Aspects politiques du plein emploi, par Michal Kalecki

Cet article si clairvoyant, rétrospectivement, est traduit depuis cette version anglophone. Michal Kalecki (22 juin 1899 – 18 avril 1970) était un économiste polonais. Cet essai a d’abord été publié dans le Political Quarterly en 1943 ; il est reproduit ici pour un objectif éducatif non-lucratif. Une plus courte version de cet essai1 fut publiée dans La Dernière Phase de la Transformation du Capitalisme (Monthly Review Press, 1972).


I

1. Une solide majorité des économistes est maintenant d’avis que, même dans un système capitaliste, le plein emploi peut être assuré par un programme de dépenses gouvernementales, étant supposé qu’il existe un plan opérationnel pour employer toute la force de travail existante, et étant supposé un approvisionnement suffisant des matières premières étrangères nécessaires en échange d’exportations. Si le gouvernement entreprend des investissements publics (tels que construire des écoles, des hôpitaux, et des autoroutes) ou subventionne la consommation de masse (par des allocations familiales, une réduction de la taxation indirecte, ou des subventions pour diminuer les prix de produits de première nécessité), et si, en plus de cela, cette dépense est financée par emprunt plutôt que par taxation (qui pourrait impacter négativement l’investissement privé et la consommation), la demande effective pour les biens et services peut être augmentée au point où le plein emploi est atteint. Une telle dépense gouvernementale augmente l’emploi, soit dit en passant, non seulement directement mais aussi indirectement, puisque les meilleurs revenus ainsi obtenus résultent en une seconde augmentation de la demande pour des biens de consommation et d’investissement.

2. Il peut être demandé comment le public trouve-t-il la monnaie pour prêter au gouvernement s’il ne rabote pas sa consommation et ses investissements. La meilleure façon de comprendre ce processus consiste à, je pense, imaginer pour un moment que le gouvernement paie ses fournisseurs avec des bons du Trésor. Les fournisseurs ne vont pas, en général, garder ces bons pour eux mais les mettre en circulation en achetant d’autres biens et services, et ainsi de suite, jusqu’à ce que finalement ces bons du Trésor atteignent des personnes ou des entreprises qui les gardent comme actifs portant intérêts. À chaque intervalle de temps l’augmentation totale en bons du Trésor détenus (provisoirement ou définitivement) par des personnes morales ou physiques égalera les biens et services vendus au gouvernement. Ainsi ce que l’économie prête au gouvernement sont des biens et des services dont la production est « financée » par des bons du Trésor. En réalité le gouvernement paie pour ces services, non en bons du Trésor, mais en liquide, mais il émet simultanément des bons et ainsi draine tout ce liquide ; c’est équivalent au processus imaginaire décrit ci-dessus. Qu’arrive-t-il, toutefois, si le public ne veut pas absorber tous les nouveaux bons du Trésor ? Il les offrira finalement aux banques pour obtenir du liquide (billets ou dépôts) en échange. Si les banques acceptent ces offres, le taux d’intérêt est maintenu. Sinon, le prix des bons chutera, ce qui signifie une augmentation du taux d’intérêt, et cela encouragera le public à détenir plus de bons du Trésor par rapport aux dépôts.  Il s’ensuit que le taux d’intérêt dépend de la politique bancaire, et en particulier celle de la banque centrale. Si cette politique vise à maintenir le taux d’intérêt à un certain niveau, cela peut facilement être accompli, quelle que soit la grandeur du montant de l’emprunt gouvernemental. Telle était et est la situation en la présente guerre. En dépit de déficits budgétaires astronomiques, le taux d’intérêt n’a nullement augmenté depuis le début de 1940.

3. Il pourrait être objecté que la dépense gouvernementale financée par emprunt pourrait causer de l’inflation. À cela il peut être répondu que la demande effective créée par le gouvernement agit comme n’importe quelle augmentation de la demande. Si la force de travail, les moyens de production, et les matières premières étrangères sont en approvisionnement suffisant, à l’augmentation de la demande répond une augmentation de la production. Mais si le plein emploi des ressources est atteint et que la demande effective continue à augmenter, les prix vont monter de manière à équilibrer l’offre et la demande pour les biens et services. (En état de sur-emploi des ressources comme nous le constatons à présent dans l’économie de guerre, une pression inflationniste sur les prix n’a été évitée que dans la mesure où la demande pour des biens de consommation a été amoindrie par le rationnement et la taxation directe). Il s’ensuit que si l’intervention du gouvernement vise à assurer le plein emploi mais s’arrête net avant d’augmenter la demande effective au-delà du niveau de plein emploi, il n’y a aucune raison d’avoir peur de l’inflation.2

[NdT : Admirons combien Kalecki avait finement observé le fonctionnement de la monnaie et avait intuitivement trouvé la majeure partie du néochartalisme, à l’exception notable de la réflexion sur les stocks-tampons de William Mitchell qui a donné l’Employeur en Dernier Ressort, véritable antidote à la courbe de Phillips et à son dernier avatar : le NAIRU]

II

1. Ce qui précède est un tableau très fruste et incomplet de la doctrine économique du plein emploi. Mais il est, je pense, suffisant pour familiariser le lecteur avec l’essentiel de cette doctrine et ainsi lui permettre de suivre la discussion suivante sur les problèmes politiques induits par l’accomplissement du plein emploi. Il doit d’abord être constaté que, bien que la plupart des économistes sont maintenant d’accord que le plein emploi puisse être accompli par une dépense gouvernementale, ce n’a jamais été le cas même dans le passé récent. Parmi les opposants à cette doctrine il y avait (et il y a encore) d’éminents prétendus « experts économiques » étroitement liés aux banques et aux industries. Cela suggère qu’il y a un arrière-plan politique dans l’opposition à la doctrine du plein emploi, même si les arguments invoqués sont économiques. Cela ne veut pas dire que ceux qui les avancent ne croient pas en leurs pensées économiques. Mais l’ignorance obstinée est généralement une manifestation de motivations politiques. Il y a, toutefois, des indices encore plus patents qu’un enjeu politique de première importance est présent. Lors de la grande dépression des années 1930, la grande entreprise s’est systématiquement opposée aux tentatives pour améliorer l’emploi par une dépense gouvernementale dans tous les pays, exceptée l’Allemagne nazie. Cela fut clairement vu aux États-Unis (opposition au New Deal), en France (la tentative de Blum), et en Allemagne avant Hitler. Cette attitude est difficile à expliquer. Clairement, une production et un emploi plus élevés bénéficient non seulement aux travailleurs mais aux entrepreneurs aussi, parce que les profits de ces derniers augmentent. Et la politique de plein emploi esquissée ci-dessus n’empiète pas sur les profits parce qu’elle n’implique aucune taxation supplémentaire. Les entrepreneurs au milieu de la crise languissent en attendant la reprise ; pourquoi n’acceptent-ils pas joyeusement la reprise de synthèse que le gouvernement peut leur offrir ? C’est une question difficile et fascinante à laquelle je veux répondre dans cette article. Les raisons de l’opposition des « capitaines d’industrie » au plein emploi accompli par dépense gouvernementale peut être subdivisée en trois catégories : (i) aversion contre l’immixtion gouvernementale dans le problème de l’emploi en tant que tel ; (ii) l’aversion contre la direction de la dépense gouvernementale (investissement public et subvention à la consommation) ; (iii) l’aversion des changements politiques et sociaux résultant du maintien du plein emploi. Nous examinerons chacune de ces trois catégories d’objections à une politique gouvernementale d’expansion en détail.

2. Nous devons d’abord nous occuper de la réticence des « capitaines d’industrie » à accepter l’intervention du gouvernement dans le problème de l’emploi. Tout élargissement du périmètre de l’État est perçu par le milieu des affaires avec suspicion, mais la création d’emploi par la dépense gouvernementale a un aspect particulier qui rend cette opposition particulièrement intense. Sous un système de laissez-faire le niveau d’emploi dépend très largement du dénommé niveau de la confiance. S’il se détériore, l’investissement privé décline, ce qui cause une baisse de la production et de l’emploi (à la fois directement et par les effets secondaires de la baisse des revenus sur la consommation et l’investissement). Cela donne aux capitaliste un puissant contrôle indirect sur la politique gouvernementale : tout ce qui pourrait perturber le niveau de confiance doit être soigneusement évité parce que ça causerait une crise économique. Mais une fois que le gouvernement apprend l’astuce de l’augmentation de l’emploi par ses propres achats, ce puissant outil de contrôle perd son efficacité. Par là-même les déficits budgétaires nécessaires pour mener une intervention gouvernementale doivent être regardés comme dangereux. La fonction sociale de la doctrine des « finances saines » [« sound finance »] est de rendre le niveau d’emploi dépendant du niveau de confiance.

[NdT : Constatons à quel point le propos est d’actualité quelques sept décennies plus tard, et à quel point il est paroxystique chez les hauts financiers qui n’ont de cesse de nous menacer d’un effondrement total si nous dévions de leur diktat, peur fondée sur la prétendue « nécessité d’équilibrer le budget ». Constatons à quel point c’est exactement aussi ce qu’explique le libéral Milton Friedman cinq ans après le néo-marxiste Kalecki.]

3. L’aversion des grands hommes d’affaire pour une politique de dépense gouvernementale s’amplifie encore lorsqu’ils considèrent les cibles de l’argent public ainsi dépensé : de l’investissement public et des subventions pour la consommation de masse. Les principes économiques de l’intervention du gouvernement requiert que l’investissement public doit être confiné à des cibles qui ne concurrencent pas les équipements des affaires privées (ex. des hôpitaux, des écoles, des autoroutes). Sinon la profitabilité  de l’investissement privé pourrait en être handicapé, et l’effet positif de l’investissement public sur le chômage compensé, par l’effet négatif du déclin de l’investissement privé. Cette conception convient très bien aux hommes d’affaire. Mais l’étendu de l’investissement public de ce type est plutôt restreint, et il y a un danger que le gouvernement, en poursuivant cette politique, soit peut-être éventuellement tenté de nationaliser le transport ou les services au public pour gagner une nouvelle zone d’investissement.3 On pourrait donc s’attendre à ce que les hommes d’affaire et leurs experts soient d’autant plus favorables au subventionnement de la consommation de masse (par le moyen d’allocations familiales, subventions pour maintenir bas les prix des produits de première nécessité, etc.) qu’à l’investissement public ; puisque la subvention de la consommation ne s’engage dans aucune sorte d’entreprise. En pratique, toutefois, ce n’est pas le cas. En effet, subventionner la consommation de masse rencontre une opposition encore plus virulente par ces experts que l’investissement public. Parce que là un principe moral de la plus haute importance est en jeu. Les fondamentaux de l’éthique capitaliste requiert que « chacun gagne son pain à la sueur de son front » — à moins que vous ne disposiez de moyens privés.

4. Nous avons considéré les raisons politiques de l’opposition à la création d’emploi par la dépense gouvernementale. Mais même si cette opposition était surmontée — comme ce pourrait bien être le cas sous la pression des masses — le maintien du plein emploi causerait des changements sociaux et politiques qui donnerait un nouvel élan à l’opposition aux chefs d’entreprises. En effet, sous un régime de plein emploi permanent, être « viré » cesserait de jouer son rôle de « mesure disciplinaire ». La position sociale du patron serait minée, et la confiance et la conscience de classe chez les travailleurs augmenteraient. Les grèves pour des augmentations de salaires et des améliorations des conditions de travail créeraient des tensions politiques. Il est vrai que les profits seraient plus élevés sous un régime de plein emploi qu’ils ne le sont en moyenne sous le laissez-faire, et même l’augmentation de la part des salaires résultant du pouvoir de négociation accru des travailleurs réduira moins probablement les profits qu’il n’augmentera les prix, et ainsi impactera négativement seulement les intérêts des rentiers. Mais la « discipline dans les usines » et la « stabilité politique » sont plus appréciées que les profits par les chefs d’entreprises. Leur instinct de classe leur dit qu’un plein emploi durable est malsain de leur point de vue, et que le chômage est partie intégrante d’un système capitaliste « normal ».

III

1. L’une des plus importantes fonctions du fascisme, comme le caractérise le système nazi, était de supprimer les objections capitalistes au plein emploi.

L’aversion pour une politique de dépense en tant que telle est surmontée sous le fascisme par le fait que la machine de l’État est sous le contrôle direct d’un partenariat entre la grande entreprise et le fascisme. La nécessité du mythe des « finances saines » [NdT : Reconnu comme mythe en 1990 par Paul Samuelson, Nobel d’économie], qui servait à empêcher le gouvernement de compenser une crise de confiance en dépensant, disparaît. Dans une démocratie, on ne sait pas ce que le prochain gouvernement sera [NdT : Comme l’avait expérimenté Émile Moreau lorsqu’il était gouverneur de la banque de France.]. Sous le fascisme il n’y a pas de prochain gouvernement.

L’aversion pour la dépense gouvernementale, que ce soit en investissement public ou en subvention à la consommation, est surmontée par la concentration des dépenses publique sur l’armement. Et pour finir, la « discipline dans les usines » et la « stabilité politique » en situation de plein emploi sont maintenues par l’« ordre nouveau », qui s’étend depuis la suppression des syndicats jusqu’au camp de concentration. La pression politique remplace la pression économique du chômage.

2. Le fait que l’armement est la colonne vertébrale de la politique de plein emploi fasciste a une profonde influence sur le caractère économique de cette politique. L’armement massif est inséparable de l’expansion des forces armées et de la préparation de plans pour une guerre de conquête. Ils induisent également un réarmement concurrentiel des autres pays. Cela implique que le principal objectif de la dépense glisse progressivement depuis le plein emploi vers la maximisation des effets du réarmement. En conséquence, il y a un « trop-plein » d’emploi. Non seulement le chômage est aboli, mais une rareté aiguë de la force de travail prévaut. Des goulots d’étranglements surviennent dans tous les domaines, et ils doivent être gérés par un certain nombre de contrôles. Une telle économie a beaucoup d’aspects d’une économie planifiée, et est parfois comparée, souvent avec ignorance, avec le socialisme. Toutefois, ce type de planification est inévitable dès qu’une économie s’engage dans une certain niveau élevé de production d’un domaine particulier, quand elle devient une économie ciblée dont l’économie d’armement est un cas particulier. Une économie d’armement implique en particulier une réduction de la consommation rapportée à ce qu’elle aurait pu être en situation de plein emploi.

Le système fasciste commence par surmonter le chômage, se développe en une économie d’armement en situation de rareté, et finit inévitablement en guerre.

IV

1. Quel sera le résultat concret de l’opposition à une politique de plein emploi par la dépense gouvernementale dans une démocratie capitaliste ? Nous essaierons d’y répondre sur la base de l’analyse et des raisons données dans la section II. Nous y avions argué que nous pouvions nous attendre à l’opposition des capitaines d’industrie sur trois plans : (i) opposition sur le principe d’un déficit budgétaire ; (ii) opposition à cette dépense qu’elle soit dirigée vers l’investissement public — qui pourrait camoufler l’intrusion de l’État dans de nouveaux domaines d’activités économiques — ou vers le subventionnement de la consommation de masse ; (iii) opposition au maintien du plein emploi et non à la simple prévention de crises profondes et prolongées.

Maintenant il doit être reconnu que la période pendant laquelle les « chefs d’entreprise » [« business leaders »] pouvaient s’offrir de s’opposer à tout type d’intervention gouvernementale pour pallier une crise est plus ou moins dépassée. Trois facteurs ont contribué à cela : (i) le très plein emploi durant la présente guerre ; (ii) le développement de la doctrine du plein emploi ; (iii) partiellement en raison de ces deux facteurs, le slogan « plus jamais de chômage » est maintenant profondément enraciné dans la conscience des masses. Cette situation est reflétée dans les récentes déclarations des « capitaines d’industrie » et de leurs experts. La nécessité que « quelque chose soit fait lors d’une crise » est acceptée ; mais la bataille continue, d’abord, sur ce qui doit être fait lors d’une crise (c’est-à-dire la direction que doit prendre l’intervention du gouvernement) et deuxièmement, que cela doit être fait uniquement lors d’une crise (c’est-à-dire simplement pour pallier les crises plutôt que pour assurer un plein emploi permanent).

2. Dans les discussions actuelles sur ces problèmes émergent de temps à autres le concept de contrer la crise en stimulant l’investissement privé. Cela peut être effectué en abaissant les taux d’intérêt, par la réduction de l’impôt sur le revenu, ou en subventionnant l’investissement privé directement ou sous une autre forme. Qu’un tel schéma puisse être attrayant pour le milieu des affaire n’est pas surprenant. L’entrepreneur demeure le moyen par lequel l’intervention est conduite. S’il n’a pas confiance dans la situation politique, il ne sera pas soudoyé pour investir. Et l’intervention ne requiert pas que le gouvernement soit « joue avec » l’investissement public ou « gaspille de l’argent » en subventionnant la consommation.

Il peut être montré, cependant, que la stimulation de la demande privée ne fournit pas une méthode adéquate pour empêcher le chômage de masse. Il y a deux alternatives à considérer ici. (i) Les taux de l’intérêt ou de l’impôt sur le revenu (ou des deux) est réduit drastiquement lors de la crise et accrus lors de la reprise. En ce cas, tant la période que l’amplitude du cycle économique seront réduites, mais l’emploi non seulement lors de la crise mais même lors de la reprise peut être loin du plein emploi, c’est-à-dire que le chômage moyen peut être considérable, bien que ses fluctuations seront moins marquées. (ii) Les taux d’intérêt et d’impôt sur le revenu sont réduits lors de la crise mais pas accrus lors de la reprise subséquente. En ce cas la reprise durera plus longtemps, mais elle doit finir en une nouvelle crise : une réduction des taux d’intérêt ou d’impôt sur le revenu n’élimine pas, bien sûr, les forces qui causent des fluctuations cycliques dans une économie capitaliste. Lors de la nouvelle crise il sera nécessaire de réduire encore les taux d’intérêt et d’imposition et ainsi de suite. Ainsi dans un futur pas si lointain, le taux d’intérêt devra être négatif et l’impôt sur le revenu devra être remplacé par une subvention au revenu. [NdT : Cf illustration graphique de la chute des taux directeurs.] La même chose surviendrait si on tentait de maintenir le plein emploi en stimulant l’investissement privé : les taux d’intérêt et d’impôt sur le revenu devraient être continuellement réduits.4

En plus de cette faiblesse intrinsèque pour combattre le chômage par l’investissement privé, il y a une difficulté pratique. La réaction des entrepreneurs aux mesures décrites ci-dessus est incertaine. Si la récession est brutale, ils peuvent devenir très pessimistes quant au futur, et la réduction des taux d’intérêt ou d’impôt sur le revenu peut alors avoir pour longtemps peu ou prou d’impact sur l’investissement, et ainsi sur le niveau de production et d’emploi.

3. Même ceux qui prônent la stimulation de l’investissement privé pour contrer la crise fréquemment ne se repose pas dessus exclusivement, mais envisagent que cela doit être associé avec l’investissement public. Il semble à présent que les chefs d’entreprises et leurs experts (du moins certains d’entre eux) tendraient à accepter comme un pis-aller [en fr.] l’investissement public financé par emprunt comme moyen de pallier les crises. Ils semblent, cependant, être toujours opposés à la création d’emplois par la subvention de la consommation et au maintien du plein emploi.

Cet état de chose est peut-être révélateur du futur régime économique des démocraties capitalistes. En cas de crise, soit sous la pression des masses, ou même sans elle, de l’investissement public financé par emprunt peut être entrepris pour prévenir un chômage massif. Mais si des tentatives sont menées pour appliquer cette méthode de manière à maintenir un haut niveau d’emploi atteint lors de la reprise suivante, une forte opposition des chefs d’entreprises est probablement à craindre. Comme il a déjà été argumenté, un plein emploi durable n’est pas ce qu’ils aiment. Les travailleurs « s’échapperaient de leurs mains » et les « capitaines d’industrie » seraient pressés de leur « donner une leçon ». Plus encore, l’augmentation des prix lors de la reprise se fait au détriment des petits et gros rentiers, et les rend « épuisés par la reprise ».

Dans cette situation une puissante alliance sera probablement formée entre les intérêts de la grande entreprise et des rentiers, et ils trouveront probablement plus d’un économiste pour déclarer que la situation était manifestement malsaine. La pression de toutes ces forces, et en particulier de la grande entreprise — qui en règle générale est influente dans les ministères gouvernementaux — conduiront selon toute probabilité le gouvernement à retourner à la politique orthodoxe qui coupe le déficit public. Une crise s’ensuivra dans lequel la politique de dépense publique s’imposerait d’elle-même.

Ce schème de cycle d’économie politique n’est pas entièrement conjecturé ; quelque chose de très similaire est survenu aux États-Unis dans les années 1937-1938. La cassure dans la reprise dans la seconde moitié de 1937 était en fait due à la réduction drastique du déficit budgétaire. D’un autre côté, à la vue de la crise qui s’en est suivie le gouvernement est promptement retourné à sa politique de dépense.

Le régime du cycle d’économie politique serait une restauration artificielle de l’état de fait qui existait dans le capitalisme du dix-neuvième siècle. Le plein emploi serait atteint seulement au plus haut de la reprise, mais les crises seraient relativement mitigées et brèves.

V

4. Un progressiste doit-il être satisfait avec un régime de cycle d’économie politique comme décrit dans la précédente section ? Je pense qu’il doit s’y opposer sur deux fondements : (i) cela n’assure pas de plein emploi durable ; (ii) l’intervention du gouvernement est lié à l’investissement public et ne comporte pas la subvention à la consommation. Ce que les masses demandent maintenant n’est pas de mitiger les crises mais leur totale abolition. Non plus la plus complète utilisation des ressources ne doit être appliquée à des investissements publics non-voulus seulement pour fournir du travail. Le programme de dépense gouvernementale ne devrait être dévolu à l’investissement public que dans la mesure où cet investissement est effectivement nécessaire. Le reste de la dépense gouvernementale nécessaire pour maintenir le plein emploi devrait être utilisée au subventionnement de la consommation (par des allocations familiales, des pensions pour personnes âgées, des réductions des impôts indirects, et la subvention des produits de premières nécessité). Les opposants d’une telle dépense gouvernementale dise que le gouvernement n’en aura pas pour leur argent. La réponse est que la contrepartie de cette dépense est un meilleur niveau de vie pour les masses. N’est-ce pas le but de l’activité économique ?

5. Le « capitalisme de plein emploi » devra, bien sûr, développer de nouvelles institutions politiques et sociales ce qui reflétera la puissance accrue des travailleurs. Si le capitalisme peut s’adapter au plein emploi, il aura opéré une réforme fondamentale lui aura été opérée. Sinon, il se trouvera être un système démodé qui devra être mis au rebut.

Mais peut-être que la bataille pour le plein emploi mènera au fascisme ? Peut-être le capitalisme s’adaptera au plein emploi de cette manière ? Cela semble extrêmement improbable. Le fascisme a éclos en Allemagne sur un terreau de chômage colossal, et s’est maintenu au pouvoir en assurant le plein emploi alors que la démocratie capitaliste y échoue. La bataille des forces progressistes pour l’emploi de tous est simultanément une manière de prévenir la récurrence du fascisme.


Notes :

1 Cet article correspond grossièrement à une conférence donnée à la Société Marshall de Cambridge au printemps de 1942.

2 Un autre problème d’une nature plus technique est la dette nationale. Si le plein emploi est maintenu par la dépense gouvernementale financée par emprunt, la dette nationale va croitre continuellement. Cela ne provoquera pas, toutefois, obligatoirement quelque perturbation que ce soit dans la production et l’emploi, si les intérêts sur la dette sont financés par une taxe annuelle sur le capital. Le revenu courant, après paiement de la taxe sur le capital, de certains capitalistes peut être inférieur et d’autres supérieurs que si la dette nationale ne s’était accrue, mais leur revenu agrégé restera inchangé et leur consommation agrégée ne variera vraisemblablement pas significativement. Plus encore, l’incitation à investir dans du capital fixe n’est pas affecté par une taxe sur le capital parce qu’elle est payée sur tout type de richesse. Qu’un montant soit détenu en liquide ou en bons du Trésor ou investi dans la construction d’une usine, la même taxe sur le capital est payé dessus et ainsi les avantages comparatifs sont inchangés. Et si l’investissement est financé par des prêts il n’est clairement pas affecté par une taxe sur le capital parce que cela ne signifie pas une augmentation de la richesse de l’entrepreneur investissant. Ainsi ni la consommation du capitaliste, ni son investissement ne sont affectés si les intérêts sur la dette publique sont financées par une taxe annuelle sur le capital. [Voir « Une Théorie de la Taxation des biens, des Revenus, et des Capitaux »]

[NdT : Autre différence avec le néochartalisme, Kalecki ne semble pas comprendre que le gouvernement ne peut pas faire défaut sur sa propre dette, et que les intérêts versés aux rentiers ne sont qu’un moyen parmi d’autre de distribuer le nécessaire déficit. Mais justement ce subventionnement de fait des rentiers le gêne et il préfère soudainement la « pureté originelle du marché » qui est une sorte de prudence matoise envers l’existant, sauf dogmatisme libéral. Pourtant, sa proposition pourrait bien infléchir le ratio consommation/investissement des ménages faisant partie de son assiette fiscale, une broutille…]

3 Il doit être noté ici que l’investissement dans une industrie nationalisée peut contribuer à la solution du problème du chômage seulement si entrepris sur des principes différents du retour sur investissement du privé, ou il doit programmer délibérément son investissement pour compenser ceux de l’entreprise privée. Le gouvernement devrait être gratifié d’une moindre fréquence des crises.

4 Une démonstration rigoureuse de cela est donnée dans mon article publié dans Oxford Economic Papers. [Voir « Le Plein Emploi par la Stimulation de l’Investissement Privé ?]

17 Commentaires

Classé dans Compléments d'enquête

17 réponses à “Aspects politiques du plein emploi, par Michal Kalecki

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  7. ChrisD

    Bonjour,
    Cet article de Kalecki est vraiment excellent et tellement actuel, pour un auteur pas moins excellent pour sa loi des profits parfaitement vulgarisé par « L’économie des Toambapiks ».
    En économie, plus que dans d’autres disciplines, il est essentiel de mesurer les « forces » en présence comme le fait Kalecki, bref d’avoir une approche multidisciplinaire incluant la dimension sociologique. Cela me fait penser à la question méthodologique et de l’épistémologie fondant la connaissance : l’article suivant propose, dans une épistémologie de type constructiviste, d’en revenir à la méthode de John Commons http://www.journaldumauss.net/spip.php?article686
    Ne serait-ce une inspiration pour « l’épistémologie du néochartalisme » (il en faut bien une) ?
    Il semble que peu d’économistes s’intéresse à cette question épistémologique, pourtant fondamentale et d’ailleurs pratique : beaucoup de « pseudo-théories » telle que le néoclassicisme se trouve invalidées de façon quasi immédiate (méthode non scientifique).

    • Je n’ai pas connaissance d’une axiomatisation du néochartalisme allant jusqu’à donner l’épistémologie correspondante. Mais vu à quel point elle emprunte ce qui lui semble pertinent dans chaque approche, je crois ne pas abusivement généraliser mon cas en disant que nous sommes du côté de Paul Feyerabend dans Contre la méthode, essai d’anarchisme épistémologique. Le néochartalisme est hyper-descriptif, mais une fois cela fait, il théorise quand même pour rejeter la superstition de l’État pouvant être à court de son propre monopole d’émission monétaire, contrairement à par exemple Marc Lavoie qui n’a pas encore tout à fait sauté le pas et s’accroche à cette fiction. Enfin, le néochartalisme touche au performatif si cher aux libéraux lorsqu’il émet ses propres propositions. Sauf que, bien fondées, elles marchent. Et elles restent en définitive encore très prudente.

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  9. chris

    Bonjour, par hasard avez vous le texte cite en note 4 : Le Plein Emploi par la Stimulation de l’Investissement Privé ?

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