Le déficit public et non la guerre mit fin à la Grande Dépression

Qu’on se rassure, je suis bien vivant. J’expliquerai dans un prochain billet les raisons de ma longue absence. En attendant, voici un billet qui, je l’espère, vous plaira.

Les libéraux n’aiment pas parler de la Grande Dépression : c’est en effet l’événement qui a imposé la mise en place de doctrines qui leur sont contraires, et ils ont dû longtemps faire profil bas. Avec leur retour en grâce, principalement durant les années 1970, ils se sont même mis à répandre divers mensonges qui leur rende la mémoire beaucoup plus confortable, comme la prétendu accession de Hitler par l’hyper-inflation de la République de Weimar. Mais c’est un point plus général que je voudrais éclaircir ici : leur allégation selon laquelle c’est l’économie de guerre qui a fait la croissance post-Grande Dépression, et qu’une économie ne peut pas croître de manière pérenne avec l’aide de déficits publics, qui ne causeraient qu’inflation et réductions de la croissance. Je reviendrais sur l’après-guerre, mais il est important de noter que dès l’entre-deux guerres, on pouvait réfuter cette affirmation, grâce au cas des États-Unis (l’Allemagne ne s’autorise le déficit public qu’en 1933, avec l’accession de Hitler au pouvoir). Voici un graphique rassemblant les variables clés par trimestre du prétendu « échec » du New Deal :

La production industrielle n’est pas toute la production domestique, mais on peut facilement vérifier que l’allure de la courbe est identique en comparant avec la série GDPCA. La série sur la production industrielle a deux avantages : elle exclut la finance, elle peut être étudiée par trimestre, contrairement à GDPCA, série annuelle.

On remarque d’abord la dramatique contraction économique à partir de la fin 1929 : entre leurs pics du troisième trimestre 1929 et leurs planchers, le niveau des prix chute de 27 %, et la production industrielle de 51 %. Cette période de trois ans et sept mois mérite sincèrement son nom de « grande dépression ». Elle a suivi un entre-deux-guerres composé de surplus budgétaires annuels, de récessions épisodiques (janvier 1920 à juillet 1921, mai 1923 à juillet 1924, octobre 1926 à novembre 1927), de croissance néanmoins (75 % de production industrielle en plus), d’euphorie spéculative par le crédit comme sur l’immobilier en Floride, avec aussi bien sûr les fameux marchés boursiers. Toutefois, l’instabilité du crédit fait que les gains sont tout simplement plus qu’effacés : la production depuis son pic en juillet 1929, redescend en juillet 1932 18 % en dessous de son plancher d’entre-deux-guerres (mars 1919). La magie du crédit s’est clairement évaporé. Pourtant, les techniques de production n’ont pas disparu, les usines n’ont pas subi de tremblement de terre, ouragan, inondation et autre à travers tout le pays, les employés sont toujours là, sauf qu’ils sont massivement au chômage (de 0,58 % de chômage au troisième trimestre 1929 à 25,37 % au deuxième trimestre 1933, série M0892AUSM156SNBR), etc. Quelle peut-être la solution face à ce qu’il faut bien appeler un échec du libre marché ?

Le marché indique tout seul la marche à suivre et force le budget fédéral à quitter ses « sains surplus assurant l’avenir » en faveur de déficits publics, à la plus grande peur des dirigeants. Hoover tente laborieusement de faire passer l’austérité fiscale, et y parvient très largement fin 1932, ce qui brise nette la timide reprise de la production industrielle au quatrième trimestre 1932. Retour à de plus amples déficits. Sur ce, Roosevelt est élu, qui promettait lui aussi l’équilibre budgétaire, et en est tout près au troisième trimestre de 1933 ; la production industrielle rechute encore lourdement au trimestre suivant. Ensuite, voici les fameux mais encore timides déficits publics du New Deal avec une croisade : redonner du travail au plus de monde possible. Grands travaux tous azimuts, augmentation des commandes publiques, agences publics employant les chômeurs fortement augmentées ou crées, etc. mais en limitant les budgets. Inquiet du financement des déficits, Roosevelt détend la contrainte de l’or qui servait de guide à Hoover, en diminuant la quantité d’or promise par dollar de 41 % ; les déficits oscillent à un étiage élevé : entre 500 et 1 000 millions de dollars (c’était alors beaucoup). La production industrielle cahote un peu mais remonte. Avec le Deuxième New Deal décidé en 1935, les mesures prises sont sans équivoque et le déficit public aussi : presque 2 500 millions de dollars au deuxième trimestre 1936. La production industrielle n’hésite plus et remonte en ligne droite, dépassant son pic de 1929. Le chômage est en-dessous de 12 % les trois premiers trimestres de 1937. Puis, à partir de la mi-1937, les faucons de l’austérité reprennent la main, et sont décidés des déficits réduits. La production industrielle replonge, le chômage dépasse 19 % mi-1938, les prix se remettent à baisser. Retour aux déficits publics, mais cette fois la guerre est inévitable, les États-Unis deviennent de fait l’arsenal des démocraties avant d’entre directement en guerre, et effectivement, la production industrielle dépasse à nouveau son pic de 1929 pour s’envoler après un dernier accroc (concomitant à une réduction du déficit naturellement), parce qu’ensuite plus personne n’ose s’opposer aux déficits publics qui crèvent le plancher. Les prix connaissent alors une forte inflation, mais n’ont toujours pas retrouvé leur niveau de 1929 lors de l’entrée en guerre. Le chômage atteint 1,26 % au deuxième trimestre 1942.

Remarquons aussi que la Federal Reserve fut impuissante durant tout le processus : confrontée à un retrait d’or massif, elle augmente son taux directeur en pleine dépression, après avoir tenté de stimuler le crédit par des baisses. Ensuite, elle maintient son taux ou l’abaisse encore, laissant transparente la corrélation entre les déficits publics et la production industrielle. Il faudra attendre les généreux déficits publics d’après-guerre pour que l’économie soit suffisamment riche pour se permettre d’être sensible au crédit et donc aux variations de son taux d’intérêt.

La conclusion s’impose : Une fois la bulle du crédit épuisé, la monnaie promise par ce crédit reprend tous ses droits et devient l’aiguillon incontesté de l’activité. Ce n’est pas la prétendue inaptitude des déficits publics à relancer l’activité qui serait prouvée par les années Roosevelt, et que seul la guerre aurait relancé l’économie. Au contraire, les déficits publics avaient relancé l’économie bien avant, et l’industrie avait retrouvé son pic avant que ne viennent les commandes d’armement. C’est tout à l’inverse la manie libérale de ligoter l’État dans un corset budgétaire qui a permis aux commandes d’armement de prétendre aussi au titre de fin de la Grande Dépression. Il est symptomatique que les libéraux préfèrent très souvent dire de l’industrie qu’elle n’a retrouvé son niveau de 1929 qu’alors, en éludant tous les développements entre les deux. Si les libéraux avaient fait ce qu’ils prétendent faire — démystifier l’économie pour donner à tous les clés de la prospérité — alors Hoover n’aurait pas été si entêté, ni Roosevelt si hésitant, et la Grande Dépression aurait été bien moindre.

Voilà un billet qui illustre une autre partie du fameux article de Kalecki. C’est tout autre chose que la théorie complètement ad hoc du déficit public qui ne pourrait rien relancer, sauf en cas de guerre, sans qu’on sache comment la guerre rendrait exceptionnellement ce déficit efficace.

11 Commentaires

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11 réponses à “Le déficit public et non la guerre mit fin à la Grande Dépression

  1. Neo

    Je salue ton retour Jean-Baptiste! Et je vais de ce pas lire ton article!

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  3. Pingback: Le déficit public et non la guerre mit fin à la Grande Dépression dans Frapper Monnaie | Forum Démocratique

    • Je viens de vérifier pour leur histoire de déficit ne dépassant pas 3 % du PIB. C’est baisé, http://research.stlouisfed.org/fred2/series/FYFSGDA188S le déficit est de ~4,5 % en moyenne au plus fort de la crise, très faible lorsque la récession revient en 1937-1938, et plonge à pic ensuite pour la guerre, « après un dernier accroc » comme je l’avais écrit. J’ajoute que le déficit n’a pas la même efficacité de relance selon qu’il est donné à un riche banquier thésaurisant ces fonds en attendant de voir venir (cas de l’assouplissement quantitatif) ou si c’est un pauvre qui peine à nourrir sa famille et vit difficilement ses fins de mois. Cet article est vraiment spécieux…

      Je ne passerai plus de temps dessus, j’espère que tu es satisfait.

      • Bonjour,

        Je fais justement partie de la rédaction de Contrepoints et je souhaitais m’entretenir avec vous au sujet de votre article très intéressant. Pourriez-vous nous écrire par retour de mail (que vous connaissez donc à présent).

        Bien à vous

        PLG

  4. Pingback: Un gros travail « Frapper monnaie

  5. Friedman démontrant l’inaction de la Fed est une foutaise. J’ai terminé la lecture de The Great Contraction, et il ne comprend pas la passivité du crédit : une fois qu’on ne veut plus s’endetter, le levier du crédit ne répond plus. Il sous-estime fortement le rôle de la doctrine de l’étalon-or comme contrainte. Et de toute façon, il a préconisé la même politique qui aurait sauvé l’économie pour le japon en 1997, et le Japon a enregistrer un magistral échec pendant des années, comme tous les assouplissements quantitatifs.

    Les dépenses publiques ne disent rien toutes seules : c’est le déficit qui compte, c’est lui qui accroit le revenu de l’économie. Le ratio déficit/PIB n’est pas pertinent seul : il peut être influencé par le solde extérieur. L’article des minarchistes (libéraux très dogmatiques, après il n’y a que les anarcho-capitalistes qui sont plus ultra) ne comprennent pas d’où vient la récession de 1937-1938, ils ne font aucun lien avec les déficits.

    J’ajoute que leur graphique est illisible car trop petit, et qu’il n’est pas sourcé (je ne l’ai pas retrouvé sur wikipédia). Ce n’est pas un travail complet et pertinent.

  6. PIERRE

    Comme souvent il a y plusieurs raisons et vouloir privilégier l’une ou l’autre est une erreur selon moi.
    Les mêmes causes produisent rarement les mêmes effets en économie car malgré de nombreuses théories économiques dites scientifiques, le système économique est intimement lié à la société et l’Histoire, à un moment donné. Or, sociétés et Histoire sont mouvantes, changeantes, fluctuantes et jamais linéaires. D’où des différences de conséquences importantes à chaque épisode historique, très éloignées de la comptabilité, des théories libérales, des mathématiques financières …
    Si les déficits publics volontaires via la politique interventionniste du « New Deal » ont permis, dans un premier temps, de stabiliser la chute du système privé (comme actuellement) puis de le relancer avec des dépenses publiques autocentrées sur les Etats-Unis, dans un deuxième temps, il est certain que des efforts de guerre colossaux permettent un développement spectaculaire de la production américaine, effort de guerre financé logiquement par l’Etat américain … je vois mal l’oligarchie libérale de l’époque prendre dans son épargne, même colossal, et emprunter afin d’acheter tanks, pistolets, portes avions, boite de conserve, soldats, etc. pour mener à bien la plus grande bataille de l’Histoire. D’ailleurs, ce n’est pas nécessaire car les déficits publics sont autant de chiffre d’affaire et de développement pour leurs usines et donc autant d’enrichissement familiale …
    La Grande Dépression est avant tout une réalisation concrète, factuelle des théories libérales appliquées à l’économie. La théorie marxiste, même imparfaite, en incluant les classes sociales et l’Histoire grâce à Hegel, est une théorie beaucoup plus puissante que les fausses théories libérales et met très bien en avant leurs propres contradictions et enfumages.
    Autant de fausses théories dites « libérales » alimentent depuis plus de 2 siècles un faux débat entre privé et public, les deux étant intimement liés. L’Etat doit logiquement et raisonnablement équilibrer les intérêts individuels et les intérêts publics. Quand il est ploutocrate, ce n’est jamais très bon signe, comme lorsqu’il est dictatorial …
    Le déficit public n’est qu’une solution temporaire pour régler des crises qui ont bien d’autres sources, beaucoup plus profondes. Débattre de son utilité et de ses conséquences, c’est juste une part infime du problème.

  7. Pingback: La rumeur de la stagnation séculaire | Frapper monnaie

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