérêts se sont emballés sur sa dette.

Soit Tsipras continue son plan de relance de l’économie grecque, et particulier ses mesures sociales pour panser le petit peuple grec. Et alors il ne lui reste plus qu’à réquisitionner la banque centrale grecque pour se financer, ce qui vaudra exclusion définitive de l’euro.

Soit Tsiras se couche et l’austérité repart pour un tour, mais son destin politique s’arrête là : les électeurs n’ont pas abandonné les partis traditionnels pour Syriza afin de poursuivre la même austérité, ou quasiment.

Attention toutefois aux coups fourrés : la BCE précise non seulement que les banques grecques font toujours partie de l’euro, mais encore que la Grèce, via ses banques peut se tourner vers sa banque centrale nationale pour se refinancer au taux plafond (de prêt d’urgence, potentiellement illimité, à 0,30 % plutôt que 0,05 % ERRATUM (7 février) : J’ai confondu l’Emergency Liquidity Assistance et le Marginal Lending Facility, l’ELA n’est pas illimité mais requiert l’accord préalable de la BCE dès 500 millions d’euros. Donc, la BCE tient encore les rênes de la situation et n’a pas vraiment laissé le Trésor public grec et la banque centrale grecque s’arranger entre eux.) « dans les règles de l’eurosystème ». Justement, cette dernière a acquis ces derniers jours le droit de refinancer de la dette publique de son État.

Draghi donne ainsi des gages aux Allemands, Finlandais etc. tout en permettant aux Grecs de continuer à bénéficier de l’euro autant que besoin est. Mais il n’est pas sûr que les premiers se satisfassent que quelqu’un ait aussi ouvertement accès à la « planche à billet » si tabou. Ce serait alors une sorte de préalable pour confiner la dette grecque (au moins ses nouvelles émissions) au sein des institutions grecques et de pouvoir scinder la zone euro et la Grèce aussi proprement que possible…

À suivre.

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Conférence à Bruxelles

Avis à tous ceux qui seront à Bruxelles le 19 février prochain :

À l’initiative du Cercle du libre Examen, à 19h au sein de l’Université libre de Bruxelles sera organisée une conférence-débat sur la dette publique autour des questions suivantes :

– quelles sont les principales causes de l’ampleur des dettes publiques
des pays européens ?

– les cures d’austérité sont-elles inévitables ?

– Si non, quelles sont les autres réponses possibles à apporter au problème des dettes souveraines ? Quelles sont les conséquences de ces divers scenarii de réponse ?

Le panel d’intervenants se compose pour l’instant de M. Bruno Colmant, économiste et auteur de l’ouvrage Dette publique : un piège infernal ainsi que de M. Olivier Bonfond, économiste et auteur de l’ouvrage Et si on arrêtait de payer ? 10 questions-réponses sur la dette publique belge et les alternatives à l’austérité. Il y aura peut-être un représentant du Ministère des finances. Enfin, vous l’avez compris, il y aura moi également.

Merci à tous pour l’organisation de cette conférence et l’invitation, ainsi qu’à ceux qui viendront l’écouter. Pour les autres, la conférence sera très certainement enregistrée et mise en ligne avec les autres conférences (section Média > Vidéos sur leur site).

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Les craquements continuent, séisme imminent ?

Petit billet pour signaler quelques-uns des derniers craquements de la citadelle de l’orthodoxie et que le point de basculement est peut-être très proche.

Je vous épargne les innombrables signes de nervosité et de fragilité des marchés, que les banques centrales surveillent comme le lait sur le feu, et intéressons-nous à ce qui pourrait bien être non pas la fin du début, ni même le début de la fin, mais peut-être la fin du début, comme disait Churchill : l’arrivée au pouvoir de Syriza en Grèce.
En effet, leur avance dans les sondages s’accroît, et il est extrêmement douteux que la situation se retourne d’ici le 25 janvier, jour des élections. Frédéric Lordon a écrit une très bonne analyse de la situation. En voici l’idée centrale : Soit Syriza a modéré son discours pas seulement pour accéder au pouvoir mais sincèrement par l’affadissement de ses convictions, pour ne pas dire par leur abandon, auquel cas il sera un pétard mouillé et la Grèce continuera à s’enfoncer plus profondément encore dans cette nouvelle Grande Dépression via le manège politicien habituel, soit Syriza a bien compris les raisons de la disparition du Pasok, de son existence et de son arrivée au pouvoir, et décide certes la négociation mais sans rien céder sur l’essentiel (à savoir la revitalisation de l’économie grecque, donc la fin de l’austérité), auquel cas, c’est simple, l’euro saute. Il sautera au moins pour la Grèce, mais le fait que cette dernière sorte donnera un signal à tous les financiers que d’autres pays peuvent donc le faire aussi, que la promesse de Mario Draghi de sauver l’euro « à n’importe quel prix » n’a pas la solidité requise. Ce dernier s’est précipité, selon le Spiegel, en Allemagne pour obtenir d’Angela Merkel qu’il puisse laisser les banques centrales nationales membres de l’euro refinancer leurs États membres respectifs.
Si l’Allemagne refuse, et je suis la démonstration de Lordon sur ce point, alors il n’y a plus de compromis possible : annihilation par austérité ou explosion de l’euro. Les responsables de l’Union Européenne le sentent. C’est vrai pour Draghi comme nous l’avons vu, mais aussi, par exemple, du nouveau président de la Commission européenne Jean-Claude Juncker, qui a expliqué que le plan d’investissement européen ne serait largement pas pris en compte dans le calcul des fameux critères de Maastricht (3 % de déficit public/PIB maximum et 60 % de dette publique/PIB maximum)…

On a beau faire du libéralisme un article de foi, il est difficile de toujours ignorer la réalité. De même aux États-Unis, où les néochartalistes confinés encore il y a peu dans la « Sibérie pour économistes dissidents » font maintenant leur entrée officielle à Washington. Félicitation à Stéphanie Kelton et tous les autres pour cela.

Alors, 2015 l’année du renouveau ? Ce serait malheureusement trop beau pour être vrai. Disons plutôt que tout le travail de sape préalable et indispensable contre l’orthodoxie ancienne porte enfin son fruit, et qu’il devient possible de construire politiquement l’alternative. Mais cette seconde phase prendre certainement un peu de temps avant que nous puissions tous jouir du renouveau.

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Je suis Charlie

Tout d’abord, bonjour à tous et bonne année. Voici deux billets très exceptionnels, sur ce blog consacré au néochartalisme, parce que les récents évènements nous engagent trop intimement pour, je crois, me borner strictement à ma ligne éditoriale. Bonne lecture.

Pourquoi être Charlie ?

La question est réelle, car il y a énormément d’objections possibles à ce mouvement « Je suis Charlie. »
Il est vrai que je ne fais pas partie des lecteurs (de moins en moins nombreux, cette presse satirique avait de plus en plus de difficultés financières) de Charlie Hebdo. En fait je goûtais très peu leur humour qui me paraissait le digne héritier de (l’indigne) « Hara Kiri, le journal bête et méchant » (et sale, doit-on ajouter).
Il est vrai que tous ceux qui brandissent le slogan « Je suis Charlie » sont loin d’être toujours d’accord, et ce dimanche 11 janvier, j’ai vu des scouts et des francs-maçons, des personnes visiblement conservatrices et une Marianne noire avec un drapeau arc-en-ciel LGBT. Je comprends qu’on puisse douter de la sincérité d’un tel rassemblement. La majorité d’entre eux n’avait-elle pas de l’indifférence, du mépris, voire de l’aversion pour Charlie Hebdo ? Parmi ces millions de manifestants, combien se passaient effectivement avec plaisir les quelques cinquante ou soixante mille abonnements du journal satirique ?
Il est vrai, plus encore, que les politiciens sont à la manœuvre pour tenter de récupérer le mouvement d’opinion à leur profit. Parmi tous les politiques venus défiler devant nous, je reconnais volontiers qu’aucun n’a mon vote, et certains de très loin.
Il est vrai que ces mêmes politiques très souvent ont beaucoup fait pour aggraver la situation, par leurs aveuglements et amateurismes, pour répandre le terrorisme à l’étranger comme en France même (cf par exemple Une France sous influence de Pierre Péan et Vanessa Ratignier sur ce sujet), alors défiler derrière eux…
Il est vrai que ces attaques n’ont fait « que » 17 morts ; avons-nous fait ne serait-ce que la moitié de cette manifestation pour le quasi-génocide au Darfour qui dure depuis des décennies et a fait des centaines de milliers de morts et déplacé des millions de personnes ?

Pourtant, aucune de ces objections ne tient la route.

L’essentiel et l’accessoire

Commençons par éliminer la politique politicienne. Bien que je sois très largement d’accord avec ce qu’a écrit Olivier Berruyer ou Jacques Sapir sur ce point, comme ce dernier, je crois que ce n’est pas une raison pour ne pas avoir défilé. Il ne faut pas oublier ce qu’est une manifestation. Elle n’est ni un parti politique, ni un engagement philosophique, mais une manifestation, justement, ponctuelle de soutien à une cause. Et, si on veut bien ne pas jouer aux dupes, au fond tout le monde sait ça. Je n’avais pas l’intention de voter pour le moindre des politiques présents avant la manifestation et ne l’ai toujours pas après ! J’ai manifesté par sentiment d’union nationale et citoyenne autour de ce drame, je suis allé à la manifestation « pic » de ce mouvement d’unité, et que François Hollande ou Nicolas Sarkozy y soient présents ne m’obligent absolument pas à leur faire confiance, ni en particulier à voter pour eux…

L’argument du double standard concernant la compassion aussi ne tient pas. Contrairement aux grands discours sur « les citoyens du mondes », on se sent d’autant plus proche de personnes qu’elles partagent des caractéristiques avec nous, en plus de la simple humanité. Même famille, même lieu de résidence, même profession, même nationalité, même culture, même philosophie, en bref même vécu, comptent beaucoup, et se sentir solidaire d’un peuple avec qui nous serions extrêmement dissemblables est toujours un exercice de pensée trop abstrait, comme le notait Lévi-Strauss (Race et Histoire, suivi de Race et Culture, Albin Michel, 2002, p. 47). On peut le déplorer bien sûr, mais pas au point d’en refuser la manifestation : Comment exiger des autres qu’ils aient le cœur assez ouvert pour les victimes des guerres civiles si nous n’avons pas le cœur assez ouvert pour les victimes d’attentats ? Ne vaut-il pas mieux communier dans la compassion déjà existante, plutôt que de condamner les cœurs pour leurs indifférences par ailleurs ? N’est-ce pas précisément le tour d’esprit des terroristes Amedy Coulibaly, Chérif et Saïd Kouachi, que de refuser de considérer l’humanité de ceux qui ne partagent pas suffisamment leurs propres prédilections ? Il est si fréquent chez ces gens-là de justifier leurs propres meurtres par des morts en Palestine, par exemple, dont ils seraient solidaires, comme si rajouter des morts ici enlevait des morts là-bas, comme si la logique de mort ne s’en trouvait pas encore plus amplifiée. Au contraire, si nous désirons l’amour, la première des choses à faire est de s’efforcer de répondre à la compassion par la compassion. Alors, faire un pas de plus en ce sens sera plus naturel pour ceux qui s’en abstenaient jusque-là.

Précisément, ce que ces terroristes ont attaqué, au-delà de Charlie Hebdo, de policiers en exercice ou d’une supérette juive, c’est tout ceux qui ne partagent pas leur fanatisme où les cœurs individuels n’ont pas droit à leurs tâtonnements, errements, victoires aussi. Où les cœurs n’ont pas le droit à la vie, mais ne sont qu’une sorte de bétail qui doit soit produire ce qu’ils ont planifiés, soit finir directement à l’abattoir. Tous ceux qui ne rentrent pas dans ce cadre sont Charlie, chacun à sa manière, et auraient donc pu (ou dû ?) défiler ce dimanche 11 janvier 2015. Ils sont Charlie aux yeux de ces terroristes, qu’ils l’admettent ou non.

C’est pourquoi, je suis Charlie, moi aussi, à ma manière.

Le second billet analysera les causes idéologiques des morts de ce début janvier, en tentant de proposer des solutions.

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Des métallistes se rapprochent du néochartalisme

Cet article de Zero Hedge, un site largement partisan du retour à l’or ou d’une autre monnaie individualiste comme le bitcoin, possède néanmoins de bonnes capacités d’analyse et de diffusion. L’article The 1937 recession est intéressant parce qu’il montre que leur recherche de la vérité les rend étrangement similaire de mon article sur cette récession américaine de 1937-1938, chapitre de mon livre fourni en avant première, enfin je vous recommande vivement l’article de Kalecki prédisant dès 1943 tout notre avenir économique avec succès à partir de cette récession de 1937…

La récession de 1937

La Réserve Fédérale américaine a terminé son dernier programme d’achats d’obligation à la fin du mois précédent. Bien que les officiels de la Fed eurent du mal à souligner que cela ne représentait pas un resserrement de la politique monétaire, mais au plus un arrêt de la fourniture de stimulus monétaire, les acteurs du marché financier n’en sont pas totalement convaincus. Ils ont peur que le changement de politique de la Fed ne survienne avant que la croissance des États-Unis ne soit fermement établie. Ils s’inquiètent que l’économie des ÉU ne glisse à nouveau dans la récession par un manque de soutient monétaire adéquat. Certains citent l’exemple de 1937-38 lorsque les ÉU souffrirent d’un retournement sévère des affaires quatre années après la Grande Dépression. Ils attribuent cela à un resserrement intempestif de la politique de la Fed. Ils expliquent que Mme Yellen et ses collègues pourraient répéter l’erreur de leurs prédécesseurs il y a quatre-vingts ans.

De nos jours, les événements de l’économie des ÉU durant les années 1930 sont vus principalement à travers le prisme de ‘A Monetary History of the United States, 1867-1960’ de Milton Friedman et Anna Schwartz. C’est très certainement un travail qui a grandement influencé Mr Bernanke dans ses réponses aux défis politiques qu’il affronta après 2008. Les marchés financiers acceptèrent largement le point de vue de Friedman/Schwartz que les troubles de la Grande Dépression et ses suites étaient la conséquences de politiques monétaires défectueuses. Cependant, nous devons nous souvenir que le travail de Friedman/Schwartz n’était pas entièrement objectif ; il fut produit en soutien à leur thèse selon laquelle les variables monétaires sont la clé des variations économiques de court-terme. Il n’est donc pas surprenant que leur récit de l’expérience des années 1930 aboutisse à cette conclusion. Il accorde énormément de poids à la politique monétaire de la banque centrale pour générer et amplifier ces fluctuations, tout en négligeant ce qui pourrait être d’autres influences importantes. Lorsque, en 2008, l’économie globale plongeait dans une crise largement reconnue comme la plus dangereuse depuis les années 1930, l’analyse de Friedman/Schwartz gagna naturellement de l’influence, en tant que texte pertinent dans de telles situations, et avec cela vint l’hypothèse actuelle que la politique de la banque centrale détermine suffisamment si l’économie atteindra ou non une croissance durable avec des prix stables. Il semble aussi à de nombreux observateurs, particulièrement dans les marchés financiers où les analyses historiques sont de seconde-main, que les banques centrales devraient être sur leurs gardes pour ne pas répéter les erreurs dont on les croit responsables pendant toutes ces années-là. C’est pourquoi il y a maintenant une forte focalisation sur la contribution supposée de la Fed pour précipiter la sévère récession de 1937-38.

Le recul de l’économie des ÉU en 1937-38 était tout sauf petit. Le chômage monta de 14,3 % à 19,0 % avec une production manufacturière qui souffrit une chute maximale de 37 % et des revenus personnels qui déclinèrent de 15 %. En comparaison, durant la Grande Dépression aux ÉUA, le chômage était monté de 3 % à 21 %, la production industrielle avait plongé de 45 % et les revenus personnels de 44 %. (Il est bon de noter que la récession post-2008 n’a pas généré de statistiques d’ordre de grandeur similaire à ceux relatifs à un de ces deux épisodes, si ce n’est la destruction d’emploi qui fut grossièrement de même taille qu’en 1937-38). L’analyse monétariste voit la récession de 1937 comme une conséquence d’un resserrement prématuré de la politique de la banque centrale des ÉU, commençant en août 1936. Durant l’année précédente, les réserves détenues par les banques s’étaient empilées jusqu’à deux fois le minimum légal, une étrangeté qui perturba Marriner Eccles, alors président de la Fed. Lui et d’autres officiels de la Fed et du Trésor s’inquiétaient que les réserves excédentaires pourraient être inflationnistes ou se traduire par une bulle d’actifs, puisqu’elles donnent aux banques une capacité massive d’augmentation de leurs prêts. En conséquences, la Fed décida, en trois étapes, de doubler son niveau de réserves requises. C’est une action qui, selon le récit monétariste, déclencha la récession de 1937-38. Certainement, il y avait une relation temporelle appropriée entre le mouvement de la Fed et la récession économique, avec le premier venant avant la seconde. Néanmoins, bien que les données soient rares, il n’apparaît pas que le durcissement du minimum des réserves fut un facteur décisif, parce que le comportement des banques prêteuses membres après cette action de politique était similaire à celui des banques non-membres non-affectées. Si des réserves obligatoires supplémentaires avaient fait une différence substantielle dans le comportement des banques prêteuses, les banques membres auraient dû être plus contraintes que les banques non-membres. Le récit monétariste de ces évènements n’est pas tant que ça convaincant.

Nous devons garder à l’esprit que la structure financière du milieu des années 1930 était substantiellement différente d’aujourd’hui. Une différence importante réside dans le poids relatif de l’or dans le système monétaire. Les ÉUA sortirent de l’étalon-or en 1933 mais avec la Loi sur la Réserve d’Or de janvier 1934, l’administration Roosevelt retira les pièces d’or de la circulation et fixa le prix en dollar des ÉU à 35$ l’once. À ce prix, l’or inondait les États-Unis depuis les États de plus en plus troublés d’Europe, accroissant ainsi l’offre de monnaie des ÉU. La liquidité croissante des marchés de capitaux propulsa les prix des actifs et encouragea l’activité spéculative. En conséquence, le capital était très mal alloué. Tardivement, le Trésor des ÉU agit pour stériliser les effets monétaires de ces influx d’or. Comme le flux de liquidité vers les marchés était coupé, le caractère improductif de beaucoup d’investissements financiers durant les années de reprise était devenu manifeste. L’économie alors atteint un pic puis glissa.

Cette interprétation de l’école autrichienne des événements correspond aux fait plutôt mieux que le récit monétariste. La leçon pour les décideurs politiques aujourd’hui est inconfortable. Parce que, selon ce point de vue, s’il y a un parallèle avec les années 1930, les dégâts ont déjà été fait. Ils furent faits lorsque la Fed permit aux fonds disponibles pour l’investissement dans les marchés de capitaux de gonfler en une bulle, cette fois pas à travers des influx d’or non stérilisés mais à travers l’expérimentation de l’assouplissement quantitatif.

Il y a, en effet, d’autres facteurs qui peuvent avoir conduit à la récession de 1937-38. Contrairement à la croyance populaire. la politique fiscale de Roosevelt jusqu’à 1937 ciblait le déficit zéro ; le gouvernement ne recourut à de la relance keynésienne qu’en réponse à la récession. La politique fiscale était beaucoup plus laxiste à la suite de la débâcle de 2008 qu’elle ne le fut après 1933. Cela devrait nous avertir contre la supposition d’une trop grande similitude des deux périodes.

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