1. La monnaie souveraine

Actuellement, dans cette crise économique, nous observons la lutte à mort entre deux conceptions de la monnaie : La monnaie souveraine, et la monnaie-crédit. Dans ce billet, nous expliquons ce qu’est la monnaie souveraine et son fonctionnement rudimentaire.

Bien qu’il soit possible de simplement réquisitionner les classes dominées pour effectuer des travaux dans son domaine, le souverain s’est rapidement rendu compte qu’il y avait plus efficace pour construire routes, ponts et moulins : lever une taxe sur les personnes pouvant la supporter, payer suffisamment ceux qui rendent les services désirés au souverain pour qu’on s’acquitte de ces taxes, et laisser s’arranger des échanges entre ceux qui sont taxés et ceux qui ont rendu service.

Cela permet d’obtenir des services de la part de ceux qui sont les plus motivés, d’une part parce que chacun rend le service où il est le meilleur et d’autres part parce que la rétribution pour le service rendu est beaucoup plus immédiate et personnelle : celui qui a construit la route est immédiatement récompensé de tant, plutôt que de goûter le plaisir d’une route mieux carrossable au fil des ans, parmi tant d’autres.

Voici donc comment se passe le marché dans sa forme la plus épurée : Deux protagonistes se rencontrent, l’un souhaite un service, l’autre de la monnaie, ils se les échangent au prix convenu. Lorsque le service est rendu et la somme de monnaie donnée, l’échange est accompli : il n’a plus aucune suite. Chacun fait ce qu’il lui plait.

Taxer, tout comme émettre cette monnaie, sont des actes souverains : sont décrétés, tout droit sortis du néant, une monnaie, une taxe, le service payé, le montant de la taxe et le montant payé pour le service. Taxer a deux fonctions. La première est de créer une demande pour la monnaie arbitraire du souverain : si la monnaie schmilblick est créée, et qu’une journée à construire la forteresse est payée 500 schmilbliks, personne ne verra l’utilité de travailler pour les acquérir : 500 schmilblicks, ce n’est rien, de la monnaie de singe. Mais si une taxe de 1 000 schmilbliks est levée sur chaque maison, et que la maison est saisie si la taxe n’est pas acquittée d’ici un mois, 500 schmilbicks, ça devient soudainement beaucoup. L’autre fonction de la taxation est de détruire la monnaie : une fois tous ces schmilblicks acquis, pour obtenir de nouvelles journées de travail, il faut qu’il n’y ait pas trop d’anciens schmilbliks encore en circulations. D’où l’intérêt de les faire disparaître d’ici-là, par exemple en ne distribuant pas gratuitement les anciens schmilblicks déjà taxés. L’État n’a pas d’autre usage de sa monnaie. Taxer crée une incitation si puissante, qu’il n’est même pas nécessaire de taxer tout le monde pour que tout le monde accepte la monnaie souveraine. Il suffit qu’un membre d’un groupe commerçant entre eux soit taxé pour que les autres aient un intérêt à accepter la dite monnaie afin de lui payer des services qui lui permettront en retour de s’acquitter de sa taxe. De proche en proche, l’acceptation de la monnaie souveraine profite donc d’un effet boule de neige.

Monnaie souveraine parce que maîtresse de la situation : elle décide quand payer, quand taxer, et a donc la souplesse pour s’adapter à toutes les situations. Sa seule faiblesse est celle de la souveraineté, c’est-à-dire celui de la servitude volontaire comme l’appelait Étienne de La Boétie. Le souverain, simplement pour que les autres obtiennent cette monnaie les libérant de leurs taxes, dispose d’un pouvoir d’achat ex nihilo, appelé seigneuriage, et peut donc s’offrir ce que les autres mettent tant d’effort à gagner. Il faut un subtil mélange politique de consentement et de coercition pour parvenir à ce résultat. Tout le monde ne trouve pas ce mélange légitime, surtout pour la coercition, et c’est ainsi qu’est venue à s’imposer la seconde conception de la monnaie que nous passerons en revue dans le prochain billet : la monnaie-crédit. On peut le constater avec des exemples aussi flagrants que Milton Friedman, le prix Nobel néolibéral, expliquant la nécessité pour l’État de financer des déficits par pure création monétaire en 1948, mais exprimant déjà ses réticences anti-étatiques. C’était avant que ces dernières ne prennent complètement le dessus et culminent dans les années 1980 et 1990 lors de son virulent lobbying contre le budget de l’État…

Vous voici mis en contact très simplement avec les rudiments de la thèse chartaliste de la monnaie, dont la figure historique la plus éminente est Georg Friedrich Knapp (1842-1926), et qui est l’un des courants de pensée exhumés, intégrés et dépassés par la Modern Monetary Theory.

Se moquer gentiment de l’expression Modern Monetary Theory est la marque de tout vrai partisan de cette théorie, paraît-il. Il faut dire que l’expression est assez peu inspirée : d’après Keynes, les choses se passent ainsi depuis 4 000 ans1 et les dernières recherches montrent qu’il en était de même du temps de Sumer (- 3 000) au plus tard2. Plutôt que de céder à la facilité et de ne pas traduire l’expression pour essayer de lui sauver la face en rejetant la faute sur la prétendue impossibilité de traduire fidèlement les choses en français, je préfère le terme « néochartalisme » (la Modern Monetary Theory est aussi appelée neochartalism). Puisque qu’en définitive tout découle de cette découverte première de la souveraineté monétaire, c’est-à-dire du chartalisme, si opiniâtrement occultée par les libéraux.

Série Les Bases > 2. Le crédit-monnaie


Notes :

1

L’État, par conséquent, est tout d’abord l’autorité de la loi appliquant les paiements de la chose qui correspond au nom ou à la description dans les contrats. Mais il est doublement présent lorsque, en sus, il revendique le droit de déterminer et déclarer la chose correspondant au nom, et de varier sa déclaration de temps en temps – lorsque, pour ainsi dire, il revendique le droit de rééditer le dictionnaire. Ce droit est revendiqué par tous les États modernes et le fut depuis quelques quatre mille ans au moins.

KEYNES John Maynard, Treatise on Money, 1930, p. 4 in WRAY Larry Randall, Understanding Modern Money, Edward Elgar, Cheltenham, 2003 (1998), x + 198 p., p. 29

2

Premièrement, les comptes de dette (sous forme de tablette d’argile) sont plus anciennes d’au moins 2 000 ans que les plus anciennes pièces connues [NdT : en Europe, elles apparaissent en Lydie à partir du VIIème siècle avant Jésus-Christ, soit des tablettes datant d’au moins 27 siècles avant J.-C. bien plus que les 20 siècles avant J.-C. minimaux de Keynes]. Deuxièmement les historiens de l’économie ont longuement été éberlués que la dénomination des monnaies de métal précieux (même celle de moindre valeur) valait beaucoup trop pour être utilisé dans le commerce quotidien. Pour exemple, les plus anciennes pièces étaient en électrum (un alliage d’argent et d’or) et la dénomination la plus commune aurait eu un pouvoir d’achat d’environ dix moutons, de manière à « ne pouvoir être une pièce utile pour les petites transactions » (Cook, 1958, p. 260). Elles auraient pu suffire pour la vente en gros de gros marchands, mais elles ne pouvaient être utilisées dans le commerce de détail. Plus encore, la valeur nominale apposée sur les pièces n’apparaît pas comme fermement régulée par le contenu en métal précieux

WRAY Larry Randall, Understanding Modern Money, Edward Elgar, Cheltenham, 2003 (1998), x + 198 p., p. 42

15 Commentaires

Classé dans Les Bases

15 réponses à “1. La monnaie souveraine

  1.  » Le souverain, simplement pour que les autres obtiennent cette monnaie les libérant de leurs taxes, dispose d’un pouvoir d’achat ex nihilo, appelé seigneuriage, et peut donc s’offrir ce que les autres mettent tant d’effort à gagner. Il faut un subtil mélange politique de consentement et de coercition pour parvenir à ce résultat. Tout le monde ne trouve pas ce mélange légitime, surtout pour la coercition, et c’est ainsi qu’est venue à s’imposer la seconde conception de la monnaie que nous passerons en revue dans le prochain billet : la monnaie-crédit. »

    Il y en a donc qui n’ont pas encore compris que, désormais, le souverain en principe, c’est … le peuple. C’est à dire la collectivité organisée et s’exprimant dans un état !

    Merci pour la clarté, simple mais très éloquente, de cette présentation de la « monnaie souveraine » . Je ne suis pas loin de penser qu’aujourd’hui encore, elle devrait être la seule. Par ailleurs on peut concevoir des contrats de prêts entre agents économiques, mais ces contrats ne devraient pas, en aucun cas, être créateur de vraie monnaie, c’est à dire de monnaie souveraine !

    • Je comprends bien que le souverain, du moins dans une démocratie qui fonctionne, c’est le peuple. Simplement, certains vous expliqueront qu’il n’est toujours pas légitime. À l’inverse, le souverain peut ne pas être le peuple, par exemple un roi, un Sénat romain, ou autre chose encore, et frapper sa monnaie ainsi néanmoins…

      Le crédit ne crée pas de monnaie souveraine, il fait seulement semblant, très bien le plus souvent, cf les chapitres suivant de Les Bases…

      Merci pour vos compliments, ça m’encourage :)

  2. Neo

    « d’après Keynes, les choses se passent ainsi depuis 4 000 ans et les dernières recherches montrent qu’il en était de même du temps de Sumer (- 3 000) au plus tard »

    Si j’ai bien compris le sens de la phrase je suggère : « …qu’il en était déjà de même du temps de Sumer (-3000).

    Sinon au delà de la pinaille, des références sur les recherches évoquées ou sur les propos de Keynes ajouteraient encore à la portée de vos propos.

    J’espère que vous ne prendrez pas mes remarques de mauvaise part. Je continue à parcourir votre blog et je l’apprecie beaucoup.

    André

    • Je ne suis nullement choqué, et oui, il faut que j’améliore ça. J’ai juste mentionné deux assertions relevées parmi mes lectures, sans les noter, ni même leurs sources (je ne suis même pas sûr qu’il y en avait, ou alors très succinctes)…

      J’ai dû les lire dans Understanding Modern Money de Wray, qui offre un très large rappel historique de la monnaie. et des débats ayant cours à ce sujet…

  3. Neo

    Mieux ;-)

    Peux-tu m’aider à dépatouiller la compréhension de ceci (venant de la page wlkipédia sur le chartalisme)

    ¨[…Un exemple historique flagrant illustrant la véracité du néochartalisme est le cas du Japon. Depuis l’éclatement de sa bulle immobilière dans les années 1990, ce pays s’est enfoncé dans une lente déflation. De 2003 à 2010 les prix baissèrent de 1 % en moyenne, son PIB a décru de 1 %, et le taux d’emploi a baissé de 1,1 point, tout cela malgré un déficit de 5,5 % du PIB par an en moyenne et une dette publique gagnant 41,7 % du PIB[8].

    Une politique d’assouplissement quantitatif entreprise par la Banque du Japon, la banque centrale japonaise, de mars 2001 à 2005 environ, n’a pas relancé l’économie, c’est-à-dire que le niveau des prix a conservé sa tendance légèrement baissière, les taux d’intérêt interbancaire ont chuté jusqu’à zéro en raison de ces réserves excessives, les auteurs japonais d’un rapport précoce de la BRI sur ce sujet ont dû reconnaître très vite que « nos analyses suggèrent que l’ordre de grandeur de tels effets [d’expansion économique] est très incertain et très faible.». En d’autres mots, l’assouplissement quantitatif redécouvre la passivité, l’endogénéité du crédit, son rôle uniquement d’amplification des cycles économiques et non d’entraînement. Seule la monnaie souveraine peut renflouer et étendre une économie, c’est-à-dire améliorer sa solvabilité ; les banques centrales ne peuvent gérer que les problèmes ayant présidé à leur création : les problèmes de liquidité. ]

    Bon… bref…

    Je ne saisis pas bien en quoi le japon est un bon exemple…

    Si l’économie du Japon ne redécolle pas malgré l’augmentation du déficit cela veut dire quoi? que l’économie japonaise était déjà proche de sa capacité maximale de production? Une surabondance de monnaie disponible dans ce cas de figure ne devrait-elle pas conduire à de l’inflation? qu’est-ce qu’une réaction néochartaliste ( ou néochartaliste « correcte » à présupposer que l’augmentation du déficit fut un début de réaction que le néochartalisme aurait pu considérer comme aéquate..) aurait conduit à faire?

    Cordialement.

    • 1 Un pays peut conjuguer balance courante en surplus, déficit public, et récession, par exemple parce que le secteur privé cherche à massivement se désendetter. Le rapport entre base monétaire et croissance est lâche.

      2 Effectivement, c’est le type de dépense qui compte, bien plus que leur montant http://bilbo.economicoutlook.net/blog/?p=19528

      Il faudrait peut-être que je le traduise, celui-là d’ailleurs.

  4. Neo

    à moins que…

    l’état japonais a vu son déficit augmenter par le quantitative easing mais ceci a abouti à simplement injecter de la monnaie dans le système sans créer de demande supplémentaire (et donc les atux d’intérêts restent bas). Le déficit aurait donc été mieux employé dans des dépenses supplémentaires de l’état (travaux, programmes sociaux, recherche etc…)

    ceci est déjà plus proche de ce que l’article cité veut dire non?…

  5. johannes finckh

    Pour cette définition de la monnaie dite souveraine, je vous suis parfaitement.

  6. Hohenheim

    Je découvre votre blog et le neo chartalisme mais je ne comprend pas l’état créer de la monnaie en fonction de ces besoin ? Il peut créer autant d’argent qu’il veut ?

    • Ce n’est pas à moi de vous répondre, et j’espère que Jean-Baptiste ne n’en voudra pas, mais il me vient une idée simple … à moins que vous ne la trouviez simpliste !
      Imaginez un personnage connu depuis fort longtemps, sérieux, organisé et qui, malgré tout, ayant déjà fait ses preuves continue d’améliorer le fonctionnement de sa « maisonnée » ( famile et serviteurs ). De plus, ce personnage n’est jamais vraiment très malade ; il est même quasiment immortel ( on ne prévoir pas sa disparition à l’ échelle d’une vie humaine ) . Il a cependant un gros problème : il n’a aucune fortune en monnaie , seulement en biens réels et en capacité de production. Alors il rémunère tous ceux qui lui rendent service en signant des reconnaissance de dette. Qui plus est, il signe des reconnaissance de dette  » au porteur », ce qui veut dire que les gens à qui il délivre ses reconnaissances de dettes peuvent se les échanger entre eux , c’est à dire les utiliser comme une monnaie ; monnaie papier certes et non pas « à valeur intrinsèque », mais monnaie tout à fait crédible compte tenu du personnage qui l’émet. Il l’émet non pas de manière illimitée et irréfléchie mais dans la mesure où il parvient à honorer ses engagements c’est àdire en rendant à son tour aux « porteurs » une multitude de services réels .

      Ce monsieur raisonnable , immortel et juste, vous l’avez compris, c’est l’état dans lequel la vie et l’histoire nous ont inscrit. Il n’est pas juste, ni raisonnable me direz-vous . Peut-être mais c’est ainsi que démocratiquement nous devons nous efforcer de le faire. Personnellement, je n’ai plus aucun doute : conceptuellement la seule monnaie véritablement légitime au regard de nos conceptions modernes – celles de Lumières – ce serait la « monnaie souveraine » . Reste à faire cohabiter un certains nombres de monnaies souveraines, mais là aussi, il existe de nombreuses possibilités de le faire …

      Ceci dit : les Lumières c’est le dix-huitième siècle … Elles n’ont guère brillé de manière consensuelle qu’au début du vingtième ( 1905 … ). Alors, la monnaie souveraine dont on parle ce sera peut-être pour 2100. D’ici là, nous supporterons encore le pouvoir absolu et mythique de l’argent, à moins que, tout s’accélérant, …

    • Oui. Tout comme un arbitre de sport peut créer autant de points qu’il veut. Ce qui compte, ce n’est pas que les points soient en nombre limité, mais qu’ils soient gagnés selon des règles rendant le jeu intéressant. Lisez patiemment la suite de la série…

      @ Jean jégu

      Je suis ravi que les commentateurs discutent entre eux.

      • Hohenheim

        Je vous remercie pour votre réponse . Ce qui est troublant pour des personne comme moi sans formation économique c’est que la monnaie sort de la catégorie marchandise pour devenir un élément du droit .

        • Elle n’en sort pas tout à fait. C’est plutôt un droit particulier qui est conçu comme marchandise ; l’État marchande sa capacité à satisfaire ses impôts, plutôt que de procéder bêtement par réquisition…

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