6. La stabilité des prix

L’un des principaux reproches adressés aux politiques keynésiennes est celui de l’inflation : les déficits continuels créeraient une inflation immaîtrisée qui dégénérerait inéluctablement en hyperinflation.

Or, l’histoire économique est remplie de déficits budgétaires successifs n’ayant pas entraîné d’inflation déraisonnable (supérieure à 3 % par exemple, ou encore qui accélère d’année en année), ni d’hyperinflation (augmentation des prix plus rapide que l’augmentation de la monnaie : chacun essaie de refiler la monnaie à quelqu’un d’autre tant qu’elle a encore de la valeur) ; mais cette histoire économique comporte aussi nombre de budgets déficitaires simultanément à une inflation immaîtrisée (plusieurs points au-dessus de l’objectif, ou encore qui augmente d’année en année). Cet article répond donc à la question Qu’est-ce qu’un budget (déficitaire) assurant la stabilité des prix ?

Ici ce n’est pas tant la quantité du budget et de son déficit que la qualité, comment ce budget est ficelé, qui compte. Trois choses concourent à ce qu’un budget n’augmente pas les prix.

La première, la plus évidente, et de prévoir des dépenses de mêmes montant que les recettes, et réciproquement, sans surenchérir sur les prix préexistants. Mais l’analyse peut aller plus loin avec deux autres types de mesures simples.

La seconde est d’avoir une taxation accompagnant le cycle économique, c’est-à-dire qui augmente avec l’augmentation des prix et qui diminue avec leur diminution. C’est le cas des taux proportionnels (ex. TVA) c’est-à-dire un pourcentage de la somme taxée, et des taux progressifs, c’est à dire qui augmentent avec la somme taxée (ex. impôt sur le revenu). Si l’exécution du budget devait sortir des clous prévus, par exemple parce que le secteur privé s’endette et préfère augmenter les prix plus vite que le budget ne l’avait anticipé, cette fiscalité corrigera la tendance. Il se peut que, si le secteur privé est euphorique et surenchérit à tout va, utilisant toute son épargne et s’endettant, l’État dégage un surplus budgétaire. Mais ce surplus budgétaire sera typiquement faible et éphémère ; il est absurde de croire que le surplus budgétaire est une vertu en soi et que l’État, en moyenne sur le long terme, doit dégager le même montant de surplus budgétaires que de déficits, car ce serait vider l’économie de toute monnaie souveraine nationale.

La troisième, très proche de la seconde, consiste à rendre les dépenses inverses des prix ou revenus. Par exemple les allocations chômage sont versés lorsque les salariés ne touchent plus leurs salaires, mais disparaissent lorsque ces personnes retrouvent un emploi et son salaire. Là encore, si l’exécution du budget sort de la trajectoire prévue, par exemple parce que les gains de productivité et la croissance ont été tels dans le secteur privé que nombre de personnes sont licenciées, l’État compense la perte de consommateurs que cause ces licenciements par ces allocations de chômage, poussant les fabricants de biens de première nécessité à produire à même prix pour satisfaire ces consommateurs, et ce pendant un temps supposé suffisant pour que le secteur privé les emploie autrement et leur redonne enfin un salaire.

Ces mécanismes qui temporisent les variations de prix sont dits contracycliques parce qu’ils vont à l’encontre du cycle économique de hausse et de baisse des prix. À l’inverse il existe des mesures procycliques, c’est-à-dire qui amplifient ce cycle. Ainsi les tranches supérieures de l’impôt sur le revenu sont régressives, c’est-à-dire que le taux d’imposition diminue lorsque le revenu augmente. Un budget non-inflationniste n’est pas un budget équilibré, mais un budget conçu en recourant massivement à des mesures contra-cycliques. Supposons, mesure totalement absurde mais qui donne un exemple parlant, que le nouveau budget de l’État consiste exclusivement à taxer l’épargne et même le non-endettement massivement, et à redistribuer ces revenus fiscaux au centime près exclusivement en prime à l’achat de biens, etc. ; il est évident qu’alors, bien que le budget soit équilibré, les prix subiraient une forte inflation, en totale contradiction avec le préjugé des budgets sains garants de la stabilité des prix parce que « financés », notion absurde concernant l’émetteur de la monnaie et qui, par définition, n’a pas à se financer

Comme le montre le célèbre économiste Hyman Philippe Minsky dans Stabilizing an Unstable Economy, c’est bien un large pourcentage du PIB sous le contrôle des stabilisateurs automatiques de l’État qui amortit les fluctuations inhérentes à une économie de marché. La Banque Centrale ne joue qu’un rôle secondaire, polissant le gros œuvre accompli par le budget de l’État, et incapable de le remplacer lorsque les variations sont trop fortes, en cas d’hyperinflation comme de dépression…

Il se peut que mon lecteur soit encore sceptique, et se demande s’il n’y a pas un peu d’inflation qui échapperait à tout cela. C’est bien possible, mais il doit garder à l’esprit que le système actuel, en moyenne, laisse filer 2 ou 3 % d’inflation lorsqu’il fonctionne comme prévu ; qu’il est possible d’être encore plus efficace dans le déficit anti-inflation grâce à l’Employeur en Dernier Ressort (proposition phare du néochartalisme qui sera l’objet d’un article dédié) ; et que la création monétaire par les banques et leur crédit nous fait sauter d’une bulle spéculative à une autre, créant une stabilité moyenne des prix masquant très mal leur forte volatilité dans l’intervalle, avec tout ce que ça comporte de déstabilisant pour l’économie réelle.

Ce qui importait pour cet article, c’était que mon lecteur comprenne qu’il est possible en pratique, de faire tourner la planche à billets sans faire délirer les prix, et que, de même que la Banque Centrale contrôle les variations de prix par les taux directeurs, mais pas le volume des crédits, l’État peut s’autoriser à maîtriser les prix plus que le montant de l’argent qu’il injecte dans l’économie.

Cette vision des choses n’a pourtant pas grand chose d’iconoclaste, car les stabilisateurs automatiques sont une tarte à la crème de la macro-économie, et que l’hypothèse que le budget puisse être aussi flottant que cela par rapport au financement du fonctionnement de l’État avait déjà été stipulée par des partisans aussi acharnés du budget équilibré que Milton Friedman (qui se pliait alors au consensus d’après-guerre plutôt qu’à ses convictions intimes) :

La taille et les effets automatiquement produits par les changements du revenu national dépendent évidemment de l’étendue des activités que le gouvernement entreprend, puisque cela déterminera en retour l’ordre de grandeur général du budget public. Toutefois, un élément essentiel de cette proposition est que les activités entreprises par le gouvernement sont déterminées selon des fondements entièrement différents.

5. Une dette insoutenable ? < Série Les Bases > 7. Oui, « Il faut bien que l’argent vienne de quelque part. »

3 Commentaires

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3 réponses à “6. La stabilité des prix

  1. Neo

    Bonjour,

    Une question, quand je lis

    « Qu’est-ce qu’un budget (déficitaire) assurant la stabilité des prix. [ ] Trois choses concourent a ce qu’un budget n’augmentent pas les prix. La première, la plus évidente, et de prévoir des dépenses de mêmes montant que les recettes »

    Je me dis, tout simplement, « mais où est le déficit si les dépenses sont égales aux recettes? »

    Je dois louper quelque chose d’évident mais quoi?

    Merci de m’éclairer.

    Cordialement

    André Dumonceau

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